Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 5 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 3

Dehors, il faisait une chaleur à crever. Á Séville, le thermomètre affichait quarante degrés. L’homme passa une main sur son crâne entièrement chauve. Ses yeux d’un bleu métallique, profondément enchâssés dans leurs orbites, étaient rivés sur l’écran de l’ordinateur. Malgré ses quatre-vingts ans passés, il adorait surfer sur le Net.

La sonnerie du téléphone le fit sursauter.

— Allô, j’écoute.

— Enrique, je viens de recevoir un coup de fil de Robert Brown. Ce que nous redoutions est arrivé : la fille a pris la parole au congrès de Rome.

— Elle a craché le morceau...

— Je vois...

— Tu as parlé avec Franck ?

— Oui, à l’instant.

— George, qu’allons-nous faire ?

— Ce qui avait été prévu. Alfred ne pourra pas dire que nous ne l’avions pas prévenu.

— Tu as déjà mis le plan en route ?

— Oui.

— Tu crois que Robert va pouvoir s’en sortir ?

— Bien sûr, il n’est pas idiot. Et puis il est bien dressé. Il obéit au doigt et à l’œil sans poser de questions.

— Quand nous étions mômes, de nous tous, c’est toi qui étais le plus doué pour tirer les fils des marionnettes.

— C’est vrai, mais c’est autrement plus compliqué de manipuler des hommes.

— Pas pour toi. De toute façon, le moment est venu de frapper un grand coup. Alfred ne t’a pas contacté ?

— Non.

— Je crois que nous devrions lui parler.

— Si tu veux, mais cela ne servira à rien s’il s’est mis en tête de faire cavalier seul. Nous allons devoir suivre sa nièce à la trace et la garder à l’œil. Il est hors de question qu’elle s’approprie ce qui nous appartient.

— Tu as mille fois raison, mais l’idée d’engager un bras de fer avec Alfred ne m’enchante guère. Il doit sûrement y avoir un moyen de le ramener à la raison.

— Je te l’ai dit, il s’est mis en tête de faire cavalier seul. C’est une trahison.

— Nous pourrions au moins essayer de négocier, non ?

Il venait juste de raccrocher quand un bruit de pas précipités lui parvint. La porte s’ouvrit et un grand jeune homme svelte entra comme un ouragan. Il portait une culotte et des bottes de cheval.

— Bonjour, grand-père.

— Tu n’as rien trouvé de mieux à faire que de monter à cheval par cette chaleur ?

— Alvaro a insisté pour me montrer les taurillons qu’il vient d’acheter.

— Tu n’as pas joué les picadors, au moins ?

— Non, grand-père, je t’ai promis de ne pas le faire.

— Ah, oui, et depuis quand tiens-tu tes promesses ? Mais dis-moi, où est ton père ?

— Au bureau.

— Bien, à présent, laisse-moi travailler, tu veux ?

— Mais enfin, grand-père, tu as passé l’âge de travailler ! Éteins cette machine et viens déjeuner au club.

— Tu sais bien que j’ai ce maudit club en horreur.

— Tu as tout Séville en horreur. Tu ne sors jamais d’ici. Grand-mère a raison : tu n’es qu’un ours mal léché.

— C’est vrai, je suis un vieil ours. Mais c’est plus fort que moi. Ces gens m’insupportent.

— Ce doit être ton éducation anglo-saxonne.

— Possible, mais en attendant, fiche-moi la paix. J’ai besoin de réfléchir. Au fait, où est ta sœur ?

— Elle est allée à Marbella, chez les Kholl.

— Sans même me prévenir ou me dire au revoir... En voilà des manières.

— Ce que tu peux être vieux jeu ! Tu sais bien qu’Elena a horreur de la campagne. Tout comme grand-mère et maman du reste. Il n’y a guère que toi, papa et moi pour supporter l’odeur des taureaux et des chevaux. Bon, alors, tu viens au club ?

— Non. Je n’ai pas envie de sortir par cette chaleur.

Une fois seul, le vieil homme sourit intérieurement. Son petit-fils était un brave garçon, beaucoup moins tête en l’air que sa sœur. Leur seul défaut, à sa sœur et à lui, était d’aimer les mondanités. Personnellement, il préférait la solitude.

Et, à cet égard, sa femme, Rocio, était un don du ciel. Ils s’étaient rencontrés dans des circonstances particulières... s’étaient épris l’un de l’autre, et Rocio avait insisté pour qu’ils se marient.

Dans un premier temps son beau-père s’y était fermement opposé, puis il avait fini par s’incliner.

C’était inévitable. Et c’est ainsi qu’il avait épousé la fille d’un notable proche du régime de Franco, qui s’était enrichi en faisant de la contrebande après-guerre. Au début, son beau-père l’avait pris comme associé, et plus tard il s’était lancé dans l’import-export où il avait amassé une petite fortune.

Mais Enrique Gomez Thomson n’en était pas moins un homme discret, qui n’aimait pas attirer l’attention sur lui. Il était à la tête d’une respectable famille sévillane à la réputation irréprochable.

Quoi qu’il en soit, il devait une fière chandelle à son épouse, sans elle il n’aurait jamais pu aller de l’avant.

Il se mit à penser à Frankie et George.

Eux aussi avaient eu de la chance, même si la vie ne leur avait pas fait de cadeaux, si ce n’est celui d’être plus intelligents que la moyenne.

***

Furieux, Robert Brown donna un grand coup de poing sur la table. Il y avait plus d’une heure qu’il était pendu au téléphone. D’abord, Ralph l’avait appelé pour lui raconter l’intervention de Clara – ce qui lui avait provoqué de violentes crampes d’estomac.

Après quoi, il avait dû en informer son Mentor, George Wagner, qui lui avait passé un savon, en apprenant qu’il n’avait pas réussi à faire taire la fille.

Mais Clara avait toujours été une jeune femme capricieuse. Á tel point qu’il était difficile de croire qu’elle était la petite-fille d’Alfred. Helmut était différent. Alfred n’avait jamais eu à se plaindre de lui. Et sa disparition subite avait été un choc.

Le fils d’Alfred était un garçon intelligent, d’une discrétion exemplaire, mais Clara... Clara se comportait comme une enfant gâtée.

Helmut avait épousé une Irakienne aux cheveux noirs et à la peau d’ivoire. Alfred avait approuvé cette union qu’il jugeait d’autant plus prometteuse que la jeune épouse était issue de l’une des familles les plus riches et les plus influentes d’Irak, et qui jouissait de relations puissantes à Bagdad, au Caire et à Amman. En outre, Ibrahim, le père de Nur, la femme d’Helmut, était un homme cultivé et raffiné.

Nur n’avait rien d’exceptionnel, si ce n’était sa grande beauté. Encore qu’il n’était pas exclu qu’elle ait été plus intelligente qu’il n’y paraissait.

Car avec les musulmanes, on ne savait jamais vraiment sur quel pied danser.

Á la mort de son fils et de sa bru, Alfred avait pris sa petite-fille alors adolescente sous son aile. Mais il n’avait pas su l’éduquer, manifestement. Personnellement, Robert ne la supportait pas et il avait horreur qu’elle l’appelle « Oncle Robert ». Clara affichait en toute occasion une confiance en soi qui frôlait l’arrogance, sans parler du babil incessant dont elle lui rebattait les oreilles chaque fois qu’ils se voyaient.

Quand Alfred la lui avait envoyée aux États-Unis pour qu’il s’occupe d’elle, il était à mille lieux de s’imaginer combien cette charge allait s’avérer pesante – et ça n’était pourtant pas faute de l’avoir tenue aussi éloignée que possible de Washington. Mais toujours est-il qu’il ne pouvait pas se permettre de contrarier Alfred. Car outre qu’ils étaient associés, Alfred était un ami proche de son Mentor, George Wagner. De sorte qu’il avait inscrit la jeune fille à l’université de Californie. Par chance, elle s’était entichée d’Ahmed, un homme intelligent avec qui l’on pouvait négocier. Leur mariage avait été une bénédiction. Car il était possible de faire des affaires avec Ahmed Husseini, sans compter qu’Alfred et lui s’entendaient à la perfection. La seule ombre au tableau était Clara.

La conversation qu’il venait d’avoir avec Ralph Barry lui avait gâché sa journée, lui provoquant une violente migraine alors même qu’il devait déjeuner avec le vice-président et ses amis – des hommes d’affaires qui voulaient à tout prix savoir quand les bombardements allaient commencer en Irak.

Mais la discussion qu’il venait d’avoir avec son Mentor était pire encore, car ce dernier l’avait sommé de reprendre la situation en mains et, le cas échéant, de prêter son concours au couple Clara-Ahmed.

Dès lors que l’existence de la Bible d’argile avait été dévoilée, il était hors de question qu’Alfred et sa petite-fille restent en possession des tablettes. Les ordres étaient on ne peut plus clairs : il devait coûte que coûte récupérer la Bible d’argile.

— Smith, mettez-moi en relation avec Ralph Barry.

— Oui, monsieur Brown. Au fait, la secrétaire du sénateur Miller a appelé pour savoir si vous assisteriez au pique-nique que l’épouse du sénateur organise ce week-end.

Encore une idiote, songea Brown. Tous les ans, cette dinde écervelée organisait une fête champêtre dans sa ferme du Vermont et les obligeait à boire de la limonade, allongés sur des plaids en cachemire étalés sur la pelouse. Malheureusement, Brown n’avait d’autre choix que d’accepter, car Frank Miller était plus qu’un sénateur : c’était un membre du lobby texan du pétrole. Non seulement les secrétaires d’État à la Défense et à la Justice seraient présents, mais également la conseillère de la Sécurité nationale, le directeur de la CIA... et son Mentor. C’était l’occasion ou jamais de lui parler en tête à tête sans éveiller les soupçons, pour la bonne raison qu’ils le feraient au vu et au su de tous.

Le pire était encore de devoir manger étendu sur l’herbe ces immondes sandwiches en faisant semblant d’être aux anges. Chaque année au mois de septembre, le cauchemar se répétait.

La sonnerie du téléphone, puis la voix de Ralph Barry le tirèrent de sa rêverie.

— Eh bien, Robert...

— Ralph. Crois-tu que les gens aient fait le lien entre nous et Clara Tannenberg ?

— Absolument pas. Cesse de te mettre la rate au court-bouillon. De toute façon, et n’en déplaise à certains, je ne vois pas comment nous aurions pu les empêcher de venir au congrès. N’oublions pas qu’Ahmed Husseini a le bras long dans le milieu de l’archéologie, et qu’il est impossible d’entreprendre la moindre fouille en Irak sans son assentiment.

— Bon, tu me rassures. Il n’empêche que tu aurais dû essayer de les court-circuiter.

— Je l’ai fait, Robert. Mais qui suis-je pour leur interdire de participer au symposium sur la Mésopotamie et de prendre la parole, de surcroît ? J’ai eu beau insister, je n’ai pas réussi à la convaincre. Elle m’a d’ailleurs assuré qu’elle avait l’approbation de son grand-père et que cela suffisait.

— Alfred est devenu complètement gâteux, ma parole.

— Possible. En tout cas, sa petite-fille est obsédée par la Bible d’argile... Tu crois qu’elle existe vraiment ?

— Oui. Mais elle n’aurait jamais dû révéler son existence. Le moment était mal choisi en tout cas. Mais maintenant l’important c’est que nous arrivions à la subtiliser.

— Comment cela ?

— Eh bien nous allons les aider à la chercher, et quand ils l’auront retrouvée... Sauf qu’après ce qui s’est passé, nous allons devoir changer nos plans. Tu penses qu’ils sont capables de former une équipe d’archéologues et d’organiser les fouilles ? Il va falloir faire en sorte qu’ils trouvent les fonds nécessaires. Nous allons y réfléchir.

— Robert, la situation actuelle de l’Irak ne se prête guère à ce genre d’entreprise. Tous les gouvernements européens, et pas seulement le nôtre, déconseillent à leurs ressortissants de se rendre là-bas. Organiser des fouilles en pareilles circonstances serait suicidaire. Nous devrions attendre.

— Tu te trompes, Ralph. C’est l’occasion ou jamais d’aller en Irak, au contraire. Et nous allons le faire, mais à ma façon. L’Irak est devenu le pays où tout est possible et il faut être complètement idiot pour ne pas s’en apercevoir.

— Le professeur Yves Picot est le seul qui semble intéressé par le projet de Clara. Il m’a confié qu’il aimerait s’entretenir avec Ahmed. Que dois-je faire ?

— Mets-les en rapport. J’ai confiance en Ahmed. Il sait ce qu’il doit faire. Mais avant cela, demande-lui d’envoyer son épouse à Bagdad – ou au diable, avant que nous ne perdions tous patience.

Ralph rit entre ses dents. La misogynie de Robert Brown était quasi maladive. C’était un célibataire endurci qui n’avait jamais eu de relations amoureuses d’aucune sorte. Même avec les épouses de ses amis, il devait faire des efforts surhumains pour ne pas se comporter en goujat. Son aversion pour la gent féminine était telle qu’il avait pris un homme comme secrétaire, un sexagénaire polyglotte et collet monté qui répondait au nom de Smith.

— C’est entendu, Robert. Je vais m’arranger pour que Clara retourne à Bagdad. Je vais parler à Ahmed. Mais ça ne va pas être facile. Clara est farouche et entêtée.

Comme son père, et son grand-père, songea Brown, mais avec l’intelligence en moins.

***

Sachant que le conseiller du président avait un faible pour la cuisine méditerranéenne, il les avait invités à déjeuner dans un restaurant espagnol proche du Capitole.

Toujours d’une ponctualité exemplaire, Robert Brown arriva le premier. Il avait horreur d’attendre et pria le ciel pour que le conseiller du président n’ait pas eu un empêchement de dernière minute.

Peu à peu les invités commencèrent à arriver : Dick Garby, John Nelly et Edward Fox. Ce fut l’homme de la Maison-Blanche qui arriva en dernier et d’une humeur de chien.

Il leur expliqua que les négociations avec les Européens étaient au point mort. Le Conseil de sécurité des Nations unies avait voté contre l’intervention militaire en Irak.

— Il y a des crétins partout. Les Français ne voient que leurs intérêts, comme toujours. Ils s’imaginent qu’ils mènent le monde alors qu’ils sont dans la merde jusqu’au cou. Quant aux Allemands, ils nous ont trahis. L’Allemagne est censée nous soutenir, mais son gouvernement rose-vert est beaucoup trop occupé à se faire encenser par la presse libérale pour remplir ses obligations.

— Nous avons tout de même le soutien du Royaume-Uni, fit remarquer Dick Garby.

— Oui, mais cela ne suffit pas. Nous avons l’appui des Italiens, des Espagnols, des Portugais, des Polonais et de quantité d’autres, mais ce ne sont que des hommes de paille. Ils gonflent les statistiques mais n’ont aucun poids réel. Quant aux Mexicains, ils nous ont lâchement laissé tomber. De leur côté, la Russie et la Chine se réjouissent de nous voir dans l’embarras.

— Quand allons-nous lancer l’offensive ? s’enquit Robert Brown sans ambages.

— Dès que les gars du Pentagone auront finalisé les préparatifs. C’est-à-dire dans cinq ou six mois tout au plus. Nous sommes en septembre, ce qui nous amène au printemps prochain. Je vous tiendrai informés.

— Il va falloir songer à mettre sur pied le Comité pour la reconstruction de l’Irak, intervint Edward Fox.

— Oui, nous y avons déjà réfléchi. D’ici trois ou quatre jours nous vous appellerons. Si gros que soit le gâteau, les premiers arrivés se tailleront les meilleures parts, dit le vice-président. Mais dites-moi quels sont vos domaines de prédilection afin que nous puissions anticiper ?

Attablés autour d’un plat de morue pil-pil, les quatre hommes discutaient affaires. Le bâtiment, l’équipement et le pétrole étaient les principaux secteurs qu’ils avaient en vue.

Après les bombardements, il allait falloir tout reconstruire, et il y aurait beaucoup à faire...

La réunion s’avéra profitable pour les quatre hommes qui convinrent de se revoir pendant le week-end, au pique-nique des Miller. Là-bas, ils reprendraient leur discussion, à condition, naturellement, que leurs épouses leur en laissent le loisir.

Après déjeuner, Robert Brown s’en retourna à la fondation. Situé à deux pas de la Maison-Blanche, le gratte-ciel en acier et en verre offrait une vue spectaculaire sur la ville de Washington.

Mais il préférait New York où la fondation possédait encore un petit immeuble, son premier siège, situé en plein cœur du « Village ».

C’était une grosse bâtisse de la fin du XVIIIe érigée par un Allemand qui s’était enrichi en vendant des étoffes importées d’Europe, et bien qu’elle n’ait plus la moindre utilité – quand il était à New York, il recevait ses clients les plus importants chez lui, dans son magnifique duplex de Central Park dont l’étage inférieur lui servait de bureau – il ne voulait pas s’en défaire.

Ralph Barry aussi était attaché à la maison du Village, et c’est là qu’il travaillait quand il se rendait à New York. Ce qui fournissait à Brown une bonne excuse de ne pas se débarrasser de la vieille bâtisse. Après tout, Barry était son bras droit, le moteur de la fondation.

— Smith, mettez-moi en relation avec Paul Dukais.

Moins d’une minute plus tard, la voix rauque de Dukais retentit dans le téléphone.

— Paul, vieille branche. Ça te dirait qu’on dîne ensemble ?

— Volontiers, mais quand ?

— Ce soir.

— Impossible ! Ma femme m’emmène à l’opéra.

— Le temps presse, Paul. La guerre ne devrait pas tarder à éclater.

— Guerre ou pas, il faut que j’aille à l’opéra, si je veux avoir la paix chez moi. Doris me reproche de ne pas prendre suffisamment part aux sorties mondaines qui, d’après elle, font de nous des gens respectables. Je le lui ai promis, Robert, ainsi qu’à ma fille, alors ne compte pas sur moi ce soir.

— Dans ce cas, tout ce que je peux te proposer c’est un petit-déjeuner chez moi demain matin. Sept heures, ça te va ?

— Disons huit. Parfois, Robert, je trouve que tu exagères.

Après cela Brown resta enfermé dans son bureau jusqu’au soir. Á dix-neuf heures trente, Smith vint frapper doucement à la porte.

— Vous avez encore besoin de moi, monsieur Brown ?

— Non, Smith, vous pouvez disposer. Nous nous verrons demain.

Il se remit au travail. Il avait mis sur pied un plan minutieux de la marche à suivre pour les mois à venir. La guerre n’allait pas tarder à éclater et il ne voulait pas être pris au dépourvu.

***

Au moment où il franchissait les portes du Palais des Congrès, Ralph Barry aperçut un grand jeune homme aux cheveux châtains, en grande discussion avec le vigile qui refusait de le laisser pénétrer sans accréditation dans l’enceinte du colloque.

Le taxi de Ralph arriva, et il s’y engouffra sans attendre de voir comment s’achevait le dialogue échauffé entre le gardien et le jeune homme.

Il faisait un temps radieux et l’obélisque de la Piazza del Poppolo luisait sous le soleil. Ralph Barry et Ahmed Husseini s’étaient retrouvés pour déjeuner à La Bolognaise. Comme toujours le restaurant était plein de touristes.

— J’aimerais que vous m’expliquiez précisément où se trouvent les restes de l’édifice que vous avez exhumés. Monsieur Brown a insisté pour que vous m’en fournissiez les coordonnées exactes. Je souhaiterais également savoir quels sont les moyens que vous entendez mettre en œuvre – sachant que vous allez devoir vous débrouiller seuls, naturellement. Car nous ne pouvons en aucun cas intervenir. Si la rumeur venait à s’ébruiter qu’une fondation américaine a investi dans des fouilles en Irak, les gens crieraient au scandale. Autre chose, concernant votre épouse, Clara. Pensez-vous pouvoir la ramener à la raison ? Désolé d’être aussi direct, mais je ne vous cache pas que nous la trouvons quelque peu envahissante.

Ahmed se rembrunit. En tant qu’Irakien, il avait horreur de parler des femmes, et encore moins de la sienne.

— Clara est fière de son grand-père.

— Et c’est compréhensible, mais ce n’est pas lui rendre service que d’attirer l’attention sur lui. Alfred Tannenberg a toujours mené ses affaires avec beaucoup de discrétion, comme vous le savez, et il a toujours mis un point d’honneur à rester dans l’anonymat. C’est pourquoi il ne nous a pas semblé opportun de dévoiler l’existence de la Bible d’argile. D’ici quelques mois, quand les États-Unis auront attaqué l’Irak, nous pourrions envisager de mettre sur pied une mission archéologique. Vous devriez demander à Alfred de parler à Clara, de lui expliquer certaines choses...

— Alfred est malade – mais passons, je ne vais pas vous dresser la liste de tous ses maux. Disons simplement qu’il a quatre-vingt-cinq ans et une tumeur au foie. Nous ne savons pas combien de temps il lui reste à vivre. Heureusement, il a encore toute sa tête, et se refuse à passer la main. Quand à Clara, elle est la lumière de ses yeux, et quoi qu’elle puisse dire ou faire, elle a sa bénédiction. Il a décidé que le moment était venu de dévoiler au grand jour l’existence de la Bible d’argile. Et je sais que, pour la première fois, George Wagner et Robert Brown sont en désaccord avec lui. Mais vous le connaissez aussi bien que moi. Quand il s’est fourré une idée en tête, il n’y a pas moyen de l’en faire changer. En tout cas, Ralph, n’allez surtout pas imaginer que la présence des Américains en Irak sera une partie de plaisir. Personnellement, je pense que cette guerre ne va rien changer.

— Vous êtes pessimiste. Vous verrez au contraire que tout va changer. Tout le monde veut se débarrasser de Saddam, c’est une épine dans le pied. Et d’ailleurs, monsieur Brown va veiller personnellement à ce qu’il ne vous soit fait aucun mal et à ce que vous puissiez rentrer aux États-Unis. Touchez-en deux mots à Alfred.

— C’est inutile. Á propos, pourquoi est-ce que ces messieurs Wagner et Brown ne s’en chargent pas eux-mêmes ? Il me semble qu’ils auraient plus de chances que moi de se faire entendre de Tannenberg.

— Monsieur Brown ne peut pas appeler en Irak. Vous savez aussi bien que moi que les lignes téléphoniques sont sur écoute, et que le moindre coup de fil en provenance des États-Unis est enregistré. Quant à George Wagner... c’est Dieu tout-puissant, et je ne fais hélas pas partie de son aréopage céleste. Je ne suis qu’un modeste employé de la fondation.

— Dans ce cas, ne vous occupez pas de Clara. Elle ne représente aucun danger tant qu’elle est en Irak. Je lui dirai ce dont nous avons besoin, mais je ne suis pas sûr que nous puissions entreprendre des fouilles alors même que le pays est soumis à l’embargo. Saddam a d’autres soucis en tête que de partir à la recherche de tablettes d’argile. Il n’est pas dit non plus que nous puissions réunir la main-d’œuvre pour ce chantier, et même si nous parvenons à recruter des ouvriers, nous devrons les payer chaque jour.

— Dites-moi combien il vous faut, et je ferai en sorte que vous puissiez sortir les devises nécessaires.

— Vous savez bien que ce n’est pas un problème d’argent mais de moyens. Les archéologues, le matériel et l’équipement, Alfred peut les payer sans problèmes, mais ce sont les experts européens et américains qui nous font défaut. Mon pays est en faillite, et c’est à grand-peine que nous parvenons à préserver le patrimoine de nos musées.

— Il ne faut pas qu’Alfred finance cette mission, tout au moins pas directement. Ce serait trop risqué. Il vaudrait mieux trouver un bailleur de fonds étranger, une université européenne, par exemple. Le professeur Yves Picot aimerait s’entretenir avec vous. Il est alsacien. C’est un curieux bonhomme. Il a été professeur à Oxford et...

— Je connais Picot. Je ne le porte pas spécialement dans mon cœur. En tant qu’archéologue, il est un peu trop excentrique à mon goût, et d’aucuns prétendent qu’il a été poliment congédié d’Oxford parce qu’il aurait eu une liaison avec une de ses étudiantes. Disons qu’il n’est pas à proprement parler dans la norme.

— Compte tenu des circonstances, vous auriez tort de vous soucier outre mesure de la norme. Picot peut compter sur l’appui d’un groupe d’anciens étudiants qui le vénèrent. Il est riche. Son père possède une banque dans les îles anglo-normandes ; qui lui vient en réalité de la mère de Picot. Toute sa famille est dans la banque sauf lui. Il est insupportable de pédantisme et il a un caractère de despote. Personnellement, je dirais que c’est un homme qui a eu de la chance, la chance d’être né au sein d’une famille riche. Je vous accorde qu’il n’est pas blanc comme neige, mais c’est le seul qui semble manifester quelque intérêt pour les tablettes d’Alfred. C’est à vous de voir si vous voulez lui parler. De tous nos collègues, il est le seul à être suffisamment fou pour entreprendre des fouilles en Irak.

— J’accepte de le rencontrer, mais sachez que ce n’est pas de gaieté de cœur.

— Ahmed, je crains que vous n’ayez pas vraiment le choix. Au fait, Robert voudrait que vous remettiez une lettre en mains propres à Alfred. Une certaine personne a été chargée de me l’apporter spécialement depuis Washington. Lorsque je l’aurai reçue je vous la transmettrai. Comme vous le savez, ils ont toujours préféré communiquer par courrier l’un et l’autre. Nous irons chercher la réponse d’Alfred à Amman, cette fois, et non pas au Caire.

— Vous savez, j’en viens à me demander pourquoi Alfred a choisi précisément ce moment pour rendre publique l’existence de ces tablettes, et pourquoi, après avoir piqué une colère monstre, monsieur Brown a finalement décidé de nous prêter main-forte.

— Je n’ai pas plus que vous de réponse à cela, Ahmed. Mais je suis sûr d’une chose, en revanche : ils ne se trompent jamais.

 

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