Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 21 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 19

Pas besoin d’être bien malin pour comprendre que le grand gaillard, aux cheveux blond cendré, était le meneur de la troupe bigarrée d’hommes et de femmes qui n’arrêtaient pas de rire et de plaisanter devant le tapis à bagages de l’aéroport. Ces gens étaient arrivés par le vol précédant et avaient un excédent de bagages, apparemment. En les entendant parler d’archéologie, Gian Maria avait dressé l’oreille. Ils se rendaient en Irak pour y mener des fouilles. Décidément, songea le prêtre, le hasard n’existait pas, et il pensa que la Providence était avec lui.

Ils se rendaient à Bagdad, mais devaient passer la nuit à Amman avant de franchir la frontière.

Le prêtre, nerveux à l’extrême, dut faire un effort surhumain pour engager la conversation avec le chef du groupe avant que celui-ci ne quitte l’aéroport.

— Excusez-moi, puis-je vous parler un moment ?

Yves Picot contempla l’homme, rouge comme une pivoine, qui venait de lui adresser la parole et attendait fébrilement sa réponse.

— Oui. Á quel sujet... ?

— Je crois avoir compris que vous vous rendiez à Bagdad...

— En effet.

— Serait-il possible que je vous accompagne ?

— Mais pourquoi ? Qui êtes-vous ?

Le visage du jeune homme s’empourpra encore plus. Ne voulant pas mentir, il décida de ne pas dire toute la vérité.

— Je me nomme Gian Maria, et je vais en Irak pour voir si je peux me rendre utile.

— Comment cela, vous rendre utile ? Qu’avez-vous à proposer ?

— De l’aide, entre autre chose. J’ai des amis qui travaillent pour une Mission d’aide aux enfants des quartiers pauvres de Bagdad et qui procurent des médicaments aux hôpitaux. Vous savez certainement qu’avec le blocus... la population dépérit, faute de médicaments et de soins pour lutter contre les infections...

— Oui, oui, je suis au courant. Mais vous êtes venu, comme ça, sur un coup de tête ?

— J’ai annoncé à mes amis que j’allais arriver, mais ils ne peuvent pas venir me chercher à Amman et je... pour tout dire je n’ai pas l’habitude de voyager et si vous acceptiez de m’emmener à Bagdad avec vous... je ferai tout pour me rendre utile.

Yves Picot éclata de rire. Il trouvait plutôt sympathique ce pauvre type dévoré de timidité et rouge comme une tomate.

— Á quel hôtel êtes-vous descendu ? demanda-t-il.

— Aucun...

— Et comment comptiez-vous aller à Bagdad ?

— Je ne sais pas... j’avais espéré que les gens d’ici me l’expliqueraient.

— Si vous pensez pouvoir être devant l’hôtel Marriot demain matin à cinq heures, je vous emmène. Faites-moi demander à la réception. Mon nom est Yves Picot.

Sur ce, il tourna les talons sans laisser au jeune homme le temps de le remercier.

Gian Maria laissa échapper un soupir de soulagement. Empoignant la petite valise noire qui renfermait son maigre équipage, il sortit de l’aéroport et se dirigea vers la file de taxis.

Il allait se faire déposer à l’hôtel Marriot. Avec un peu de chance, il trouverait à se loger là-bas. Tant qu’à faire, autant se rapprocher de l’équipe d’archéologues.

Une fois à l’hôtel, il entra d’un pas décidé dans le hall climatisé dont la fraîcheur contrastait délicieusement avec la chaleur du dehors. Voyant que le groupe de Picot était à la réception, Gian Maria alla s’asseoir discrètement dans un coin en attendant que la voie soit libre. Il ne voulait pas passer pour un boulet. Vingt bonnes minutes s’écoulèrent avant qu’il puisse à son tour s’approcher du comptoir.

Le réceptionniste lui expliqua dans un anglais impeccable qu’il ne disposait plus que d’une chambre double.

Gian Maria hésita quelques instants. Il ne roulait pas sur l’or et cette chambre risquait de grever lourdement son maigre budget.

Mais c’était la meilleure solution. Cinq minutes plus tard il prit possession d’une chambre confortable dont il n’allait pas sortir jusqu’au jour suivant. Il ne voulait pas risquer de faire de mauvaises rencontres ou de s’égarer dans une ville inconnue.

Et d’ailleurs, un peu de repos ne pouvait pas lui faire de mal après tous ces jours passés à s’agiter pour trouver un moyen de quitter Rome sans éveiller les soupçons.

Il appela son supérieur à Rome pour lui annoncer qu’il était arrivé à bon port et qu’il franchirait la frontière le lendemain.

Après quoi, il s’étendit sur le lit avec un livre et s’endormit presque aussitôt. Il n’était pas trois heures quand il s’éveilla en sursaut. Voyant qu’il manquait deux bonnes heures avant que le groupe d’archéologues ne quitte l’hôtel, et craignant de se rendormir, il appela la réception et demanda à être réveillé à quatre heures. Mais après cela, il fut incapable de trouver le sommeil. Il se mit alors à penser à l’archéologue et en vint à se demander si ce dernier connaissait Clara Tannenberg. Si oui, peut-être pourrait-il lui dire où il pouvait la trouver ? Le groupe se rendait en Irak et madame Tannenberg vivait là-bas, justement...

Mais non, il ne pouvait pas se confier à un parfait inconnu. S’il l’interrogeait, et si Picot connaissait effectivement la femme, il exigerait de savoir qui il était et le harcèlerait de questions.

Or, il ne pouvait révéler à personne l’objet de sa mission à Bagdad. De sorte qu’il décida de se taire. Si pesant soit-il, il garderait pour lui son secret.

Yves Picot, qui s’était couché tard et réveillé avec la migraine, était d’une humeur de chien. Il n’avait aucune envie de faire la conversation et quand il aperçut le type de l’aéroport dans le hall de l’hôtel, il fut à deux doigts de lui dire de trouver un autre moyen de se rendre à Bagdad. Mais le regard tragique du jeune homme le fit revenir à de meilleurs sentiments.

— Montez dans cette Land Rover et que ça saute, lui dit-il en guise de bienvenue.

Sans broncher, Gian Maria grimpa dans le véhicule qu’il lui avait indiqué et dont le chauffeur attendait les autres passagers.

Une minute plus tard, trois jeunes filles, qui ne pouvaient avoir guère plus d’une vingtaine d’années arrivèrent.

— Eh, vous étiez à l’aéroport, n’est-ce pas ! s’exclama une petite blonde aux yeux verts.

— Moi ? s’étonna Gian Maria.

— Oui, vous. On vous a repéré pendant qu’on était dans la salle des bagages. Vous n’arrêtiez pas de nous zieuter. Pas vrai, les filles ?

Les deux autres éclatèrent de rire tandis que Gian Maria sentait le rouge lui monter aux joues.

— Moi, c’est Magda, dit la blonde, et ces deux chipies, là, c’est Lola et Marisa.

Elles lui firent la bise, puis ayant pris place à bord, commencèrent à jacasser comme des pies.

Gian Maria les écoutait parler sans rien dire. De temps en temps, elles s’adressaient à lui, et chaque fois il répondait de façon laconique.

Ils franchirent la frontière sans encombre et il était à peine dix heures quand ils entrèrent dans Bagdad.

Yves Picot avait rendez-vous avec Ahmed Husseini au ministère.

Les membres de l’expédition descendirent à l’hôtel Palestina, où ils avaient réservé des chambres pour la nuit. Gian Maria entra dans l’hôtel avec eux et, de là, appela l’ONG qui devait l’héberger.

— Vous faites quoi, dans la vie ? lui demanda soudain Magda de but en blanc.

— Moi ? répondit Gian Maria, déconcerté.

— Mais oui, vous. Les autres, je sais ce qu’elles font.

— Vous, vous êtes archéologues, n’est-ce pas ? dit-il timidement.

— Non, pas encore tout à fait, répondit Marisa, une grande fille châtain à l’allure dégingandée.

— Nous sommes encore étudiantes, précisa Lola. En dernière année, mais cette fouille est une occasion unique... participer à un tel chantier sous la direction d’Yves Picot, Fabian Tudela et Marta Gomez. Excusez du peu...

— Après ça, si on n’est pas reçues ! s’esclaffa Magda. Il faut dire que Marta Gomez n’est pas facile. L’année dernière elle m’a recalée.

— Et moi, je n’ai obtenu qu’une mention passable, grommela Marisa. Marta Gomez n’est jamais contente, elle.

— Si seulement elle pouvait se trouver un mec et nous lâcher un peu les baskets, s’esclaffa à nouveau Lola. Ce ne sont pas les hommes qui manquent ici.

— Je ne crois pas qu’elle soit en manque, tu n’as qu’à voir comment tous les profs la reluquent..., dit Marisa.

— Ouais, c’est vrai. Sans parler de nos petits copains, renchérit Magda.

— Vous êtes italien ? demanda Lola.

— Oui.

— Mais vous parlez espagnol, insista la jeune fille.

— Un peu, répondit Gian Maria, embarrassé par toutes ces questions.

— Vous ne nous avez toujours pas dit ce que vous faisiez dans la vie, insista Magda.

— J’ai une licence de langues mortes, répondit Gian Maria en priant pour qu’elles cessent de le harceler.

— Des langues mortes ! Ça doit être d’un rasoir ! En tout cas, très peu pour moi, s’exclama Magda.

— Vous voulez dire que vous parlez l’hébreu, l’araméen..., s’enquit Lola.

— Et aussi l’akkadien et le hourrite..., ajouta Gian Maria.

— Mais, quel âge avez-vous ? s’étonna Marisa.

— Trente-cinq ans.

— Non ! Et moi qui croyais que nous étions du même âge ! fit Marisa.

— Moi, je ne vous donnais pas plus de vingt-cinq ans, confirma Lola.

— Et vous cherchez du travail ? demanda Magda.

— Moi ?

— Oui, vous, insista Magda. Je pourrais en toucher un mot à Yves. Nous sommes en sous-effectifs à ce qu’il paraît.

— Et que pourrais-je faire avec vous ?

— Nous allons entreprendre des fouilles à Safran, près de Tell Mughayir, l’antique Ur, expliqua Magda. Mais compte tenu de la situation politique de l’Irak, les candidats au départ n’étaient pas légions.

— En réalité, notre mission est très controversée. Nombreux sont les archéologues et les scientifiques à estimer que nous n’avons rien à faire ici en un moment comme celui-là. Ils disent que c’est un caprice d’enfants gâtés, expliqua Lola.

— Et ils n’ont pas tout à fait tort, poursuivit Marisa. Dans quelques mois, Bush va bombarder l’Irak et sacrifier des milliers de vies humaines, et nous, nous venons ici pour rechercher des tablettes d’argile comme si nous n’avions rien de mieux à faire.

— Moi, je suis venu pour aider une organisation humanitaire qui se charge de distribuer de la nourriture et des médicaments dans les quartiers défavorisés..., s’excusa Gian Maria.

— Bon, mais l’un n’empêche pas l’autre, et si vous voulez venir nous donner un coup de main, je peux en toucher un mot à Picot. D’ailleurs, ils paient rudement bien. Alors si vous êtes un peu juste..., suggéra à nouveau Magda.

Lorsqu’ils arrivèrent à l’hôtel Palestina, l’humeur de Picot ne s’était guère radoucie. Il avait besoin de prendre un café bien fort et laissa Albert Anglade, le coordonnateur, se charger de traiter avec le réceptionniste de l’hôtel.

— Professeur ! Professeur ! le héla Magda.

Yves n’était pas vraiment d’humeur à écouter les babillages de l’étudiante madrilène.

— Oui...

— Vous savez quoi ? Gian Maria est spécialiste des langues mortes... Il pourrait nous être utile, suggéra Magda.

— Et peut-on savoir qui est ce Gian Maria ? grommela Picot.

— C’est le type qui a fait le trajet avec nous, et qui est arrivé par le même avion.

— Ah ! Décidément, quand vous vous y mettez, vous êtes d’une efficacité redoutable.

— Écoutez, je comprends que vous n’ayez pas voulu de l’instituteur bosniaque, mais un spécialiste des langues mortes... il parle l’akkadien, insista Marta.

— Bien, demandez-lui où il est possible de le joindre et si nous avons besoin de lui nous l’appellerons, concéda Picot de guerre lasse.

— Mais nous avons besoin de lui ! Songez au nombre de tablettes que nous allons devoir déchiffrer ! insista Magda.

— Mademoiselle, sachez que je n’en suis pas à ma première mission archéologique. Je vous ai dit de demander à ce jeune homme ses coordonnées et... bon, dites-lui de me retrouver au bar. Je vais lui parler.

— Génial !

Craignant que Gian Maria ne se volatilise, Magda regagna aussitôt le hall de l’hôtel. Elle aimait bien ce type. Elle le trouvait craquant avec son air constamment à l’ouest.

— Gian Maria !

— Oui, répondit le jeune homme en rougissant comme une tomate quand tous les regards se tournèrent vers lui.

— Le chef veut te parler, il t’attend au bar. C’est plutôt une bonne nouvelle, non ? Allez, viens, suis-nous !

— Mais, Magda, je suis venu ici pour venir en aide à la population, protesta le jeune homme en guise d’excuse.

— Je suis sûre qu’à Safran aussi les gens ont besoin d’aide. Tu pourras toujours faire œuvre utile auprès des paysans à tes heures perdues.

La vitalité sans limites de Magda ne laissait pas de surprendre Gian Maria. Elle était pleine de bonnes intentions, mais c’était un véritable tourbillon qui emportait tout sur son passage.

Picot était buvait un café quand il alla le rejoindre dans le bar.

— Merci de m’avoir emmené avec vous à Bagdad, lui dit-il en guise de préambule.

— De rien. Magda m’a dit que vous étiez un spécialiste des langues mortes.

— En effet.

— Et peut-on savoir où vous avez étudié ?

— Á Rome.

— Et dans quel but ?

— Dans quel but ?

— Oui.

— Eh bien parce que... parce que j’aime ça.

— Vous vous intéressez à l’archéologie ?

— Naturellement...

— Ça vous dirait de vous joindre à nous ? Nous manquons de spécialistes. Vous connaissez bien l’akkadien ?

— Oui.

— Dans ce cas, venez.

— Je ne peux pas. Je vous l’ai dit, je suis venu ici dans le cadre d’une action humanitaire.

— C’est vous qui voyez. Si vous changez d’avis, vous pourrez nous rejoindre à Safran. C’est une minuscule bourgade à mi-chemin entre Tell Mughayir et Bassora.

— Oui, Magda me l’a dit.

— Mais ce n’est pas facile de se déplacer en Irak. C’est pourquoi je ferais mieux de vous donner le numéro de téléphone d’un de mes contacts. Il s’agit du directeur du département des fouilles archéologiques, Ahmed Husseini. Si vous vous décidez à venir, il vous donnera un coup de main.

Gian Maria resta bouche bée. Lorsqu’il avait réussi à pénétrer dans l’enceinte du congrès d’archéologie de Rome pour s’enquérir de Tannenberg, on lui avait expliqué que la seule personne de ce nom était une femme, Clara Tannenberg, qui participait à la conférence en compagnie de son époux, Ahmed Husseini.

— Que se passe-t-il ? Vous connaissez Ahmed ? s’étonna Picot en voyant la stupeur se peindre sur ses traits.

— Non. Non, je ne sais pas qui c’est. Á vrai dire, je suis un peu fatigué et j’ai les idées embrouillées. Votre proposition me... je... je suis venu pour secourir la population irakienne et...

— Á vous de voir. Je veux bien vous prendre dans l’équipe. Et puis le travail est bien payé... Et maintenant, si vous n’y voyez pas d’inconvénient, je dois régler une ou deux affaires, et rencontrer Husseini, justement.

Sur ces mots, il se leva et quitta le bar. L’instant d’après, Magda entra dans le bar et chercha Gian Maria des yeux.

— Alors, tu t’es décidé ?

— Pas encore...

— Problèmes de conscience, hein ?

— Oui.

— Tu sais, moi aussi il m’arrive d’en avoir. Ce que t’a dit Marisa est vrai. Nous avons tous des problèmes de conscience. Mais que veux-tu, personne n’est parfait !

— Tu l’as dit, acquiesça Gian Maria.

— D’ici quelques mois, des milliers d’Irakiens vont mourir... mais nous, nous n’avons qu’une seule idée en tête : retrouver une cité enfouie sous le sable du désert, tout en sachant que nous aurons la possibilité de lever le camp cinq minutes avant le début des hostilités. Quand on prend le temps d’y réfléchir, on a envie de partir en courant...

— De sorte que tu as décidé de ne pas y penser.

— Je ne veux pas insister lourdement, Gian Maria. Mais tu sais où tu peux nous joindre au cas où tu changerais d’avis.

Le jeune homme se dirigea vers la sortie d’un pas hésitant. Un miracle s’était produit. Il venait de retrouver une aiguille dans une meule de foin.

Picot connaissait le mari de Clara Tannenberg. Si ce dernier était à Bagdad, cela voulait dire que sa femme y était elle aussi.

Cependant, avant d’entreprendre quoi que ce soit, il devait commencer par mettre de l’ordre dans ses pensées. Personne ne devait savoir qu’il avait hâte de rencontrer Ahmed Husseini.

Il allait attendre deux ou trois jours avant de se mettre en rapport avec lui. Et d’ailleurs, il fallait qu’il réfléchisse au meilleur moyen de le contacter.

Son but était de rencontrer Clara Tannenberg, mais encore fallait-il qu’il parvienne à persuader son mari de le mener jusqu’à elle.

Une fois dans la rue, il héla un taxi et lui montra une adresse griffonnée sur un bout de papier. Le chauffeur lui sourit et lui demanda d’où il venait.

— Je suis italien, répondit Gian Maria en se demandant comment sa réponse allait être accueillie, compte tenu du fait que le chef du gouvernement italien, Silvio Berlusconi, s’était rangé du côté du président Bush.

Mais le chauffeur de taxi n’eut pas l’air de se formaliser et continua à bavarder et à lui poser toutes sortes de questions.

— Ces derniers temps, nous avons la vie dure, vous savez. Les gens ont faim, mais ce n’était pas comme ça avant.

Gian Maria approuvait en silence, craignant de provoquer la colère du chauffeur avec une parole malencontreuse.

— Vous allez au bureau de l’Aide à l’Enfance ?

— Oui, je vais leur donner un coup de main.

— Ce sont de braves gens, ils aident nos enfants. Vous savez, les enfants irakiens ne rient plus. Ils ont trop faim pour cela. Et puis beaucoup meurent faute de médicaments.

Ils avaient enfin atteint les bureaux de l’ONG.

Après avoir réglé sa course, il saisit sa valise noire et pénétra dans un hall d’immeuble délabré. Une pancarte en arabe et en anglais indiquait que le siège de l’Aide à l’Enfance se trouvait au premier étage.

Il se trouvait qu’un proche d’un ami à lui siégeait au conseil d’administration de l’organisation humanitaire spécialisée dans l’aide à l’enfance dans les zones de conflit. Grâce à son appui, il avait obtenu l’autorisation de venir à Bagdad. En règle générale, les ONG préféraient recruter des gens spécialisés plutôt que des volontaires enthousiastes mais incompétents, qui faisaient parfois plus de mal que de bien, mais l’intervention de l’oncle de son ami avait été décisive.

Dans sa lettre de motivation, Gian Maria avait expliqué qu’il éprouvait l’impérieuse nécessité de venir en aide aux plus démunis et ne pouvait se contenter de contempler la tragédie qui frappait l’Irak les bras croisés.

Convaincre ses supérieurs hiérarchiques n’avait pas été facile non plus, mais son insistance et surtout le désarroi qui se lisait sur ses traits avaient eu raison de leurs réticences.

Et, pour finir, ils l’avaient laissé partir. Idem pour le directeur de l’Aide à l’Enfance de Bagdad qui avait cherché à lui mettre des bâtons dans les roues pour enfin se rendre à l’évidence : ce garçon était pistonné et, qu’il le veuille ou non, il irait en Irak.

La porte du bureau était ouverte. Des femmes et des enfants attendaient anxieusement qu’on veuille bien s’occuper d’eux.

Une jeune femme les exhortait à la patience, déclarant que le médecin allait bientôt les recevoir. Quand Gian Maria entra, elle était au téléphone. Il attendit qu’elle ait fini. Quand elle eut raccroché, elle le regarda fixement puis demanda :

— Que voulez-vous ?

— J’arrive de Rome et je voudrais voir monsieur Baretti. Mon nom est Gian Maria...

— Ah ! C’est vous ! On vous attendait. Je vais prévenir Luigi.

La jeune femme, qui s’était d’abord adressée à lui en anglais, était passée à l’italien le plus naturellement du monde. Elle se leva et se mit à longer un couloir.

Elle s’arrêta devant la troisième porte, frappa, puis entra. Quelques secondes plus tard, elle ressortit et lui fit signe de s’approcher.

— Entrez, lui dit-elle en lui tendant la main. Je suis Alia.

Luigi Baretti devait avoir dans les cinquante ans. Le front dégarni, légèrement ventripotent, c’était un homme énergique et visiblement peu enclin à perdre son temps.

— Vous avez fait des pieds et des mains pour venir, et comme en ce bas monde tout ce qui compte c’est d’avoir des relations, vous avez eu gain de cause, naturellement.

Gian Maria rougit jusqu’aux yeux. C’était humiliant d’être reçu ainsi, et il aurait aimé pouvoir riposter par une réponse cinglante, mais il se tut.

— Asseyez-vous, lui ordonna Baretti sur un ton peu amène. Vous devez vous dire que je suis un ours mal léché, mais sachez que je n’aime pas les simagrées. Savez-vous seulement combien d’enfants sont morts cette semaine ? Eh bien moi, je vais vous le dire : trois. Et je n’ose même pas imaginer combien sont morts dans le même laps de temps dans tout Bagdad. Mais vous, pendant ce temps-là, vous traversez une crise spirituelle que vous avez décidé de guérir en venant en Irak. Mais c’est de médicaments, de nourriture, de médecins, d’infirmières et d’argent dont nous avons besoin, pas de gens comme vous qui viennent racheter leur conscience en contemplant la misère du monde avant de s’en retourner vivre paisiblement à Rome où Dieu sait où.

— Vous avez fini ? s’enquit Gian Maria, une fois le premier choc passé.

— Comment ?

— Vous avez l’intention de cracher votre bile et de m’insulter encore longtemps ?

— Je ne vous insulte pas !

— Ah, non ? Je ne pouvais pas rêver accueil plus chaleureux !

Luigi Baretti resta sans voix. Il ne s’attendait pas à une telle riposte de la part d’un homme qui rougissait aussi facilement.

— Bon, dites-moi ce que vous voulez faire.

— Si j’ai bien compris, n’étant ni médecin ni infirmier et n’ayant pas non plus d’argent, je ne vous suis d’aucune utilité.

— Je suis débordé, invoqua Baretti en guise d’excuse.

— Oui, en effet. Et il serait peut-être judicieux de songer à vous faire remplacer si vous n’arrivez pas à supporter la pression qui pèse sur vous.

Une rage immense se lisait dans le regard de Luigi Baretti. Comment ce jeune blanc-bec osait-il mettre en doute sa capacité à diriger le bureau ? Il y avait sept ans qu’il vivait à Bagdad, après avoir occupé des postes analogues dans d’autres zones de conflit. Mais il ravala sa colère.

Mieux valait opter pour la prudence, car ce jeunot semblait bénéficier d’appuis en haut lieu. Sans quoi il ne serait jamais arrivé jusqu’ici, et qui sait s’il ne s’était pas mis en tête de prendre sa place.

Gian Maria était tout aussi estomaqué. Il ne comprenait pas où il avait puisé l’audace de parler sur ce ton à Baretti.

— Mais bien sûr que vous pouvez nous être utile. Vous avez votre permis ? Il nous faut un chauffeur pour transporter des enfants qui à l’hôpital voisin, où les ramener chez eux, ou aller à l’aéroport pour chercher les colis en provenance de Rome ou d’ailleurs. Bien sûr que nous avons besoin de bonnes volontés.

— Dans ce cas, je vais tâcher de me rendre utile, dit Gian Maria.

— Vous savez où loger ?

— Non, j’allais vous demander si vous ne connaîtriez pas un endroit pas trop cher.

— Le mieux, c’est encore de louer une chambre chez l’habitant. Ça ne coûte pas cher, et puis les gens d’ici ont besoin d’argent. Nous allons poser la question à Alia. Quand pouvez-vous commencer à travailler ?

— Demain ?

— Parfait. Cherchez-vous un logement et demandez à Alia de vous expliquer comment nous fonctionnons.

— Ça vous ennuie si j’appelle Rome pour prévenir que je suis bien arrivé ?

— Non, pas du tout. Vous n’aurez qu’à vous servir de mon téléphone, je vais voir Alia.

Resté seul, Gian Maria fut à nouveau assailli de doutes. Pourquoi prenait-il des engagements qu’il n’était pas certain de pouvoir tenir ? Il était venu ici pour retrouver une certaine Clara Tannenberg, mais au lieu de cela il était en train de dévier de son objectif.

« J’ai l’impression de ne rien maîtriser, songea-t-il. C’est comme si quelqu’un me guidait à mon insu. »

Il avait suffi de vingt-quatre heures pour que s’opère le changement. En affrontant le monde extérieur, il avait reçu un choc. Mais le plus inquiétant était qu’il ne parvenait plus à se contrôler.

Alia l’informa que l’un des médecins irakiens qui travaillaient pour Aide à l’Enfance disposait chez lui d’une chambre libre.

Peut-être accepterait-il de la lui louer ? Ils allaient se rendre ensemble à l’hôpital pour lui poser la question et ils en profiteraient pour lui apporter une caisse d’antibiotiques et de pansements qu’une ONG hollandaise leur avait envoyés le matin même.

Gian Maria et Alia montèrent dans une vieille Renault. La jeune femme conduisait à toute allure évitant adroitement tous les obstacles du trafic chaotique de Bagdad.

En moins de cinq minutes, ils étaient à l’hôpital. Gian Maria à sa suite, Alia longeait d’un pas décidé les couloirs où flottait une odeur de plasma. Partout on entendait des pleurs et des gémissements.

Les médecins et les infirmières qu’ils croisaient en chemin faisaient grise mine. Ils en avaient assez de voir mourir leurs patients faute de médicaments.

Arrivés à l’étage où se trouvait le service de pédiatrie, ils demandèrent à voir le docteur Fayçal al-Bitar. D’un geste las, une infirmière leur indiqua qu’il était en train d’opérer. Ils durent attendre un long moment avant que le docteur n’émerge du bloc opératoire, une expression de colère sur le visage.

— Encore un enfant que je n’ai pas pu sauver, grommela-t-il sans s’adresser à personne.

— Fayçal, appela Alia.

— Ah ! Tu es là ? Vous avez reçu les antibiotiques ?

— Oui, je les ai apportés avec moi.

— Juste une caisse ?

— Oui, tu sais ce qui se passe à la douane...

Le médecin darda un regard noir sur Gian Maria. Il attendait qu’Alia fasse les présentations.

— Je te présente Gian Maria qui arrive de Rome. Il est venu pour nous donner un coup de main.

— Vous êtes médecin ?

— Non. Je suis venu aider. J’ai pensé que je pourrais peut-être me rendre utile...

— Il n’a pas où loger, dit Alia. Et comme je sais que tu as une chambre de libre, j’ai pensé que tu pourrais peut-être la lui louer.

Fayçal regarda Gian Maria, puis esquissant un sourire amer lui tendit la main.

— Si vous voulez bien patienter un peu jusqu’à ce que j’aie fini, je vous emmène chez moi et je vous montre la chambre. Elle n’est pas très grande, mais elle vous conviendra peut-être. Je vis avec mon épouse et mes trois enfants. Deux filles et un garçon. Ma mère, qui vivait avec nous, est morte il y a quelques mois, et sa chambre est désormais libre.

— Je suis sûr qu’elle m’ira très bien, affirma Gian Maria.

— Mon épouse est institutrice, expliqua Fayçal. Et c’est une excellente cuisinière, si vous aimez notre cuisine.

— Mais oui, bien sûr, répondit le jeune homme plein de gratitude.

— Si vous travaillez avec Aide à l’Enfance, autant commencer à vous familiariser avec cet hôpital. Alia va vous emmener visiter les différents services.

La jeune femme le guida à travers les nombreux couloirs et le présenta à tous les médecins et les infirmières qu’ils croisaient en chemin.

Impuissants à soulager les souffrances de leurs patients, tous avaient l’air accablés.

Une heure plus tard, Gian Maria et Fayçal sortirent de l’hôpital et montèrent dans la voiture de ce dernier : une Renault hors d’âge mais parfaitement astiquée au-dedans comme au dehors.

— Je vis à Al-Ganir. Il y a une petite église pas loin, si vous voulez prier. Les Italiens sont nombreux à la fréquenter.

— Une église catholique ?

— Chaldéenne, c’est plus ou moins la même chose, me semble-t-il ?

— Oui, oui.

— Ma femme est catholique.

— Votre femme ?

— Oui. En Irak, il y a une importante communauté chrétienne qui a toujours vécu en paix. Mais maintenant, les choses risquent de changer...

— Et vous-même, vous êtes catholique ?

— Oui, officiellement. Mais je ne suis pas pratiquant.

— C’est-à-dire ?

— Je ne vais pas à l’église. Je ne prie pas. Il y a longtemps que j’ai perdu la foi. C’est sans doute arrivé un jour où j’ai vu mourir un petit innocent dans de grandes souffrances que je n’ai pas pu soulager. Alors, il ne faut pas me parler de Dieu, ni des preuves qu’il nous envoie et encore moins d’accepter que sa volonté soit faite. Le petit dont je vous parle était atteint de leucémie. Deux ans durant il a lutté contre la mort avec une incroyable pugnacité. Il avait sept ans. Il n’avait jamais fait de mal à personne. Alors si c’est Dieu qui l’a envoyé de vie à trépas, Dieu est d’une cruauté infinie.

Gian Maria posa sur Fayçal un regard plein de tristesse, mais sa tristesse était sans commune mesure avec la colère et le chagrin du médecin.

— Vous pensez que Dieu est responsable des souffrances des humains ?

— Je pense que Dieu est responsable des souffrances des petits. Des êtres innocents et sans défense. Nous autres, adultes, sommes responsables de nos actes passés et présents, mais un petit ? Un enfant ? Qu’a-t-il fait pour mériter de mourir dans des souffrances atroces ? Et n’allez pas me parler du péché originel, s’il vous plaît. Je ne supporte pas ce fatras d’âneries. Quelle sorte de Dieu peut condamner des millions d’innocents parce qu’une seule faute a été commise ?

— Vous êtes devenu athée ? demanda Gian Maria.

— En tout cas, si Dieu existe, il n’est pas ici, trancha Fayçal.

Les deux hommes firent le reste du trajet en silence. L’appartement de Fayçal occupait le dernier niveau d’un immeuble de deux étages.

Lorsque le médecin poussa la porte, des cris d’enfants retentirent.

— Que se passe-t-il ? demanda Fayçal à deux fillettes qui se ressemblaient comme deux gouttes d’eau et qui se chamaillaient au milieu d’une spacieuse salle de séjour.

— Elle m’a pris ma poupée, dit l’une des deux petites en montrant sa sœur du doigt.

— C’est pas vrai, protesta l’accusée. C’est ma poupée d’abord, mais elle ne sait pas les distinguer.

— Cette histoire de poupées qui se ressemblent doit finir, trancha Fayçal en prenant les fillettes dans ses bras pour les embrasser.

— Ce sont mes jumelles, dit-il à Gian Maria. Je vous présente Rania et Leila. Elles ont cinq ans et ce sont de vraies chipies.

Une femme brune coiffée d’une queue-de-cheval et vêtue d’un ensemble pantalon entra dans le séjour avec un bébé dans les bras.

— Nur, je te présente Gian Maria. Gian Maria, Nur est mon épouse, et ça, c’est Hadi, le benjamin de la famille. Il a un an et demi.

Nur déposa le bambin à terre pour serrer la main de Gian Maria.

— Enchantée, dit-elle avec le sourire. Fayçal m’a appelée pour m’avertir que vous alliez venir. Si la chambre vous plaît, nous serons ravis de vous accueillir.

— Je suis sûr qu’elle va me plaire ! répondit spontanément Gian Maria.

— Il va venir vivre ici ? demanda l’une des jumelles.

— Oui, Rania, s’il le souhaite, répondit sa mère en souriant devant la mine stupéfaite de Gian Maria, qui se demandait comment il allait pouvoir distinguer les filles.

Fayçal et Nur lui firent ensuite visiter la chambre dont la fenêtre donnait sur la rue. Elle était petite, mais semblait confortable. Un lit de bois blanc, une table de nuit, une table ronde avec deux chaises dans un coin et une armoire venant compléter le tout.

— C’est exactement ce qu’il me faut, dit Gian Maria. Mais nous n’avons pas encore discuté du prix...

— Que dites-vous de trois cents dollars par mois ?

— C’est parfait.

— Naturellement, les repas sont compris..., ajouta Nur comme pour s’excuser.

— C’est parfait, je vous remercie.

— Vous aimez les enfants ? Vous en avez peut-être ? demanda Nur.

— Non, je n’en ai pas mais je les adore. J’ai trois neveux.

— Bah, vous êtes jeune, dit Nur, vous avez bien le temps. Et maintenant, vous voulez peut-être vous installer ?

Gian Maria acquiesça. Deux minutes plus tard, il rangeait ses maigres effets dans la penderie qui contenait une pile de serviettes et de draps propres.

— Nous n’avons qu’une salle de bains et une petite salle d’eau. Si vous voulez bien prendre la salle d’eau vous serez plus à votre aise. Avec trois enfants, il est parfois difficile d’accéder à la salle de bains, expliqua Nur.

— Cela m’ira très bien. Je vous remercie. J’aimerais vous payer tout de suite, si vous n’y voyez pas d’inconvénient.

— Tout de suite ? Mais vous venez juste d’arriver ! Attendez au moins de voir si vous êtes bien chez nous..., protesta Nur.

— Non, je préfère vous payer d’avance.

— Si vous insistez...

— J’insiste.

Fayçal avait regagné le petit réduit qui lui servait de bureau. Ce dernier était séparé du salon par une bibliothèque, ce qui lui procurait une certaine intimité.

L’appartement était spacieux. Outre le séjour et la cuisine, il comportait deux chambres en plus de celle qu’il venait de louer.

— Je vais vous donner un trousseau de clés pour que vous puissiez entrer et sortir à votre guise – même si je me permets de vous rappeler qu’il y a des enfants dans cette maison et que...

— Oh, mon Dieu, mais cela va de soi ! Je vous promets de me faire le plus discret possible. Je sais ce que vivre en famille veut dire.

— Vous saurez retrouver votre chemin pour venir jusqu’ici depuis le bureau ? s’enquit Fayçal.

— Je vais apprendre.

— Certainement. Vous connaissez l’arabe ?

— Un peu. Disons que je me débrouille.

— C’est une bonne chose. De toute façon, si vous avez besoin de quoi que ce soit, n’hésitez pas à me demander.

— Merci.

Sur ce, Fayçal s’en revint aux documents étalés sur son bureau, et Gian Maria comprit que pour s’intégrer à la vie de famille il allait devoir se faire discret. C’est pourquoi il décida d’aller faire un tour pour se familiariser avec le quartier.

Il avait besoin de réfléchir et mieux valait le faire en se promenant qu’en restant enfermé entre les quatre murs de sa chambre.

— Je sors. Vous avez besoin de quelque chose ? demanda-t-il à Nur.

— Non, merci beaucoup. Vous dînez avec nous ?

— Á condition de ne pas vous déranger...

— Mais non, pas du tout. Nous dînons de bonne heure, à huit heures.

— Parfait.

Tandis qu’il déambulait dans les rues, Gian Maria remarqua que les gens lui jetaient des regards intrigués, mais néanmoins dépourvus d’animosité.

Les femmes étaient habillées à l’occidentale, et nombreuses étaient les jeunes filles à porter des jeans et des t-shirts à l’effigie de groupes de rock.

Il s’arrêta devant l’étalage d’un vieil homme qui vendait des légumes et des oranges. Ne voulant pas rentrer les mains vides chez Nur et Fayçal, il décida d’acheter des poivrons, des tomates, des oignons, trois courgettes et des oranges dont le marchand lui affirma que tous provenaient de son jardin. Gian Maria lui demanda où se trouvait l’église, et le vieux lui expliqua comment y aller. Il lui suffisait de longer les deux prochains pâtés de maisons, puis de tourner à droite.

Gian Maria hésita un instant, puis commença à se diriger vers l’église. Ses deux cabas de marchandise ne pesaient pas bien lourds.

Dès qu’il pénétra dans la chapelle, une sensation de paix intérieure l’envahit. Un groupe de femmes était en train de prier et leurs murmures rompaient le silence. Il ferma les yeux et demanda à Dieu de guider ses pas comme il l’avait fait jusqu’à présent.

Car jusqu’ici il avait l’impression que la main du Seigneur l’avait mené jusqu’au groupe d’archéologues, en l’aidant à surmonter sa timidité et à parler au professeur Picot, lequel avait accepté de l’amener à Bagdad et avait, par hasard, prononcé le nom d’Ahmed Husseini, l’époux de Clara Tannenberg.

Non, rien de tout cela n’était fortuit. C’était Dieu qui avait guidé ses pas et l’avait aidé à accomplir sa mission.

Dieu était toujours présent, il suffisait de lui faire confiance, même aux heures les plus tragiques. Si seulement il avait pu convaincre Fayçal...

Il pria pour le médecin, un homme foncièrement bon, mais que le chagrin avait éloigné de Dieu.

Il était sept heures passées quand il émergea à nouveau de l’église, et il pressa le pas afin de ne pas arriver en retard et de faire mauvaise impression à Nur et Fayçal.

Dès qu’il atteignit le deuxième étage, il entendit les rires des jumelles et les pleurs du petit Hadi.

— Bonsoir ! dit-il en s’adressant à Fayçal, toujours dans son coin bureau, et ignorant le chahut des enfants.

— Ah, vous voilà de retour ! s’exclama le médecin.

— Oui, je vous ai apporté ceci...

— Merci beaucoup, mais vous n’auriez pas dû.

— Mais si. J’ai trouvé que les oranges avaient bonne mine.

— Nur est à la cuisine...

— Bien, je vais lui apporter les sacs.

Nur essayait de faire ingurgiter au petit Hadi une purée épaisse, mais l’enfant se débattait et fermait la bouche chaque fois que sa mère lui présentait la cuillère.

— Cet enfant est impossible. Pas moyen de le nourrir, soupira-t-elle.

— Qu’est-ce que c’est ?

— Des légumes mélangés à un œuf.

— Berk ! Ça ne m’étonne pas. J’étais comme lui, quand j’étais petit. J’avais horreur des légumes.

— Sauf qu’il n’y a rien d’autre à manger. Et encore, nous ne sommes pas les plus à plaindre, parce que nous avons au moins de quoi nous nourrir. Et je ne vous cache pas que le loyer de la chambre tombe à point nommé. Il y a des mois que je n’ai pas touché un salaire complet, et Fayçal non plus. Qu’est-ce que vous avez apporté ?

— Quelques poivrons, des courgettes, des tomates, des oignons, et des oranges. Il n’y avait pas grand-chose à l’étal des marchands.

— Mais c’est trop !

— Si je dois vivre ici, il me semble normal de contribuer aux repas dans la mesure de mes possibilités.

— Merci infiniment. Vous savez, ici, la nourriture est toujours la bienvenue. Il y en a si peu.

— C’est ce que j’ai vu. Je suis allé à l’église.

— Vous êtes croyant ?

— Oui, et je puis vous assurer que tout au long de ma vie, je n’ai cessé de croiser Dieu sur mon chemin.

— Vous avez de la chance. Nous autres, il y a un bout de temps que nous avons perdu la foi.

— Vous aussi ?

— J’ai du mal à continuer de croire, même si je n’ai pas tout à fait perdu la foi. Il est vrai que je ne vois pas toutes les horreurs que mon mari côtoie chaque jour à l’hôpital. Mais quand il me raconte qu’un petit est mort des suites d’une infection, faute de pouvoir lui administrer des antibiotiques, j’en viens à me demander où est passé Dieu.

Nur se leva d’un geste lent, renonçant à obliger Hadi à terminer sa bouillie. Le petit dans les bras, elle prit le chemin du séjour.

— Raina, Leila, venez à la cuisine surveiller votre petit frère pendant que je mets la table.

— Non, répondit l’une des jumelles.

— Comment ça, non ? demanda Nur, avec humeur.

— Je joue, insista la fillette.

Sans répondre, la mère déposa le bambin sur le tapis du salon avec ses jouets et s’en retourna à la cuisine.

Gian Maria la suivit.

— Puis-je vous aider ? demanda-t-il sans trop savoir que faire.

— Volontiers. Mettez la table. Dans ce buffet vous trouverez une nappe et dans celui-là les assiettes et les verres. Les couverts sont dans ce tiroir.

Après le dîner, Fayçal et Gian Maria aidèrent Nur à débarrasser la table tandis qu’elle rangeait les assiettes sales dans le lave-vaisselle. Plus tard, Fayçal mit ses filles au lit, tandis que Nur berçait le petit Hadi qui protestait dans son berceau.

Songeant qu’après une journée de travail, les deux époux auraient envie d’un peu d’intimité, Gian Maria leur dit bonne nuit et se retira dans sa chambre.

De toute façon, il fallait qu’il réfléchisse au moyen d’approcher Ahmed Husseini. Yves Picot aurait pu le mener jusqu’à lui, mais il n’était pas certain de vouloir entrer en contact avec lui par le biais de l’archéologue.

Il tombait de sommeil. Il y avait à peine vingt-quatre heures qu’il était arrivé à Bagdad, mais il avait l’impression que cela faisait des mois.

Sitôt couché, il sombra dans un sommeil de plomb sans même avoir eu le temps de prier.

 

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