Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 10 sur 42

Pages du PDF

Le secret d'argile

Chapitre 8

Ili serra Chamas dans ses bras. Il était à la fois triste et soulagé de le voir partir. Il n’avait jamais réussi à le discipliner. C’était un enfant intelligent mais incapable de se concentrer quand une matière ne l’intéressait pas. Sans doute ne le reverrait-il jamais, même si ce n’était pas la première fois que le clan de Térach faisait route au nord pour partir à la recherche de pâturages et faire du commerce.

Il avait entendu dire que cette fois, ils allaient remonter jusqu’aux rives du Tigre pour se rendre à Assur et, de là, rallier Hâran. Mais où qu’ils aillent, il était clair qu’ils n’allaient pas se revoir de sitôt, si tant était qu’ils se revoient un jour.

— Je me souviendrai de tout ce que vous m’avez enseigné, promit Chamas.

Ili n’en crut pas une parole. Pour la bonne raison que l’essentiel de ce qu’il lui avait enseigné était entré par une oreille et ressorti par l’autre. Chamas passait le plus clair de son temps dans la lune quand il était en classe. Ili lui donna une tape dans le dos et lui remit une poignée de calames en bois de roseau et en os. C’était le cadeau d’un maître à un élève qu’il n’oublierait jamais, même si ce dernier lui avait donné du fil à retordre. Le jour commençait à se lever, et le clan de Térach se préparait à entreprendre un long voyage jusqu’à la terre de Canaan.

Plus d’une cinquantaine de personnes s’étaient déjà mises en marche avec leurs troupeaux.

Chamas chercha Abram des yeux, et vit qu’il marchait en tête en compagnie de Yadine, son père, et d’autres hommes du clan. Mais il eut beau faire, l’enfant ne parvint pas à attirer leur attention.

Car les hommes discutaient entre eux. Ils n’arrivaient pas à se mettre d’accord sur la route à suivre. Pour finir, Térach, fatigué, mit un terme à la discussion en déclarant qu’ils ne s’éloigneraient pas de l’Euphrate, qu’ils se rapprocheraient de Babylone, passeraient par Mari et, de là, se rendraient à Hâran avant de poursuivre leur route jusqu’à Canaan.

L’enfant comprit qu’il devrait laisser passer quelques jours avant de demander à Abram de lui faire le récit de la Création. Car dans un premier temps ils allaient devoir s’habituer à la marche. Les premiers jours, jusqu’à ce que les uns et les autres aient appris à régler leur pas sur celui du bétail et à vivre avec le ciel au-dessus de leur tête, l’atmosphère serait tendue.

Un soir, alors que les femmes étaient occupées à puiser de l’eau dans l’Euphrate et les hommes à compter les bêtes, Chamas aperçut Abram qui empruntait un sentier qui longeait la rivière. Il décida de le suivre. Abram marcha pendant un long moment.

Puis il s’assit sur un gros rocher plat et se mit à jeter machinalement dans l’eau des galets qu’il avait ramassés sur la grève. Il méditait.

Chamas se cacha afin de ne pas le déranger. Il attendrait qu’Abram retourne au campement pour lui parler.

Mais au bout d’un moment, il l’entendit qu’il appelait son nom.

— Viens t’asseoir avec moi, lui cria Abram en l’invitant à s’approcher.

— Tu savais que j’étais là ?

— Oui, je t’ai vu me suivre depuis le campement.

— Tu as parlé avec Lui ?

— Non, pas aujourd’hui, il ne s’est pas manifesté. Je l’ai cherché mais je n’ai pas senti sa présence.

— Peut-être parce que j’étais là, dit l’enfant, penaud.

— C’est possible. Mais peut-être aussi parce qu’il n’avait rien à me dire.

Sa réponse rassura Chamas ; il allait de soi que Dieu ne parlait pas pour ne rien dire.

— J’ai apporté des calames. C’est Ili qui me les a donnés.

— Ah, vous vous êtes finalement réconciliés ?

— J’ai essayé de m’appliquer, mais je sais que je n’ai pas travaillé aussi dur qu’il l’espérait. Ce n’est pas faute de vouloir apprendre, mais...

— Tu préfères être avec le clan ?

— Pour toujours ?

— Oui, pour toujours.

— Crois-tu que je pourrais apprendre tout ce qu’Ili voulait m’enseigner en étant nomade ?

— Il y a d’autres écoles ailleurs. Mais maintenant que tu as laissé Ili derrière toi, essaie de penser à autre chose.

— Oui, c’est pour cela que je t’ai suivi. Je voulais que tu commences à me raconter comment Il a créé le monde.

— Je le ferai.

— Mais quand ?

— Nous pourrions commencer demain.

— Mais pourquoi pas aujourd’hui ?

— Parce qu’il se fait tard et que ta mère va s’inquiéter si tu ne rentres pas.

— Tu as raison. Mais demain, à quelle heure ?

— Je te le dirai le moment venu. Et maintenant, en route, il va bientôt faire nuit.

Mais ils ne commencèrent pas le lendemain, ni le surlendemain, ni le jour suivant.

Les longues marches, les soins requis par les troupeaux, ainsi que les querelles avec les paysans des hameaux dans lesquels ils bivouaquaient empêchaient Abram de trouver le calme nécessaire pour expliquer à Chamas pourquoi Il avait créé le monde.

L’enfant cependant ne désarmait pas. Il voulait savoir qui était ce Dieu

plus puissant que Enlil, Ninurta ou même Mardouk[8] et ne se lassait pas d’entendre Abram lui répéter qu’il n’y avait pas d’autre Dieu que Lui, et que les autres n’étaient que des statues d’argile.

— Tu veux dire que Mardouk n’a jamais lutté contre Tiamat ?

— Tiamat, la déesse du chaos..., répondait Abram en souriant. Crois-tu vraiment qu’il y a un dieu pour le chaos, un autre pour l’eau, un autre pour le grain, un pour les brebis et un pour les chèvres ?

— C’est Ili qui me l’a dit. C’est vrai. Mardouk a lutté contre Tiamat et a coupé son corps en deux. Avec le haut il a fait le ciel et avec le bas la terre. Et de ses yeux ont jailli le Tigre et l’Euphrate, et avec le sang de Kingsu, l’époux de la déesse, il a façonné l’humanité. Mardouk a dit à Ea : « Je vais pétrir le sang et façonner les os. Je vais créer un sauvage dont le nom sera “homme”. Je vais créer l’être humain pour qu’il se charge du culte des dieux afin que ceux-ci soient contents. »

Chamas connaissait par cœur chaque mot de l’Enuma Elish, le poème de la création de l’homme tant de fois répété par Ili à ses élèves.

— Eh bien, il semblerait que tu aies au moins retenu cette leçon-là.

— Oui, mais tu ne m’as pas répondu. Mardouk existe-t-il ?

— Non, il n’existe pas.

— Seul ton Dieu à toi existe ?

— Oui, Dieu seul existe.

— Dans ce cas, tous les hommes se trompent à part toi ?

— Les hommes s’efforcent d’expliquer le monde et pour cela ils regardent les cieux et pensent qu’il y a là-haut un dieu pour chaque chose. Mais s’ils regardent au fond de leur cœur, ils trouveront la réponse.

— Tu sais, j’ai essayé moi aussi de regarder au fond de mon cœur, mais je n’ai rien trouvé.

— Mais si. Tu as trouvé le chemin qui mène à Dieu. La preuve, tu ne cesses de t’interroger sur Lui et tu voudrais le rencontrer.

— Est-il exact que tu as détruit l’atelier dans lequel Térach façonnait les divinités d’argile ?

— Je ne l’ai pas détruit, mais j’ai voulu démontrer que ce n’était que des figurines de terre sans âme. C’était mon père qui fabriquait les dieux. Térach serait-il lui-même un dieu ?

L’enfant éclata de rire. Non, bien sûr, Térach, le vieux père d’Abram, n’avait rien d’un dieu. Il s’emportait contre les enfants quand ceux-ci l’empêchaient de dormir à l’heure de la sieste, et s’en allait traire les chèvres au lever du jour. Les dieux ne s’occupaient pas du bétail, songea Chamas.

Á mesure qu’ils faisaient route au nord, le temps changeait imperceptiblement. Un soir, le ciel s’assombrit et une pluie diluvienne s’abattit sur le campement de Térach.

Á l’abri des tentes en peaux de bêtes, les hommes causaient entre eux pendant que les femmes préparaient le repas du soir et que les enfants s’amusaient à entrer et sortir de la tente en courant. Un vieillard ayant annoncé qu’ils étaient proches des pâturages de Hâran, Térach déclara qu’ils allaient s’établir quelque temps dans ce pays dont il était lui-même originaire.

Chamas se réjouit. Il avait envie de se poser quelque part. Il n’arrivait pas à se faire à cette vie d’errance, au point qu’il en venait à regretter la chambre des tablettes où Ili leur faisant la classe.

Á l’exception d’Abram, personne dans le clan ne semblait s’intéresser à autre chose qu’à la santé du bétail et aux événements de la journée.

Ce soir-là, alors que dehors la pluie continuait de tomber, Térach les informa qu’ils allaient s’établir à Hâran. Chamas demanda aussitôt à son père s’il s’y trouvait une école où il pourrait continuer d’étudier.

La requête de son fils ne manqua pas de surprendre Yadine.

— Je croyais que l’école était pour toi une punition.

— Je me trompais, père. Je préfère étudier que marcher.

— Mais cette vie de nomade est la nôtre, Chamas. Tu ne dois pas en avoir honte.

— Je n’en ai pas honte, père. J’aime m’endormir en regardant les étoiles et pouvoir jouer dès le lever du jour. J’ai donné un nom à chaque chèvre et à chaque brebis du troupeau et j’ai appris à traire. Mais l’école me manque.

Le père de Chamas demeura pensif. Son fils était intelligent et ce voyage au nord l’avait visiblement métamorphosé car, d’un seul coup, il avait soif d’apprendre.

Il allait devoir se concerter avec Térach et Abram afin de prendre une décision.

Arrivé à Hâran, le clan décida de s’installer à l’extérieur des murailles. Térach allait recommencer à modeler des figurines avec l’aide de ses fils Abram et Nachor. Ses mains pouvaient non seulement façonner des dieux, mais également des tuiles et des ustensiles de ménage. Cela, en plus des chèvres et des brebis et leurs nombreux ânes de bât, leur permettrait de gagner leur pitance.

Yadine demanda à Térach de trouver une école où envoyer Chamas en apprentissage.

Un soir, au coucher du soleil, Abram s’en vint chercher Chamas. Bien qu’il fût en train de jouer avec d’autres enfants, il remarqua qu’il avait l’air triste.

— Chamas ! l’appela Abram.

L’enfant s’élança aussitôt vers lui en courant.

— J’ai pensé que, maintenant que nous sommes arrivés à destination, je pourrais te raconter l’histoire du monde. Nous ferions cuire nous-mêmes les tablettes d’argile, et avec tes calames tu écrirais pourquoi Dieu nous a faits. Sais-tu que de toutes les choses que nos yeux voient, seuls restent les écrits ?

— C’est Lui qui te l’a dit ?

— Je l’ai senti en moi. Les fils de nos fils pourront affirmer que les histoires des dieux sont vraies parce que d’autres hommes les ont gravées dans l’argile. De sorte que pour qu’ils apprennent l’existence de Dieu et découvrent ce qu’Il a fait, nous allons la leur raconter, Chamas.

— Nous ?

— Oui, je vais te raconter l’histoire et toi tu la noteras par écrit. C’est toi-même qui me l’as proposé avant que nous quittions Ur.

— Nous le ferons, acquiesça l’enfant, enthousiaste.

Il était conscient qu’il endossait là une nouvelle responsabilité.

— Quand commençons-nous ?

— Demain tu viendras avec des tablettes vierges juste avant le coucher du soleil. Nous nous installerons dans la palmeraie qui jouxte le campement et là je commencerai à te faire le récit de la création du monde. Quand ils se quittèrent, Chamas était soucieux. Il y avait longtemps qu’il n’avait pas manié le calame et craignait d’avoir oublié comment estamper l’argile. C’est pourquoi, dès qu’il eût regagné la tente familiale, il demanda à ses parents la permission de confectionner des tablettes pour s’entraîner à l’écriture. Il ne voulait pas décevoir Abram, mais surtout, il ne voulait pas avoir à rougir de son travail.

Dès que les tablettes furent prêtes, il s’exerça à tracer son nom sur la partie supérieure, ainsi que le lui avait enseigné Ili.

« Abram va me raconter l’histoire du monde et je vais l’écrire. Ainsi les hommes sauront qu’Il les a créés. »

Chamas observa la tablette en silence. Il n’était pas satisfait du résultat. Il avait perdu la main, manifestement, car les signes avaient un air penché. Il décida de recommencer jusqu’à ce que l’écriture soit parfaite.

« Mardouk n’est rien de plus qu’une statuette. Les dieux de terre cuite ne sont que des dieux d’argile. Le Dieu d’Abram est invisible, c’est pour cela qu’il est divin. On ne peut pas le modeler, ni le briser. »

Tandis que l’enfant inspectait à nouveau son travail, son père jeta un coup d’œil à la tablette par-dessus son épaule.

— Eh, bien, Chamas, qu’es-tu en train d’écrire ?

— Ce n’est que du gribouillage, père.

— Tu es trop sévère avec toi-même, lui dit gentiment Yadine.

— Non. Comment pourrais-je écrire l’histoire du monde alors que je suis incapable de me relire moi-même, maugréa l’enfant.

— Sois patient. Tu finiras par y arriver.

« Il n’y a qu’un seul Dieu qui règne sur le ciel et la Terre et il ne partage son pouvoir avec aucun autre », poursuivit Chamas, et il continua ainsi de s’entraîner jusqu’à ce que le soleil disparaisse à l’horizon et que l’heure soit venue d’aller dormir.

Le lendemain, le jour commençait à peine à se lever quand Chamas demanda à son père de lui préparer d’autres tablettes pour qu’il puisse s’entraîner encore. Il voulait qu’Abram soit fier de lui quand il lirait ce qu’il avait écrit.

Yadine aida l’enfant à préparer quelques tablettes avant d’aller soigner ses bêtes. Plus tard, il irait parler aux prêtres de la cité pour leur demander de compléter l’éducation de Chamas.

Térach, qui était connu des gens de la ville, lui avait promis de l’accompagner.

« Pour parler avec Dieu nous devons interroger notre propre cœur. Abram dit qu’Il ne parle pas avec des mots, mais qu’il fait sentir aux hommes ce qu’il veut qu’ils fassent. Mais j’ai beau m’interroger, je ne suis pas encore digne de L’entendre. Je crois qu’Il a choisi Abram parmi nous tous. »

Et ainsi Chamas continua à écrire tout le jour, jusqu’à ce que le soleil commence à descendre à l’horizon, puis il se pressa de regagner la palmeraie où l’attendait Abram.

Lorsqu’il lui montra les tablettes, celui-ci resta impassible.

— Tu as fait un effort, c’est l’essentiel, Chamas.

— Je vais tâcher de faire encore mieux.

— Je le sais.

L’enfant s’assit, le dos contre un palmier puis, ayant posé la tablette sur ses genoux, prit son calame dans la main gauche, car il était gaucher. Quand Abram se mit à parler, c’était comme si les mots qui sortaient de sa bouche lui étaient dictés par l’immensité du ciel :

« Au commencement, Dieu créa le ciel et la terre. Or la terre était vide et vague, les ténèbres couvraient l’abîme, un vent de Dieu tournoyait sur les eaux.

« Dieu dit : “Que la lumière soit”, et la lumière fut. Dieu vit que la lumière était bonne, et Dieu sépara la lumière et les ténèbres. Dieu appela la lumière “jour” et les ténèbres “nuit ”. Il y eut un soir et il y eut un matin : premier jour.

« Dieu dit : “Qu’il y ait un firmament au milieu des eaux, et qu’il sépare les eaux d’avec les eaux !” Dieu fit le firmament, qui sépara les eaux qui sont sous le firmament d’avec les eaux qui sont au-dessus du firmament, et Dieu appela le firmament “ciel ”. Il y eut un soir et il y eut un matin : deuxième jour.

« Dieu dit : “Que les eaux qui sont sous le ciel s’amassent en une seule masse et qu’apparaisse le continent” et il en fut ainsi. Dieu appela le continent “terre” et la masse des eaux “mers” et Dieu vit que cela était bon.

« Dieu dit : “Que la terre verdisse de verdure : des herbes portant semence et des arbres fruitiers donnant sur la terre selon leur espèce des fruits contenant leur semence” et il en fut ainsi. […], et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : troisième jour.

« Dieu dit : “Qu’il y ait des luminaires au firmament du ciel pour séparer le jour et la nuit ; qu’ils servent de signes, tant pour les fêtes que pour les jours et les années ; qu’ils soient des luminaires au firmament du ciel pour éclairer la terre” et il en fut ainsi. Dieu fit les deux grands luminaires majeurs : le grand luminaire comme puissance du jour et le petit luminaire comme puissance de la nuit, et les étoiles. Dieu les plaça au firmament du ciel pour éclairer la terre, pour commander au jour et à la nuit, pour séparer la lumière et les ténèbres et Dieu vit que cela était bon. Il y eut un soir et il y eut un matin : quatrième jour.

« Dieu dit : “Que les eaux grouillent d’un grouillement d’êtres vivants et que des oiseaux volent au-dessus de la terre contre le firmament du ciel” et il en fut ainsi. Dieu créa les grands serpents de mer et tous les êtres vivants qui glissent et qui grouillent dans les eaux selon leur espèce et Dieu vit que cela était bon. Dieu les bénit en disant : “Soyez féconds, multipliez, emplissez l’eau des mers, et que les oiseaux multiplient sur la terre !” Il y eut un soir et il y eut un matin : cinquième jour.

« Dieu dit : “Que la terre produise des êtres vivants selon leur espèce : bestiaux, bestioles, bêtes sauvages selon leur espèce !” Il en fut ainsi. Dieu fit les bêtes sauvages selon leur espèce et toutes les bestioles du sol selon leur espèce et tous les reptiles du sol selon leur espèce et Dieu vit que cela était bon.

« Dieu dit : “Faisons l’homme à notre image, comme notre ressemblance et qu’ils dominent sur les poissons de la mer, les oiseaux du ciel, les bestiaux, toutes les bêtes sauvages et toutes les bestioles qui rampent sur la terre.”

« Dieu créa l’homme à son image, à l’image de Dieu il le créa, homme et femme il les créa.

« Dieu les bénit et leur dit : “Soyez féconds, multipliez et emplissez la terre et soumettez-la ; dominez les poissons de la mer, les oiseaux du ciel et tous les animaux qui rampent sur la terre !”

« Dieu dit : “Je vous donne toutes les herbes portant semence qui sont sur toute la surface de la terre et tous les fruits portant semence; ce sera votre nourriture. Á toutes les bêtes sauvages, à tous les oiseaux du ciel, à tout ce qui rampe sur la terre et qui est animé de vie, je donne pour nourriture toute la verdure des plantes” et il en fut ainsi. Dieu vit tout ce qu’il avait fait : cela était très bon. Il y eut un soir, il y eut un matin : sixième jour.

« Ainsi furent achevés le ciel et la terre, avec toute leur armée. Dieu conclut au septième jour l’ouvrage qu’il avait fait et, au septième jour, il chôma, après tout l’ouvrage qu’il avait fait. Dieu bénit le septième jour et le sanctifia, car il avait chômé après tout son ouvrage de création.

« Telle fut l’histoire du ciel et de la terre quand ils furent créés[9]. »

Abram se tut et demeura silencieux tandis que Chamas achevait d’écrire ce qu’il lui avait raconté. L’enfant n’avait pas une seule fois relevé les yeux de la tablette et il s’appliquait à inscrire chaque mot dans une colonne bien droite sans faire de fautes.

Lorsqu’il eut fini, Chamas tendit les tablettes à Abram. Mis à part quelques signes difficilement lisibles, dans l’ensemble le travail de l’enfant était satisfaisant.

— Ce n’est pas mal du tout. Et maintenant tu vas garder ces tablettes dans un endroit sûr. Il ne faut pas que ta mère soit incommodée ou que tes frères et sœurs puissent les briser. Ton père saura certainement où les ranger. Tu n’auras qu’à le lui demander. Eh bien, que penses-tu de ce que je t’ai raconté ?

— Je pense que...

— Eh bien, parle. De quoi as-tu peur ?

— Surtout, ne te fâche pas, Abram, mais la création du monde par Dieu ressemble à la création du monde par les divinités.

— C’est vrai, mais il y a néanmoins des différences.

— Lesquelles ?

— Par exemple, dans le poème Enuma Elish[10] qu’Ili t’a enseigné, Mardouk a créé l’homme en tuant la déesse Tiamat et son époux le dieu Kingu. Et ensuite Mardouk a été créé, lui aussi. Les divinités ne créent rien, elles façonnent l’homme à partir ce qui existe déjà, mais qui a créé ce qui existe ? Dieu crée selon sa propre volonté, Il crée à partir de rien, parce qu’Il n’a besoin de rien pour créer.

— Mais il n’empêche qu’il y a des similitudes entre ce que tu m’as raconté et ce que raconte Ili.

— C’est vrai. Il y a des hommes qui ont pressenti le principe créateur et ont imaginé des histoires afin de l’expliquer.

— Pourquoi n’ont-ils pas su L’entendre ?

— Parce que ce n’est pas facile. Nous sommes trop occupés à penser à nous. Dieu nous a punis, Il a puni tous les hommes, ceux qui étaient là avant et ceux qui viendront après nous. Il les a condamnés à gagner leur pain à la sueur de leur front, à souffrir dans leur chair, à errer sur la terre, de sorte que l’homme n’a guère de temps à consacrer à la quête de Dieu.

— Mais pourquoi nous a-t-Il punis ? Et pourquoi tous les hommes ? Moi, je n’ai jamais rien fait de mal, ou en tout cas rien de grave.

— Tu as raison, mais les premiers hommes ont péché et nous avons été condamnés par leur faute.

— C’est injuste.

— Qui es-tu pour juger Dieu ?

— Mais pourquoi devrais-je payer pour une faute que je n’ai pas commise ?

— Demain, je te l’expliquerai. Apporte des tablettes et ton calame.

Il faisait presque nuit quand Abram et Chamas reprirent le chemin du campement où le clan se préparait à aller dormir après une rude journée de labeur. Yadine fit signe à Abram. Il voulait s’entretenir avec lui en privé.

— Mon garçon n’est pas heureux.

— Je sais.

— Il a le mal du pays, et même Ili lui manque. Il veut apprendre. Je suis allé au temple avec Térach ; ils ont accepté de le prendre dans leur classe, mais j’ai peur qu’il n’ébruite ce que tu lui as raconté et que cela ne fasse des histoires. S’il clame qu’il n’existe qu’un Dieu unique, le roi finira par le savoir et nous devrons en subir les conséquences.

— Yadine, crois-tu vraiment que...

— Oui, Abram. Nous devons être prudents. Ton père m’a dit qu’il te parlerait lui aussi.

Le clan ayant décidé de séjourner quelque temps à Hâran avant de poursuivre sa route jusqu’à Canaan, les hommes commencèrent à bâtir des maisons en pisé qui leur serviraient de logis jusqu’à leur départ.

Yadine montra à son fils une niche dans laquelle entreposer les tablettes qu’il avait patiemment rédigées sous la dictée d’Abram.

Chaque jour, Chamas attendait avec impatience l’heure d’aller retrouver Abram dans la palmeraie.

Á présent, il savait pourquoi Dieu avait puni les hommes. Adam avait fait une bêtise impardonnable, songeait l’enfant. Dieu avait créé pour lui le paradis, un jardin plein de fruits au milieu duquel

Il avait planté l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal, en lui recommandant de ne pas s’en approcher sous peine de mourir s’il en goûtait les fruits.

— Mais je ne comprends pas pourquoi ils les ont mangés, s’étonna Chamas.

— Parce que Dieu nous a laissés libres de décider. Mais dis-moi, Chamas, te souviens-tu qu’Ili vous avait interdit de sauter par la fenêtre de l’école de crainte que vous ne vous blessiez ?

— Oui.

— Et combien d’entre vous l’ont fait, malgré tout ?

— Moi, je l’ai fait.

— Toi et les autres, et si j’ai bonne mémoire, l’un d’eux s’est cassé la jambe. Tu as un ami qui, après avoir sauté, n’a jamais plus marché comme avant. Et vous saviez ce que vous risquiez en sautant ?

— Oui.

— Et pourtant vous l’avez fait.

— Oui, mais ce n’est pas la même chose de se casser une jambe et de mourir, insista Chamas.

— Non, ce n’est pas la même chose. Mais Adam et Ève s’imaginaient qu’en mangeant du fruit de cet arbre ils allaient devenir des dieux et ils n’ont pas pu résister à la tentation. Quand vous vous amusiez à sauter par la fenêtre, vous ne pensiez pas au danger, eh bien Adam et Ève n’y ont pas pensé non plus.

— Hier, je me suis souvenu que la création d’Ève ressemble à l’histoire de Enki et Ninhursag.

— Et pourquoi ? demanda Abram, stupéfait.

La mémoire de Chamas était véritablement prodigieuse, car il était tout petit quand le maître leur avait raconté cette histoire.

— Enki aussi vivait au paradis, répondit Chamas en récitant : « Là où le corbeau ne crie pas, où l’oiseau-ittidu ne jette pas le cri de l’oiseau-ittidu, où le lion ne tue pas, le loup ne vole pas... » Bref, tu sais tout cela mieux que moi. Dans ce paradis-là non plus la souffrance n’existe pas, et la déesse-mère Ninhursag, qui ne souffre pas dans sa chair, va peuplant le monde d’autres divinités. Ninhursag a créé huit plantes et Enki a mangé les fruits de ces plantes, s’exposant ainsi à la colère de Ninhursag qui l’a condamné à mort. Mais lorsqu’elle l’a vu se tordre de douleur, en lui affligeant huit maladies pour les huit plantes goûtées, dans sa grande bonté, elle a créé d’autres divinités pour le guérir de ses souffrances. Tu te souviens du poème ? Ninhursag dit à Enki : « Mon frère, où as-tu mal ?/ Ma dent me fait souffrir./ J’ai donné le jour à la déesse Ninsutu pour toi. » Après quoi il a créé Ninti, pour qu’elle soigne sa côte douloureuse. Enki tombe malade parce qu’il mange les plantes interdites et il est puni ; Adam et Ève mangent le fruit de l’arbre de la connaissance du Bien et du Mal et sont condamnés à mort. Et nous aussi.

— Tu vas devenir sage en grandissant, Chamas, mais j’espère que tu sauras utiliser ta sagesse pour aller jusqu’à Lui, et que la raison ne t’aveuglera pas.

— Comment la raison pourrait-elle m’éloigner de Dieu ?

— Parce que tu pourrais en venir à croire que tu comprends tout et que tu sais tout. Et cela peut t’arriver car nous sommes le reflet de Dieu.

— Mais pourquoi Dieu a-t-Il posté des anges armés d’épées à la porte du jardin d’Éden ?

— Je vais te dire pourquoi : pour empêcher l’homme de manger le fruit de l’arbre de la vie et de retrouver l’immortalité.

— Comment savons-nous ce qu’est l’immortalité ?

— Parce que nous portons son souvenir gravé dans nos cœurs.

OceanofPDF.com