Le secret d'argile
Chapitre 24
Lion Doyle observait de loin le groupe agglutiné à l’extrémité du bar. Il n’y avait pas besoin d’être bien malin pour deviner que c’étaient des reporters, on les repérait au premier coup d’œil. Deux d’entre eux portaient des tenues militaires : treillis et vestes kaki, godillots noirs à lacets.
La plupart n’approchaient jamais du front, se contentant de couvrir l’actualité depuis le bar d’un hôtel situé à des centaines de kilomètres de la zone des affrontements. De nos jours, le Koweït pullulait littéralement de reporters en treillis qui se prélassaient au bord de la piscine des grands hôtels, alors que d’autres franchissaient les postes de contrôle de l’un ou l’autre camp au risque d’y laisser leur peau.
Lui-même avait rencontré des journalistes audacieux, de vrais fanatiques qui n’hésitaient pas à plonger au cœur de l’enfer quand il s’agissait de tenir le public informé de la vérité. Mais quelle vérité ?
— Dites-moi que je rêve ! Mais c’est Lion !
En entendant son nom, il se raidit. Puis il se retourna et se retrouva nez à nez avec une femme qu’il connaissait.
— Miranda !
— Ne me dis pas que tu es venu passer des vacances à Amman.
— Non, pas exactement des vacances.
— Tu as fait escale ici avant de...
— Me rendre en Irak, comme toi.
— La dernière fois que nous nous sommes vus, c’était en Bosnie.
— La dernière et la première, si j’ai bonne mémoire.
— Et tu m’as raconté que tu travaillais comme chauffeur pour une ONG et que tu avais pour mission d’apporter des vivres à ces malheureux Bosniaques…
— Allons, Miranda, ne fais pas la tête.
— Et pourquoi devrais-je faire la tête ?
— Parce que j’ai quitté Sarajevo en coup de vent, sans même prendre le temps de te dire au revoir.
Miranda partit d’un grand éclat de rire et se hissa sur la pointe des pieds pour pouvoir embrasser Lion sur la joue. Après quoi, elle le présenta à un type qui les observait d’un œil amusé.
— Voici Daniel, le meilleur caméraman du monde. Et voici Lion. Lion je ne sais plus comment.
Lion dit son nom et serra la main de Daniel. Le caméraman, qui ne devait pas avoir plus de trente ans, portait une queue-de-cheval soigneusement peignée et retenue par un élastique.
Contrairement aux autres, qui frimaient dans leurs treillis, Miranda et lui portaient un jean, des bottes, un gros pull et un anorak.
— Et qui es-tu venu secourir, cette fois ? s’enquit la jeune femme.
— Personne. Cette fois, je suis venu pour te faire de la concurrence.
— Sans blague !
— Je ne te l’ai pas dit, quand nous étions à Sarajevo, mais je travaille pour une agence de photo.
Miranda le dévisagea d’un air soupçonneux. Elle connaissait tous les correspondants de guerre, de quelque nationalité qu’ils soient. C’étaient toujours les mêmes qui couvraient les conflits. Que ce soit dans la région des Lacs, à Sarajevo, en Palestine, en Tchétchénie... et Lion n’en faisait pas partie.
— Je suis photographe, mais je ne travaille pas pour la presse, expliqua-t-il, conscient qu’il avait éveillé la suspicion de Miranda. Je suis spécialisé dans les catalogues de vente et en période de vaches maigres, je fais les mariages. Tu sais ? Les couples qui veulent garder un album photo du plus beau jour de leur vie.
— Et donc... insista Miranda.
— Et donc, le boulot se faisant rare, je suis obligé de diversifier mes activités. L’agence qui m’emploie pour les catalogues travaille également avec la presse. Quand le patron m’a dit que l’Irak faisait la une des journaux et que si j’arrivais à faire de bonnes photos il pourrait essayer de les caser, j’ai décidé de tenter ma chance.
— Et comment s’appelle cette agence ? demanda Daniel.
— Photomundi.
— Ah, je les connais. Ils prennent des pigistes qu’ils paient avec un lance-pierres, dans le meilleur des cas. Je te souhaite bonne chance en Irak, parce que sinon, tu vas en être de ta poche.
— Je le suis déjà, dit Lion.
— En tout cas, si tu as besoin d’un coup de main..., proposa Daniel.
— Merci, c’est gentil. N’étant pas journaliste de métier, j’aurai sûrement besoin de quelques tuyaux.
— C’est vrai que photographier des boîtes de conserve et photographier la guerre ça n’est pas tout à fait la même chose, lança Miranda, sceptique.
Daniel, nettement moins méfiant que sa camarade, invita Lion à se joindre au groupe de collègues réunis à l’autre bout du bar. Lion hésita brièvement. Il ne voulait pas se frotter plus qu’il n’était nécessaire aux autres journalistes, mais il ne pouvait pas non plus refuser l’invitation du caméraman qui accompagnait Miranda. De sorte qu’il décida de se joindre à la demi-douzaine de correspondants de guerre venue des quatre coins de la planète qui s’apprêtaient à rallier l’Irak.
Ceux-ci l’ignorèrent. Ils ne le connaissaient pas, et quand Miranda leur dit qu’il s’agissait d’un photographe commercial qui voulait tenter sa chance dans le photoreportage, ils l’observèrent avec une certaine condescendance. Eux étaient des habitués des champs de bataille et, entre deux whiskys, ils lui racontèrent qu’ils avaient frôlé la mort et vu des horreurs qu’ils n’étaient pas près d’oublier.
Le lendemain matin tôt, ils devaient se rendre à Bagdad à bord de véhicules de location. Ils l’invitèrent à se joindre à eux à condition de s’acquitter d’une partie des frais du voyage. Lion leur demanda à combien s’élevait son écot, et après avoir fait mine de se livrer à un soigneux calcul mental, il accepta. Ce qui lui valut plusieurs tapes amicales dans le dos.
Le lendemain, quand il les retrouva dans le hall de l’hôtel Intercontinental, ils avaient l’air nettement moins vaillants que la veille.
Les effets de l’alcool combinés au manque de sommeil avaient laissé des traces.
Daniel fut le premier à l’apercevoir. Il leva la main pour le saluer tandis que Miranda faisait la grimace.
— Je me trompe ou tu as un problème avec ton ami ?
— Ce n’est pas mon ami. Je l’ai rencontré à Sarajevo, au beau milieu d’une fusillade. Et il m’a tout bonnement sauvé la vie.
— Que s’est-il passé ?
— Un groupe de miliciens serbes avait attaqué un village proche de Sarajevo où je me trouvais en compagnie d’autres collègues. Une fusillade a éclaté et ils nous ont pris pour cible. J’ignore comment ça s’est passé, mais je me suis retrouvée toute seule en pleine rue, tapie entre deux voitures, avec les balles qui sifflaient au-dessus de ma tête. Il devait y avoir un sniper embusqué pas loin. Brusquement, Lion est apparu à mes côtés comme s’il était sorti de nulle part. Il m’a obligée à baisser la tête et il m’a tirée de là. Les Serbes auraient pu nous zigouiller sans problème, mais ils ont préféré faire une apparition à la télé et nous ont laissé la vie sauve. Lion m’a embarquée dans son camion et emmenée jusqu’à Sarajevo. La vérité, c’est qu’il a fait preuve d’un sang-froid inouï. Il avait l’air d’un... d’un soldat, pas d’un camionneur. Après cela, nous avions convenu de nous revoir plus tard. Sauf qu’il n’est jamais venu au rendez-vous. Et je ne l’ai plus jamais revu jusqu’à hier soir.
— Mais tu ne l’as pas oublié apparemment.
— Non.
— Et maintenant tu éprouves des sentiments contradictoires. Tu n’es pas sûre de vouloir renouer avec lui. Je me trompe ?
— S’il te plaît, Daniel, arrête de jouer les psychanalystes sauvages, tu veux !
— Je te connais comme si je t’avais tricotée, répliqua Daniel en souriant.
— C’est vrai. Ça va faire pratiquement trois ans qu’on ne s’est pas quittés, toi et moi. Je passe plus de temps avec toi qu’avec ma propre famille.
— Le boulot, toujours le boulot. Esther me fait exactement les mêmes reproches. Elle trouve que je suis plus souvent avec toi qu’avec elle et que je suis à ramasser à la petite cuillère quand je rentre à la maison.
— Tu ne connais pas ton bonheur d’avoir une femme comme Esther...
— Si, je sais qu’elle est vraiment exceptionnelle. N’importe quelle autre nana m’aurait balancé depuis longtemps.
— Je ne comprends pas pourquoi tu as absolument tenu à venir alors que tu vas bientôt être papa.
— Parce que je suis reporter et que je dois être là où il y a de l’action. Autrement dit en Irak. Esther l’a parfaitement compris, du reste. Après tout, elle est de la partie, elle aussi, même si sa spécialité à elle ce sont les reportages sur la famille royale.
Lion monta dans une voiture tout-terrain en compagnie de Miranda et Daniel et de deux autres caméramans allemands.
Miranda était d’humeur maussade. Elle ne desserra pour ainsi dire pas les dents de tout le voyage.
Lion n’était pas outre mesure surpris de la voir réagir ainsi, car sous ses abords fragiles, Miranda était une femme de tête, qui avait mené de rudes combats et pas seulement sur le front de la guerre.
Bien que petite et menue – elle ne devait pas mesurer plus d’un mètre soixante – avec ses cheveux noirs coupés très courts et ses yeux couleur de miel, Miranda était une force de la nature, au caractère bien trempé. Non seulement elle savait s’imposer, mais elle ne donnait pas l’impression d’avoir peur.
Quand il l’avait rencontrée, dans un petit village près de Sarajevo, il avait été impressionné par la façon dont elle gérait son stress sans céder à l’hystérie.
La route de Bagdad était aussi poussiéreuse qu’interminable et il y avait plus de trafic qu’à l’ordinaire. Les ONG préféraient faire transiter leurs chargements par Amman. En cours de route, ils croisèrent deux convois de camions, et plusieurs autobus qui roulaient dans les deux directions. À la frontière entre la Jordanie et l’Irak, le chauffeur d’un bus plein à craquer d’Irakiens était en grande discussion avec les gardes frontières qui refusaient de le laisser passer. Pour finir, certains voyageurs parvinrent à montrer patte blanche et à entrer en Irak, mais les autres furent arrêtés et rudoyés.
Les journalistes descendirent de voiture pour photographier la scène et s’enquérir du problème. Mais pour toute explication, ils ne reçurent que des menaces et décidèrent de passer leur chemin.
Ils ne voulaient pas s’attirer de problèmes avant d’avoir atteint leur destination.
L’hôtel Palestina avait connu des temps meilleurs. Quand Lion se présenta à la réception pour demander une chambre, on lui répondit poliment que c’était impossible sans réservation préalable.
Lion comprit alors qu’il allait devoir graisser la patte au concierge. Cent dollars lui ouvrirent la porte d’une chambre située au huitième étage. Le robinet du lavabo fuyait, les volets déroulants étaient bloqués et le matelas aurait eu besoin d’une bonne désinfection, mais au moins avait-il un toit au-dessus de la tête.
En redescendant dans le hall, il était quasi certain de retrouver toute la bande des journalistes au bar. Aucun n’avait prévu de commencer à travailler avant le lendemain, même si quelques-uns s’étaient déjà mis en quête de guides interprètes. Le ministère de l’Information mettait du personnel au service des reporters étrangers, mais ces derniers évitaient de faire appel à des interprètes agissant pour le compte des autorités.
— Tu vas avoir besoin d’un guide, lui dit Daniel quand ils se retrouvèrent au bar.
— Impossible, avec tout le fric que j’ai craqué dans le voyage, je suis à sec, dit Lion.
— Que tu le veuilles ou non, les autorités vont t’obliger à en prendre un. Un photographe britannique en roue libre, c’est suspect, mon vieux.
— Je vais tâcher de ne pas me faire repérer. En fait, je voudrais faire un reportage photo sur la vie quotidienne des petites gens de Bagdad. Tu crois que ça peut intéresser les canards ?
— Tout dépend de la qualité des photos et du contenu. Mais tu as intérêt à sortir des sentiers battus, lui conseilla Daniel.
— Tu as raison. Demain, je vais décaniller à l’aube pour surprendre la ville au saut du lit. Ce qui veut dire que ce soir, je vais me coucher avec les poules. Je suis complètement lessivé de toute façon.
— Tu ne dînes pas avec nous ? s’étonna Daniel.
— Non. J’imagine que vous allez encore vous coucher à pas d’heure. Je suis juste descendu prendre un thé.
Daniel n’insista pas. Lui aussi était fatigué et il comprenait parfaitement que Lion ait envie de se mettre au lit.
Lion dormit comme une souche. Il était sincère quand il disait que le voyage l’avait épuisé. Il se réveilla à l’aube et, après avoir pris une douche rapide, il sortit dans la rue avec son appareil. Afin de ne pas attirer l’attention sur lui, il passa une bonne partie de la matinée dans le bazar et le centre de la ville.
Il photographiait tout ce qui lui paraissait intéressant, mais en réalité il faisait du repérage. Bagdad était en état de siège.
C’était une ville où il manquait de tout, sauf pour une poignée de privilégiés. Les magasins étaient vides, mais pour qui savait à quelle porte frapper, il était possible de se procurer des produits de première qualité.
Tout au long de ses pérégrinations urbaines, il n’avait cessé de songer au moyen de se rendre à Safran.
Quand il rentra au Palestina à midi passé, il trouva l’hôtel désert.
Il décida de se présenter au ministère de l’Information pour voir le responsable du service de presse et lui laisser entendre qu’il voulait se rendre à Safran.
Comme la plupart des Irakiens, Ali Sidqui arborait une épaisse moustache noire. C’était un homme corpulent qui cachait son embonpoint sous un port altier et une haute stature. En tant que directeur adjoint du service de presse, il s’efforçait d’offrir son plus beau sourire aux journalistes qui accouraient chaque jour plus nombreux à Bagdad.
— En quoi puis-je vous être utile ? demanda-t-il à Lion.
Ce dernier lui expliqua qu’il était photographe indépendant et lui montra l’accréditation de Photomundi. Après avoir pris note des renseignements figurant sur sa carte de presse, Ali lui demanda quelles avaient été ses premières impressions sur Bagdad.
Après une demi-heure de conversation affable, Lion en vint au vif du sujet.
— Je voudrais faire un reportage qui sorte des sentiers battus. Je sais qu’un chantier archéologique de grande envergure est en cours non loin de Mughayir, dans un hameau du nom de Safran, me semble-t-il. J’aimerais pouvoir m’y rendre et prendre des photos, afin de montrer au monde entier que l’antique Mésopotamie n’a pas encore révélé tous ses mystères. J’ai cru comprendre que l’équipe était constituée en partie de chercheurs européens. Il me semble qu’il serait intéressant de montrer qu’en dépit de l’embargo, il y a des pointures universitaires qui viennent travailler en Irak.
En l’entendant parler ainsi, Ali Sidqui se dit qu’un tel reportage ne pouvait qu’être bénéfique à l’image du régime. Bien qu’il ignorât tout du chantier de Safran, il n’en dit rien, mais écouta au contraire Lion avec intérêt et lui promit de l’appeler à l’hôtel Palestina s’il parvenait à lui obtenir une autorisation pour se rendre à Safran.
Lion aurait pu y aller par ses propres moyens, mais il savait qu’il devait entrer dans la peau de son personnage, et faire comme tous les autres journalistes détachés à Bagdad.
Il passa le reste de l’après-midi à déambuler dans la ville en prenant en photo tout ce qui lui semblait présenter un certain intérêt.
Quand il rentra à l’hôtel, le soleil se couchait.
Miranda était à la réception en compagnie de Daniel. Ils rentraient eux aussi d’une journée de pérégrinations.
— Eh, un revenant ! s’écria Miranda, en guise de salut.
— J’ai passé la journée à bosser. Et vous ?
— Nous aussi. Ces pauvres Irakiens en bavent des ronds de chapeaux. Nous sommes allés visiter un hôpital. C’était triste à pleurer, dit Daniel.
— Oui, en effet. Les conséquences désastreuses du blocus sont partout visibles. J’ai été surpris de voir combien les gens de ce pays sont accueillants malgré la crise.
— Une crise qui risque encore de s’aggraver. Pour ça, tu peux compter sur Bush et consorts, pesta Miranda.
— D’accord, mais Saddam n’est pas à proprement parler un ange, argua Lion.
— Je n’ai pas dit cela. Mais Bush se fiche comme d’une guigne de Saddam. Ce qui l’intéresse c’est le pétrole.
Au ton de sa voix, Lion comprit que Miranda était prête à se disputer. Mais lui n’avait aucune envie de polémiquer. Il n’avait que faire de Bush ou de Saddam. Il était venu ici pour s’acquitter d’une mission bien précise et avait hâte d’en finir pour pouvoir retourner auprès de Marian dans sa ferme galloise. Cependant, Daniel, vivement impressionné par ce qu’il avait vu, voulait poursuivre la conversation.
— Ce sont les Irakiens qui doivent virer Saddam, pas nous, dit-il.
— Tu as raison, mais je ne vois pas comment. Ici, au moindre faux pas, tu te retrouves en tôle, quand ils ne te flinguent pas direct. Il n’y a pas de miracles. Les dictatures sont difficiles à éradiquer. Ou bien nous leur donnons un coup de main, ou bien ils devront continuer de subir Saddam, répondit Lion.
— Sauf que le coup de main en question, s’avère parfois un cadeau empoisonné. Saddam a longtemps été courtisé par les Américains, tout comme l’ont été Pinochet et Ben Laden. Et voilà qu’il ne leur sert plus à rien et qu’ils ont décidé de s’en débarrasser. Eh bien qu’ils le fassent, ce n’est pas moi qui vais le pleurer. Mais le problème c’est qu’ils vont sacrifier des milliers d’innocents pour arriver à leurs fins. Et détruire le pays. Quand la guerre sera finie, l’Irak aura cessé d’exister, s’insurgea Miranda.
— À quoi bon nous chamailler ? Je vois que la journée a été rude pour tous. Ça vous dirait d’aller dîner ?
Daniel déclara qu’il était fatigué et préférait se retirer dans sa chambre, mais Miranda accepta la proposition de Lion. Ils se rendirent au restaurant de l’hôtel où ils retrouvèrent d’autres reporters. Ils s’assirent à une table où se trouvaient déjà deux Espagnols, un Irlandais, trois Suédois et quatre Français. Heureusement, tous parlaient l’anglais.
Chacun raconta sa journée, tout en veillant à ne pas tout révéler tout de même. On avait beau faire jouer la solidarité entre journalistes, il fallait tenir compte de la concurrence.
Après le repas, ils allèrent retrouver les autres reporters au bar.
« Fichue tribu ! », songea Lion, fasciné par les anecdotes ahurissantes des uns et des autres.
— Tu as envoyé des photos à ton agence ? lui demanda Miranda.
— Pas encore, je le ferai demain. Je croise les doigts. Avec un peu de chance, je vais trouver à les caser et prolonger mon séjour ici. Sinon, je devrai rentrer.
— Tu baisses déjà les bras, railla Miranda avec sarcasme.
— Non, mais je suis réaliste et pas prêt à prendre trop de risques. Mais au fait, je ne te l’ai jamais demandé. D’où es-tu ?
— En voilà une question ! Pourquoi veux-tu savoir ?
— Parce que j’ignore d’où tu viens. Je sais que tu travailles pour une chaîne de télé indépendante, que tu parles un anglais parfait, avec un léger accent que je n’arrive pas à situer. Je t’ai entendu aussi parler français. Si bien, du reste, que si je ne t’avais pas entendu parler anglais avant, j’aurais cru que tu étais française. Mais après cela, tu t’es lancée dans une discussion en espagnol avec le collègue mexicain. Encore une langue que tu maîtrises parfaitement, vu la façon dont tu l’as incendié sans lui laisser en placer une ou presque.
— Je te trouve bien curieux.
— Pas du tout. Y a-t-il une raison pour que tu ne répondes pas à ma question ?
— Oui : je n’en ai pas envie. En fait, je suis de partout et de nulle part. J’ai horreur des drapeaux, des hymnes et plus généralement de tout ce qui divise les hommes.
— Mais tu es bien née quelque part...
— En effet, mais je suis une citoyenne du monde. Je suis apatride par choix.
— Tu as le statut d’apatride ? s’étonna Lion.
— J’ai un passeport de la communauté européenne parce qu’il m’en faut un pour me rendre d’un pays à l’autre. Quand on veut traverser les frontières, il faut donner l’illusion d’avoir une patrie.
— Très bien, puisque tu ne veux pas me le dire, je n’insisterai pas.
— Mon père est né en Pologne, mais ses parents étaient allemands. Ma mère est née en Angleterre, mais d’un père grec et d’une mère espagnole. Et moi, je suis née en France. Et maintenant, d’après toi, d’où suis-je ?
— Et que faisaient tes parents dans la vie ?
— Mon père était peintre et ma mère styliste. Ils étaient de nulle part et de partout. Ils haïssaient les frontières.
— Et ils t’ont appris à les haïr.
— Non, ça, je l’ai appris toute seule.
Miranda se tut, puis recommença à prendre part à la conversation générale.
Les reporters espagnols projetaient un voyage à Bassora, et les Suédois voulaient se rendre à Tikrit, la ville natale de Saddam Hussein.
— Et toi, Lion ? Tu vas rester à Bagdad ? demanda soudain un journaliste français qui faisait partie du groupe qu’il avait rencontré à Amman.
Il hésita quelques secondes, puis décida de dire la vérité.
— Je voudrais me rendre sur le site de l’antique ville d’Ur.
— Pour quoi faire ? s’enquit le Français.
— Il paraît qu’il y a là-bas une expédition archéologique. Et si j’arrive à faire un bon reportage, j’ai des chances de pouvoir le placer.
— Et où, exactement, se trouve le chantier ? insista le Français.
— Moi, j’en ai entendu parler, coupa une journaliste Allemande. C’est l’expédition du professeur Picot, n’est-ce pas ?
— Je crois, oui. La vérité c’est que je ne sais pour ainsi dire rien de cette expédition. Mais il m’a semblé que le sujet pouvait être intéressant, répondit Lion.
— Il semblerait qu’ils aient découvert les ruines d’un palais ou d’un temple dans lequel se trouve une série de tablettes de grande valeur qui relateraient l’histoire de la Genèse. Le Frankfurter a publié un truc dans ce genre, expliqua l’Allemande. Je suis au courant parce que plusieurs membres de l’équipe sont Allemands. Mais personnellement, je trouve qu’il y a des sujets plus passionnants.
— Pour quelqu’un comme vous, cela se conçoit, mais si j’arrive à faire un bon reportage et que l’agence le place auprès d’une revue spécialisée..., se justifia Lion.
— Ce n’est pas une mauvaise idée, intervint une journaliste italienne. Il y a peut-être un bon reportage à faire là-dessus.
— Jusqu’à ce que Bush commence à larguer ses bombes, il va bien falloir trouver de quoi remplir les colonnes, dit l’un des Suédois.
— Hep ! Vous n’allez pas me chiper mon idée ! protesta Lion. Je suis pigiste, moi.
— Personne ne va te piquer quoi que ce soit. Ici, on partage tout, répondit Miranda.
— Vous travaillez tous pour des chaînes de télé ou des journaux, mais moi, je voyage à mes frais..., bougonna Lion.
— Oh, ça va. Cette expédition n’a rien d’un mystère. Tu as entendu ce qu’a dit Otto. Tous les journaux en ont parlé, insista Miranda.
— Y compris en Italie, renchérit une correspondante de presse romaine.
Lion continua pendant quelques instants encore à jouer les débutants dépités, puis il prit congé de ses collègues et monta se coucher. Il fallait qu’il prépare son voyage à Safran, que ce soit avec ou sans la bénédiction du ministère de l’Information.
La sonnerie du téléphone le tira du sommeil. C’était Ali Sidqui, le directeur adjoint du ministère. Il avait l’air d’excellente humeur.
— J’ai de bonnes nouvelles pour vous. Mes supérieurs hiérarchiques pensent que c’est une bonne idée de faire un reportage sur les fouilles de Safran. Nous allons vous y emmener par hélicoptère.
— C’est très aimable à vous, mais je préférerais m’organiser tout seul.
— Non, c’est impossible. Personne ne peut aller là-bas sans autorisation expresse. Le chantier se trouve dans une zone militaire et a été placé sous la protection du gouvernement. De sorte que vous n’avez d’autre choix que de venir avec nous.
Voyant qu’il ne pouvait pas faire autrement Lion accepta. Ali Sidqui lui demanda de passer immédiatement au ministère afin qu’ils organisent son voyage. Avait-il d’autres collègues également désireux de se rendre à Safran ? Lion répondit avec humeur qu’il n’avait pas envie de partager son idée de reportage avec des concurrents. Si d’autres que lui voulaient y aller, qu’ils le fassent une fois qu’il serait de retour avec des photos.
Au ministère, Ali Sidqui lui présenta son chef. Ce dernier semblait enthousiaste à l’idée que la Grande-Bretagne publie un reportage sur les fouilles menées par le professeur Picot et son équipe.
— Les intellectuels européens ne nous ont pas abandonnés, dit le directeur de l’agence de presse.
Lion acquiesça. Il n’avait que faire de ce que pouvait dire le fonctionnaire de Saddam qui lui fit remplir un questionnaire et photocopia son passeport.
— D’ici deux jours nous vous rappellerons. Soyez prêt à partir. Je suppose que vous n’avez pas le mal de l’air ?
— Je n’en sais rien. Je ne suis jamais monté dans un hélicoptère, mentit Lion.
Tom Martin venait de recevoir un message de Lion. Le directeur de Photomundi lui avait fait suivre le courrier électronique que Lion lui avait fait parvenir : une longue lettre sur ses impressions de Bagdad, dans laquelle il se réjouissait d’avoir obtenu l’autorisation de se rendre dans un hameau du nom de Safran.
Il lui envoyait également une série de photos en lui demandant de faire l’impossible pour essayer de les placer dans des magazines.
Le courriel de Lion n’intéressait pas particulièrement le directeur de Photomundi qui s’était engagé, moyennant une somme rondelette, à ne rien voir, rien entendre et rien dire. Néanmoins, il fut agréablement surpris par la qualité des photos que lui envoyait Lion, et décida d’essayer de les caser. Tom Martin s’absorba dans la lecture du message de Lion qui se trouvait à présent à Safran, et avec la bénédiction du régime par-dessus le marché.
« Je suis arrivé à Safran. L’hélicoptère qui m’a transporté jusqu’ici était un vieux coucou soviétique qui faisait un raffut de tous les diables.
« Il y a plus de deux cents personnes qui travaillent sur le chantier. Le chef de la mission, le professeur Yves Picot, s’est mis en tête de gagner la course contre la montre. Il est vrai que le temps presse. J’ai fait la connaissance des membres les plus éminents de l’équipe qui ont eu l’amabilité de m’informer sur les travaux qu’ils ont entrepris. L’un d’eux, un certain Fabian Tudela, m’a expliqué que le temple qu’ils étaient en train de mettre au jour datait de l’époque d’un roi cité dans la Bible, du nom de Amrafel. J’espère que les photos et le reportage seront à la hauteur de tes attentes, compte tenu de l’importance du chantier en cours.
« Il règne une ambiance fébrile dans le campement, depuis que le grand-père de l’une des archéologues, une certaine Clara Tannenberg, a annoncé son intention de venir passer quelque temps sur le chantier. La nouvelle est tombée peu de temps avant mon arrivée ici, et les gens ne parlent que de cela. Rien que d’entendre prononcer son nom, certains se mettent à trembler. Il devrait arriver d’ici trois ou quatre jours. On est en train d’aménager une maison pour lui, avec des meubles venus spécialement de Bagdad afin qu’il puisse jouir d’un maximum de confort.
« Pour l’anecdote, je vous dirai que l’archéologue en question est chaperonnée par une femme chiite enveloppée de voiles noirs de la tête aux pieds. Elle ne mange que les repas que lui prépare la vieille domestique qui va également devoir se charger de veiller sur le grand-père. J’ai cru comprendre que ce dernier allait venir en compagnie du mari de sa petite-fille (un gros bonnet du ministère de la Culture), ainsi que d’un médecin et d’une infirmière qui seront logés eux aussi dans une maison avec tout le confort. Enfin, on est en train d’installer un hôpital de campagne dont tout l’équipement est arrivé spécialement du Caire. Ce qui laisse supposer que le vieil homme est malade.
« Si je te parle de tout cela, c’est parce que la visite du grand-père fait grand bruit dans le campement. Par moments, j’ai l’impression de me trouver dans un fortin militaire et non pas sur un site archéologique, mais j’espère néanmoins pouvoir mener à bien mon reportage. »
Le président de Global Group sourit. Il ne doutait pas un seul instant que Lion Doyle pourrait mener à bien ce qu’il appelait euphémiquement « reportage » et qui n’était autre que la « sanction » de la famille Tannenberg.
On peut dire qu’il avait eu une sacrée veine avec ce dossier. Sans les indications de son ami Paul Dukais, localiser les Tannenberg en Irak aurait été comme de chercher une aiguille dans une meule de foin.
La vie était décidément pleine d’heureuses coïncidences. Dukais avait commencé par lui demander d’envoyer des hommes en Irak pour surveiller Clara Tannenberg, et aussitôt après le sieur Burton s’était présenté dans son bureau pour lui offrir deux millions d’euros en échange de l’élimination de la famille en question.
Allait-il devoir mettre Paul Dukais au courant du contrat qu’il avait passé avec Burton ? Non, mieux valait passer l’affaire sous silence. D’autant que ses intérêts et ceux de Paul n’étaient pas contradictoires.
Il composa le numéro de portable du mystérieux et insaisissable monsieur Burton.
Ce dernier ne décrocha qu’à la cinquième sonnerie.
— Allô.
— Monsieur Burton, je voulais vous informer qu’un ami à moi a rendu visite à vos amis. Ils sont tous là, le grand-père, la petite-fille et son mari. Malheureusement, le grand-père est malade. J’ignore encore s’il s’agit d’une maladie grave, mais je le saurai sous peu.
— Ce sont les seuls membres de la famille ?
— À notre connaissance, oui.
— Il va se charger de la mission ?
— Bien entendu.
— Autre chose ?
— Non, pas pour l’instant. À moins que vous ne souhaitiez connaître tous les détails.
— Je veux tout savoir.
— Vos amis se trouvent au sud du pays, dans un charmant petit village. La petite-fille est... comment dire... à la tête d’une nombreuse équipe, et le grand-père doit venir la rejoindre sous peu. Mais rassurez-vous, ils sont bien protégés, non seulement par une escorte militaire, mais également par des gardes du corps privés.
— Rien d’autre ?
— Disons que ce sont les détails essentiels.
— Je vais passer vous voir.
— Ce n’est pas nécessaire. Dès que j’en saurai plus, je vous appellerai.
— Je compte sur vous.
Berta avait relevé les yeux de son livre et observait son père.
— Qui était-ce ?
— Un collègue de l’université, répondit Hans Hausser.
Quand vas-tu te décider à décrocher pour de bon de ton poste à la fac ? Tu n’arrêtes pas de dire que tu veux prendre ta retraite pour pouvoir lire et penser à loisir, mais tu rempiles à chaque occasion.
— Laisse-moi finir mes jours comme je l’entends, tu veux bien ? Le fait d’aller à l’université et de me retrouver au contact de jeunes gens me fait du bien. À mon âge, le temps passe trop vite quand on vit dans la solitude.
— Mais tu n’es pas seul ! protesta Berta. Je ne compte pas, peut-être, ni les enfants ?
— S’il te plaît, Berta, tu sais très bien que tu es ce que j’ai de plus cher au monde ! Mais tu dois comprendre que j’éprouve le besoin de rester actif, de me prouver que je ne suis pas qu’une vieille bouche inutile et que je peux encore servir à quelque chose.
Il se leva et s’approcha de sa fille pour la serrer dans ses bras. Il était visiblement ému.
— Tu as raison, papa. Mais je me fais du souci pour toi. Ces derniers temps tu te comportes de façon tellement étrange.
— Berta, sache que j’ai mes petits secrets.
— Mais moi, je ne t’ai jamais rien caché..., protesta sa fille.
— D’accord, mais je suis ton père. Et il est normal qu’un père ne dise pas tout à ses enfants. Toi, tu dis tout aux tiens ?
— Non, mais ce sont des enfants.
— Et toi aussi, d’une certaine façon. Et d’ailleurs, je plaisantais. Je n’ai aucun secret. Simplement, j’aime me sentir libre d’aller et venir à ma guise sans avoir de comptes à rendre à personne. En réalité, je ne fais rien de plus que rendre visite à de vieux amis.
Hans Hausser continua de parler encore un petit moment avec sa fille, malgré l’angoisse qui lui tordait l’estomac.
Tom Martin lui avait annoncé qu’Alfred Tannenberg était vivant. Ce qui signifiait qu’ils allaient pouvoir accomplir le serment qu’ils avaient fait lorsqu’ils étaient enfants.
Il fallait qu’il appelle Mercedes, Carlo et Bruno pour leur annoncer que leur vœu s’était réalisé.
Le vieillard malade dont lui avait parlé Tom Martin ne pouvait être que le monstre qu’ils haïssaient du fond de leurs entrailles.
Il commença par appeler Mercedes. Il savait que son amie ne dormait plus et mangeait très peu depuis le jour où Carlo les avait appelés pour leur dire qu’il pensait avoir retrouvé Tannenberg.
Tandis qu’elle écoutait les explications de Hans, Mercedes sentit son cœur s’accélérer d’un seul coup.
— J’aimerais tant pouvoir me rendre sur place, dit-elle.
— Ce ne serait pas prudent et tu le sais. Et d’ailleurs, tu ne pourrais rien faire.
— C’est nous qui devrions tuer Tannenberg de nos propres mains et lui dire pourquoi nous le faisons, afin qu’il sache !
— Je t’en prie, Mercedes !
— Il y a des tâches dont on doit s’acquitter personnellement dans la vie.
— D’accord, mais en l’occurrence, c’est impossible. Il est entouré par je ne sais combien de gardes du corps, dans une petite bourgade perdue du sud de l’Irak.
— Tu as une fille et des petits-enfants. Carlo et Bruno aussi. Je comprends que vous ne vouliez pas commettre de folies. Mais moi, je suis seule, je n’ai personne, et mon destin est de continuer à vieillir dans la solitude. Je n’ai rien à perdre.
Hans Hausser se raidit. Il craignait que Mercedes ne décide de se rendre en Irak pour essayer de tuer elle-même Tannenberg.
— Écoute, Mercedes. Je ne te pardonnerai jamais si Tannenberg reste en vie par ta faute.
— Par ma faute ?
— Oui. Si tu vas en Irak, dès l’instant où tu chercheras à l’approcher tu te feras arrêter et l’opération que nous avons pris tant de peine à mettre sur pieds échouera. Tannenberg restera en vie, et toi tu finiras tes jours dans une geôle irakienne, et nous... nous finirons également en prison.
— Mais il n’y a aucune raison pour que les choses se passent comme tu le dis.
— Tu es trop sûre de toi, Mercedes. Tu n’arrives plus à raisonner normalement.
Mercedes se tut. Les paroles de Hans l’avaient blessée.
Elle savait qu’il avait raison. Mais malgré cela... toute sa vie durant, elle avait rêvé du jour où elle plongerait un couteau dans le cœur de Tannenberg.
Chaque nuit où presque, elle rêvait qu’elle lui arrachait les yeux, ou bien qu’elle se jetait sur lui comme une bête sauvage et le mordait jusqu’au sang.
Elle estimait de son devoir de le tuer et de lui dire pourquoi il mourait.
La voix de Hans la rappela à la réalité.
— Mercedes, tu m’entends ?
— Oui, je t’écoute.
— Je vais téléphoner à Carlo et à Bruno. Je n’ai pas envie de finir mes jours en prison sous prétexte que tu n’arrives pas à dominer ta colère et ton orgueil. Sache que si tu interviens, je me retire purement et simplement de cette affaire. Il ne faudra plus compter sur moi.
— Comment ?
— Je ne suis pas fou et je refuse de courir des risques inutiles. Nous sommes vieux, Carlo, Bruno, toi et moi. C’est pour cela que nous avons fait appel à un tiers. Maintenant, si tu as changé d’avis, dis-le carrément, mais je te le répète, ne compte pas sur moi pour faire n’importe quoi.
— Je sens que tu es en colère...
— C’est plus que de la colère.
— Je n’ai qu’un seul objectif dans la vie : voir mourir tous les Tannenberg dans des souffrances atroces.
— Mais pour cela, tu n’as pas besoin d’intervenir personnellement.
— De toute façon, je sais que tu ne me laisseras jamais tomber.
— Réfléchis bien à ce que je t’ai dit. Maintenant, je te laisse. Il faut que j’appelle Carlo et Bruno. Au revoir.
Le professeur Hausser était contrarié en raccrochant. Il s’en voulait d’avoir rudoyé son amie, mais il avait peur. Peur qu’elle ne commette l’irréparable.
Toute sa vie Mercedes avait attendu le jour où elle pourrait tuer Tannenberg de ses mains. Et le pire, c’est qu’elle en était capable.
Carlo Cipriani et Bruno furent eux aussi contrariés d’apprendre la réaction de Mercedes lorsqu’elle avait découvert que Tannenberg était vivant. Il fut décidé que Carlo se rendrait à Barcelone pour essayer de lui faire entendre raison. Bruno insista pour l’accompagner, mais Hans et Carlo, qui craignaient que Déborah ne se mette dans tous ses états, insistèrent pour qu’il reste à Vienne. Si Carlo ne parvenait pas à la faire revenir sur sa décision, alors ils iraient lui parler tous les trois, mais pas avant.
À Barcelone il pleuvait à verse. Carlo boutonna sa gabardine et prit son tour dans la file des voyageurs qui attendaient un taxi.
Il avait emporté une mallette avec le strict nécessaire au cas où il devrait passer la nuit sur place, mais il espérait pouvoir rentrer à Rome le soir même. Tout dépendait de l’entêtement de Mercedes.
Le taxi le déposa au siège de l’entreprise de Mercedes qui se trouvait sur les hauteurs du Tibidabo.
Après l’avoir fait passer dans une salle d’attente, la réceptionniste s’en fut aviser madame Barreda de sa visite. Elle s’en revint presque aussitôt, suivie de Mercedes.
— Mais qu’est-ce que tu fais ici ? s’étonna celle-ci.
— Il fallait que je vienne à Barcelone de toute façon, alors j’en ai profité pour venir te dire bonjour.
Mercedes le saisit par le bras et l’entraîna dans son bureau. La secrétaire leur servit le café puis sortit. Les deux amis se jaugèrent du regard.
— C’est Hans qui t’a dit de venir...
— Non, j’ai pris tout seul ma décision. Mais je ne te cache pas que Hans, Bruno et moi sommes très inquiets. Qu’est-ce qui te prend, Mercedes ?
Carlo avait dit cela d’une voix à la fois peinée et ferme.
— Tu ne peux pas comprendre que j’aie envie de le tuer ?
— Mais si, voyons, d’autant plus que je suis dans le même cas. Tout comme Hans et Bruno. Mais il n’empêche que nous ne devons pas intervenir. Nous ne saurions pas nous y prendre.
— Ce n’est pas bien difficile de plonger un couteau dans le ventre d’un homme.
— En Irak, si. Pour commencer, on ne va pas te laisser aller à l’endroit où se trouve l’homme en question. Car quel motif vas-tu invoquer pour te rendre là-bas ? Et puis comment vas-tu faire pour l’approcher ? Tout cela est terriblement compliqué. Le professionnel que nous avons engagé saura comment gérer ce genre de situation. Un tueur connaît toutes les techniques et sait quand le moment est venu de passer à l’action. Alors que nous en serions incapables, même si nous le haïssons de toutes nos forces, nous ne pourrions pas le tuer de nos propres mains.
— Et vous ne voulez même pas que j’essaie..., protesta Mercedes.
— Par pitié, Mercedes ! Ce genre d’occasion ne se présente pas deux fois. Si tu rates ton coup, jamais plus personne ne pourra approcher Tannenberg, et nous ne pourrons plus jamais nous venger. Tu n’as pas le droit de courir le risque de tout faire échouer.
— Toi aussi, tu me rejettes ?
— Non. Ne dis pas cela. Personne ne te rejette. Tu sais très bien que le lien qui nous unit est indestructible. Simplement, tu n’as pas le droit d’agir sans notre consentement. Cette vengeance, c’est aussi la nôtre, Mercedes. Nous avons fait un serment, tu ne peux pas revenir sur ta parole.
— Dans ce cas, pourquoi n’y allons-nous pas tous ensemble ?
— Parce que ce serait une énorme bévue.
Ils se turent un instant, chacun ruminant ses propres pensées.
— Je sais que tu as raison, au fond, mais...
— Si tu vas là-bas, tu n’arriveras pas à tuer Tannenberg. C’est cela que tu veux ? Tout faire échouer ?
— S’il te plaît, cesse de me faire culpabiliser !
— Si tu culpabilises, tant pis pour toi. Tout ce que je veux, c’est que tu gardes la tête froide, Mercedes.
— Justement, on dit que la vengeance est un plat qui se mange froid.
— Et c’est vrai. Il n’y a pas d’autre façon de se venger. Nous n’avons pas oublié, nous n’oublierons jamais, mais nous devons agir calmement. Sinon, notre calvaire n’aura servi à rien.
— Je vais y réfléchir.
— Non. Je veux que tu me donnes une réponse tout de suite. Je veux savoir si nous devons annuler l’opération en Irak. Nous ne pouvons pas mettre inutilement en danger la vie de l’homme que nous avons engagé.
— C’est un tueur professionnel.
— Tu l’as dit : professionnel. De sorte que si nous intervenons dans sa mission et mettons sa vie en danger, nous devrons en subir les conséquences. Je te rappelle que nous avons fait appel à une agence. Une agence de tueurs à gages.
— Une agence de sécurité.
— Allons, Mercedes ! Ces hommes sont prêts à tuer au besoin. Pourquoi crois-tu qu’ils prennent aussi cher ?
— Tu as raison. Il ne faut surtout pas commettre de faux pas.
— Que vas-tu faire ?
— Réfléchir, Carlo...
— En somme, tu es en train de me dire que je ne t’ai pas convaincue ?
— Je n’en sais rien..., il faut que je réfléchisse.
— S’il te plaît, Mercedes. Ne fais pas de bêtises !
— Si tu as peur que je vous trahisse, tu n’as pas de souci à te faire. Je ne vais pas vous mentir. Je préfère que vous me haïssiez plutôt que de chercher à vous embobiner.
— Tu préfères que Tannenberg reste en vie ?
— Non ! s’écria Mercedes, hors d’elle. Comment peux-tu dire une chose pareille ? Je veux le tuer de mes mains ! De mes mains !
— Je vois qu’il est inutile d’essayer de raisonner avec toi. Nous allons ajourner l’opération. Je vais appeler Tom Martin et lui dire de tout annuler.
Mercedes foudroya Carlo du regard. Un sourire amer tordait ses lèvres tandis que ses ongles s’enfonçaient dans les paumes de ses mains.
— Vous ne pouvez pas faire ça, murmura-t-elle.
— Si, nous le pouvons et nous allons le faire. Tu as décidé de briser le serment qui nous unissait au risque de faire échouer notre plan. Si tu quittes le navire, rien ne va plus. Nous renonçons à la vengeance. Et jamais nous ne te pardonnerons. Après l’avoir cherché pendant des années, nous l’avons enfin retrouvé, et sa petite-fille par-dessus le marché. Nous aurions pu les éliminer, nous étions à deux doigts d’y arriver, et voilà que tu décides subitement de faire cavalier seul et de te charger personnellement de le tuer. Eh bien, fais-le, si le cœur t’en dit. Jusqu’ici nous avions réussi à rester unis, mais à partir de maintenant nos routes se séparent.
Une veine avait gonflé et s’était mise à battre sur la tempe gauche de Carlo, preuve qu’il était tendu.
Mercedes aussi était à cran, et une violente douleur lui étreignit la poitrine.
— Que dis-tu, Carlo...
— Que nous ne nous verrons plus jamais. Que Hans, Bruno et moi ne te pardonnerons jamais.
Carlo était épuisé. La dureté de leurs propos l’affectait profondément. Il était très attaché à Mercedes et savait que sa souffrance était immense, mais malgré cela il ne pouvait pas transiger.
— Si j’ai bien compris, vous me posez un ultimatum ? dit Mercedes, le teint couleur de cire.
— Et toi aussi.
Ils tombèrent à nouveau dans un silence pesant, annonciateur de la fin d’une amitié qui jusqu’ici semblait inébranlable.
Carlo se leva de son fauteuil, jeta un dernier regard à Mercedes, puis se dirigea vers la porte.
— Je m’en vais. Si tu changes d’avis, appelle-moi. Mais fais-le avant ce soir. Demain, Hans ira à Londres pour résilier le contrat avec Tom Martin.
Mercedes resta assise sans rien dire. Quand sa secrétaire entra dans le bureau quelques instants plus tard, celle-ci eut un choc en la voyant.
Il lui sembla que son visage s’était brusquement creusé de mille ridules. Un rictus amer déformait ses traits habituellement imperturbables.
— Madame, vous vous sentez bien ?
Voyant qu’elle ne lui répondait pas, la secrétaire s’approcha de Mercedes et lui posa une main sur l’épaule.
— Madame… ça va ?
Mercedes émergea subitement de sa torpeur.
— Oui, oui. Je suis juste un peu fatiguée.
— Puis-je faire quelque chose pour vous ?
— Non, merci. Ne vous inquiétez pas.
— Vous voulez que j’annule le déjeuner avec le maire ?
— Non. Appelez l’architecte du chantier de Mataro, s’il vous plaît.
La secrétaire hésita puis se retira. Mieux valait ne pas insister. Sa patronne n’était pas une femme commode.
Mercedes inspira profondément. Elle avait envie de pleurer, mais depuis que sa grand-mère était morte, des années auparavant, pas une seule fois elle ne s’était autorisée à verser une larme.
Elle but un verre d’eau pour se calmer.
La sonnerie du téléphone la fit sursauter. Pensant qu’il s’agissait de Carlo, elle prit la communication. Mais c’était l’architecte de Mataro.
Carlo Cipriani était dans tous ses états. La discussion qu’il avait eue avec Mercedes avait pris des allures de bras de fer. Il n’avait pas réussi à la convaincre. Il devait joindre Hans et Bruno pour décider de ce qu’ils allaient faire.
Outre qu’elle risquait sa vie si elle se rendait en Irak, Mercedes risquait de faire échouer toute l’opération. Il fallait prendre une décision rapide. Mais peut-être que s’il lui parlait, Bruno aurait plus de chance que lui ou que Hans de la persuader.
Une fois à l’aéroport, il acheta un billet sur le premier vol en partance pour Rome, puis partit à la recherche d’une cabine téléphonique pour appeler ses amis.
Ce fut Déborah qui décrocha. Elle lui demanda de patienter pendant qu’elle allait prévenir Bruno.
— Carlo, où es-tu ?
— À Barcelone. Mercedes a fait la sourde oreille. Nous avons discuté longtemps. Je suis exténué. Nous avons tenu l’un et l’autre des propos très durs.
Bruno ne dit rien. Il avait espéré que Carlo viendrait à bout de l’entêtement de Mercedes. Si lui n’avait pas réussi à la convaincre, personne n’y parviendrait.
— Bruno, tu es là ?
— Oui. Excuse-moi. C’est que je ne sais que dire. Qu’allons-nous faire ?
— Annuler l’opération.
— Non !
— Nous n’avons pas le choix. Nous ne pouvons pas continuer si Mercedes s’entête à faire cavalier seul. Il faut que Hans retourne à Londres...
— Non ! Pas question de renoncer alors que nous avons attendu ce moment toute notre vie. Il n’en est pas question !
— Bruno, s’il te plaît. Réfléchis !
— Si vous voulez vous retirer, cela vous regarde. Mais moi j’irai à Londres parler avec ce type, et je me chargerai de réunir les fonds.
— Ma parole, nous sommes tous devenus fous !
— C’est Mercedes qui est devenue folle. C’est elle qui sème la zizanie, soupira Bruno.
— S’il te plaît, on ne peut pas parler de cela au téléphone, il faut que nous nous voyions. Je vais aller à Vienne.
— Oui, tu as raison. J’appelle Hans.
— Laisse-moi le faire. Il doit être impatient de savoir comment s’est passée l’entrevue avec Mercedes.
— Entendu. Quand vous aurez fini, que l’un de vous m’informe du lieu de rendez-vous.
Hans avait espéré que Carlo réussirait à convaincre Mercedes et quand ce dernier lui annonça qu’elle n’avait rien voulu savoir, il eut l’impression que la terre se dérobait sous ses pieds. Ils convinrent de se voir le lendemain à Vienne. De retour à Rome, Carlo se rendit directement à son cabinet. Il éprouvait le besoin de voir ses enfants, de se sentir entouré de gens normaux.
Lara et Antonino n’étaient pas encore rentrés de déjeuner et Maria, sa secrétaire, n’était pas là non plus.
Sur son bureau, il trouva le dossier médical d’une patiente, épouse d’un ami, que son fils Antonino devait opérer d’ici deux jours et qui voulait avoir son avis sur l’échographie et les analyses avant l’intervention.
Il appela Alitalia et réserva un billet pour Vienne. Il prendrait l’avion à sept heures demain matin et rentrerait à Rome le soir même.
Les voyages le fatiguaient moins quand il n’était pas obligé de dormir à l’hôtel.
De plus, quand il faisait l’aller et retour dans la journée, ses enfants le croyaient à Rome et ne s’inquiétaient pas.
Lara arriva la première.
— Je ne t’ai pas vu de la matinée, et tu n’étais pas non plus à la maison, dit-elle à son père.
— Que voulais-tu ?
— Te parler de Carole.
— J’ai vu les analyses et l’échographie. Ça n’est pas brillant.
— Antonino se fait du mouron.
— J’aimerais avoir son avis, et celui de Giuseppe avant d’entreprendre quoi que ce soit.
— Antonino pense que le mieux serait de ne pas opérer.
— Nous verrons cela. De toute façon, nous allons repousser l’opération d’un jour ou deux afin d’être certains que nous ne faisons pas une bêtise.
— Il se peut que le cancer ait atteint le côlon.
Au même instant, Maria entra suivie d’Antonino.
— Salut p’pa. Où étais-tu encore passé ?
— J’avais des démarches à faire.
— Tu as une petite mine, dis donc.
— Nous étions en train de parler de Carole.
— À mon avis, l’intestin est touché en plus de l’estomac. Je ne sais pas ce que nous allons trouver quand nous allons ouvrir.
— Il va pourtant falloir opérer.
— Mais elle est très âgée...
— Oui, elle a soixante-quinze ans. Comme moi.
— Sauf qu’elle n’est pas en aussi bonne santé, protesta Lara.
— Eh bien, que suggérez-vous ? Un traitement palliatif pour qu’elle s’éteigne sans souffrir ?
— Non, je pense qu’il faut refaire des examens. Une échographie plus précise. Nous pourrions l’envoyer chez Gemelli. Et nous déciderons ensuite, dit Antonino.
— Bien, je vais appeler le directeur de Gemelli pour qu’ils lui fassent une écho. Demain, on refait des analyses et après-demain on la fait entrer à la clinique. Et maintenant, laissez-moi, il faut que j’appelle Giuseppe.
Il passa le reste de la journée au cabinet. Quand il sortit, il était presque neuf heures. Il était fatigué et devait se lever tôt le lendemain matin.
Déborah les reçut sans effusion. Bruno était tendu. Il était évident qu’il avait eu une discussion avec sa femme.
— C’est une tête de pioche, elle ne comprend pas ce que nous faisons.
— Parce qu’elle est au courant ? s’enquit Hans, inquiet.
— Non. Elle ignore notre but. Mais elle sait que nous l’avons retrouvé. C’est ma femme..., expliqua Bruno en guise d’excuse.
— Bah, j’aurais fait la même chose, à ta place, le consola Bruno.
— Et moi aussi, confirma Hans. Ne t’inquiète pas.
Quand Déborah entra dans le salon avec le café, elle les foudroya du regard.
— Déborah, laisse-nous s’il te plaît. Nous avons à parler, lui demanda Bruno.
— Je vais vous laisser, n’ayez crainte. Mais avant cela, je voudrais que vous écoutiez ce que j’ai à vous dire. J’ai souffert autant que vous. J’ai vécu l’enfer, moi aussi. J’ai perdu mes parents, mes oncles et mes tantes, mes amis. Je suis une survivante. Dieu a voulu que je survive et je lui en sais gré. Toute ma vie j’ai prié pour que la haine et le ressentiment ne me pourrissent pas le cœur. Ça n’a pas été facile, et je ne suis d’ailleurs pas certaine d’avoir réussi. Mais ce que je sais, en revanche, c’est qu’on ne peut pas se charger nous-mêmes de faire justice, sous peine de devenir nous aussi des assassins. Il y a des tribunaux pour cela, ici, en Allemagne, et dans toute l’Europe. Vous pourriez intenter un procès. C’est la justice qui doit rendre la justice. Comment appelez-vous des hommes qui se chargent d’assassiner un homme et sa famille ?
— Il n’a jamais été question que nous assassinions quiconque, rétorqua Bruno, le plus sérieusement du monde.
— Je vous connais. Je te connais. Vous avez attendu ce moment toute votre vie. Depuis que vous avez juré solennellement de vous venger quand vous étiez enfants, vous vous êtes exhortés mutuellement à la haine. La vérité, c’est qu’aucun de vous n’a le courage de revenir sur ce serment. Dieu ne vous le pardonnera pas.
— Œil pour œil, dent pour dent, répliqua Hans.
— Je vois qu’il ne sert à rien de discuter avec vous, dit Déborah en sortant du salon.
Les trois hommes restèrent silencieux pendant un petit moment. Puis Carlo leur raconta son entrevue avec Mercedes. Il fut décidé que Bruno l’appellerait, en dernière instance.
— Mais il ne faut pas ajourner l’opération, insista Bruno.
— Si nous ne le faisons pas, informons au moins Tom Martin de la situation..., suggéra Hans.
— Vous pourriez aller le voir et lui expliquer le problème, mais avant cela, attendons de voir si Bruno a plus de chance que nous avec Mercedes. Je n’ai pas réussi à la convaincre. J’aurais peut-être dû insister, rester là-bas...
— Allons, Carlo, tu as fait de ton mieux, dit Bruno. Nous savons tous comment est Mercedes. J’ai encore moins de chance de pouvoir la convaincre que toi. Mais ne nous lamentons pas.
— Et si nous y allions tous les trois, suggéra Hans.
— À quoi bon ? répondit Bruno.
— Dans ce cas, appelle-la tout de suite, répondit Carlo. Et nous aviserons ensuite de la marche à suivre.
Bruno se leva et se dirigea vers son bureau. Il préférait l’appeler loin des oreilles de Déborah.
Mercedes était au bureau. Bruno remarqua qu’elle avait la voix tendue.
— Bruno ?
— Oui, c’est moi, Mercedes.
— Je suis au quatrième dessous.
— Tu n’es pas la seule.
— Je veux simplement que vous me compreniez.
— Non, c’est toi qui dois essayer de nous comprendre. Tu as cessé de te comporter en amie, tu veux faire de nous des comparses. Tu as décidé de rompre le serment qui nous unissait. J’aimerais que tu reviennes sur ta décision. Tu nous fais tous beaucoup souffrir.
Tous deux gardèrent le silence. On n’entendait que des soupirs sur la ligne. Ni Mercedes ni Bruno n’étaient capables de proférer la moindre parole. Au bout de quelques secondes interminables, Bruno rompit à nouveau le silence.
— Mercedes ?
— Oui.
— Je veux que tu saches que je n’ai jamais souffert autant que ces derniers jours. Et il en va de même pour Carlo et Hans. Le pire de tout, c’est que tu as réduit à néant notre raison d’être. Toutes ces années d’attente n’auront finalement servi à rien. Jamais ta grand-mère n’aurait agi comme tu le fais.
Ils se turent à nouveau. Bruno avait la bouche sèche et l’estomac noué. Il sentit qu’il était au bord des larmes.
— Je sais que je vous fais du mal, murmura enfin Mercedes.
— C’est comme si tu nous ôtais d’un seul coup plusieurs années de vie. Si tu persistes dans ta décision, autant te le dire tout de suite, je ne veux plus vivre. Pourquoi faire ? Á quoi bon ?
Le désespoir de Bruno était bien réel. L’angoisse qu’il exprimait et qui était aussi celle de ses amis, remontait du plus profond de son être. Et Mercedes le savait.
— Je suis désolée. Je te demande pardon. Je ne vais rien faire. Je crois que je ne vais rien faire.
— Pourquoi me dis-tu que tu crois que tu ne vas rien faire ? s’insurgea Bruno. Ce que je veux, c’est que tu me dises la vérité.
— Je n’interviendrai pas. Je t’en donne ma parole. Si je venais à changer d’avis, je vous le dirai.
— Non, tu n’as pas le droit de nous tenir ainsi sur la corde raide...
— Non, c’est vrai. Mais je ne peux pas non plus vous mentir. Bon, d’accord, je ne ferai rien. Je ne vais rien faire, mais si je change d’avis je vous appelle.
— Merci.
— Et Carlo et Hans ?
— Ils sont dans le même état que moi.
— Dis-leur qu’ils peuvent être tranquilles. Je ne ferai rien. Il y a d’autres nouvelles de là-bas ?
— Non. Nous devons attendre.
— Alors nous attendrons.
— Merci, Mercedes.
— Tu n’as pas à me remercier, c’est moi qui dois te demander pardon.
— C’est inutile. L’important, c’est que nous soyons toujours unis.
— J’ai failli réduire à néant notre amitié. J’ai honte.
— Tais-toi, Mercedes. Tais-toi, c’est inutile.
Quand Bruno raccrocha le téléphone, il ne put retenir ses larmes. Il remercia Dieu de l’avoir aidé à convaincre Mercedes. Puis il alla s’asperger la figure d’eau fraîche et revint au salon.
Carlo et Hans attendaient en silence. Ils étaient impatients et d’humeur maussade.
— Elle ne va rien faire, leur dit-il.
Les trois hommes tombèrent dans les bras les uns des autres en laissant libre cours à leurs larmes. Bruno venait de remporter une bataille qu’ils croyaient à jamais perdue.
OceanofPDF.com