Le dernier dîner
22. « Sensualité » – Axelle Red
« J’aime, j’aime tes yeux, j’aime ton odeur,
Tous tes gestes en douceur. »
« P ierre, c’est toi qui joues ? » m’interroge Jeanne d’une voix blanche. C’est vrai, je ne le lui avais jamais dit. Depuis toi, je n’ai plus jamais joué pour personne. Jusqu’à ce soir. Je me retourne vers vous, vers toi, et si je lis une admiration polie dans tes yeux, ce n’est pas le trouble que j’espérais y trouver. Jeanne, elle, est hébétée. Elle a l’air encore plus paumée que d’habitude, et Marc m’étranglerait sur place s’il le pouvait. Heureusement pour moi, il va devoir garder les mains dans ses poches encore un moment.
– Bravo, c’était magnifique, mon Pierrot !
Rebecca s’enthousiasme et applaudit comme une enfant, Adèle me sourit, Florence porte les deux mains à son cœur.
– On dirait bien que je n’ai pas tout raté, tu peux me remercier, commente laconiquement Folcoche.
Je me tourne de nouveau vers la table, il n’y a que toi qui m’intéresses. Je suis heureux, je suis tellement heureux de nous savoir enfin réunis. Tu ne te souviens peut-être pas encore de moi, de nous, je suis peut-être perdu quelque part dans les limbes de ta mémoire, mais au fond je crois que je préfère ça. Je peux tout reprendre de zéro, te conquérir de nouveau, et sans tes reproches incessants j’arriverais enfin à t’aimer comme au premier jour. Je crois d’ailleurs que c’est déjà le cas.
« Allez, on passe au dessert ! » Marc éclate la bulle que je commençais à souffler autour de nous d’un claquement de mains. Il s’émerveille de la décoration de Jeanne, sur le gâteau, et me vole ton attention en t’obligeant à t’y intéresser toi aussi. Je le laisse faire, il ne pourra pas lutter indéfiniment, ce qu’il y a entre nous n’est pas mort, je le sens.
Pendant que vous commentez le travail de Jeanne, je choisis un disque de ta collection pour nous accompagner au dessert. Diane Tell. Je n’ai jamais compris pourquoi tu aimais tant cette Canadienne des années quatre-vingt, sa voix commune et ses paroles ringardes. Parfois, tu avais l’air de débarquer du passé avec tes goûts musicaux étranges et tes expressions démodées. Mais ça te rendait libre, aussi, tu te moquais complètement de l’avis des autres, de la vie des autres.
Mai 2010, onze ans avant le dîner
Il m’avait fallu traverser la péniche trois fois dans toute sa longueur avant de mettre enfin la main sur toi. Accoudée à une balustrade, tu admirais les lumières de Paris dans la nuit. « Cigarette ? » C’était simple, peut-être, mais efficace pour engager une conversation. Tu avais lorgné mon paquet, d’abord refusé poliment en précisant que tu ne fumais plus, puis tu en avais saisi une en ajoutant pour toi-même « et puis merde, après tout ». J’adore les femmes qui fument, voir leur bouche entourer le mégot, leur gorge se serrer pour inspirer une bouffée, et enfin tout leur corps se relâcher pour expirer la fumée.
« Je m’appelle Pierre, je suis un ami du marié. » Je t’avais tendu la main comme si nous sortions tout droit d’un film en noir et blanc, mais ça t’avait fait rire alors j’avais continué sur le même ton, avec la même maladresse et les mêmes clichés romantiques. Après tout, nous étions à Paris. « Si tu étais ma femme, Marie, j’aurais nagé jusqu’à cette péniche pour ne pas te laisser seule à bord avec des hommes comme moi. » Ça t’avait encore fait rire, tu savais que ce n’était pas vrai mais ça t’avait fait plaisir de l’entendre. « Ça fait longtemps que vous êtes mariés ? » Tu avais besoin d’une oreille attentive, et j’avais bu suffisamment de champagne pour faire semblant de m’intéresser à ce que tu allais dire. Alors j’ai regardé ta bouche, ta main qui faisait faire des allers et retours à ta clope, et je suis tombé amoureux de toi sur le pont de cette péniche.
« Je n’avais pas écouté ce disque depuis des années, j’avais complètement oublié qu’il était rangé là. » Je suis attentif au moindre de tes gestes, à chacune de tes réactions, je veux voir ton visage lorsque tu te souviendras de tout. Marc ne peut pas tout savoir de nous, il ne peut plus m’arrêter. Il ne sait pas que Diane Tell te ramène sur cette péniche, bien plus tard qu’après notre première cigarette, il ne sait pas à quel point tu étais magnifique ce soir-là.
Je t’avais écoutée parler de ton mariage pendant de longues minutes, de tes solitudes, de ses absences, de tes attentes, de ses retards. Ton mari avait l’air d’un égoïste, comme beaucoup d’autres, et tout en te regardant parler je venais de décider de t’offrir Paris pour la nuit. J’avais envie de te voir sans ton auréole de femme parfaite, sans ton écharpe d’épouse modèle. Déjà, je devinais que tu n’étais pas si sage que tu voulais le faire croire.
« Je crois que je vais rentrer, je suis désolée de t’avoir embêté avec tout ça. » Alors que j’avais déjà mille projets pour nous, tu venais de me jeter dans l’eau de la Seine. Il était impossible que tu partes maintenant, j’avais pris ta main et je t’avais amenée à l’intérieur. « Pierre ! » Tu avais tenté de protester, mais tu avais laissé ta main dans la mienne et je t’avais tirée jusqu’au bar. La musique était forte, je m’étais rapprochée de ton oreille pour que tu m’entendes, j’avais écarté tes cheveux : « Laisse-moi une heure, si dans une heure tu veux toujours rentrer, j’appellerai moi-même ton taxi. » Je t’avais sentie frissonner quand mes doigts avaient effleuré ton cou, je savais déjà que tu ne rentrerais pas. Tu avais accepté de me laisser une heure, et nous avions scellé notre accord en avalant d’un trait les verres que le serveur venait de déposer devant nous. Sel. Tequila. Citron. Et ton sourire.
Une heure plus tard, tu dansais pieds nus devant les invités médusés et j’étais totalement fou de toi.
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