Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 12 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 10

Enrique Gomez flânait sous les arbres centenaires du parc de Maria Luisa. Depuis qu’il avait vu les photos de l’exécution des deux pauvres bougres, il avait un nœud à l’estomac dont il n’arrivait pas à se défaire.

Frankie avait insisté pour qu’ils se voient et George avait fini, non sans mal, par se laisser convaincre. Depuis que leur chemin s’était séparé, cinquante ans plus tôt, ils ne s’étaient pour ainsi dire pas revus. Peut-être cette réunion serait-elle la dernière, eu égard à leur grand âge.

Contre toute attente, George avait accepté de venir en Andalousie. Il avait commencé par refuser catégoriquement, mais Frankie avait finalement eu raison de ses réticences en faisant valoir qu’ils passeraient inaperçus dans une ville comme Séville.

George était allé passer deux jours à Marbella pour jouer au golf. Frankie était à Barcelone. D’ici une heure, les trois amis seraient réunis dans l’atmosphère feutrée du bar de l’hôtel Alfonso XIII.

Emma, l’épouse de Frankie, avait insisté pour qu’ils logent à l’hôtel le plus célèbre de la ville, celui où descendaient tout le gotha et les célébrités qui faisaient la une de la presse people.

Rocio était dévorée d’anxiété ces derniers temps et n’arrêtait pas de harceler Enrique de questions qui restaient sans réponses. Heureusement, ce soir, elle était invitée chez sa sœur pour assister à l’essayage de la robe de mariée de sa nièce. Enrique s’était bien gardé de lui dire qu’il allait passer la soirée à l’Alfonso XIII.

George devait venir en voiture et s’en retourner ensuite à Marbella. Frankie allait rester quelques jours, comme l’aurait fait n’importe quel touriste de passage à Séville. Ils n’allaient se voir que le temps nécessaire. Une heure ou deux, trois tout au plus.

Il était sorti de bonne heure parce qu’il éprouvait le besoin de prendre l’air. Ce maudit nœud à l’estomac l’oppressait.

Il avait déjeuné en compagnie de Rocio et de son fils José ; ses petits-enfants, Borja et Estrella étaient allés à Marbella pour profiter des derniers beaux jours. Á table, son fils avait déclaré qu’il lui trouvait l’air tendu, confirmant ainsi les pires craintes de son épouse.

Après le repas il s’était retiré pour faire la sieste. Sans succès. Voyant qu’il n’arriverait pas à trouver le sommeil, il s’était levé et avait attendu que Rocio quitte la maison pour sortir à son tour.

Après quoi, il avait pris la direction du parc et s’y promena en attendant l’heure du rendez-vous.

Assis dans un recoin obscur du bar, George vit Enrique qui arrivait dans sa direction. Les deux hommes avaient les yeux brillants de larmes.

L’émotion des retrouvailles. Mais ils se contentèrent d’échanger une virile poignée de main. Ils ne voulaient pas attirer l’attention sur eux.

— Tu as l’air en pleine forme, dit George.

— Toi aussi.

— Mais tu es moins vieux que moi.

— D’un an.

— Où est Frankie ?

— Je suppose qu’il ne devrait pas tarder à arriver, étant donné qu’il loge ici.

— C’est ce qu’il m’a dit, en effet. C’est Emma qui a choisi l’hôtel.

— Pourquoi pas, au fond ? De toute façon il fallait bien qu’on se retrouve quelque part. Alors, dis-moi, que penses-tu de cette affaire ?

— Je pense qu’Alfred est malade, qu’il se sait condamné à court terme et que la seule chose qui compte désormais pour lui, c’est sa petite-fille. De sorte qu’il fait n’importe quoi, sans vraiment mesurer les conséquences de ses actes.

— C’est aussi mon avis. Mais que cherche-t-il au juste ?

— Il veut que sa petite-fille soit la découvreuse de la Bible d’argile.

— Et ce Picot ?

— On ne peut pas entreprendre un chantier de cette importance sans le concours de sommités. Alfred peut disposer de tous les ouvriers qu’il veut, mais pas d’archéologues de renom, pour la bonne raison qu’il n’y en a pas en Irak.

Frank Dos Santos entra dans le bar. Dès qu’il les aperçut, il les rejoignit et s’assit sans même leur serrer la main. Puis il fit signe au serveur pour qu’il prenne la commande.

— Content de vous voir. Bah, nous n’avons pas tellement changé, si ce n’est nos soixante ans de plus, dit-il en riant entre ses dents.

— Vieux ou pas, nous sommes toujours ingambes, et c’est l’essentiel, renchérit George Wagner. Mais dis-nous, que penses-tu d’Alfred ?

— Ah ! Il se comporte comme un homme désespéré. Tes amis du Pentagone vont écraser Saddam, et il se dit que s’il ne retrouve pas la Bible d’argile avant que l’Irak ne soit définitivement rayé de la carte, il ne la retrouvera jamais.

— Nous aurions pu attendre que la guerre soit terminée pour lancer les recherches, suggéra George.

— On sait quand les guerres commencent mais jamais quand elles se finissent, fit remarquer Enrique Gomez.

Ses deux amis acquiescèrent.

— Quand vont-ils lancer l’offensive ? s’enquit l’Espagnol.

— En mars au plus tard, l’informa George.

— Nous sommes en septembre, dit Frank. Ce qui nous laisse six mois maximum pour retrouver la Bible d’argile.

— Si les Américains n’avaient pas bombardé la zone qui s’étend de Tell Mughayir à Bassora, on n’aurait jamais découvert le site. Le destin a voulu qu’il en soit ainsi, dit Gomez avec enthousiasme. Bien, alors, qu’est-ce qu’on décide ?

— S’il parvient à retrouver les tablettes intactes, ou tout au moins pas trop endommagées, la découverte va faire date dans l’histoire de l’archéologie. Vous imaginez la valeur marchande de ces tablettes ? Sans oublier que le Vatican va faire des pieds et des mains pour tenter de se les approprier en arguant qu’elles sont la preuve de l’inspiration divine du patriarche Abraham. La Genèse racontée par Abraham constitue une découverte réellement extraordinaire. Et ce crétin de Bush, sachant que le pape est opposé à la guerre, serait capable d’en faire cadeau au Vatican comme preuve de sa bonne volonté.

La remarque de George laissa ses deux amis perplexes. Puis Frank dit :

— Si Alfred les découvre, ce n’est sûrement pas pour les laisser à Bush...

— De sorte qu’il va faire l’impossible pour les retrouver en un temps record. Mais pourquoi diable s’est-il exposé publiquement par le biais de sa petite-fille ?

Ce fut Enrique Gomez qui leur donna la réponse.

— Pour que personne d’autre qu’elle ne puisse s’approprier les tablettes. Á présent, tous les archéologues du monde savent qu’il y a en Irak un groupe de chercheurs, chapeauté par Ahmed Husseini et son extravagante épouse, qui a mis au jour les restes d’un temple ou d’un palais où seraient enfouies des tablettes qui auraient été gravées sous la dictée du prophète Abraham en personne. Désormais, quoi qu’il arrive, personne d’autre qu’eux ne pourra s’attribuer le mérite de la découverte.

— Il prend de gros risques, fit observer Frank.

— Oui, mais il sait que ses jours sont comptés, de sorte qu’il n’a guère le choix, insista Gomez. Au fait, George, tes hommes ont-ils réussi à savoir par qui les Italiens avaient été engagés ?

George secoua la tête.

— Non, nous ne savons rien si ce n’est qu’ils travaillaient pour l’agence Investigations et Sécurité. Mes hommes n’ont pas réussi à savoir qui leur avait donné l’ordre de prendre Clara Tannenberg en filature. Ils n’ont pas trouvé le moindre document dans les archives de l’agence. Le contrat a sans doute été passé directement et verbalement avec le directeur, ou un autre gros bonnet qui donne les ordres et n’a de comptes à rendre à personne. C’est tout pour l’instant. Le directeur d’Investigations et Sécurité est un ancien flic antimafia reconverti dans le privé. Il a d’excellentes relations dans la police. Il ne serait pas prudent de nous mettre la police italienne à dos.

— Non, mais il n’empêche qu’il faut que nous sachions qui a engagé ces hommes et pour quelle raison. Nous avons un flanc à découvert, insista Frank.

— C’est vrai, c’est pourquoi nous devons redoubler de vigilance. La moindre erreur peut nous être fatale. Ou bien il y a une fuite quelque part, ou bien il s’agit d’une vengeance personnelle – un associé à qui Alfred aurait joué un tour de cochon et qui veut le lui faire payer, expliqua George.

— Á mon avis, il y a une faille quelque part.

Enrique Gomez avait du mal à dissimuler l’angoisse qui l’étreignait et qui se traduisait par une crampe permanente au niveau du plexus solaire.

— Tu as raison, approuva George. Il faut que nous trouvions la faille. Mais pour ce qui est d’Alfred, nous devons le contrôler. Êtes-vous absolument certains que nous pouvons compter sur le mari de la petite, cet Ahmed Husseini ? Nos contacts irakiens nous ont dit qu’Husseini avait de plus en plus de mal à supporter Alfred et Clara. Il aurait perdu l’estime de notre vieil ami avec qui il a eu une engueulade tout récemment. Le mari de Clara est un homme courageux et intelligent.

— Je crains que sa conscience ne soit en train de le tourmenter, fit remarquer Frank. C’est du moins ce que laissait entendre le dernier rapport qui nous est parvenu de la Maison Jaune. Il n’y a pas plus dangereux qu’un homme qui décide subitement de laver sa conscience. Ces gens-là sont prêts à tout pour se racheter une conduite.

— Dans ce cas, il est préférable de ne pas l’inclure dans notre projet. Nous ne ferons que nous servir de lui, déclara George sans état d’âme. Et maintenant, si vous le voulez bien, j’aimerais vous exposer mon plan. Mes chers amis, puisque nous nous voyons aujourd’hui pour la dernière fois, il est indispensable de nous accorder sur la marche à suivre. Nous risquons gros.

— Nous risquons surtout de mourir paisiblement dans notre lit, chacun à son heure, répliqua Frank.

Enrique Gomez sentit son estomac se nouer à nouveau violemment.

Les trois hommes continuèrent à bavarder. Puis George remit à chacun une chemise avec des documents.

Il était plus de vingt-deux heures trente quand ils décidèrent de se quitter. Ils avaient bu plusieurs whiskys accompagnés de tapas.

Enrique avait reçu trois coups de fil inquiets de Rocio qui se demandait où il était et s’il rentrerait pour le dîner. Frank avait dit à son épouse, Emma, de partir devant et qu’il la rejoindrait au cabaret où ils devaient assister à un concert de flamenco en compagnie du groupe de touristes avec lequel ils s’étaient rendus en Espagne.

« Moi, je n’ai de comptes à rendre à personne », songea George, satisfait d’avoir toujours pu mener sa barque seul. Ses cheveux blancs lui conféraient la respectabilité qu’on attendait d’un homme de son rang et de sa fortune. Il avait dû se battre bec et ongles pour préserver son intimité et ne pas céder aux instances de ses amis qui l’encourageaient à se mettre en couple. Mais il avait tenu bon. Il vivait entouré d’une cour de domestiques qui veillaient en silence à son confort sans jamais le déranger. Il n’avait besoin de rien d’autre.

Il fut le premier à sortir du bar et à regagner la voiture qu’il avait louée à Marbella. Étant donné son âge avancé, les gens de l’agence avaient émis des réserves, lorsqu’il leur avait remis son permis de conduire. Mais il était bien connu que l’argent venait à bout de toutes les réticences, en particulier dans une ville comme Marbella. De sorte qu’il avait pu louer une Mercedes dernier cri des plus confortables. La technologie allemande était décidément insurpassable.

Frank demanda à la réception de lui appeler un taxi, tandis qu’Enrique Gomez émergeait dans la chaleur de la nuit, décidé à regagner à pied sa maison de Santa Cruz.

Par moments, la crampe qui lui nouait l’estomac était si violente qu’elle lui coupait le souffle. Pas même sa rencontre avec ses vieux amis n’avait réussi à le calmer. Au contraire, elle avait fait ressurgir les fantômes du passé.

Ils étaient le miroir du passé, un passé dont son fils José et ses petits-enfants ignoraient tout. Seule Rocio était au courant. Car sa femme le connaissait mieux que quiconque, raison pour laquelle il ne pouvait rien lui cacher.

 

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