Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 41 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 39

Mike Fernandez jeta un coup d’œil impatient à l’horloge. L’invasion terrestre de l’Irak par les troupes américaines et britanniques avait débuté, de même que l’opération que Tannenberg et lui avaient minutieusement préparée. Normalement, tout devait aller comme prévu, et la mort d’Alfred Tannenberg n’y changerait rien. Les sommes en jeu étaient considérables. Les hommes savaient qu’ils allaient toucher le pactole s’ils parvenaient à s’emparer du butin, puis à se regrouper au point de ralliement. Encore quelques heures et ils seraient hors d’Irak.

À Bagdad, au même instant, un groupe d’hommes en treillis et passe-montagnes attendait le signal de leur chef pour quitter l’entrepôt dans lequel ils avaient trouvé refuge quelques heures plus tôt.

Tous avaient été consternés d’apprendre qu’Alfred Tannenberg, qu’ils servaient depuis des années, avait été assassiné. Mais Ahmed Husseini leur avait assuré que cela ne remettait nullement en cause l’opération et surtout, que tous toucheraient ce qui leur avait été promis une fois leur mission accomplie. Il avait ajouté que c’était lui, désormais, qui prenait la tête de la famille Tannenberg, et qu’il attendait d’eux la même dévotion et la même loyauté que celles qu’ils avaient témoignées au vieil homme tout au long de ces années.Sachant que l’argent qu’ils allaient empocher leur permettrait de vivre à l’abri du besoin jusqu’à la fin de leurs jours, ils avaient accepté de mener l’opération jusqu’au bout, comme convenu. Ce qu’ils décideraient ensuite, ils ne le savaient pas encore.

Pour l’heure, ils n’avaient qu’un objectif : franchir la frontière du Koweït et remettre le butin au commandant américain, un type bien et qui savait se faire obéir.

Le téléphone mobile du chef sonna. On lui donnait le signal du départ.

— Allons-y ! dit-il aux hommes.

Ils se levèrent, vérifièrent leurs armes, puis abaissèrent leurs passe-montagnes et montèrent à bord du camion militaire qui les attendait.

Les bombes et le tracé des batteries antiaériennes illuminaient le ciel de Bagdad tandis que la population, épouvantée par le rugissement des sirènes, se terrait chez elle. Ils croisèrent d’autres détachements militaires, mais personne ne fit attention à eux. Enfin, ils atteignirent la porte de service, située sur l’arrière du Musée national de Bagdad. Quelques secondes plus tard, ils étaient à l’intérieur. Quelques-uns des gardiens qui surveillaient le musée avaient déserté les lieux depuis des heures, mais d’autres avaient décidé de rester. Le fracas des bombes et les coupures de courant ne semblaient pas les émouvoir. Ils avaient débranché toutes les alarmes, laissant le musée sans protection.

Munis de sacs de toile, les hommes aux passe-montagnes parcoururent un à un les étages en s’emparant méticuleusement des objets figurant sur la liste qu’on leur avait remise. Ils ne parlaient pas.

Celui qui tenait le rôle de chef s’assurait qu’aucune des pièces n’était endommagée et surtout que les hommes ne les mettaient pas dans leurs poches plutôt que dans les sacs de toile. En moins d’un quart d’heure, ils s’étaient emparés de panneaux d’ivoire finement ciselés, d’armes, d’outils, de jarres de terre cuite, de tablettes, de statues et de sculptures en basalte, en grès, en diorite, en albâtre, en or et en argent, d’objets de bois, de sceaux cylindriques qui avaient traversé les siècles... La moisson était telle qu’ils arrivaient à peine à porter leur butin.

Aussi vite qu’ils étaient entrés, ils ressortirent du musée. En cette nuit de bruit et de fureur, les Bagdadis étaient loin de se douter qu’on était en train de piller leur patrimoine archéologique.

Tous priaient le ciel pour avoir la vie sauve.Retranché dans l’obscurité de son bureau, Ahmed Husseini, attendait en rongeant son frein. Il sentit son cœur s’accélérer quand la sonnerie de son portable retentit.

— Mission accomplie, lui annonça le chef du commando.

— Tout s’est bien passé ?

— Affirmatif.

Deux minutes plus tard, un autre homme l’appelait pour lui faire son rapport : son équipe venait de ressortir sans encombre du musée de Mossoul. Tout comme leurs collègues opérant à Bagdad, ils avaient accompli leur mission en un temps record. Tout allait beaucoup plus vite quand on savait précisément ce qu’on devait emporter. La liste qu’Ahmed leur avait fournie leur avait permis de ne pas s’encombrer d’objets inutiles. Le directeur du département des antiquités avait su mettre à profit sa grande érudition.

D’autres coups de fil identiques suivirent depuis Kairah, Tikrit et Bassora. Les commandos d’Alfred Tannenberg avaient accompli leur mission : ils avaient fait main basse sur l’âme de l’Irak – qui à elle seule représentait une bonne part du patrimoine de l’humanité – et fourré le tout dans des sacs de toile. Ahmed Husseini alluma une cigarette. À ses côtés, le neveu du Colonel était lui aussi au téléphone et tenait son oncle informé du succès de la première partie de l’opération, la seconde consistant à acheminer la marchandise vers sa destination finale, au Koweït, en Syrie, en Jordanie... Les deux hommes étaient seuls dans le ministère, toutes lumières éteintes. Le Colonel leur avait ordonné de ne pas bouger du bureau pour coordonner l’opération, ils avaient baissé les stores et fermé les fenêtres pour ne pas être pris pour cible par les bombes qui tombaient à verse.

Quand et comment allaient-ils sortir d’Irak ? Le Colonel leur avait promis qu’Ayed Sahadi, son meilleur agent, les aiderait le moment venu, mais Ayed tardait à leur donner signe de vie. Il n’était pas impossible qu’il ait été rappelé pour se battre avec son unité ou qu’il ait pris le chemin de Bassora avec le Colonel pour passer au Koweït. Maintenant que Tannenberg était mort, Husseini se méfiait du gradé comme de la peste. Ni le Colonel ni les autres ne lui reconnaissaient l’autorité du grand-père de Clara, et il savait que ceux-ci n’hésiteraient pas à le sacrifier en cas de besoin. Mais il était encore trop tôt pour savoir s’ils l’avaient abandonné ou s’ils viendraient le chercher. Il allait devoir patienter encore quelques heures avant d’être fixé sur son sort.

Paul Dukais alluma une cigarette. Mike Fernandez venait de l’appeler pour lui confirmer le succès de l’opération.

— Nous avons fait l’impossible, à charge pour vous de vous occuper du reste, dit en plaisantant l’ex-béret vert.

— En espérant que je ne vais pas m’y prendre comme un manche, répondit Dukais sur le même ton railleur. Vous avez fait du bon boulot, les gars.

— Je veux, ouais !

— Il y a eu des pertes ?

— Quelques-uns de nos hommes ont été attaqués, mais ils se sont défendus. Rien à signaler.

— Parfait, tu peux rentrer. Ta mission est terminée.

— Je veux d’abord m’assurer que la marchandise est bien arrivée.

— Entendu.

Le président de Planet Security se frotta les mains. Il était satisfait, car une fois la marchandise livrée, il allait toucher le pactole, sans parler de la prime de deux pour cent sur l’ensemble des objets écoulés.

Robert Brown et Ralph Barry étaient en train de préparer la réunion annuelle du conseil d’administration de la fondation quand Paul Dukais les appela pour leur annoncer la bonne nouvelle. Ils arrosèrent aussitôt l’événement avec un bon whisky.

Si George Wagner, le Mentor, ne souriait pas jusqu’aux oreilles en apprenant la nouvelle, c’est que rien ni personne ne parviendrait jamais à le dérider.

— Dis-moi, Paul. Où en sont-ils précisément de l’opération ? demanda Robert Brown.

— Les hommes vont emballer soigneusement la marchandise, et d’ici deux ou trois jours elle devrait avoir atteint sa destination finale. Une partie ira directement en Espagne, une autre au Brésil, et la dernière ici. Alfred n’est plus de ce monde, mais son bras droit, Haydar Annassir, est en possession d’une liste détaillée des lots et de leurs acquéreurs. À moins d’un contretemps – mais ce serait vraiment jouer de malchance –, nous pouvons d’ores et déjà déclarer achevée la mission impossible.

— Qu’en est-il d’Ahmed et Clara ?

— Clara a disparu avec les tablettes, selon Mike. Mais tôt ou tard, nous la rattraperons. Aucune femme ayant en sa possession un trésor archéologique ne saurait disparaître définitivement. Quant à ce brave Ahmed, il quittera l’Irak en même temps que nos gars, d’ici quelques jours.

— Tu es certain qu’ils vont pouvoir le faire sortir ? C’est un proche du régime...

— Ahmed était un homme de Tannenberg, proche de Saddam, mais nous aurions tort de mal le juger..., répondit cyniquement Dukais.

— Naturellement. Et d’ailleurs j’admire sa grande érudition, répondit Robert Brown, le président de la fondation Monde Antique.

— Quant à Clara, ne t’inquiète pas. Nous la retrouverons. J’ai chargé un homme à moi de la traquer. C’est un agent d’un type tout à fait spécial qui la surveille de près depuis des mois. S’il y a quelqu’un qui peut retrouver sa trace, c’est lui.

— Il est à Bagdad ?

— Oui. Il est resté là-bas, auprès de Clara. N’aie crainte, il nous la ramènera.

— Ce que je veux, c’est la Bible d’argile...

— Si nous retrouvons Clara, nous retrouverons les tablettes. Nous lui ferons une proposition qu’elle ne pourra pas refuser, ricana Paul Dukais.

Murée dans la petite chambre d’hôtel, Clara se rongeait les sangs. Elle redoutait de voir surgir à tout moment le Colonel et ses hommes. Elle n’avait pas revu Miranda, mais savait que la journaliste demandait régulièrement de ses nouvelles à Gian Maria. Du moins Miranda avait-elle tenu parole. Elle n’avait révélé à personne la présence de Clara dans l’hôtel. De son côté, Gian Maria esquivait les questions d’Anté Plaskic qui s’interrogeait sur la disparition de Clara. Le Croate se méfiait du prêtre qui en était lui aussi venu à douter du Croate et de ses incessantes questions. Heureusement, depuis le début des hostilités, chacun était occupé à survivre, et la confusion qui régnait dans Bagdad permettait à Gian Maria de souffler un peu.

— Ayed n’est pas revenu, se lamenta Clara.

— Ne vous inquiétez pas, nous trouverons un moyen de sortir d’ici, répondit Gian Maria.

— Mais comment ? Vous n’avez pas l’air de vous rendre compte de la situation ? Si les Américains gagnent la guerre, ils m’arrêteront, et si c’est Saddam qui l’emporte, il ne me laissera pas partir.

— Faites confiance à Dieu. Grâce à Lui, nous sommes toujours vivants.

Ne voulant pas le blesser en lui disant qu’elle ne croyait pas en Dieu et qu’elle ne comptait que sur elle-même pour s’en sortir, Clara se tut. L’état de Fatima la préoccupait. La vieille femme ne mangeait plus et elle fondait à vue d’œil. Elle ne se plaignait pas, mais il suffisait de la regarder pour voir qu’elle était torturée intérieurement. Clara avait beau insister pour qu’elle lui dise ce qui n’allait pas, Fatima ne répondait pas. Elle se contentait de lui caresser la joue en posant sur elle des yeux pleins de larmes. Clara écoutait la BBC et toutes les fréquences qu’elle parvenait à capter sur ondes courtes, mais c’était par Gian Maria, qui recueillait des nouvelles auprès des correspondants de guerre, qu’elle se tenait réellement au courant de la situation. Le 2 avril, Gian Maria lui annonça que les Américains étaient aux portes de Bagdad. Le lendemain, il lui dit qu’ils avaient pris le contrôle de l’aéroport international de Saddam, au sud de la capitale.

— Mais où est donc passé Ayed Sahadi ? Pourquoi n’est-il pas revenu ? s’étonna Clara.

Gian Maria l’ignorait. Il avait appelé plusieurs fois au numéro qu’Ayed lui avait communiqué. Au début, un homme à la voix crispée répondait, mais depuis quelques jours plus personne ne décrochait.

— Pensez-vous qu’il m’ait trahie ?

— S’il l’avait fait, nous aurions été arrêtés, argua le prêtre.

— Alors pourquoi ne vient-il pas ? Il pourrait au moins me faire parvenir un message.

— C’est qu’il ne peut pas. Peut-être que le Colonel le fait surveiller.

Un jour, Gian Maria entra dans la chambre en compagnie de Miranda.

— Je trouve votre ami le Croate bien curieux, dit la journaliste à Clara. Il n’arrête pas de s’interroger à votre sujet.

— Je sais. Ayed Sahadi m’a dit de me méfier de lui. Il ne lui inspire pas confiance.

— Il sait que vous êtes ici, affirma Miranda.

— Qui le lui a dit ?

— L’hôtel est archibondé d’Irakiens. La plupart de mes collègues ont accueilli des interprètes ou des amis. Les employés de l’hôtel ont eux aussi accueilli des proches, sachant qu’ils ont plus de chance de survivre ici. C’est la raison pour laquelle votre présence et celle de Fatima sont jusqu’ici passées inaperçues. Mais à force de persévérance, Anté Plaskic a fini par savoir que vous vous cachiez ici. Il y a quelques instants, il m’a abordée pour me demander de vos nouvelles. Quand j’ai fait mine de ne rien savoir, il m’a répondu qu’il savait que vous étiez réfugiée dans la chambre de Gian Maria. Je lui ai menti et dit que Gian Maria avait accueilli des personnes de sa connaissance, mais j’imagine qu’il ne m’a pas crue. Je suis juste venue pour vous dire de rester sur vos gardes.

— Que pouvons-nous faire ? s’enquit Gian Maria.

— Je n’en sais rien. Je ne comprends pas pourquoi vous ne faites pas confiance à Plaskic. De toute façon, il s’est clairement mis en tête de vous retrouver et ne va pas tarder à venir frapper à cette porte pour s’assurer que les personnes qui se trouvent ici ne sont pas Clara et Fatima.

— Ce qui veut dire que je dois partir, dit Clara.

— Mais partir où ? Ils vont vous arrêter ! protesta Gian Maria, visiblement inquiet.

— J’en ai assez, s’écria Clara.

— Calmez-vous ! intima Miranda. Perdre votre sang-froid serait la pire des choses.

— Par pitié, supplia Gian Maria. Laissez-la se cacher dans votre chambre.

— Non. Désolée, mais je vous ai déjà dit que je ne voulais pas cautionner vos agissements.

— Mais nous n’avons rien fait de mal, plaida le prêtre.

— Non, si ce n’est que vous vous êtes rendus coupables d’un vol, répondit sèchement Miranda.

— Je n’ai rien volé du tout ! Les fouilles ont été financées par mon grand-père et par le professeur Picot. Et d’ailleurs, je vous l’ai déjà dit : j’ai l’intention de rendre les tablettes quand ce pays sera redevenu un État digne de ce nom. Où voulez-vous que j’aille ? Gian Maria m’a dit que le Musée national avait été pillé. À qui dois-je remettre les tablettes ? À Saddam ?

Miranda se tut. L’angoisse de Clara semblait sincère.

— Très bien, venez dans ma chambre, mais juste le temps que votre ami le Croate se soit assuré que vous n’êtes pas ici. Tenez, voici ma clé. Moi, je dois partir. Mes collègues m’attendent. Au cas où vous ne le sauriez pas, les troupes américaines ont atteint les faubourgs de la ville. À tout moment, elles vont entrer dans Bagdad.

— Soyez prudente, lui dit Gian Maria.

Miranda lui décocha un sourire plein de gratitude, puis sortit sans dire un mot.

Quelques heures plus tard, en regagnant sa chambre, elle trouva Clara et Fatima assises sur son lit.

— Ils ont commencé à déboulonner les statues de votre ami Saddam, leur dit-elle en guise de salut.

— Qui ça ? s’enquit Clara.

— Les Irakiens.

— Ils ont été payés pour le faire, fit Clara, tandis que Fatima éclatait en sanglots.

— La scène a été filmée par les télévisions du monde entier. Les Américains ont pris le contrôle de presque toute la ville. Ce 9 avril fera date dans l’histoire, dit Miranda sur un ton sarcastique.

— Je ne sais plus quoi faire... murmura Clara.

— Où est Saddam ? demanda soudain Fatima, à la surprise des deux femmes.

— Personne ne le sait. Il se cache, probablement. Officiellement, la guerre a été gagnée par les forces de la coalition, mais il reste un peu partout des tireurs embusqués et quelques unités de l’armée irakienne qui continuent de résister, dit Miranda.

— Mais qui gouverne le pays ? insista Fatima.

— Personne. Bagdad est une ville ouverte dont les vainqueurs ne se sont pas encore complètement emparés et que les vaincus n’ont pas encore désertée. Mais un grand nombre d’Irakiens sont sortis dans la rue pour saluer l’arrivée des troupes américaines. C’est une situation confuse, on ne sait pas vraiment ce qui se passe, expliqua la journaliste.

— Vous pensez que les frontières sont ouvertes ? demanda Clara.

— Je l’ignore, mais j’en doute, même s’il est probable qu’un grand nombre d’Irakiens cherchent à fuir pour se réfugier dans les pays voisins.

— Et vous, jusqu’à quand comptez-vous rester en Irak ? s’enquit Clara.

— Jusqu’à ce que mon chef me dise de rentrer. Quand toute cette confusion aura cessé de faire la une de l’actualité, je rentrerai. Dans une semaine, dans un mois...

Gian Maria savait qu’il n’avait pas réussi à convaincre Anté Plaskic quand ce dernier avait cherché à lui faire dire qu’il cachait Clara.

— Mais comment pouvez-vous penser un seul instant que Clara est dans ma chambre ! s’était emporté le prêtre. J’ai caché deux personnes dont j’ai fait la connaissance quand je travaillais pour une ONG. Elles m’ont demandé de les héberger parce qu’elles savaient que cet hôtel était le seul lieu sûr de Bagdad.

Après quoi, espérant en finir une fois pour toutes avec les suspicions du Croate, il l’avait invité à venir se rendre compte par lui-même que la chambre était vide. Mais en vain.

— Ne pensez-vous pas que le moment est venu de partir, Gian Maria ?

— Je ne vois pas comment nous pourrions quitter l’Irak alors que toutes les communications ont été coupées. Vous nous voyez essayant de rallier la frontière en voiture ?

— Nous pourrions demander à Miranda de nous aider. J’ai entendu dire que les journalistes allaient lever le camp dès que les Américains auraient fini la guerre, insista le Croate.

— En effet, nous pourrions essayer de partir avec eux, mais je crois que je vais rester. Les gens vont avoir besoin qu’on les aide. La guerre a tout dévasté. Il y a des enfants qui ont perdu leurs parents, des hommes et des femmes qui ont été blessés... je suis prêtre, Anté, il est de mon devoir d’aider mon prochain, se justifia Gian Maria.

Le 15 avril, les forces de la coalition déclarèrent que la guerre était terminée et gagnée. Bagdad était en ruine et les Irakiens au désespoir. Le Musée national avait été pillé, à l’instar de nombreux autres musées et le peuple se sentait outragé.

Ahmed Husseini se sentait coupable de la félonie qu’il avait lui-même orchestrée. Ayed Sahadi lui avait expliqué que les pièces dérobées avaient quitté l’Irak et qu’elles étaient à présent en lieu sûr. Bientôt, Ayed et lui seraient des hommes riches. Pour cela, il ne leur restait plus qu’à attendre que leur contact se manifeste. Paul Dukais avait tout organisé à la perfection : l’un de ses hommes allait venir les chercher avec des sauf-conduits pour les faire sortir d’Irak sans encombre.

Mais pour autant, Ayed Sahadi n’était pas prêt à renoncer à l’argent que lui avait promis Clara. S’il n’était pas allé la voir à l’hôtel, c’est parce qu’il savait qu’elle y était en lieu sûr. Il avait couru un risque inutile, le soir où il était venu la chercher, aussi avait-il décidé d’attendre que la situation s’éclaircisse pour y retourner. À présent, le Colonel était à l’abri. Il avait franchi la frontière du Koweït puis, sous une nouvelle identité, avait rallié Le Caire où il savourait quelques instants de repos bien mérité dans un hôtel de luxe.

En entrant dans le hall de l’hôtel Palestina, Ayed Sahadi reconnut d’emblée Miranda parmi les journalistes qui était en train d’interviewer un groupe d’officiers américains.

Voyant qu’elle s’éloignait du groupe, il la rattrapa.

— Mademoiselle...

— Ayed ! Et moi qui vous croyais à jamais disparu. Vos amis vous réclament...

— Je m’en doute, mais si j’étais venu avant j’aurais mis leur vie en danger. Et d’ailleurs, je savais qu’avec vous Gian Maria était en bonnes mains.

— Je vois ! Vous laissez aux autres le soin de s’occuper des cadavres, protesta Miranda.

— Le contremaître laissa échapper un petit rire, puis demanda :

— Où sont-ils ?

— Ils sont revenus dans ma chambre. Le Croate n’arrêtait pas de me cuisiner au sujet de Clara. Et comme ni elle ni Gian Maria ne veulent qu’il sache quoi que ce soit, j’ai dû les reprendre avec moi.

— Vous n’avez plus à vous en faire, je suis venu la chercher.

— Et où comptez-vous l’emmener, si ce n’est pas trop indiscret ?

— D’abord en Jordanie, puis en Égypte. Madame Tannenberg possède une très belle maison au Caire où se trouve la fortune de son grand-père. Elle ne vous l’a pas dit ?

— Et comment allez-vous faire pour aller en Jordanie ?

— Des amis vont nous y emmener.

— Et Gian Maria ?

Ayed Sahadi haussa les épaules. Il n’avait nullement l’intention de s’encombrer du prêtre. Cela ne faisait pas partie du contrat passé avec Clara.

Miranda l’accompagna jusqu’à sa chambre, impatiente de se débarrasser de Clara.

Clara écouta sans rien dire les explications de Ayed Sahadi.

— Je vous promets que tout se passera bien, lui dit-il.

— Si ce n’est pas le cas, vous n’aurez pas un sou, le prévint Clara.

— Je sais.

— Et moi ? intervint Gian Maria.

Clara jeta à Ayed un regard sans appel.

— Il vient avec nous. Il fait partie du deal.

— Dans ce cas, vous allez devoir payer un supplément. Et puis il faut que je consulte les hommes qui doivent nous aider à sortir d’ici pour voir s’ils sont d’accord.

— Il vient avec moi, répéta Clara en désignant Gian Maria.

— Et votre ami Anté Plastic ? s’enquit soudain Miranda.

— Vous lui transmettrez le bonjour de notre part, lui lança Ayed Sahadi.

— Très drôle !

Quand ils sortirent de l’hôtel, personne n’eut l’air de prêter attention à Ayed Sahadi et aux deux femmes vêtues de noir qui l’accompagnaient. Aucun des trois ne remarqua qu’Anté Plaskic les observait, tapi dans un coin du hall. Le sac que Clara tenait serré contre sa poitrine n’avait pas échappé à l’attention du Croate qui était certain que celui-ci contenait la Bible d’argile.

À présent, il ne lui restait plus qu’à les suivre et à s’emparer de force des tablettes, quitte à devoir abattre le faux contremaître. Mais à peine formulés, ses plans tombèrent à l’eau. Juste au moment où il franchissait la porte de l’hôtel, il vit le petit groupe qui s’engouffrait dans une voiture et disparaissait aussitôt dans le chaos de la ville. Clara venait de lui échapper. À présent, il n’avait d’autre choix que de la traquer hors d’Irak. Heureusement, il savait qu’elle irait tôt ou tard retrouver Yves Picot. Le tout était d’arriver là-bas le premier.

De son côté, Lion Doyle tenait exactement le même raisonnement. Lui aussi voulait arriver le premier pour pouvoir éliminer Clara et s’acquitter ainsi de la deuxième partie de sa mission.

Le professeur Picot était le fil d’Ariane.

 

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