Le dernier dîner

Camille Lesur · Chapitre 23 sur 41

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Le dernier dîner

20. « La Groupie du pianiste » – Michel Berger

« Dieu que cette fille a l’air triste,

 

amoureuse d’un égoïste, La groupie du

pianiste. »

 

–L a petite est revenue, ça y est ? Adèle se réveille en sursaut lorsque je

rentre à mon tour dans la maison, elle a sa mine de papier mâché, son

visage est froissé de sommeil, j’ai envie de la serrer dans mes bras et de la faire tourner au milieu du salon.

– Pas encore, maman, pas encore, lui répond ma tante Florence en lui tapotant sur le genou.

Elle m’adresse un clin d’œil malicieux et se remet à feuilleter son magazine de tricot.

– Tu es sûr de toi, frangin, tu veux vraiment te relancer là-dedans ?

– C’est la femme de ma vie, Reb. Je ne peux pas la laisser partir, pas encore.

Folcoche nous regarde de travers.

– Je suis curieuse de voir ça, tiens. Comment comptes-tu t’y prendre pour échouer cette fois, mon fils ?

Je ne lui prête pas attention, elle verra bien de quoi je suis capable quand tu repartiras avec moi.

Tu disposes des assiettes à dessert à chacune de nos places pendant que Jeanne, encombrante, essaie de se rendre utile. Marc s’affaire dans la cuisine et finit par lui trouver une occupation, Jeanne est chargée de décorer le gâteau. Ils ont l’air de bien s’entendre, ils n’auront qu’à se consoler l’un l’autre, après tout. Cette pensée me fait sourire, tout va enfin rentrer dans l’ordre.

Grâce à Marc, je me sens heureux comme je ne l’ai pas été depuis longtemps. J’envisage enfin un avenir meilleur, une porte de sortie à cette vie sans but que je mène depuis des années, une issue de secours vers laquelle je vais t’entraîner en courant, en riant. Je te vois t’occuper de ta maison, de ce dîner, et je me mets à imaginer que nous sommes ici chez nous. Nous recevons tes amis qui se chargent du dessert, tu dresses la table et je me charge de créer une ambiance chaleureuse pour terminer la soirée.

Je n’ai pas vraiment prêté attention à ta maison depuis notre arrivée, j’étais trop impressionné par nos retrouvailles, trop perdu dans mes souvenirs. À présent je suis là, avec toi, et je te redécouvre. J’observe ce qui se trouve autour de nous et c’est comme si je te rencontrais pour la première fois.

Tes livres, alignés dans la bibliothèque, parlent d’amour et d’aventure. Certains dénoncent des injustices, d’autres glorifient des génies, des artistes, des gens bien. Je parcours les couvertures et je me souviens qu’avec moi, tu n’avais pas besoin de te perdre dans l’imagination des autres pour te sentir vivante.

Je m’installe au piano et je laisse les notes nous ramener à cette nuit-là.

Mai 2010, onze ans avant le dîner

La douceur du soir nous enveloppe, tu attends ton mari sur le quai, il arrivera en retard. Trop tard. Tu l’avais pourtant prévenu, la péniche commençait sa croisière à dix-neuf heures tapantes. Tu finis par monter à bord, seule, tu ne peux pas partir maintenant. Je suis déjà sur le pont et, de loin, je t’observe. Je n’ai pas de cavalière non plus, mais moi j’ai l’habitude. Cela fait longtemps qu’on ne m’envoie plus qu’une invitation pour les baptêmes, les mariages, les week-ends à la campagne. J’en ai pris mon parti, et si j’arrive seul je rentre toujours en bonne compagnie. Ce soir-là, en te regardant attendre sur le quai quelqu’un qui n’arriverait jamais, j’ai tout de suite su que ce serait toi.

Mes doigts glissent sur le clavier sans que j’aie besoin d’y réfléchir, ils retrouvent le chemin sans partition de cette sonate de Chopin que j’ai tant maudite, et que je n’ai plus rejouée depuis dix ans. « Le piège à filles ! » avaient l’habitude de plaisanter mes amis à propos du piano, et ils avaient raison. Depuis des années, lors de chaque mariage, chaque baptême, chaque week-end à la campagne, je m’arrangeais pour accompagner l’entrée des mariés, de la pièce montée, ou pour occuper un après-midi pluvieux. L’engouement était toujours le même, je devais simplement lutter contre tous mes instincts pour ne pas retirer précipitamment mes doigts du clavier lorsque je manquais un accord – un vieux réflexe, je n’avais ensuite qu’à me nourrir des applaudissements, des bravo, des encore, et de ces regards qui m’allumaient l’âme.

La péniche avait levé l’ancre à dix-neuf heures tapantes, comme prévu. Nous naviguions sur la Seine depuis quelques minutes lorsque je m’étais installé au piano, Paris était magnifique et tu n’avais nulle part où t’échapper. Je t’avais perdue dans la foule des invités, mais je savais que je finirais bien par te retrouver. J’avais alors descendu ma coupe de champagne, relevé les manches de mon smoking et laissé mes doigts danser sur le clavier.

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