Le secret d'argile
Chapitre 26
Ili avait été promu au grade de um-mi-a (maître) la plus haute autorité au sein du temple.
Le roi avait décidé d’étendre son pouvoir au-delà de Ur et, pour ce faire, avait ordonné que l’on érige une ziggourat de dimensions modestes à l’intérieur de laquelle les sages, gardiens de la connaissance, pourraient entreposer tout leur savoir ainsi que les fruits de leurs observations sur la faune, la flore et la voûte céleste. Aujourd’hui n’était pas un jour comme les autres. Ce matin un dub-sar (scribe) allait être élevé au rang de ses-gal (grand frère).
Le vieux Yadine, dont les yeux n’y voyaient plus, ne pourrait pas voir Chamas, mais il suivrait néanmoins la cérémonie de consécration et rirait en dévoilant ses mâchoires édentées. Il y avait un certain temps déjà que son épouse, la mère de Chamas, lui servait de guide et lui racontait tout ce qui se passait. Il ne manquerait pas de porter bien haut sa tête, car il était fier que son fils rebelle ait réussi à se hisser aussi haut.
Le maître savourait à l’avance le déroulement de la cérémonie de consécration de son élève préféré. Chamas lui avait donné du fil à retordre par le passé, et il ne comptait plus les fois où il avait dû ravaler sa colère devant l’obstination de son élève et l’impertinence de ses questions. Car Chamas n’avait jamais réussi à se contenter de raisonnements simples.
Il passait au crible chaque réponse qu’on lui donnait pour en dégager la logique. Il n’acceptait pas a priori ce que tous les autres considéraient comme des vérités.
Mais Ili avait réussi à le convaincre de ne pas afficher, publiquement tout au moins, son mépris pour les divinités.
Son oncle Abraham avait persuadé le jeune Chamas de l’existence d’un Dieu unique, à l’origine de toute chose. Et lui, Ili, lui avait expliqué que la Création était effectivement l’œuvre d’Elohim, mais ensuite ils s’étaient bagarrés car Chamas réfutait toutes les autres divinités. Mais le temps avait fait son œuvre, et Chamas, en grandissant, s’était assagi, et il était devenu le meilleur de tous les scribes.
L’épouse de Chamas, la jeune Lia, l’aida à revêtir sa tunique, puis elle lui souhaita bonne chance avec un grand sourire.
Ce jour-là, tandis que Ili le consacrait ses-gal, Chamas laissa vagabonder son esprit jusqu’à des terres lointaines.
Il imagina Abraham devenu le père de nombreuses tribus sur la terre de Canaan. La nouvelle de sa nombreuse descendance était parvenue jusqu’à Ur. Dieu le lui avait promis et Dieu avait tenu parole.
Chamas continuait de se représenter Dieu comme un être inaccessible et capricieux, ce qui ne l’empêchait pas de croire en lui de toute la force de son âme. Il n’arrivait pas à le comprendre, mais c’était normal au fond, car il n’était qu’un simple mortel, fruit du souffle divin qui avait donné vie à l’argile dont étaient façonnés les hommes.
Parfois, quand il tentait de saisir la logique de la Création, il avait l’impression que sa tête allait exploser. Par moments, il avait l’impression de tout comprendre, mais ce n’était qu’une chimère qui disparaissait presque aussitôt, tandis que les ténèbres envahissaient à nouveau son esprit. Ili se racla la gorge pour le rappeler à la réalité. Il n’avait pas écouté les paroles de son maître, ni celles des scribes et des prêtres qui priaient en chœur la déesse Nibada.
Il avait hâte de se retrouver seul avec Ili pour lui offrir un présent auquel il avait travaillé pendant des années en y mettant le meilleur de lui-même. Il s’agissait de tablettes sur lesquelles il avait consigné d’une écriture claire et élégante le récit qu’Abraham lui avait fait de la Création du monde, de la colère de Dieu contre les hommes impies, de la destruction de Babel et de la confusion des langages...
Trois magnifiques légendes écrites dans l’argile, dont il espérait qu’elles iraient rejoindre les autres histoires et contes épiques entreposés dans une salle spécialement conçue à cet effet. Quand la journée toucha à sa fin, le maître et son disciple purent se retirer quelques instants pour se faire des confidences.
Il ne restait pas un cheveu sur le crâne de Ili, et la lenteur de ses pas, tout comme ses sourcils blancs, indiquaient qu’il était entré dans le grand âge.
— Un jour tu seras un bon um-mi-a, dit-il.
— Je suis satisfait de mon rang. C’est un privilège de pouvoir travailler ici, près de toi, et d’apprendre chaque jour quelque chose de nouveau.
— Ta curiosité est insatiable, et tu n’as pas fini d’apprendre. Vois, tu continues de t’interroger sur le sens de l’existence, une question à laquelle même ton Dieu n’a pas de réponse.
Chamas ne répondit rien. Ili avait raison : les questions qui sortaient de sa bouche étaient plus nombreuses que les réponses qu’il était capable d’obtenir des hommes de son entourage.
— Maintenant que tu es un homme, poursuivit Ili, tu dois accepter qu’il y aura toujours des questions sans réponses, quel que soit le dieu que tu invoques. Enfin, du moins as-tu appris à respecter les divinités. Mais tu n’as pas idée du nombre de fois où j’ai tremblé pour toi. J’avais peur que ton audace n’en vienne à remonter jusqu’aux oreilles de notre seigneur. Mais personne ne t’a trahi, pas même ceux qui ne te comprennent pas.
— Ili, tu sais aussi bien que moi que les dieux du temple ne sont rien de plus que des figures d’argile.
— En effet, cependant, ce n’est pas l’argile que nous invoquons quand nous prions nos dieux, mais leur esprit. Et cela, tu ne veux pas l’admettre. L’argile n’est qu’une représentation des dieux, car il est difficile de prier un dieu qui n’a pas de visage, pas de forme. Un dieu invisible.
— Abraham dit que Dieu a créé les hommes à son image.
— Tu veux dire qu’il nous ressemble, à toi, à moi, à ton père ? S’il nous a créés à son image, cela signifie que nous pouvons le représenter sous les traits d’une statuette d’argile.
— Dieu n’est pas fait d’argile.
— Je t’ai entendu dire que ton Dieu était partout. Pourquoi ne serait-il pas dans l’argile dont il a modelé les hommes ?
Il y avait des années qu’ils poursuivaient la même discussion. Le temps passant, ils avaient appris à débattre calmement, sans acrimonie. Mais chacun continuait de vouloir imposer son point de vue à l’autre.
— Je t’ai apporté un cadeau, lui dit Chamas qui sourit en voyant la stupeur se peindre sur les traits de son maître.
— Merci, mais le meilleur cadeau que tu puisses me faire, est celui d’avoir été mon élève et de voir que tu es devenu mon égal. Car tu m’as obligé à me dépasser chaque jour pour pouvoir répondre à tes questions.
Les deux hommes rirent. Ils avaient appris à s’apprécier et à s’accepter mutuellement, et cela ne s’était pas fait sans mal.
Chamas mena Ili jusqu’à une petite salle où il aimait se retirer pour travailler et il lui remit plusieurs tablettes d’argile enveloppées dans un linge.
Ili les déballa avec soin et s’émerveilla de la précision des signes tracés à l’aide du calame par celui qui avait été son élève le plus rebelle.
— C’est l’histoire de la Création du monde telle que me l’a racontée Abraham. Je voudrais que tu la gardes.
— Tu m’as si souvent parlé des légendes d’Abraham...
— Eh bien, les voici telles qu’il me les a narrées. J’ai gardé celles que j’avais écrites à Hâran, mais ma main n’était pas aussi sûre à l’époque, car tu n’avais pas encore fait de moi le scribe que je suis devenu. En tout cas, j’espère que celles-ci te plairont.
— Merci, Chamas. Merci. Je les garderai soigneusement jusqu’à mon dernier jour.
Ce soir-là, Lia écouta avec enthousiasme le récit que son mari lui fit de sa consécration au sein de la hiérarchie du temple.
Plus tard, lorsqu’elle fut endormie, Chamas alla chercher les vieilles tablettes qu’il avait apportées avec lui depuis Hâran et les contempla en silence. Elles réveillèrent en lui des souvenirs d’enfance et d’adolescence, de la vie de berger nomade qu’il avait menée en compagnie de son père et de sa tribu. Il n’avait pas la nostalgie du passé, car il était satisfait de sa vie présente, mais parfois il lui arrivait de regretter les moments où Abraham lui parlait de Dieu. Même pour ses proches, le Dieu d’Abraham n’était qu’une divinité de plus. Il n’était pas unique ni tout-puissant. Ce n’était qu’un dieu plus fort que les autres.
Il enroula à nouveau les tablettes dans leur étui de toile et les rangea soigneusement sur une étagère où il gardait toutes ses œuvres.
Il se demanda ce qu’il adviendrait d’elles après sa mort. Ses enfants ne manifestaient aucun intérêt pour un Dieu qu’ils ne pouvaient pas voir.
— Chamas, réveille-toi !
C’était la voix de Lia. Elle avait l’air anxieuse, apeurée. Chamas ouvrit les yeux et se redressa sur sa paillasse. Il jeta un coup d’œil par la fenêtre et vit que le jour se levait à peine.
— Que se passe-t-il ?
— Ili te fait demander au temple. Il veut te voir.
— Si tôt ? Mais pourquoi ?
— Je ne sais pas. Le messager a juste dit qu’il t’attendait là-bas.
Il ne fallut que quelques minutes à Chamas pour s’habiller et se rendre au temple.
Lorsqu’il entra dans la salle rectangulaire où Ili l’attendait en compagnie des autres scribes, il comprit qu’il se passait quelque chose de grave.
— Chamas, le seigneur du Palais réclame nos terres. Il est jaloux de la prospérité du temple.
— Mais pourquoi ? Que veut-il au juste ?
— Tout ce que nous avons : nos champs de blé, nos vergers, nos palmeraies, nos sources. Il veut notre bétail et nos fermes. Il dit que sur ses terres à lui les fruits ne poussent pas et que ses ruisseaux sont à sec. Il veut augmenter l’impôt, qu’il estime dérisoire compte tenu de ce que nous possédons.
— Nos greniers sont suffisamment pleins pour qu’il n’ait pas à redouter la faim.
— Il ne manque de rien, mais il est cupide. Il veut s’emparer de nos biens, persuadés que nous sommes à la tête d’une fortune. Le grand-maître, mon prédécesseur, était son grand-père. Il s’imagine qu’il a tous les droits, y compris celui de gouverner le temple en plus du Palais. Il a décidé de mander un administrateur pour superviser notre labeur et décider de la part qui sera prélevée pour les coffres royaux et celle qui nous sera allouée. Si je ne t’en ai rien dit hier, c’est parce qu’il s’agissait d’une journée exceptionnelle et que je ne voulais pas gâcher ton plaisir, mais il y a plusieurs jours déjà qu’il s’est manifesté, et aujourd’hui un de ses soldats s’est présenté ici en exigeant que je lui donne une réponse. J’ai cru que nous pourrions parlementer et que je parviendrais à le convaincre, mais je me suis trompé.
— Et si nous refusons, que se passera-t-il ?
— Il nous harcèlera. Il empoisonnera nos terres, pillera nos magasins... Qu’allons-nous devenir ? se lamenta Ili.
Les scribes se taisaient, atterrés et regardaient Chamas en espérant qu’il allait trouver la réponse à ce problème.
— Nous sommes des hommes de paix, nous ne savons pas nous battre, dit Ili.
— Mais nous pouvons demander son aide au seigneur d’Ur, suggéra Chamas. Il est plus puissant que notre ensi qui n’osera jamais se mesurer à lui.
Ainsi envoyèrent-ils un émissaire à Ur afin de lui demander aide et protection. Ili désigna un jeune scribe et lui ordonna de partir sur-le-champ. Mais le seigneur d’Ur allait-il se laisser attendrir ?
Les rois étaient des gens capricieux, dont la logique échappait au commun des mortels, et il n’était pas impossible qu’en contrepartie, le seigneur d’Ur exige une rançon encore plus élevée que celle de l’ensi de Safran.
Le soleil resplendissait dans le ciel, répandant ses rayons sur les terres jaunes de Safran, quand un cri perçant s’éleva au-dessus du brouhaha du marché.
Ili et Chamas se regardèrent. Tous deux avaient compris que ce cri présageait la mort et la destruction.
Tous les scribes s’élancèrent vers les portes du temple que les soldats de l’ensi s’apprêtaient à franchir.
Le crépitement des flammes et les lamentations des femmes montaient jusqu’au ciel, mêlés aux vociférations des soldats et des hommes qui tentaient de défendre leur foyer.
Chamas comprit qu’il n’y avait plus rien à faire hormis se courber comme le roseau qui bordait les rives de l’Euphrate et attendre que la tourmente soit passée. Mais son instinct fut le plus fort, et il s’élança au-devant des soldats, malgré les exhortations d’Ili qui le suppliait de ne rien faire.
Il avait beau savoir que son geste était inutile, il ne pouvait se résoudre à une telle injustice.
Combien de temps s’était écoulé ? Quelques secondes ? Plusieurs heures ? Il se sentait profondément las et son esprit était en proie à la confusion.
« Fût-il roi, aucun homme n’est éternel. Et un jour viendra où ce temple pourra à nouveau administrer en paix les terres et le bétail de familles qui font confiance aux scribes comme nous, qui travaillons du matin au soir pour que règnent l’ordre et la justice », songea Chamas tandis que le soldat qui l’avait assommé le traînait à terre.
Il aperçut Ili, son maître, étendu sur le sol, une plaie sanglante à la tête. D’autres scribes gisaient mourants autour de lui, tout comme les serviteurs du temple accourus à la rescousse.
Il avait mal à la tête et tous les os de son corps le faisaient souffrir. C’est à peine s’il pouvait remuer les bras et sa vue était brouillée.
Suis-je en train de mourir, moi aussi, comme mes compagnons ? Peut-être suis-je déjà mort.
La douleur qu’il ressentait était trop vive pour qu’il fût mort, de sorte qu’il lui restait encore un souffle de vie. Mais pour combien de temps ? Et Lia ? Était-elle encore vivante ? Le soldat lui asséna un coup de pied en pleine figure et le laissa pour mort.
Chamas ne voulait pas mourir, mais il savait que ce n’était pas à lui d’en décider. Pourquoi Dieu avait-il choisi de le faire périr ainsi ? Il sourit. Ili lui aurait reproché sa conduite. Comment pouvait-il questionner Dieu en un moment comme celui-là ? Et pourtant, les autres n’imploraient-ils pas Mardouk ?
Si Abraham avait été présent, il lui aurait demandé pourquoi Dieu tolérait que ses créatures connaissent une mort violente. Était-ce indispensable ?
Il n’aurait pas su dire s’il avait les yeux fermés ou ouverts, car il n’y voyait rien. Il allait mourir à cause d’un homme cupide.
Quelle absurdité ! Mais où était Dieu ? Allait-il enfin le voir ? Il sursauta en entendant la voix d’Abraham qui le suppliait de faire confiance à Dieu.
Puis une lueur blanche se répandit à l’endroit où il gisait et il sentit une main qui s’emparait fermement de la sienne pour l’aider à se relever.
La douleur disparut et il comprit qu’il était en train de se fondre dans l’Éternité.
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