Le secret d'argile
Chapitre 11
Absorbé dans la lecture du journal, Carlo Cipriani évitait de lever les yeux afin de ne pas voir Mercedes qui faisait nerveusement les cent pas dans la salle d’attente.
Hans Hausser avait allumé sa vieille pipe et observait d’un œil vague les volutes de fumée qui semblaient se perdre dans ses pensées. Bruno Müller, quant à lui, restait assis dans son coin, tête baissée.
Luca Marini les avait convoqués à treize heures. Il était déjà treize heures trente, mais sa secrétaire se refusait à leur donner la moindre explication.
Ils ne savaient même pas si Marini était dans son bureau.
Enfin, à treize heures quarante-cinq, l’ex-commissaire entra dans la salle d’attente et les invita à passer dans son bureau. Il avait l’air grave.
— Je viens de m’entretenir avec le directeur général de la Sûreté. Ça n’a pas été une partie de plaisir, dit-il en guise de préambule.
— Pourquoi ? Que s’est-il passé ? s’enquit Carlo.
— Eh bien le gouvernement réfute la version avancée par les Irakiens, autrement dit celle qui arrangeait nos affaires. Ils en veulent une autre pour pouvoir convaincre l’opinion publique que Saddam est un monstre. Maintenant que les médias se sont emparés de l’affaire, le gouvernement exige des explications.
— Je suis navré, dit Carlo Cipriani. Nous t’avons mis dans le pétrin.
— Si nous leur disions la vérité..., insista Luca. Si seulement vous pouviez me dire de quoi il retourne.
— S’il te plaît, n’insiste pas, répondit Cipriani, visiblement contrarié.
— Très bien. Dans ce cas, je vais vous dire ce qu’il en est. Avant de parler avec le directeur général de la Sûreté, je suis passé voir des amis du ministère de l’Intérieur. Ils voulaient aussi connaître la vérité, afin de pouvoir me couvrir. Alors je leur ai donné la version sur laquelle nous nous étions mis d’accord. Sauf qu’ils n’en ont pas cru un mot. Et comme de bien entendu, ils ont insisté. Mais j’ai soutenu mordicus que c’était la vérité, si absurde soit-elle. Il n’est donc pas impossible qu’ils cherchent à entrer en contact avec vous, Mercedes, ne serait-ce que pour satisfaire leur curiosité. Ils ont du mal à imaginer qu’une femme de votre âge puisse faire de l’espionnage industriel en Irak. En ce qui te concerne, Carlo, le directeur de la Sûreté te connaît de réputation, et je doute qu’il cherche à te causer des ennuis.
— Mais nous n’avons commis aucun délit, s’insurgea Mercedes, hors d’elle.
— Certes, mais il y a tout de même eu mort d’hommes sans que personne sache pourquoi. Á part vous, qui avez certainement une petite idée sur la question. Quoi qu’il en soit, il y a de grandes chances pour que mes amis de la police italienne se mettent en rapport avec leurs homologues espagnols. Et comme ceux-ci vont leur répondre que vous êtes une citoyenne au-dessus de tout soupçon, ils finiront par nous laisser tranquilles... pour un temps, tout au moins, car comme je vous l’ai dit, le ministre de l’Intérieur tient absolument à faire la lumière sur cette affaire. Il semblerait qu’il ait été très ébranlé. Personnellement, je n’ai jamais vu un seul politicien ébranlé, c’est pourquoi j’aurais plutôt tendance à croire que le gouvernement cherche à récupérer politiquement l’incident, raison pour laquelle il a besoin d’une explication qui tienne la route.
— Et que nous ne leur fournirons jamais, déclara Hausser avec force.
— Je crois qu’il vaut mieux que chacun rentre chez lui, suggéra Bruno Müller.
— Sage décision, approuva Luca. Car je suis convaincu que nous sommes tous sous surveillance. C’est pourquoi je vous conseille de ne pas sortir tous ensemble de ce bureau, mais un par un, et tranquillement. Je crains que l’un de vous ne soit obligé de rester déjeuner dans la salle du conseil, et même là...
— Que craignez-vous ? s’enquit Mercedes.
— Ah, l’intuition féminine ! En règle générale, je fais confiance à mon personnel. Certains de mes hommes sont d’anciens collaborateurs qui étaient avec moi quand je travaillais en Sicile. Les autres sont de jeunes gens aux compétences reconnues, que j’ai moi-même sélectionnés. Mais je suis bien placé pour savoir comment fonctionnent les services de renseignements. Nous nous connaissons tous, et mes anciens collègues connaissent mes collaborateurs, de sorte qu’une fuite n’est jamais exclue. Mais, en tout état de cause, nous n’avons pas le choix.
— Que proposez-vous que nous fassions ?
Bruno Müller semblait particulièrement mal à l’aise.
— Monsieur Müller, répondit Marini, le mieux que vous ayez à faire est de vous comporter naturellement. Après tout, comme vous l’avez dit, nous n’avons commis aucun délit.
— J’aimerais que vous veniez tous dîner à la maison avant votre départ, lança Carlo.
— Mon cher ami, si j’étais toi, je renoncerais à ce dîner. Le professeur Hausser et monsieur Müller devraient regagner discrètement leurs pénates. En revanche, il serait souhaitable que madame Barreda dîne chez toi et même qu’elle prolonge son séjour à Rome d’un jour ou deux. Á votre avis, Mercedes, que vont répondre les services des renseignements espagnols lorsqu’on les interrogera à votre sujet ?
— Que je suis une vieille excentrique. Une patronne qui n’hésite pas à escalader les échafaudages pour parler à ses ouvriers. Je n’ai jamais eu aucun problème avec la justice. Pas même un PV.
— Une femme respectable et au-dessus de tout soupçon, murmura Marini.
— Absolument.
— Je me suis toujours méfié des gens respectables, dit l’ex-flic.
— Et pour quelle raison ? s’enquit le professeur Hausser.
— Parce qu’ils ont toujours un secret bien gardé.
Ils se turent quelques instants, chacun perdu dans ses pensées. Puis le professeur Hausser prit la parole pour faire le point sur la situation.
— Dès lors que nous ne pouvons rien faire, mieux vaut assumer. Monsieur Marini, vous continuerez à dire la vérité comme vous l’avez fait jusqu’ici.
— C’est inexact, je n’ai pas dit toute la vérité, protesta Luca.
— Si, vous avez dit tout ce que vous saviez. Comment pourriez-vous parler d’une chose que vous ignorez ? Quant à nous, il faut que nous nous concertions avant de nous séparer. Bruno, je pense que tu exagères quand tu dis que nous devrions rentrer chez nous au plus vite. Nous allons rentrer chez nous, soit, mais ce n’est pas une raison pour prendre la fuite comme des voleurs. Nous sommes de vieux amis et des gens tout à fait respectables. C’est pourquoi, en ce qui me concerne, Carlo, je serais ravi de venir dîner chez toi si ton invitation tient toujours. Et je pense que nous devrions tous y aller. Si la police nous interroge, c’est ce que nous leur dirons : nous sommes de vieux amis qui ont convenu de se retrouver à Rome, et Mercedes, qui est une femme d’affaires audacieuse, pense qu’il y aura des marchés à prendre en Irak lorsque les Américains auront frappé et qu’il faudra tout reconstruire. Après tout, il n’y a rien d’étrange à ce qu’une femme qui dirige une entreprise de bâtiment veuille se lancer dans l’aventure. Á ma connaissance, elle n’a jamais défilé dans les rues en brandissant une pancarte contre la guerre. Ou me trompé-je, très chère ?
— Non, même si j’ai songé à prendre part aux manifestations qui devraient prochainement avoir lieu à Barcelone, reconnut Mercedes.
— Eh bien, ce sera pour la prochaine fois, déclara le professeur Hausser.
— Vous m’étonnez, professeur, dit Luca. J’ai l’impression que vous ne m’avez pas bien compris : le directeur de la Sûreté exige une explication parce que des gens la lui réclament en haut lieu.
— L’Italie étant un pays de droit, je ne vois pas comment on pourrait inventer une explication, insista Hausser.
— Parce que nous avons deux cadavres sur les bras, répliqua Marini, excédé.
— Assez ! trancha Carlo Cipriani. Je partage l’avis de Hans. Nous n’avons aucune raison de nous comporter en criminels dès lors que nous n’avons commis aucun crime. Nous n’avons tué personne. S’il le faut, je parlerai avec certains membres du gouvernement qui sont des patients à moi. Mais il n’est pas question que nous sortions de ce bureau subrepticement comme si nous étions en faute. J’estime n’avoir rien à me reprocher. Et toi, Bruno...
— Tu as raison, moi non plus...
— Je vous trouve bien sûrs de vous... Tant mieux dans un sens. En ce qui me concerne l’affaire est close, à cela prêt que mes anciens collègues vont me relancer et que nous allons tous finir à la télévision. Je vous appelle s’il y a du nouveau.
Peu après ils prirent congé de Marini. Une fois dans la rue, Carlo les invita à venir déjeuner chez lui.
— Je vais appeler ma gouvernante pour la prévenir. Nous serons plus à l’aise pour discuter à la maison.
Hormis quelques menus propos échangés çà et là, le déjeuner improvisé se déroula dans le silence.
Lorsqu’ils passèrent prendre le café au salon, Carlo demanda à sa gouvernante de veiller à ce qu’ils ne soient pas dérangés.
— Il faut que nous prenions une décision, dit-il à ses compagnons après avoir fermé la porte.
— Elle est déjà prise, lui rappela Mercedes. Tout ce qu’il nous reste à faire c’est contacter une de ces agences spécialisées dont nous avons parlé, et engager un professionnel qui retrouve Tannenberg pour faire le boulot.
— Vous êtes toujours d’accord ? s’enquit Cipriani.
Ses trois amis répondirent aussitôt par l’affirmative.
— J’ai les coordonnées d’une agence du nom de Global Group. Le patron, un certain Tom Martin est un ami de Luca. Il m’a dit que je pouvais l’appeler de sa part.
— Carlo, je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée d’impliquer à nouveau Luca dans cette affaire.
— Tu as sans doute raison, Mercedes. Mais le problème c’est que nous ne connaissons personne. C’est pourquoi, je vais appeler Tom Martin. En espérant que Luca ne m’en voudra pas.
— Tu devrais l’avertir que tu vas appeler Tom Martin, et s’il te demande de ne pas le faire nous chercherons quelqu’un d’autre. Luca est ton ami, tu ne peux pas lui mettre le couteau sous la gorge.
— Tu as raison, Hans. Je vais l’appeler.
— Ne soyez pas bêtes, coupa Mercedes. Laissons Luca en paix, nous lui avons déjà donné suffisamment de fil à retordre. Nous pouvons nous mettre en contact avec cette agence, dire que nous appelons de sa part, afin de ne pas le compromettre. Si Marini lui-même t’a recommandé cette agence, il n’y a pas besoin d’y réfléchir à deux fois.
— Le problème, c’est qu’il ne sait pas ce que nous voulons faire, précisa Carlo.
— Évidemment, je me doute que tu ne lui as pas dit que nous voulions tuer un homme. S’il vous plaît, essayons de nous reprendre. Je sais bien que l’assassinat des deux hommes nous a tous profondément ébranlés, mais nous savions dès le départ que la mission que nous nous étions fixée n’allait pas être de tout repos, que nous risquions notre peau. Bref, qu’il pouvait y avoir des morts. Il y a des années que nous attendons ce moment. Nous avons imaginé mille situations, mais aucune ne ressemble à celle que nous sommes en train de vivre. Mais il n’empêche que nous pouvons faire front. J’en suis sûre.
Ils décidèrent que Hans Hausser serait leur porte-parole auprès de Tom Martin. Hans allait lui proposer de le rencontrer à Londres. Ce qu’ils allaient lui demander était simple : envoyer un homme en Irak. Dès lors qu’ils savaient où vivait Clara Tannenberg, ils finiraient tôt ou tard par remonter jusqu’à Alfred. Après quoi, il faudrait trouver le moment idéal pour le tuer. Mais pour un professionnel, ça ne devrait pas poser problème.
Bruno leur répéta qu’il souhaitait regagner Vienne au plus vite. Il ne se sentait pas en sécurité à Rome.
— S’ils nous ont placés sur écoute, il vaudrait peut-être mieux que nous ne communiquions qu’au moyen de téléphones à carte que nous n’utiliserions qu’une seule fois, suggéra le professeur Hausser.
— Et comment allons-nous faire pour connaître nos numéros respectifs ? s’enquit Mercedes. Allons, s’il te plaît, ne commençons pas à devenir paranoïaques.
— Hans a raison, dit Carlo. Il vaut mieux être prudents. Nous allons tuer un homme.
— Nous allons tuer un porc ! s’exclama Mercedes, hors d’elle.
— En tout cas, l’idée des téléphones mobiles ne me paraît pas mauvaise. Quant à nous communiquer nos numéros respectifs, nous pourrions le faire par courrier électronique, insista Carlo.
— Mais s’ils interceptent nos communications téléphoniques, qu’est-ce qui les empêche d’en faire autant avec le courrier électronique ? Internet est une vraie passoire quand il s’agit de garder un secret.
— Allons, Bruno, tu es trop pessimiste ! protesta Mercedes. Pour autant que je sache, il est possible de créer des adresses fictives sur Internet. Sur Hotmail, la boîte aux lettres gratuite de Microsoft, c’est possible. Chacun de nous va créer un compte chez Hotmail grâce auquel nous serons tous en relation. Mais il faut être prudent, car Hotmail n’est pas sûr. N’importe qui peut lire notre courrier. Il faudra utiliser un langage codé quand nous nous écrirons.
Ils passèrent le reste de l’après-midi à choisir des pseudonymes pour naviguer sur Internet, et le professeur Hans Hausser imagina un langage codé selon lequel les lettres représentaient des chiffres, et dont ils se serviraient pour se communiquer les numéros des téléphones dont ils se débarrasseraient sitôt après la première utilisation.
Il était tard quand les amis se séparèrent, non sans s’être embrassés avec effusion. Le lendemain, Hans et Bruno quittèrent Rome. Mercedes allait rester deux jours de plus, au cas où elle aurait été suivie par la police, afin de ne pas donner l’impression qu’elle cherchait à fuir.
***
Robert Brown attendait impatiemment que Ralph Berry finisse de téléphoner. Dès qu’il eut raccroché, il lui demanda :
— Eh bien, qu’a décidé Picot ?
— Mon contact me dit que Picot est revenu vivement impressionné de son voyage en Irak. Il ne cesse de répéter que ce serait une folie d’entreprendre des fouilles maintenant, alors que le temps manque et qu’on ne peut rien espérer trouver en six ou sept mois. Il peste à la fois contre Bush et Saddam, et les renvoie dos à dos.
— Tu n’as pas répondu à ma question, Ralph. Je veux savoir s’il a l’intention d’y aller ou non.
— Il ne l’a pas dit, mais il ne l’a pas exclu. En attendant, il est allé à Madrid.
— Tu ne m’as toujours pas répondu.
— Parce que j’ignore ce qu’il va faire.
— Penses-tu que nous pourrions mettre les hommes de Dukais sur cette affaire ?
— Parce que tu t’imagines que les gorilles de Dukais peuvent se faire passer pour des étudiants en archéologie ? Allons, ce n’est pas sérieux !
— Mais si ! J’ai besoin de placer des hommes sur ce chantier. Dukais n’aura qu’à se débrouiller pour recruter des gars qui aient le physique de l’emploi.
— Et des connaissances en histoire, en géographie et en géologie par-dessus le marché ! Ça m’étonnerait beaucoup, Robert. Les gorilles ne savent généralement pas où se trouve la Mésopotamie.
— Dans ce cas, ils devront suivre un cours accéléré, et potasser nuit et jour s’il le faut. Et ils recevront une prime s’ils sont capables de se faire passer pour des étudiants ou des profs.
— Robert ! Tu sais très bien que le monde universitaire est tout petit et que nous nous connaissons tous. Jamais tu ne pourras faire passer un gorille pour un universitaire, il serait immédiatement démasqué.
Robert Brown ouvrit la porte de son bureau et fit sursauter son distingué et discret secrétaire.
— Monsieur Brown, vous désirez quelque chose ? s’enquit Smith.
— Dukais n’est toujours pas arrivé ?
— Non, monsieur.
— Et à quelle heure avait-il rendez-vous ?
— Á seize heures, monsieur, comme vous l’aviez demandé.
— Il est seize heures dix.
— Oui, monsieur, il aura été pris dans les embouteillages.
— Ce Dukais est un crétin.
— Oui, monsieur.
La silhouette imposante de Paul Dukais parut sur le seuil du bureau de Smith avant même que Robert Brown ait regagné son bureau.
— Ce n’est pas trop tôt !
— Robert, à cette heure-ci le trafic est infernal à Washington. Tous les gens sortent du bureau.
— Dans ce cas, il fallait partir en avance.
— Tu as du mal à te contrôler ces temps-ci, répondit le président de Planet Security d’une voix glaciale.
Une fois dans le bureau de Brown, tous trois se servirent un whisky, et Ralph Barry s’efforça d’apaiser la tension entre les deux hommes.
— Paul, Robert veut des hommes pour la mission archéologique qu’Yves Picot est peut-être en train de mettre sur pied. Je te ferai parvenir un dossier avec tout ce que tu dois savoir sur Picot, mais pour l’heure sache que c’est un Français, qu’il est riche, qu’il enseigne à Oxford, qu’il est coureur et aventurier, mais qu’il connaît son métier et toutes les pointures de l’archéologie.
— Tu m’en fais un tableau impossible.
— Oui, parce que nous avons besoin d’hommes qui sachent autre chose que lire, écrire et compter ; il nous faut des diplômés, des gens qui puissent parler avec naturel des campus où ils sont censés avoir étudié. Ils ne doivent pas être Américains. Il va falloir les recruter en Europe, ou dans un pays arabe, peut-être. Mais pas ici.
— Et il faut qu’ils connaissent l’archéologie par-dessus le marché ? railla Dukais, incrédule.
— Exactement, répondit Robert sans cacher sa colère.
— Pas de problème, Robert, les équipes que tu m’as demandées se tiennent prêtes à se poster aux différentes frontières de l’Irak. Dès que tu me l’ordonneras, je les y enverrai.
— Ceux-là vont devoir patienter un peu, pas longtemps. Mais pour l’heure, je veux que tu me trouves les hommes que je viens de te demander.
— Mais c’est impossible, Robert. Tu en connais beaucoup, toi, des universitaires qui jouent les mercenaires à leurs heures perdues ? Je vais lorgner du côté de l’ex-Yougoslavie pour voir ce que je peux trouver. Mais je ne te promets rien.
— Quelle bonne idée ! Là-bas ils sont allés jusqu’à enrôler des enfants soldats. Il y a peut-être des universitaires qui ont appris à manier les armes et qui veulent arrondir leurs fins de mois.
— Mais bien sûr, Robert. Il y en a certainement.
Ralph Barry les écoutait avec une sorte d’admiration mêlée de dégoût. Il y avait longtemps déjà qu’ils avaient acheté sa conscience et continué de le soudoyer contre monnaie sonnante et trébuchante. Il ne s’étonnait plus de rien, même si Robert continuait de le surprendre. C’était Janus, le dieu aux deux visages. D’aucuns n’auraient vu en lui qu’un homme instruit, charmant, cultivé et raffiné, consciencieux et, cela allait de soi, incapable de griller un feu rouge. Mais Ralph, qui connaissait sa face cachée, le savait cruel, sans scrupules, voire grossier, avide de pouvoir et d’argent. Cependant, il n’avait jamais réussi à découvrir qui était celui qu’il appelait son « Mentor ». Car Robert ne lui avait jamais donné la moindre explication à son sujet. Pas une fois Ralph ne l’avait entendu prononcer son nom, mais il soupçonnait qu’il s’agissait de George Wagner, le seul homme devant lequel Brown tremblait.
Paul convint de les appeler dès qu’il aurait trouvé les hommes correspondants au profil recherché – si tant est qu’il les trouve un jour.
***
Picot projeta à nouveau les diapositives et les examina d’un œil critique. Fabian, qui se tenait à ses côtés, l’observait discrètement. Il savait qu’il était en train de prendre une décision – laquelle ne serait d’ailleurs sans doute pas définitive, car son ami était d’humeur changeante.
Tous deux s’étaient connus à l’époque où Yves Picot enseignait à Oxford et Fabian préparait une thèse de doctorat sur l’écriture cunéiforme.
Le professeur invité et l’étudiant infatigable, qui se sentaient comme deux corps étrangers dans la vieille université, avaient aussitôt sympathisé.
Ils avaient en commun leur passion de la Mésopotamie, devenue l’Irak par la grâce et la volonté du colonialisme anglais.
Fabian n’oublierait jamais ce qu’il avait éprouvé en découvrant le code d’Hammourabi, la première fois qu’il était allé au Louvre avec son père. Il avait dix ans alors, et lorsqu’il était entré dans la salle de la Mésopotamie, Fabian avait senti s’éveiller en lui un intérêt tout particulier. Il était resté bouche bée quand son père lui avait expliqué que sur ce morceau de basalte était gravée la loi du Talion, un ensemble de règles juridiques remontant à la haute antiquité. « Œil pour œil, dent pour dent. » Ce jour-là, Fabian avait décidé de devenir archéologue et de partir à la recherche des règnes perdus de la Mésopotamie.
— Alors ?
— Ce serait de la folie, répondit Picot.
— Indiscutablement, mais si tu attends que la guerre soit terminée, tu risques de rater le coche.
— Á en croire Bush, l’Irak va devenir la nouvelle Arcadie, de sorte que nous pourrons y entreprendre des fouilles comme on va en excursion.
— Sauf que ni toi ni moi ne croyons à ces foutaises. Moi, je te parie tout ce que tu veux que cette guerre va avoir pour effet de « libaniser » l’Irak. Tu connais le Moyen-Orient aussi bien que moi, les Irakiens ne feront jamais un accueil triomphal aux petits gars de Bush. Les Irakiens haïssent Saddam, mais ils haïssent plus encore les Américains. En réalité, ils haïssent tous les Occidentaux, et ils ont de bonnes raisons pour cela. Nous ne leur avons jamais rien donné, nous avons soutenu leurs régimes corrompus, nous les avons forcés à acheter ce dont ils n’avaient pas besoin, nous n’avons pas su favoriser l’émergence d’une classe moyenne ou d’une élite intellectuelle, et la misère dans laquelle ils se débattent et qui ne cesse de s’aggraver chaque jour ne fait que décupler leur frustration. Les fanatiques religieux ont la part belle : ils viennent en aide aux plus démunis en enseignant gratuitement
dans les madrasas[11] et en créant des hôpitaux... l’Orient est à la limite de l’implosion.
— Oui, mais cette situation ne prévaut pas partout en Irak. Je te rappelle que Saddam a réussi à laïciser en partie les institutions. Le vrai problème c’est le pétrole. Les États-Unis veulent contrôler les sources d’énergie, et ils sont prêts à tout pour cela, y compris créer des Frankenstein qu’ils se proposeront de détruire ensuite.
— En attendant, le Moyen-Orient est en train de s’appauvrir à vue d’œil.
— Fabian, cesseras-tu un jour d’être un intellectuel de gauche attardé ?
— Attardé ? Je te rappelle que je ne suis plus dans ma prime jeunesse. Pour ce qui est de mes idées de gauche, il est possible qu’elles aient fait leur temps. Mais je continuerai à regarder la réalité en face, ne t’en déplaise, même confortablement installé dans un canapé devant la télévision.
— Tu ferais quoi à ma place ?
— Je tenterais le coup, même si c’est une folie. Et advienne que pourra.
— Mais ils risquent de nous anéantir sous leurs bombes.
— C’est vrai, auquel cas, tout le problème sera de déguerpir cinq minutes avant le début de l’offensive.
— Et avec quelles subventions irions-nous ?
— Aucune. Je doute que nous puissions obtenir le moindre kopeck de l’université, la mienne ou une autre, pour aller faire des fouilles en Irak. En Espagne, où l’opinion publique est majoritairement hostile à la guerre, les gens vont penser que nous sommes des rigolos et nous accuser de jeter l’argent par les fenêtres quand nous leur annoncerons que nous voulons entreprendre des fouilles archéologiques en Irak.
— Ce qui veut dire que je vais devoir financer moi-même le projet.
— Et que je vais devoir me charger de constituer une équipe. Á l’université Complutense de Madrid il y a pléthore d’étudiants de troisième cycle qui feraient n’importe quoi pour faire partie d’une mission archéologique, même en Irak.
— J’ai toujours entendu dire qu’il n’y avait pas de grands spécialistes de la Mésopotamie en Espagne...
— C’est exact. Mais, en revanche, les étudiants qui rêvent de faire des fouilles archéologiques sont légions. Toi aussi, tu dois sûrement connaître des gens de ton côté.
— Personnellement, je doute que nous trouvions des gens qui acceptent de nous accompagner dans ce genre d’aventure. Tu vas demander un congé sabbatique ?
— Je n’ai pas ta fortune, mon vieux. Je ne peux pas me permettre de prendre un congé sans solde. Je vais parler au doyen et voir comment je peux m’organiser. Quand penses-tu partir ?
— Dès que possible.
— Mais encore ?
— La semaine prochaine au mieux, et au plus tard dans quinze jours. Le temps presse.
— Tu crois vraiment que deux semaines vont nous suffire pour mettre en place une mission de cette envergure ?
— Non, bien sûr, c’est de la folie pure...
— Eh bien soyons fous !
Les deux amis éclatèrent de rire et se tapèrent dans les paumes à la manière des joueurs de basket. Après quoi, ils fêtèrent l’événement autour d’un verre et de tapas dans le quartier des Lettres, le secteur préféré des artistes et des intellectuels madrilènes.
Cette nuit là, ils ne se couchèrent pas. Ils commencèrent par faire la tournée des bars, puis écoutèrent de la musique en buvant des cocktails dans des lieux où la nuit crée des liens qui s’évanouissent avec les premiers rayons du soleil, quand chacun s’en retourne vaquer à ses occupations.
Le lendemain, Yves se leva le premier. Sans doute Fabian dormait-il entre les bras de la fille qu’il avait croisée dans le dernier bar où ils avaient échoué.
Celle avec qui il semblait entretenir une relation épisodique, avait un caractère épouvantable. Elle avait commencé par incendier son ami, en lui reprochant de ne pas l’avoir appelée, et pour finir ils s’étaient réconciliés et elle était rentrée avec lui.
Quand il venait à Madrid, Yves descendait toujours chez Fabian, dont l’appartement situé au dernier étage était doté d’une terrasse offrant une vue panoramique sur les toits. Fabian avait une chambre d’amis qu’Yves considérait un peu comme la sienne.
Et chaque fois qu’il le pouvait il venait séjourner dans cette maison joyeuse et accueillante où personne ne lui posait jamais de questions sur ses allées et venues.
Il alla s’installer dans le bureau de son ami pour essayer d’appeler l’Irak, mais il dut s’armer de patience avant de pouvoir entrer en communication avec Ahmed Husseini.
— Ahmed ?
— Qui est à l’appareil ?
— Picot.
— Ah, Picot ! Comment allez-vous ?
— J’ai décidé de venir. C’est pour cela que je vous appelle. Je vais vous dire tout ce dont j’ai besoin. S’il y a des choses que vous ne pouvez pas me fournir, dites-le-moi.
Pendant une demi-heure les deux hommes firent ensemble l’inventaire du matériel nécessaire.
Ahmed lui dit carrément qu’il ne pourrait pas se procurer tout l’équipement en Irak et Picot ne cacha pas sa surprise lorsqu’il lui annonça qu’il était prêt à financer lui-même une partie de l’expédition.
— Vraiment ?
— Ce n’est pas de gaieté de cœur, mais nous voulons participer aux frais. Nous allons financer la mission. Á charge pour vous de trouver le personnel et le matériel.
— Et où allez-vous trouver les fonds nécessaires, si ce n’est pas indiscret ?
— Disons que nous sommes prêts à faire un effort, dans la mesure où cette mission revêt une signification particulière compte tenu de la situation actuelle de l’Irak.
— Allons, Ahmed, ne cherchez pas à me faire prendre des vessies pour des lanternes.
— Je suis on ne peut plus sérieux.
— Mon instinct me dit que Saddam n’est pas prêt à investir ne serait-ce qu’un dollar dans cette chasse aux tablettes, si extraordinaires soient-elles. Je veux que vous me disiez d’où vient l’argent, sinon je ne viens pas.
— Une partie provient des caisses du ministère et une autre de Clara. Elle a une fortune personnelle, héritée de ses parents. Elle est fille unique.
— Autrement dit, je vais devoir disputer à votre épouse la découverte de la Bible d’argile ?
— Soyons clairs. Si nous trouvons la Bible, elle reviendra à Clara. C’est elle qui vous a révélé son existence et qui détient les deux premières tablettes. Enfin, elle est prête à mettre autant d’argent qu’il en faudra pour mener à bien l’expédition.
— Quand on connaît la situation économique de votre pays, cela ressemble fort à du gaspillage.
— Monsieur Picot, nous ne sommes pas ici pour émettre un jugement moral sur les uns ou les autres. Nous n’allons pas piétiner vos plates-bandes et vous les nôtres. La Bible appartient à Clara, mais vous pourrez dire qu’elle a été découverte au cours d’une mission archéologique conjointe. Tous les gens qui étaient au congrès de Rome ont entendu parler de ces tablettes.
— Je vois. En somme, vous cherchez à me forcer la main. Vous oubliez que sans moi cette mission archéologique ne verra pas le jour.
— Et sans nous non plus.
— Sauf que moi, je peux attendre la chute de Saddam, et ensuite...
— Ensuite, rien du tout.
— Ce qui m’étonne, c’est que vous n’avez posé aucune condition quand je suis venu vous voir en Irak.
— Sincèrement, je ne pensais pas que vous accepteriez.
— Bien. Que diriez-vous de rédiger un contrat, un document dans lequel serait clairement stipulé le degré de participation de chacune des parties ?
— Bonne idée. Vous voulez le rédiger ou je m’en charge ?
— Faites-le et je vous dirai s’il faut y apporter des modifications.
— Est-ce que cela peut attendre demain ?
— Non. Il me le faut d’ici un quart d’heure à l’adresse e-mail que je vais vous dicter. Ou nous arrivons à un compromis tout de suite, ou je me retire.
— Très bien.
Ils passèrent le reste de la matinée à négocier par e-mail et par téléphone, et, à treize heures, ils étaient enfin parvenus à un accord. Entre-temps Fabian était allé à l’université. Quant à la fille, elle dormait toujours.
Le contrat établissait clairement qu’une mission archéologique allait être entreprise en collaboration avec le professeur Picot.
Celle-ci avait pour vocation de mettre au jour les vestiges d’un temple-palais antique dont Clara Tannenberg avait de bonnes raisons de croire qu’il renfermait des restes de tablettes semblables à celles retrouvées des années auparavant à Hâran, et sur lesquelles un scribe du nom de Chamas avait écrit qu’Abraham allait lui raconter l’histoire de la création du monde.
Il était clair que l’épouse d’Ahmed entendait s’approprier entièrement la gloire de la découverte.
Fabian appela Picot depuis la fac et ils convinrent de se retrouver pour déjeuner. Voyant que sa compagne de la veille dormait toujours, Picot s’en étonna.
— Tu ne penses pas qu’il lui est arrivé quelque chose ? demanda-t-il à Fabian.
— Non, je la connais bien. C’est une grosse dormeuse.
Après déjeuner ils se rendirent à la fac. Fabian, qui avait déjà fait part de son projet à ses meilleurs étudiants et certains de ses collègues, les avait convoqués dans son bureau.
Sur la vingtaine de personnes présentes, huit étudiants posèrent leur candidature et deux professeurs promirent de solliciter la permission de participer à la mission. Puis ils convinrent de se réunir à nouveau le lendemain afin de peaufiner les derniers détails.
Une fois seuls, les deux amis s’emparèrent chacun d’un téléphone et entreprirent d’appeler leurs collègues de l’étranger.
La plupart les traitèrent de fous, les autres qu’ils allaient y réfléchir, mais qu’il leur fallait du temps.
Picot décida qu’il se rendrait dès le lendemain à Londres et à Oxford pour y rencontrer personnellement plusieurs amis, puis ferait un crochet par Paris et Berlin. De son côté, Fabian irait à Rome et à Athènes où il avait quelques contacts.
On était mardi. Ils avaient convenu de se retrouver à Madrid le dimanche suivant pour faire le point et voir combien de recrues ils avaient réussi à enrôler, l’objectif étant de pouvoir se rendre en Irak le 1er octobre au plus tard.
***
Ralph Barry était tout sourire quand il entra dans le bureau de Robert Brown.
— J’ai de bonnes nouvelles.
— Je t’écoute.
— Je viens de parler avec un collègue de Berlin. Picot est allé là-bas pour recruter des professeurs et des étudiants susceptibles de participer à sa mission en Irak. Dis-le à Dukais, des fois qu’il pourrait placer des hommes à lui. Picot s’est également rendu à Londres et à Paris où il a provoqué un véritable tollé parmi la communauté scientifique. Tous s’accordent pour dire qu’il a perdu la tête, mais certains, piqués de curiosité, ont malgré tout accepté de se rendre en Irak. Je doute qu’il réussisse à convaincre les plus grosses pointures, mais il parviendra tout de même à faire venir quelques chargés de cours et des étudiants. Une fois sur place, il risque d’avoir des surprises, car le groupe qu’il a formé est on ne peut plus hétérogène. Ils vont débarquer là-bas sans avoir fait la moindre prospection, ni aucune étude préalable sérieuse. Ils ne savent probablement même pas quels moyens ils vont devoir mettre en œuvre. Il semblerait que le bras droit de Picot soit un professeur d’archéologie de l’université Complutense de Madrid. Un certain Fabian Tudela, spécialiste de la Mésopotamie et diplômé de l’université d’Oxford, qui a déjà plusieurs chantiers archéologiques à son actif. Outre sa compétence, c’est le meilleur ami de Picot.
— Il a tout de même fini par se décider.
— Oui. La tentation était trop grande. Mais je doute qu’ils obtiennent le moindre résultat. Six mois, c’est trop juste pour entreprendre un chantier archéologique.
— Sauf si la chance est avec eux. Et avec nous !
— Quoi qu’il en soit, les dés sont jetés.
— Bien, tu vas continuer de recueillir autant de renseignements que tu le pourras. Ah ! Et puis n’oublie pas d’appeler Dukais surtout. Explique-lui où se trouve Picot et avec qui. J’espère qu’il va pouvoir placer des hommes à lui dans l’expédition.
— Ça ne va pas être de la tarte. Difficile de faire passer des gorilles pour des intellos.
— Appelle-le.
Une fois seul, Robert Brown décrocha le téléphone et composa un numéro d’une main fébrile. Il se calma en entendant la voix de son Mentor.
— Excuse-moi de te déranger, mais je voulais t’informer qu’Yves Picot était en train de réunir une mission archéologique. Il va se rendre en Irak.
— Ah, ce Picot ! Je savais qu’il ne pourrait pas résister. Tu as tout organisé comme je te l’ai demandé ?
— J’y travaille.
— Nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer.
— Nous n’échouerons pas.
Brown hésita un court instant avant de demander :
— Au fait, tu as réussi à savoir qui avait engagé les Italiens ?
Le silence glacial qui accueillit sa question était pire qu’un reproche. Conscient qu’il venait de faire une grosse boulette, le président de la fondation Monde Antique se mit à suer à grosses gouttes.
— Mieux vaut pour toi que tout se passe comme prévu, grinça son Mentor en mettant brutalement fin à leur conversation.
Paul Dukais prenait par écrit toutes les consignes que lui donnait Ralph Barry par téléphone.
— Autrement dit, il se trouve actuellement à Berlin.
La question du président de Planet Security était en fait une affirmation.
— Oui, et il est d’abord passé par Paris. Ensuite il se rendra à Londres avant de retourner à Madrid. Nous sommes en septembre. Tes hommes ont encore le temps de s’inscrire dans ces universités et de se porter volontaires pour la mission.
— Tu viens toi-même de dire que Picot cherchait des doctorants. Des étudiants de première année n’ont aucune chance. Pourquoi tiens-tu absolument à ce que je place des hommes dans cette mission alors qu’il y a d’autres moyens de les envoyer là-bas ?
— Parce que ce sont les ordres.
— Robert est impossible.
— Robert est sur les dents. Ces tablettes d’argile vaudront des millions de dollars si l’on arrive à démontrer qu’elles ont été dictées par le prophète Abraham. Il s’agit d’une découverte sans précédent. La Bible d’argile, la Genèse racontée par Abraham. Leur valeur est inestimable.
— Tu as tort de t’emballer, Ralph.
— C’est plus fort que moi.
— N’oublie pas que tu es un homme d’affaires.
— Certes, mais je suis avant tout un passionné d’histoire.
— Arrête, tu vas me faire pleurer. Bon, je t’appelle si j’ai du nouveau. Et en attendant je me mets dare-dare au boulot.
***
Mercedes marchait sans but précis dans les rues autour de la Piazza di Spagna. Elle avait visité les luxueuses boutiques de la Via Condotti, de la Via della Croce et de la Via Fratina et fait quelques emplettes... deux sacs à main, quelques carrés de soie, un tailleur, un chemisier, des escarpins. Elle s’ennuyait.
Elle n’avait jamais été une accro du shopping, même si elle aimait soigner son apparence.
Ses amis lui disaient qu’elle était élégante, mais elle savait que la meilleure façon de ne pas commettre de faute de goût était d’opter pour la sobriété.
Elle avait hâte de rentrer à Barcelone et de reprendre le travail, – d’escalader les échafaudages sous l’œil épouvanté des chefs de chantier qui la prenaient pour une vieille toquée.
Il fallait qu’elle soit constamment sur la brèche, pour ne pas avoir à penser à autre chose qu’au travail. Toute sa vie elle avait fui ses propres pensées, même si elle avait choisi de vivre seule. Elle ne s’était pas mariée, n’avait pas eu d’enfants, n’avait ni frères ni sœurs, ni neveux, ni aucun parent vivant. Sa grand-mère, la mère de son père, était morte depuis longtemps. C’était une anarchiste pure et dure qui avait connu la rigueur des geôles franquistes. C’était aussi la seule personne qui l’avait aidée à garder les pieds sur terre et encouragée à se fondre dans la masse. Sa grand-mère s’était toujours gardée de mythifier les événements extraordinaires qu’elles avaient vécus l’une et l’autre.
« Les fascistes sont les fascistes, disait-elle. Il n’y a pas lieu de s’étonner de la manière dont ils se sont comportés. »
Et c’est ainsi qu’elle apaisait ses cauchemars, en lui répétant que ce qui était arrivé était inévitable, parce que certains hommes étaient marqués du sceau de l’infamie et qu’ils ne savaient pas se conduire autrement que comme des brutes.
La brave femme avait vécu assez longtemps pour l’aider à affronter les vicissitudes de l’existence sans faiblir.
Mercedes songea soudain qu’elle serait probablement en réunion avec un architecte, pour discuter de la construction d’un nouvel immeuble, si elle avait été à Barcelone. Elle déjeunait généralement seule dans son bureau, tout comme elle dînait seule, le soir, chez elle, devant la télévision.
Maintenant elle allait chercher un coin tranquille où se reposer et manger un morceau, car elle avait faim. Après quoi, elle rentrerait à l’hôtel et commencerait à faire ses valises. Ce soir, Carlo devait passer la prendre pour l’emmener dîner au restaurant et demain matin elle repartirait par le premier avion.
Cipriani l’appela dans sa chambre pour l’informer qu’il l’attendait dans le hall de l’hôtel. Lorsqu’elle descendit, ils tombèrent dans les bras l’un de l’autre. C’était leur façon à eux d’évacuer le torrent d’émotions qui les assaillait.
— Tu as parlé avec Hans et Bruno ?
— Oui, ils m’ont appelé dès leur arrivée. Ils vont bien. Hans a vraiment beaucoup de chance d’avoir une fille comme Berta. C’est une jeune femme vraiment exceptionnelle.
— Tes enfants aussi sont des amours.
— Oui, mais les miens sont trois pour veiller sur leur vieux papa, alors que Berta est fille unique. Hans a de la chance, elle lui est très dévouée.
— Et Bruno ? Je me fais du souci pour lui. Il avait l’air inquiet. On dirait qu’il a peur.
— Moi aussi, j’ai peur, Mercedes. Pas toi ? Ce n’est pas parce que nous estimons faire notre devoir que nous sommes assurés de l’impunité.
— C’est toute la tragédie de l’être humain. Aucun de nos actes ne demeurent jamais impuni. C’est la malédiction que Dieu a jetée sur Adam et Ève en les chassant du paradis.
— Tu ne crois pas si bien dire. Quand j’ai appelé Bruno, j’ai entendu Déborah qui protestait. Il m’a dit qu’elle s’était fait un sang d’encre et l’avait supplié de ne plus jamais nous revoir. Ce à quoi Bruno a répondu qu’il préférait encore se séparer d’elle, que rien ni personne ne pourrait jamais briser le lien qu’il y avait entre nous quatre.
— Pauvre Déborah ! Tu n’as pas idée comme je la plains.
— Pourtant elle ne t’a jamais portée dans son cœur.
— Elle n’est pas la seule. La plupart des gens réagissent comme elle.
— Oui, mais c’est parce que tu fais tout pour que les gens te prennent en grippe. C’est signe que tu manques d’assurance au fond de toi. Et tu le sais, n’est-ce pas ?
— Est-ce l’ami ou le médecin qui me parle ?
— L’ami qui se trouve être accessoirement médecin.
— Tu peux guérir les corps, mais les âmes…
— Je sais. Mais tu devrais tout de même essayer de regarder la vie sous un jour moins sombre.
— C’est ce que je fais. Comment crois-tu que j’ai réussi à vivre pendant toutes ces années ? Sais-tu que vous êtes mes seuls proches. Depuis la mort de ma grand-mère vous êtes l’unique lien qui me rattache à la vie. Vous et...
— La vengeance et la haine sont les moteurs de l’histoire avec un grand H, mais aussi de l’histoire personnelle. Je crois que je n’oublierai jamais ta grand-mère. C’était une femme réellement hors du commun.
— Non seulement c’était une survivante, comme moi, mais elle était capable de tenir tête à la terre entière. Á sa sortie de prison, elle a recommencé à militer en organisant des réunions clandestines, en distribuant des tracts antifranquistes qu’elle était allée chercher elle-même en France où elle avait des contacts parmi les exilés politiques. Á Mataro, dans la banlieue de Barcelone où nous vivions, il nous arrivait d’aller au cinéma de plein air où on regardait les films en grignotant des graines de tournesol. Dans les années cinquante et soixante, la séance débutait toujours avec un film de propagande franquiste. Dès que Franco et ses sbires apparaissaient à l’écran, ma grand-mère crachait par terre en pestant tout bas : « Ils s’imaginent qu’ils nous ont vaincus, mais ils se trompent ; tant que nous pourrons penser nous serons libres. » Après quoi, elle désignait son crâne du doigt et ajoutait : « Là-dedans, ce n’est pas eux qui font la loi. » Je vivais dans la hantise que nous nous fassions arrêter. Mais, Dieu merci, ça n’est jamais arrivé.
— Elle nous a toujours accueillis chaleureusement sans jamais nous poser de questions quand nous venions te rendre visite. Je la vois encore dans sa robe noire, avec son chignon serré, et ses vieilles joues ridées. Elle avait beaucoup de dignité...
— Elle savait de quoi nous parlions et connaissait notre pacte secret. Mais jamais elle ne m’a fait le moindre reproche. Au contraire. Simplement, elle me conseillait de ne pas me laisser emporter par la colère, mais d’agir froidement le jour où nous passerions à l’acte.
— Parfois, je doute que nous parvenions à mener à bien notre mission.
— Il le faut, Carlo. Il le faut. Moi, au contraire, je suis persuadée que nous sommes à deux doigts de toucher au but.
— Mais qu’est-ce qui a bien pu pousser Tannenberg à refaire surface après toutes ces années ? J’ai beau retourner la question dans tous les sens, je ne trouve pas de réponse.
— Les monstres aussi sont capables de sentiments. Cette femme est peut-être sa fille, sa petite-fille, sa nièce, va savoir ? Et d’après Marini, il l’aurait envoyée au congrès de Rome pour qu’elle batte le rappel. Ils vont avoir besoin d’aide pour retrouver ces fameuses tablettes. Il faut que cette mission leur tienne sacrément à cœur pour que Tannenberg prenne le risque de sortir de l’ombre.
— Tu crois vraiment que les monstres sont capables de sentiments ?
— Ouvre les yeux. Songe à tous les dictateurs qu’on nous montre entourés de leur famille, des bambins dans les bras, un chat sur les genoux. Prends Saddam, par exemple. Il n’a pas eu le moindre scrupule à faire gazer des villages entiers de Kurdes, à assassiner des femmes, des enfants et des vieillards, ou à supprimer froidement les opposants au régime, et à côté de cela, vois quel père il a été avec ses enfants. Il en a fait des monstres à force de leur passer tous leurs caprices. Songe à Ceausescu, Staline, Mussolini ou Franco, tous ces dictateurs qui sont gagas avec leur progéniture.
— Tu mélanges tout, s’esclaffa Carlo. Tu les mets tous dans le même sac. Tu n’es qu’une anarchiste !
— Ma grand-mère et mon grand-père étaient anarchistes. Mon père l’était également.
Tous deux observèrent un moment de silence, craignant de rouvrir des plaies encore mal cicatrisées.
— Au fait, sais-tu si Hans a appelé ce Tom Martin ? demanda Mercedes.
— Non, mais il m’a dit qu’il m’aviserait dès qu’il aura obtenu un entretien. Je suppose qu’il veut laisser passer quelques jours avant d’entreprendre quoi que ce soit. Il vient seulement de rentrer. Berta se poserait des questions s’il repartait aussitôt.
— Je pourrais m’en charger, suggéra Mercedes. Moi, je n’ai pas de famille, personne à qui rendre des comptes.
— Laissons faire Hans.
— Et ton ami Luca ?
— Tu ne le portes pas dans ton cœur, pas vrai ? Et pourtant c’est un brave type. Il s’est engagé à nous aider jusqu’au bout, et je sais qu’il tiendra parole. Il m’a appelé juste au moment où j’allais sortir pour te rejoindre. Il m’a affirmé qu’il n’y avait rien de neuf, que ses collègues de la police ne s’étaient pas manifestés. Il n’a pas voulu m’affoler, mais il pense qu’on a fouillé dans ses archives. La taupe n’a rien trouvé pour la bonne raison qu’il n’y a aucune trace écrite du contrat que nous avons passé. Marini a pris directement l’affaire en main, il a donné ses ordres à ses hommes sans leur dire qui était le client. Je crois qu’ils ont également fouillé son bureau. Du coup, il a passé les locaux au peigne fin pour s’assurer qu’ils n’avaient pas placé de micros. Toujours est-il qu’il m’a appelé d’une cabine. Nous avons convenu de nous voir demain. Il doit passer à la clinique.
— Tu penses que Tannenberg est derrière tout ça ?
— Tannenberg, la police, ou quelqu’un d’autre. Va savoir.
— D’après moi, ce ne peut-être que lui ou les flics. Je ne vois pas qui d’autre pourrait s’intéresser à cette affaire.
— Tu as raison.
Sachant qu’ils n’allaient pas se revoir avant longtemps, les deux amis prolongèrent leur conversation jusque tard dans la nuit.
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