Le secret d'argile
Chapitre 23
Gian Maria était en pleine dépression. Il se sentait d’une totale inutilité. Son voyage en Irak semblait ne plus avoir de sens. Il avait l’impression de tourner en rond et se demandait ce qu’il faisait là.
C’est à peine s’il trouvait le temps de souffler. Luigi Baretti avait décidé de lui faire payer ce qu’il considérait comme un passe-droit, de sorte que ses journées commençaient dès six heures le matin pour ne s’achever qu’à neuf ou dix heures du soir.
Lorsqu’il regagnait l’appartement de Fayçal et Nur, il était épuisé et incapable de prêter la moindre attention aux jumelles ou au petit Hadi.
Il prenait son dîner seul. Nur lui laissait un plateau-repas qu’il dévorait, assis à la table de la cuisine. Après quoi, il se mettait au lit et sombrait aussitôt dans un sommeil de plomb.
Ce matin-là, son supérieur, le padre Pio, avait appelé de Rome pour prendre de ses nouvelles. Quand escomptait-il rentrer au Vatican ? Avait-il réussi à surmonter sa crise spirituelle ?
Malheureusement, il n’avait pas de réponse à ces questions. En revanche, il avait le sentiment de s’être lancé dans une fuite en avant qui ne le menait nulle part.
Il n’avait jamais réussi à rencontrer Clara Tannenberg, et pourtant ce n’était pas faute d’avoir essayé. Il s’était présenté à plusieurs reprises au ministère de la Culture pour demander à être reçu par le directeur du département des fouilles archéologiques, Ahmed Husseini. En pure perte.
Chaque fois, le préposé à l’accueil lui demandait s’il avait rendez-vous, et comme il répondait par la négative et qu’il ne voulait pas exposer le motif de sa visite, il était éconduit.
Lorsqu’il avait essayé de le joindre par téléphone, une secrétaire bien dressée lui avait expliqué que monsieur Husseini était trop occupé pour lui parler, mais qu’elle pouvait éventuellement lui transmettre un message.
Gian Maria sentait Clara Tannenberg peser sur sa conscience et chaque jour il lisait les journaux dans l’espoir d’y voir apparaître son nom. Mais en vain.
Avec ça, le temps filait à toute vitesse. On approchait de Noël et il ne pouvait plus chercher de faux-fuyants. Il savait qu’il détenait le sésame lui permettant d’atteindre Ahmed Husseini, et ce sésame était Yves Picot. Jusqu’ici il avait répugné à se servir du nom de l’archéologue, afin de ne pas le compromettre, mais il fallait bien qu’il se rende à l’évidence : Ahmed Husseini ne le recevrait jamais s’il ne se recommandait pas de quelqu’un.
— Je vais partir de bonne heure, Alia, annonça-t-il à la secrétaire de la délégation de l’Aide à l’Enfance.
— Tu as un rendez-vous ? Avec qui ? lui demanda la jeune fille, intriguée.
Il décida de lui dire la vérité, tout au moins en partie.
— Non, je n’ai rendez-vous avec personne. En fait, il y a des amis que j’aimerais revoir.
— Tu as des amis en Irak ?
— Non, pas vraiment, disons qu’il s’agit d’un groupe d’archéologues dont j’ai fait la connaissance dans l’avion et qui m’ont amené ici avec eux depuis Amman. Je sais qu’ils sont en train d’effectuer des fouilles du côté de Ur et j’aimerais bien savoir si tout va comme ils veulent. Je vais essayer de les joindre.
— Mais comment vas-tu faire ?
— Ils m’ont dit de m’adresser à un certain Ahmed Husseini, qui est, je crois, le directeur du département des fouilles archéologiques.
— Eh bien, tu en connais du beau monde !
— Moi ?
— Oui, Ahmed Husseini est un homme très important. C’est un proche du régime. Son père a été ambassadeur et il s’est marié avec une femme richissime, une Irakienne moitié égyptienne moitié allemande. Il y a pas mal de mystère autour de cette famille.
— Oh, mais je ne connais pas personnellement Husseini ; ce sont mes amis qui m’ont dit de me mettre en rapport avec lui si je voulais les joindre.
— Fais attention, Gian Maria, ce Husseini...
— Eh, pas de panique. Je veux juste lui demander comment je peux joindre mes amis !
— D’accord, mais sois prudent tout de même, répéta Alia en baissant la voix. C’est une sale engeance, tu sais. Ils sont riches à millions et vivent sur le dos des pauvres gens comme nous. Le jour où les Américains vont envahir l’Irak, tu vas voir comment tous ces affreux vont réussir à tirer leur épingle du jeu. Il n’y a pas longtemps que tu vis ici, tu n’as pas idée du mal que nous a fait Saddam. C’est le diable personnifié, il a fait de l’Irak un enfer.
— Parce que tu crois que je ne vois pas la misère qui m’entoure ? Mais tout cela va prendre fin un jour, j’en suis certain. Allons, essayons de ne pas nous saper le moral l’un l’autre. Si Luigi te demande où je suis, dis-lui que je serai de retour après déjeuner.
Alia se mordilla nerveusement la lèvre, puis elle lui tapota doucement l’épaule et murmura :
— Dis-moi, ça n’a pas l’air d’aller fort. J’ignore ce qui te tourmente, mais si tu as besoin de quelque chose...
— Qu’est-ce que tu vas chercher là ! Je suis fatigué, voilà tout. Luigi ne me laisse jamais le temps de souffler et toi non plus d’ailleurs.
— C’est vrai qu’il t’exploite honteusement. Mais en dehors de cela, j’ai l’impression que tu souffres.
— Pas du tout ! Et maintenant, s’il te plaît, laisse-moi appeler cet Ahmed Husseini que tu ne peux pas voir en peinture...
Comme chaque fois, la secrétaire l’informa que monsieur Husseini était occupé. Mais lorsqu’il prononça le nom d’Yves Picot, le ton de sa voix se radoucit et elle lui demanda de ne pas quitter. Une minute plus tard, Ahmed Husseini prenait la ligne.
— Allô ?
— Excusez-moi de vous déranger. Euh... je suis une connaissance de monsieur Picot qui m’a dit de me mettre en rapport avec vous si je voulais lui parler... et je...
Husseini l’interrompit sèchement. Gian Maria réalisa qu’il bafouillait et devait faire mauvaise impression sur le puissant fonctionnaire du ministère de la Culture.
Il répondit docilement aux questions qu’Ahmed Husseini lui posa. Ce dernier eut l’air satisfait et lui dit de se présenter à son bureau dans l’après-midi.
— Si vous êtes disposé à rejoindre l’équipe, c’est le moment ou jamais. Il manque de bras et vous leur serez utile.
En réalité, Gian Maria n’avait aucune intention d’aller rejoindre Picot au sud de l’Irak et encore moins d’entreprendre le voyage jusqu’à cette bourgade perdue de Safran. L’unique chose qui lui tenait à cœur, depuis qu’il était arrivé à Bagdad, était de rencontrer Husseini pour lui expliquer qu’il était vital qu’il s’entretienne avec Clara Tannenberg, son épouse. Cependant, il n’y avait qu’elle qui devait savoir pourquoi il avait fait le voyage jusqu’ici. Il était venu pour lui sauver la vie, mais ne pouvait lui fournir aucune explication sous peine de rompre le secret de la confession qu’il s’était engagé à garder jusqu’à la fin de ses jours.
Ahmed Husseini n’avait rien du terrible sbire dont Alia lui avait dressé le portrait. Contrairement à toutes les huiles du régime, il ne portait pas de moustache. Il ressemblait davantage à un cadre de multinationale qu’à un fonctionnaire du gouvernement de Saddam Hussein.
Après lui avoir offert une tasse de thé, il lui demanda ce qu’il faisait à Bagdad, comment il trouvait le pays, et lui recommanda de visiter divers musées.
— Alors comme ça vous aimeriez rejoindre l’équipe du professeur Picot...
— Oui, enfin, pas exactement...
— Ah, non ? Mais que voulez-vous alors ?
— J’aimerais savoir comment entrer en contact avec eux. Je sais qu’ils se trouvent quelque part du côté de Ur…
— En effet, à Safran, plus précisément.
Gian Maria se mordilla la lèvre. Il fallait qu’il l’interroge au sujet de Clara Tannenberg mais ne savait pas comment cet homme, en apparence paisible, allait réagir si un inconnu s’enquérait de son épouse.
— Vous et votre épouse êtes archéologues, je crois ?
— En effet. Vous avez entendu parler de mon épouse ? s’étonna Ahmed.
— Oui, oui.
— Je suppose que le professeur Picot vous aura dit que la mission de Safran était supervisée personnellement par ma femme. Compte tenu de la crise que traverse mon pays, il n’a pas été facile de réunir les moyens nécessaires pour entreprendre les fouilles. Mais mon épouse étant une passionnée d’archéologie et d’histoire antique, elle a réussi à convaincre Picot de venir l’aider à mettre au jour les restes d’un édifice dont on ne sait pas encore s’il s’agit d’un temple ou d’un palais.
La porte du bureau s’ouvrit et Karim, son assistant, entra, le sourire aux lèvres.
— Ahmed, le chargement pour Safran est prêt. J’ai appelé Ayed Sahadi pour le prévenir. Et j’ai eu Clara au bout du fil...
Ahmed Husseini leva la main pour lui intimer de se taire. Les yeux de Gian Maria se mirent à briller. Il venait de retrouver la trace de Clara Tannenberg.
En réalité, Ahmed Husseini lui avait laissé entendre qu’elle se trouvait à Safran, et le jeune homme qui venait d’entrer dans le bureau l’avait confirmé. Maintenant, il ne lui restait plus qu’à se rendre là-bas. Fallait-il qu’il soit bête pour n’avoir pas songé que Clara Tannenberg pût faire partie de l’expédition.
Il se souvenait à présent qu’à Rome, quand il avait réussi à pénétrer dans l’enceinte du congrès d’archéologie, l’hôtesse lui avait demandé s’il voulait se joindre à l’expédition que l’Irakienne souhaitait organiser. Sans parler de tous les journaux relatant la conférence de Clara Tannenberg et où il était question d’une collection de tablettes appelée la Bible d’argile....
Autrement dit, Yves Picot était allé là-bas pour aider l’épouse d’Ahmed Husseini à retrouver les tablettes en question. Et dire que malgré tous ces indices, il avait été infichu de faire le lien entre les deux.
Karim sortit du bureau sans rien dire. Il avait interrompu son chef et ce dernier l’avait foudroyé du regard.
— Votre épouse se trouve à Safran... évidemment...
— Naturellement, répondit Ahmed Husseini, l’air déconcerté.
— C’est logique, en effet, fut la seule réponse qui lui vint à l’esprit.
— Bien, et maintenant, dites-moi en quoi je puis vous aider, s’enquit Ahmed, mal à l’aise.
— Eh bien, en fait, j’aurais voulu parler au professeur Picot pour lui demander s’il serait d’accord pour me prendre pendant deux mois dans son équipe. Je ne dispose pas de plus de temps, car je suis venu en Irak pour collaborer avec l’ONG Aide à l’Enfance… Mais si le professeur n’y voit pas d’inconvénient...
— Ahmed Husseini était dubitatif. Il ne savait que penser de cet homme qui avait l’air d’improviser ce qu’il était en train de dire. Il allait devoir se renseigner à son sujet avant de lui donner son feu vert.
— Je vais parler au professeur Picot et s’il est d’accord, je vous aiderai à vous rendre à Safran. Vous savez sans doute que l’état d’alerte a été décrété et qu’il n’est pas possible de se déplacer dans le pays sans autorisation.
— Cela va de soi. Mais vais-je devoir attendre longtemps ?
— Je vous tiendrai au courant... Ma secrétaire va noter votre numéro de téléphone et votre adresse pour que nous puissions vous joindre.
— Je veux aller à Safran, bredouilla Gian Maria, tout en redoutant la réaction d’Ahmed.
— Il faudra être patient. Je vous aviserai le moment venu, dit le fonctionnaire sur un ton presque menaçant.
Malgré son air innocent et empoté, ce jeune homme ne lui inspirait pas totalement confiance.
Quand Gian Maria sortit du ministère il ruisselait de transpiration. Il savait que les dés étaient désormais jetés et qu’il ne pourrait plus faire machine arrière quoi qu’il advienne.
Ahmed Husseini allait se renseigner sur son compte. Il avait bien vu que son amabilité était feinte. Alia avait raison : Ahmed Husseini était une huile du régime qui aurait pu le faire arrêter ou expulser à sa guise.
Dès que Gian Maria fut sorti de son bureau, Ahmed Husseini convoqua Karim.
— Je veux que tu demandes au Colonel de se renseigner sur cet homme. C’est un ami du professeur Picot qui veut aller le rejoindre à Safran. Si Picot est d’accord il ira, mais d’abord je veux savoir à qui j’ai affaire.
— Vingt-quatre heures plus tard, Karim remettait à son chef un petit rapport émanant des services du Colonel et dont la lecture lui indiqua que Gian Maria lui avait caché certaines choses. Il décida d’appeler Picot.
Yves Picot éclata de rire quand Ahmed Husseini lui expliqua par téléphone l’histoire du jeune prêtre.
— Mais enfin, quelle importance qu’il soit curé ? demanda-t-il à Husseini. Moi, ça m’est bien égal du moment qu’il parle l’akkadien et l’hébreu. Nous manquons cruellement de main-d’œuvre et quand vos services secrets auront fini leur enquête, mettez-le dans un hélicoptère et expédiez-le-nous, s’il vous plaît.
— Je vais voir. Il me reste encore à vérifier deux ou trois choses. Mon problème, c’est que je ne sais pas comment traiter son cas.
— Laissez-le venir, il nous sera utile. Et puis il n’avait pas de raison de crier sur tous les toits qu’il est prêtre, même s’il ne s’en est jamais caché. À vrai dire, personne ne lui a posé la question.
— Vous ne pensez pas que le Vatican pourrait s’intéresser à la Bible d’argile ? s’enquit Ahmed.
— Le Vatican ? Arrêtez de fantasmer, mon vieux ! J’imagine mal le Vatican nous envoyant un prêtre pour nous espionner.
À l’autre bout de la ligne, Picot était tordu de rire.
— Vous êtes un homme intelligent, mais là, vous devenez complètement paranoïaque. Vraiment, vous trouvez suspect qu’il puisse y avoir des gens dont la seule ambition est de soulager les misères d’autrui ?
— Mais enfin, pourquoi n’a-t-il pas dit qu’il était prêtre ?
— Il n’en a pas fait mystère non plus. C’est écrit sur son passeport et nous sommes en Irak, un pays où il y a un flic derrière chaque citoyen. Tiens, et d’ailleurs, combien d’espions avez-vous placé dans mon équipe ? demanda Picot, sans cesser de rire.
— Vous devriez être plus prudent, lui conseilla Ahmed qui craignait que
leur conversation téléphonique ne soit enregistrée par la Moukhabarat[15].
— Si c’est vous qui le dites. Bon, je vous passe Clara.
— Personnellement, je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il vienne, dit Clara à son époux quelques instants plus tard. En quoi le fait qu’il soit prêtre pose problème ? Je suis entourée de toute part par des chrétiens. Qu’est-ce que tu t’imagines ? Et d’ailleurs, dans notre pays aussi il y a des croyants...
— Vous allez nous manquer...
Nur avait l’air sincèrement désolée de voir partir Gian Maria.
Il y avait deux jours qu’il leur avait annoncé qu’il se rendait à Safran, pour passer quelque temps en compagnie d’amis qui étaient allés là-bas faire des fouilles.
Fayçal avait froncé les sourcils et dit qu’il trouvait scandaleux que des étrangers s’amusent à jouer à la chasse au trésor alors que ses concitoyens mouraient de faim et de maladie.
Sa remarque avait profondément blessé Gian Maria qui n’avait su que répondre pour sa défense et pour dissiper la déception qui se lisait dans le regard de Fayçal.
Gian Maria avait fini de ranger sa dernière chemise. Il ferma sa petite valise noire. Les jumelles étaient dans le séjour, attendant que leur mère les emmène à l’école après avoir déposé Hadi chez sa grand-mère paternelle.
La cérémonie des adieux fut émouvante. Il avait appris à apprécier sincèrement cette famille qui, chaque jour, affrontait avec dignité les difficultés de l’existence dans un pays appauvri par un régime dictatorial.
Fayçal et Nur ne participaient, à sa connaissance tout au moins, à aucun mouvement contestataire, mais leur mépris pour le dictateur était évident.
Ils lui avaient expliqué qu’ils connaissaient des gens qui avaient disparu de leur foyer ou de leur lieu de travail.
Quand ce genre de chose se produisait, on pouvait être certains qu’ils avaient été dénoncés à la Moukhabarat ou à un quelconque service secret de Saddam.
Des familles s’étaient ruinées en essayant de savoir où étaient les leurs, enfants, parents, époux, oncles ou tantes.
Telle ou telle personne leur avait dit qu’elle connaissait un membre de la police qui, moyennant finance, pourrait leur donner des nouvelles de leurs proches, voire adoucir un peu leurs conditions de détention. Résultat, ces gens vendaient tout ce qu’ils avaient et donnaient ensuite l’argent à des flics véreux qui, bien entendu, ne levaient pas le petit doigt pour les aider.
Ils détestaient Saddam, mais se méfiaient tout autant des États-Unis.
Les Irakiens ne comprenaient pas pourquoi l’armée américaine et ses alliés n’étaient jamais entrés dans Bagdad au moment de la guerre du Golfe.
Ils semblaient prendre un malin plaisir à maintenir l’embargo économique dont le peuple était le seul à souffrir, car dans les palais de Saddam on ne manquait de rien, naturellement.
Aux côtés de Nur et Fayçal, Gian Maria avait vécu la dure réalité de la faim, de la peur et du désespoir.
Eux aussi allaient lui manquer, de même qu’Alia. Mais pas Luigi Baretti, en tout cas. Le délégué de l’Aide à l’Enfance lui faisait l’effet d’un homme dépassé par les événements et dépourvu de la plus petite parcelle d’humanité.
Ahmed Husseini était passé le prendre chez Fayçal pour l’emmener à l’aéroport où un hélicoptère allait les transporter tous deux à Safran.
Lorsque Gian Maria présenta Ahmed à ses amis, ceux-ci le saluèrent avec froideur. Ils n’avaient que mépris pour tous ceux qui évoluaient dans l’entourage de Saddam.
— Je suis content que vous soyez aussi du voyage, dit Gian Maria à Ahmed une fois à bord de l’hélico.
— Je veux voir comment se passe le chantier.
Le bruit du rotor rendant impossible toute conversation quand l’engin décolla, chacun s’immergea dans ses propres pensées. Après investigation, Ahmed en était venu à la conclusion que le jeune prêtre était totalement inoffensif et il espérait ne s’être pas trompé.
Clara ne put s’empêcher de courir au-devant d’Ahmed lorsqu’elle le vit descendre de l’hélicoptère. Il lui avait manqué, beaucoup plus qu’elle ne voulait bien l’admettre.
Ils s’étreignirent chaleureusement mais brièvement, conscients l’un et l’autre qu’il ne leur était plus possible de faire marche arrière maintenant que la procédure de divorce était entamée.
Fatima les observait de loin en priant le ciel de faire revenir Ahmed sur sa décision.
Yves Picot l’accueillit avec effusion. Ahmed lui était sympathique, raison pour laquelle, sans doute, il ne cherchait pas à conquérir Clara, même si cette dernière lui plaisait plus qu’il n’était prêt à le reconnaître devant Fabian, qui aimait bien le taquiner à ce sujet.
Mais le code de conduite de Picot lui interdisait tout flirt avec la femme d’un ami, et bien qu’Ahmed ne fût pas un ami au sens propre, il lui vouait suffisamment de sympathie pour ne pas s’immiscer dans son couple.
Il gratifia ensuite Gian Maria d’une tape affectueuse dans le dos.
— Comment doit-on vous appeler ? Mon père ? Mon frère ?
— S’il vous plaît, appelez-moi Gian Maria.
— Oui, c’est mieux ainsi. Pour être tout à fait franc, je vous trouvais un tantinet bizarre, mais j’étais à mille lieues de me douter que vous étiez prêtre. Vous êtes si jeune.
— Pas tant que ça. Je vais bientôt fêter mes trente-six ans.
— Sans blague ! Vous en faites dix de moins !
— Je sais, j’ai toujours eu l’air très juvénile.
Gian Maria observait Clara du coin de l’œil. Il attendait qu’on la lui présente. Mais les trois jeunes étudiantes avec qui il avait fait le voyage depuis Amman, Magda, Marisa et Lola, déversèrent leur hargne contre lui.
— Pourquoi ne nous as-tu pas dit que tu étais curé ? lui reprocha Magda.
— Vous ne me l’avez pas demandé, bredouilla Gian Maria en guise d’excuse.
— Si. On te l’a demandé, mais tu nous as répondu que tu étais diplômé en langues mortes, lui rappela Marisa.
— Tu ne voulais pas nous le dire, le semonça Lola.
— Mais pourquoi ? insista Magda.
Fabian s’approcha avec Marta et d’autres membres de l’équipe et dit au jeune prêtre en guise de salutation :
— Vous vous êtes déjà taillé une fameuse réputation à ce que je vois. Venez, je vais vous présenter au reste de la troupe et vous montrer où vous pouvez vous installer.
Quand il rencontra enfin Clara, il devint rouge comme une pivoine, à la grande joie de l’archéologue qui éclata de rire.
— On m’avait dit que vous rougissiez facilement, lui dit Clara. Vous êtes prêt à relever vos manches et à en mettre un bon coup ?
— Bien sûr, je ferai tout ce que vous me demanderez, je... enfin, j’espère que vous allez trouver la Bible d’argile.
— Nous allons la trouver. Si elle est ici.
— Je vous souhaite bonne chance.
— Je suppose qu’en tant que prêtre, une telle découverte revêtirait à vos yeux une importance toute particulière.
— À condition que le patriarche Abraham ait effectivement expliqué la Création..., répondit Gian Maria, l’air dubitatif.
— Il l’a fait. Je vous assure, et je vous promets que nous allons retrouver les tablettes.
— Vous en laissera-t-on le temps ? s’enquit-il timidement.
— Le temps ?
— Oui, enfin... vous savez certainement qu’il va y avoir la guerre. Les États-Unis et leurs alliés ne laissent plus planer aucun doute sur leurs intentions.
— C’est la raison pour laquelle nous mettons les bouchées doubles. Mais je reste optimiste et je persiste à croire qu’il ne s’agit que d’une menace qui restera sans suite.
— Pas moi, hélas, répondit Gian Maria, l’air peiné.
Fabian les escorta jusqu’à une rangée de petites maisons en pisé toutes semblables.
— C’est ici que vous allez dormir, dit-il en l’invitant à entrer dans la cahute où étaient entreposés les ordinateurs. C’est la seule où il y a encore la place de mettre un lit de camp.
Anté Plaskic le reçut de mauvaise grâce. Il aurait préféré continuer à savourer la relative indépendance dont il avait joui jusque-là.
Mais il savait qu’il ne pouvait, ni ne devait protester contre la venue du prêtre.
Ayed Sahadi semblait lui aussi incommodé par la présence de l’homme d’église.
— Je vais me faire aussi discret qu’une souris, dit Gian Maria à Plaskic.
— J’espère bien, répondit Anté qui n’avait pas l’habitude de faire des ronds de jambe.
Gian Maria ne comprenait pas pourquoi il suscitait une telle aversion chez le Croate et le contremaître, mais il décida de passer outre. Son unique préoccupation désormais était qu’il n’arrive rien à Clara Tannenberg.
Car telle était sa mission, la raison de sa venue en Irak. Il ne pouvait pas lui dire qu’il savait que quelqu’un cherchait à attenter à ses jours, et peut-être même à ceux de son père ou de ses frères et sœurs si elle en avait.
Le fardeau du secret pesait lourdement sur sa conscience. Il n’avait pas prévu qu’un jour la tragédie viendrait frapper à sa porte sans crier gare.
La confession qu’il avait recueillie lui avait dévoilé toute l’horreur contenue dans le cœur des hommes, et il avait pleuré.
Il se sentait impuissant à consoler les âmes égarées par la douleur et prêtes à exercer la pire des vengeances. Ces âmes qui avaient vécu l’enfer de leur vivant et dans lesquelles ne subsistait plus une once de compassion.
À présent, il devait à tout prix gagner la confiance de Clara, savoir si elle avait d’autres proches à part Ahmed, et tenter d’éviter l’inévitable. Mais pouvait-il compter sur une intervention divine ?
***
Lion Doyle avait soigneusement étudié toute la documentation que lui avait fournie Tom Martin et en était arrivé à la conclusion que pour approcher Tannenberg il devait faire la connaissance de sa petite-fille, Clara, laquelle semblait être non loin de Tell Mughayir, en train de mener des fouilles en compagnie d’archéologues venus d’Europe.
Il savait qu’Alfred Tannenberg était quasi inaccessible, qu’il jouissait d’une protection rapprochée vingt-quatre heures sur vingt-quatre, que sa villa de Bagdad, la Maison Jaune, était surveillée non seulement par ses nervis mais également par les soldats de Saddam.
La maison de Tannenberg au Caire jouissait également d’une protection officielle.
Il y avait toujours l’option d’entrer et de sortir en catimini, mais c’était courir un grand risque, car aux dires de Tom, le vieux, qui s’attendait à ce que certains de ses associés ou amis lui jouent un tour de cochon, était sur ses gardes et avait renforcé la sécurité.
La petite-fille serait donc le sauf-conduit qui lui permettrait d’entrer chez Tannenberg par la grande porte. Et d’ailleurs, son contrat stipulait noir sur blanc qu’elle aussi devait mourir.
Il appela Tom Martin pour lui faire savoir qu’il allait passer au siège de Global Group. Il allait avoir besoin de son aide pour se procurer une carte de presse authentique.
— L’Irak est à deux doigts de la guerre. Il y a des reporters du monde entier qui couvrent l’événement. De sorte que la meilleure manière de passer inaperçu est de se faire passer pour l’un d’eux.
— Mais tu es fou ! Les correspondants de guerre se connaissent tous, ce sont toujours les mêmes qui sont envoyés sur place.
— Non, tu te trompes. Et d’ailleurs, j’irai en qualité de photographe. Un photographe indépendant, un free-lance. Mais pour cela j’ai besoin d’une accréditation. Il faut qu’un magazine ou un journal réponde de moi et me fournisse une carte de presse. Je me suis déjà procuré du matériel pro d’occasion.
— Donne-moi deux heures. Je vais voir ce que je peux faire. Je crois que j’ai la solution.
— Plus vite tu l’auras, plus vite je partirai.
Il ne s’était pas écoulé deux heures quand Lion Doyle pénétra dans une petite maison située dans la banlieue de Londres, sur la porte de laquelle figurait une pancarte avec l’inscription Photomundi.
Le directeur de l’agence l’attendait. C’était un homme frêle et de taille moyenne, dont le sourire révélait de petites dents pointues.
— Vous avez pensé à apporter une photo d’identité ?
— Oui, la voici.
— Donnez-la-moi. Dans une minute vous aurez votre carte.
— Parlez-moi un peu de votre agence, s’il vous plaît, lui demanda Lion.
— Nous faisons de tout ici, aussi bien les photos de mariage que les catalogues de vente par correspondance et les photos de presse. Quand un magazine a besoin d’un photographe pour un travail précis, il me passe un coup de fil et je lui trouve quelqu’un. Nous sommes payés à la livraison de la commande. Je rends également service à la patrie. Quand les amis d’amis ont, comme vous, besoin d’une accréditation, ils font appel à moi et je la leur fournis moyennant finance.
— Et si le photographe en question se retrouve dans le pétrin ?
— C’est son problème. Je n’ai pas de personnel attitré. Je ne fais que de la sous-traitance, ponctuellement. Je me suis laissé dire que vous comptiez vous rendre en Irak pour faire des photos et les vendre à un magazine ou à un journal à votre retour. Moi, je vous fournis une accréditation prouvant que vous collaborez avec Photomundi, mais ma responsabilité s’arrête là. Si vous rapportez des photos, je vous mettrai en rapport avec des gens qui décideront si elles méritent ou non d’être publiées. S’ils n’en veulent pas, vous en serez pour vos frais. Et si vous vous mettez dans le pétrin, vous ne pourrez pas vous retourner contre moi. Ai-je été assez clair ?
— Absolument.
Une demi-heure plus tard, Lion Doyle quittait Photomundi avec son accréditation en poche.
Maintenant, il ne lui restait plus qu’à passer prendre ses affaires et acheter son billet d’avion pour Amman.
***
L’équipe avait beau être sur les genoux, elle était euphorique.
Deux jours plus tôt, l’unité que dirigeait Marta Gomez avait mis au jour une nouvelle salle dans laquelle on avait retrouvé deux statues intactes de taureaux ailés de cinquante centimètres de haut, ainsi que deux cents tablettes en excellent état de conservation.
Gian Maria copiait et déchiffrait sans relâche le contenu des tablettes, mais Yves Picot et Clara Tannenberg étaient aussi impitoyables avec les archéologues qu’avec les ouvriers qu’ils auraient fait cravacher nuit et jour s’il n’avait tenu qu’à eux.
Clara faisait preuve en toute occasion d’une grande bienveillance à l’égard de Gian Maria, qu’elle venait fréquemment aider à déchiffrer le langage complexe des signes cunéiformes.
Ils passaient de nombreuses heures ensemble et, certains jours, comme aujourd’hui, la jeune femme avait du mal à dissimuler son abattement.
— Gian Maria, vous savez, nous avons beau progresser à grands pas et mettre au jour des trésors archéologiques, j’en viens parfois à me demander si les tablettes de Chamas se trouvent ici.
— Clara, s’enhardit-il à lui dire. Imaginez qu’une telle Bible n’existe pas ? Imaginez que le prophète Abraham n’ait jamais dicté l’histoire de la Création à Chamas ?
— Mais c’est impossible. C’est écrit sur les tablettes de mon grand-père ! Chamas le dit on ne peut plus clairement !
— Mais le prophète a peut-être changé d’avis ? À moins qu’il ne se soit produit un événement inattendu..., suggéra Gian Maria.
— Ces tablettes existent, le problème c’est que j’ignore où elles se trouvent. Je pensais qu’elles étaient là. Quand la bombe qui a creusé le cratère a laissé à découvert le toit du temple et que nous avons retrouvé les restes de tablettes, dont certaines portaient le nom de Chamas, j’ai pensé qu’il s’agissait d’un miracle..., se lamenta Clara.
Gian Maria pensait lui aussi qu’un tel concours de circonstances tenait du miracle. Et que tout ce qui arrivait était le dessein de Dieu, mais dans ce cas précis, il n’arrivait pas à comprendre ce que Dieu cherchait à lui dire.
— Et si elles n’étaient pas dans le temple ? demanda Gian Maria.
— Comment cela, pas dans le temple ? Que voulez-vous dire ?
Les immenses yeux bleus de Clara s’étaient brusquement illuminés.
— Nous savons que les scribes du temple jouaient un rôle déterminé : ils tenaient les comptes, administraient les terres, rédigeaient les contrats de vente... nous avons retrouvé un catalogue de la flore locale, une liste des minéraux, bref, le tout-venant. Mais rien ne nous dit que Chamas n’a pas entreposé ailleurs – dans sa propre maison, par exemple – les tablettes relatant l’histoire que lui a racontée Abraham.
Clara se tut et médita les propos de Gian Maria. Il avait peut-être raison, même si on ne pouvait passer outre le fait qu’en Mésopotamie les scribes transposaient par écrit des poèmes épiques. Or, l’histoire de la Création, fût-elle celle d’Abraham, devait être considérée comme un poème épique.
Élargir le périmètre des fouilles tombait maintenant sous le sens, le seul problème étant le manque de temps. Son grand-père l’avait appelée depuis le Caire et, pour la première fois, elle l’avait trouvé pessimiste. Ses amis étaient formels : cette fois, les Américains ne se contenteraient pas de larguer des bombes, ils allaient envahir l’Irak.
Elle ne pouvait cependant rien décider sans Picot qui, bien qu’aussi anxieux qu’elle de retrouver la Bible d’argile, refuserait d’élargir le périmètre des fouilles au prétexte que diviser les équipes de travail ralentirait les recherches effectuées dans le temple.
N’empêche, elle devrait le prendre entre quatre z’yeux pour essayer de le convaincre. Car Gian Maria avait peut-être raison.
Clara sentit le regard d’Anté Plaskic sur sa nuque. Ce n’était pas la première fois qu’elle remarquait ses regards en coin quand elle entrait dans la salle des Communications ou qu’elle s’installait aux côtés de Gian Maria ou d’autres membres de l’équipe pour aider à épousseter les tablettes et à les aligner sur les grandes tables qui avaient été installées à l’extérieur des maisons en pisé.
Ayed Sahadi ne la perdait jamais de vue non plus, mais cela ne la dérangeait pas. Car son grand-père lui avait dit que cet homme était là pour veiller sur elle. En réalité, elle n’avait peur de personne, car elle se sentait parfaitement protégée. Les Irakiens n’auraient jamais osé lever la main sur un proche de Saddam, de peur des représailles, et tous savaient qu’elle et sa famille étaient des amis du dictateur. Elle n’avait donc pas de souci à se faire.
On était dimanche et Yves avait suggéré que l’équipe prenne une après-midi de repos bien méritée. Mais Clara et Gian Maria, qui n’en faisaient qu’à leur tête, avaient passé la journée jusqu’au soir à épousseter des tablettes. Anté les observait, mains croisées, conscient du malaise qu’il provoquait chez l’archéologue.
La supprimer eût été un jeu d’enfant. Il aurait pu l’étrangler à mains nues. C’est pourquoi il observait le cou de Clara tout en se représentant le moment où il lui serrerait la gorge jusqu’à lui couper le souffle.
Il n’avait aucune sympathie pour cette femme ou quiconque, d’ailleurs. Il se sentait rejeté par toute l’équipe, le prêtre étant le seul à faire l’effort de se montrer aimable avec lui. Même Picot était avare de compliments quand il s’agissait d’apprécier son travail, alors qu’il s’en acquittait avec sérieux et ponctualité.
Il songea qu’en plus de Clara, il devrait supprimer son cerbère, Fatima, la chiite qui la suivait comme son ombre partout où elle allait. Il ne supportait pas de la voir s’agenouiller trois fois par jour pour se prosterner en direction de La Mecque. Il réservait le même sort à Ayed Sahadi, sous peine de se faire tuer par lui.
Car le quidam était de toute évidence autre chose qu’un simple contremaître. Pour preuve, les militaires qui gardaient le site se mettaient parfois au garde-à-vous quand ils le voyaient. Ayed leur intimait d’un geste rapide de se mettre au repos.
Mais la terreur qu’il inspirait aux hommes démontrait que ceux-ci savaient à qui ils avaient affaire. Il avait également repéré des ouvriers qui s’entretenaient régulièrement avec Ayed, pour lui faire part d’informations qui n’avaient rien à voir avec les fouilles.
Mais Anté n’ignorait pas qu’il était étroitement surveillé par le contremaître, lequel lui laissait entendre de toutes sortes de façons qu’il le gardait à l’œil et qu’il avait intérêt à filer droit. Entre assassins, on se reconnaissait.
Alfred Tannenberg sortit d’un pas décidé de l’hôpital. Il était à bout de forces, mais il ne fallait surtout pas que cela se voie.
Quand ils flairaient la faiblesse, les hommes devenaient des bêtes sauvages. Ils montraient les crocs.
La conversation qu’il venait d’avoir avec son médecin ne lui laissait guère d’espoir : au mieux, il vivrait jusqu’au printemps.
Le médecin avait refusé de lui dire précisément quand il allait mourir, mais à force d’insistance il avait réussi à lui faire avouer qu’il ne vivrait pas au-delà du mois de mars. De sorte qu’il devait mettre à profit le temps qui lui restait à vivre pour assurer l’avenir de Clara.
Il passerait quelques jours au Caire pour mettre de l’ordre dans ses affaires, puis il retournerait en Irak. Il allait faire une surprise à sa petite-fille, en venant s’installer à côté d’elle, à Safran, jusqu’au jour où on leur donnerait l’ordre d’évacuer les lieux.
En réalité, il voulait quitter l’Irak avec Clara, s’il lui était donné de vivre jusque-là. Et pour cela il avait besoin d’Ahmed. Car lorsqu’il ne serait plus en vie, Clara se retrouverait seule au monde, sans personne pour la protéger. Ses hommes étaient payés pour assurer sa sécurité, mais dès qu’il viendrait à disparaître, ils cesseraient de la surveiller, sauf si un autre que lui prenait la relève. Peu lui importait que Clara et Ahmed décident de divorcer, du moment qu’ils attendaient d’être hors d’Irak pour le faire.
Mais encore fallait-il que toutes les prédictions se réalisent et que les Américains envahissent le pays.
Alfred était certain qu’Ahmed accepterait le deal, d’une part parce qu’il voulait le bien de Clara et savait qu’elle risquait sa vie en restant en Irak, d’autre part parce qu’un refus signait son arrêt de mort, et enfin, parce qu’il savait qu’il allait recevoir un beau petit paquet de fric en échange de ce dernier travail pour l’organisation. C’est pourquoi il lui avait ordonné de se tenir prêt à s’installer à Safran à partir de février. Robert Brown, par l’intermédiaire d’un certain Mike Fernandez, ex-colonel des bérets verts, lui avait fait savoir que l’attaque devait avoir lieu en mars.
Justement, Mike Fernandez, à qui il avait donné rendez-vous en fin de matinée, devait être en train de l’attendre, songea-t-il tandis que la Mercedes noire se faufilait dans le trafic en ignorant les feux de signalisation.
Tandis qu’il attendait dans le salon réservé aux visiteurs, l’ex-béret vert réfléchissait. Il ne lui avait pas fallu bien longtemps pour comprendre que Tannenberg n’était pas le genre d’homme à se laisser embobiner. Le vieux renard semblait toujours avoir une longueur d’avance sur lui et sur Paul Dukais. À croire qu’il avait des antennes qui lui permettaient non seulement de les suivre dans leurs déplacements, mais de lire dans leurs pensées.
La maison de Tannenberg était hyper protégée. Mike avait remarqué qu’il y avait des caméras de surveillance jusque dans les arbres qui bordaient la rue. De toute évidence, le vieux redoutait qu’on cherche à l’assassiner.
— Eh bien, colonel, quelles nouvelles apportez-vous ? demanda Tannenberg sans préambule en entrant dans le petit salon.
— Bonjour, monsieur. Comment allez-vous ? répondit poliment Fernandez.
— Comme vous le voyez.
— Mes hommes sont arrivés. Nous avons étudié les cartes ensemble et j’aimerais partir en reconnaissance avec eux, sur le terrain.
— Il est encore trop tôt pour cela. Dans l’immédiat, il faudra vous contenter d’étudier les cartes.
— Mais vos hommes à vous se déplacent sans problème dans toute la zone, objecta Fernandez.
— Précisément, et je n’ai pas envie d’attirer l’attention sur eux. Quand la traque commencera, vous aurez carte blanche. Mais n’oubliez pas que le succès de l’opération réside dans la capacité de vos hommes à suivre à la lettre les indications de mes collaborateurs. S’ils font exactement ce qu’on leur dit, ils s’en sortiront vivants.
— Monsieur Dukais a déjà tout organisé pour que mes hommes et la marchandise soient rapatriés en Europe à bord d’avions militaires.
— J’espère qu’il a pris en compte mes recommandations et qu’il n’a pas oublié qu’une partie de la marchandise devait faire escale en Espagne et au Portugal. Deux pays amis des États-Unis et ralliés à leur cause.
— Quelle cause ? s’enquit l’ex-militaire.
— Celle de Bush, naturellement, et de ses amis, qui sont les nôtres. L’argent ignore les frontières.
— Une partie de la marchandise doit aller directement à Washington.
— En effet.
— Et vous, monsieur ? Où irez-vous quand la guerre va éclater ?
— Cela ne regarde que moi. Disons, que j’irai où je dois aller. Yassir vous transmettra mes ordres. Nous devons garder le contact en toute occasion, y compris quand nos amis commenceront à bombarder l’Irak.
La curiosité de Mike Fernandez était piquée au vif. Il ne put résister à l’envie de demander à Tannenberg dans quel camp il se plaçait.
— Je suppose que vous êtes inquiet à l’idée que nous allons non seulement bombarder l’Irak, mais l’envahir.
— Pourquoi serais-je inquiet ?
— Eh bien, parce que vous avez de la famille là-bas, et des amis importants proches de Saddam...
— Sachez que je n’ai pas d’amis, colonel. Je n’ai que des intérêts. Peu m’importe qui gagne la guerre. Je continuerai à faire du commerce, l’argent est un caméléon qui adopte la couleur du vainqueur.
— Mais vous vivez là-bas... vous avez une belle maison à Bagdad...
— Ma maison est là où je suis. Et maintenant, si vous le permettez, j’aimerais pouvoir travailler au lieu de répondre à vos questions. Saddam est mon ami, et Bush aussi. Grâce à l’un et à l’autre je vais gagner beaucoup d’argent et vous également. Et nous ne sommes pas les seuls.
— Mais nous allons aussi voir mourir des gens, perdre des amis…
— Je n’ai pas d’amis. Et puis assez de pathos, voulez-vous ? Des morts il y en a tous les jours. Simplement, en temps de guerre ils sont plus nombreux.
OceanofPDF.com