Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 7 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 5

Robert Brown vivait seul, ou pour être plus précis, il vivait seul avec Ramon Gonzalez qui habitait lui aussi dans la maison de deux étages située à l’extérieur de Washington.

La spacieuse villa comportait cinq chambres, trois salons, une salle à manger et un bureau, en plus de l’office où Ramon, le majordome, avait son appartement privé.

Ce dernier était au service de Brown depuis plus de trente ans. Il y avait également une femme de charge d’origine latino, comme lui, qui venait chaque jour pour faire le ménage, et un jardinier italo-américain qui n’arrêtait pas de jacasser.

Ramon Gonzalez était originaire de la République dominicaine. Lui et sa sœur avaient émigré à New York quarante ans plus tôt. Tous deux avaient réussi à se placer comme domestiques chez un broker de la Cinquième Avenue. C’est là que Ramon avait fait ses débuts en tant que valet de chambre. Puis, après avoir servi dans deux autres maisons, il avait rencontré Robert Brown qui l’avait engagé.

Brown était un patron pointilleux, mais qui passait le plus clair de son temps en déplacement.

Il parlait très peu, exigeait une discrétion absolue, payait généreusement son personnel et lui laissait beaucoup de temps libre.

Gonzalez lui vouait une loyauté absolue et se réjouissait de n’avoir personne d’autre à servir que le vieux célibataire endurci.

Il avait dressé la table du petit-déjeuner dans le petit salon où les pâles rayons du soleil commençaient à filtrer à travers le store.

Il était huit heures moins deux et Brown n’allait pas tarder à descendre. La sonnette de la porte d’entrée retentit et Ramon Gonzalez s’empressa d’aller accueillir l’invité de monsieur Brown.

— Bonjour, monsieur Dukais.

— Bonjour, Ramon. Brrr, il fait frisquet, ce matin. Je prendrais volontiers un petit café bien serré. J’ai une de ces faims. Je n’ai rien pris avant de venir. Je ne voulais pas arriver en retard.

Ramon esquissa un sourire poli, puis conduisit Paul Dukais jusqu’au salon où l’attendait Robert Brown.

Après leur avoir servi le petit-déjeuner, le majordome sortit de la pièce en refermant la porte derrière lui pour que les deux hommes puissent s’entretenir en toute tranquillité.

Brown n’était pas du genre à perdre son temps en salamalecs, surtout avec un type comme Dukais qui détenait une grosse part des actions de Planet Security et de diverses autres sociétés.

Le moins qu’on puisse dire, c’est que le petit douanier véreux avait fait du chemin depuis qu’il avait quitté les docks de New York.

— Il faut que tu envoies des hommes en Irak.

— J’ai à ma disposition plusieurs milliers d’hommes qui peuvent être immédiatement opérationnels. Quand la guerre va éclater là-bas, il va falloir d’importants dispositifs de sécurité. Hier, j’ai reçu un coup de fil de mon contact du département d’État. Il voudrait que mes hommes puissent couvrir certains secteurs lorsque nos troupes se déploieront à Bagdad. Il y a déjà plusieurs mois que je recrute à tours de bras, et j’ai des gars qui viennent de tous les horizons.

— Inutile de me faire un tableau, Paul. Je sais aussi bien que toi comment fonctionne le business. Et maintenant, écoute-moi. Je veux que tu envoies plusieurs détachements là-bas, à partir de la Jordanie, du Koweït, de l’Arabie Saoudite et de la Turquie. Une partie des effectifs restera stationnée à divers points de la frontière où ils attendront les ordres.

— Quels ordres ?

— Ne pose pas de questions stupides.

— Je suppose que les Irakiens doivent déjà être en train de boucler leurs frontières, et s’ils ne le font pas, ce seront les Turcs, les Koweïtiens et tous les autres qui s’en chargeront. Tu veux que je déploie des hommes sur les frontières et à l’intérieur du pays ? Tu ne peux pas attendre, comme tout le monde ?

— Je ne t’ai pas dit que c’était pour demain, mais simplement de te tenir prêt à passer à l’action quand l’ordre tombera. Tâche de trouver des types qui puissent se fondre dans le paysage.

— De toute façon, il serait risqué d’envoyer nos hommes là-bas trop tôt. Nous amis du ministère de la Défense sont en train d’organiser une attaque qui devrait débuter dans quelques mois. Au printemps, apparemment. Nous n’avons pas le droit à l’erreur. Il en va de la réputation de l’agence.

— Je te l’ai dit : pas question de les envoyer là-bas toute affaire cessante. Je te dirai précisément quand ils doivent partir. Après quoi, une fois leur mission accomplie, ils devront s’arranger pour ressortir d’Irak aussi vite qu’ils y sont entrés ; ils ne doivent pas rester là-bas plus de trois ou quatre jours après le début des bombardements.

— Et que sommes-nous censés aller chercher ?

— L’histoire de l’humanité.

— Tu te paies ma tête ?

— Une équipe attend tes hommes sur place. Ils devront exécuter les ordres qui leur seront donnés. Et maintenant cesse de m’importuner avec tes questions.

Robert Brown lui décocha un regard qui le fit blêmir. Paul Dukais avait mis du temps à percer le secret de cet homme aux manières en apparence exquises, mais ce qu’il avait découvert lui faisait froid dans le dos. C’est pourquoi il se garda bien de le provoquer.

Après tout, il se fichait pas mal de ce qu’il voulait faire en Irak.

— Bien. Á présent, je voudrais que vous vous chargiez de remettre une lettre en mains propres à Ralph Barry à Rome. D’ici quinze jours, vous me rapporterez la réponse depuis Amman.

— Entendu.

— Paul. Nous ne pouvons pas nous permettre d’échouer. Cette opération est la plus ambitieuse que nous ayons jamais entreprise. C’est une occasion unique. Alors ne fais surtout pas de bourde.

— En ai-je déjà fait ?

— Non. C’est précisément pour cela que tu m’es précieux.

« Et que je suis encore vivant », songea Dukais, qui ne se faisait aucune illusion quant à la nature de ses relations avec Robert Brown.

— Une fois que tu auras élaboré ton plan et choisi tes hommes, tu viendras me faire ton rapport.

— Je n’y manquerai pas.

— Paul, il va de soi que personne ne doit savoir que nous avons eu cette conversation. Aucun des membres du conseil d’administration de la fondation ne doit savoir que je t’ai chargé d’une telle mission. Je préfère te mettre en garde, des fois que ta langue viendrait malencontreusement à fourcher au cours d’une conversation avec l’un de ces messieurs.

— Je te le répète, tu n’as aucun souci à te faire.

***

La réunion du conseil d’administration venait de s’achever et il était l’heure d’aller déjeuner. L’homme en profita pour regagner la quiétude de son bureau situé au vingtième étage. C’était ici, loin de l’agitation de la rue new-yorkaise, qu’il dirigeait son empire.

Le poids des années commençait à se faire sentir et il était fatigué. Il se levait tôt, faute de pouvoir dormir sur ses deux oreilles, et passait son temps à lire et à écouter les opéras de Wagner.

C’était à l’heure du déjeuner qu’il se reposait le mieux. Il desserrait sa cravate, ôtait sa veste et s’étendait sur le canapé.

Sa secrétaire avait ordre de ne lui passer aucun coup de fil ni d’entrer dans son bureau sous quelque prétexte que ce soit.

Il n’y avait qu’un seul téléphone qui pût l’arracher à ces instants de sommeil réparateur. C’était un petit portable dont il ne se séparait jamais et laissait toujours allumé, même quand il s’apprêtait à faire sa sieste.

Il venait de s’allonger sur le sofa quand le bip quasi imperceptible du téléphone miniature le fit sursauter.

— Oui.

— George, ici Frankie. Tu dormais ?

— Presque. Que se passe-t-il ?

— Je viens de parler avec Enrique. Nous pourrions aller passer quelques jours chez lui à Séville où bien louer un logement sur la côte à Marbella, où il n’y a que des vieux croulants comme nous. Tu sais, en Espagne, il fait encore très beau au mois de septembre.

— En Espagne ? Je ne vois pas l’intérêt. Après avoir réussi à déjouer tant de pièges, il ne manquerait plus que nous nous jetions dans la gueule du loup.

— Et Alfred...

— Il est devenu complètement gâteux, il ne contrôle plus rien.

— Tu es injuste. Alfred est parfaitement au fait de la situation.

— Non, il ne le sait pas. Souviens-toi de l’esclandre qu’il a provoqué. Il n’en a fait qu’à sa tête, tout en sachant pertinemment qu’il n’aurait pas dû, et voilà qu’il recommence.

— Helmut était son fils. Et tu aurais fait exactement la même chose à sa place.

— Je n’ai pas d’enfants.

— Mais moi, si, et je peux comprendre sa réaction.

— C’est un tort, il faut savoir se résigner dans la vie. Il ne pourra pas rendre la vie à Helmut. Le garçon s’est trompé lourdement. Alfred connaissait parfaitement les règles, il savait ce qu’il risquait. Et voilà qu’il remet ça avec cette mijaurée capricieuse de Clara.

— Je ne pense pas qu’il soit dangereux pour autant. Il sait quels sont les risques. Et puis Clara est une femme intelligente.

— Qui le mène par le bout du nez et finira par causer sa perte. Quand nous lui avons conseillé de lui dire la vérité, il a refusé. Il préfère continuer à jouer la comédie devant elle. Non, Frankie, nous ne pouvons pas le laisser agir sans rien dire. Nous ne pouvons pas prendre le risque de tout faire capoter à cause d’un vieux gâteux.

— Nous sommes vieux nous aussi.

— Sauf que moi, j’ai la ferme intention de continuer de vieillir. Je sors à l’instant d’une réunion du conseil d’administration. La guerre est imminente. Nous allons gagner beaucoup d’argent, Frankie.

— Tu sais très bien que l’argent n’a aucune importance, George.

— Tu as raison, ce n’est pas tant une question d’argent que de pouvoir, le plaisir de faire partie des décideurs. Et maintenant, si ça ne t’ennuie pas, j’aimerais faire un somme.

— Ah, j’allais oublier. Je dois venir à New York la semaine prochaine.

— Dans ce cas, vieille branche, nous allons nous arranger pour nous voir.

— On pourrait peut-être suggérer à Enrique de venir à New York.

— Á tout prendre, je préfère New York à Séville. Je ne me sens pas en sécurité quand je vais là-bas.

— Tu es parano, George.

— Non, je suis prudent. Et si je n’avais pas été là pour veiller au grain, il y a belle lurette que nous ne serions plus de ce monde, toi et moi. Souviens-toi de tous ceux qu’un seul faux pas a suffi à faire chuter. Moi aussi j’ai envie de voir Enrique, mais pas à n’importe quel prix.

— Nous sommes vieux, et personne ne sait que...

— Tais-toi ! Je te l’ai déjà dit, j’ai envie de continuer à vieillir en paix. Je vais voir comment nous pouvons nous rencontrer à New York et je te tiens au courant.

Frank vida son verre de whisky et raccrocha. George le prudent, George le méfiant, avait toujours eu raison.

Il agita une petite clochette en argent posée sur sa table de travail et un homme en livrée blanche apparut aussitôt.

— Vous avez besoin de moi, monsieur ?

— José, les gens que j’attendais sont-ils arrivés ?

— Pas encore, monsieur. La tour de contrôle nous avisera quand l’avion sera prêt à atterrir.

— Très bien, tenez-moi au courant.

— Oui, monsieur.

— Et ma femme ?

— Madame se repose. Elle avait mal à la tête.

— Et ma fille ?

— Madame Alma est partie ce matin tôt avec son époux.

— Ah, oui, c’est vrai... Apportez-moi un autre whisky et un morceau à manger, j’ai faim.

— Oui, monsieur.

Le domestique sortit en silence. Frank appréciait José. Il était discret, silencieux, efficace et s’occupait beaucoup mieux de lui que sa capricieuse épouse.

Le principal défaut d’Emma était qu’elle était trop riche – même si la richesse présentait malgré tout des avantages – et son physique disgracieux ne jouait pas non plus en sa faveur.

Petite et très brune, elle avait une tendance à l’embonpoint. Sa peau presque noire était terne et rugueuse. Elle ne ressemblait en rien à Alicia qui elle était vraiment noire.

D’un noir d’ébène et incroyablement belle. Il y avait quinze ans qu’ils étaient ensemble. Il avait fait sa connaissance dans un hôtel de Rio. La fille s’était approchée du bar où il attendait un de ses associés, et s’était offerte à lui sans détours.

Depuis lors, ils ne s’étaient plus jamais quittés. Il avait fait d’elle sa chose, sa possession. Et elle ne savait que trop bien ce qui risquait de lui en coûter si elle s’enhardissait à le tromper avec un autre.

Il était vieux, certes, mais il la payait grassement. Á sa mort, Alicia pourrait dilapider à sa guise la fortune qu’il lui laisserait en héritage, en plus du somptueux duplex qu’il possédait à Ipanema et des bijoux qu’il lui avait offerts.

Quand il l’avait rencontrée, Alicia venait de fêter ses vingt ans ; ce n’était qu’une gamine aux jambes fuselées et au cou interminable ; lui était un homme de soixante-dix ans qui refusait de vieillir.

Il était de toute façon suffisamment riche pour s’offrir des filles comme elle, qui faisaient semblant de le prendre pour un étalon.

Il allait appeler Alicia pour lui annoncer qu’il venait à Rio, afin qu’elle se tienne prête à le recevoir.

En réalité, il n’aimait pas quitter son hacienda, située à l’orée de la forêt. Ici, il se sentait en sécurité, avec ses hommes qui patrouillaient jour et nuit dans l’immense propriété, protégée de surcroît par un réseau perfectionné de détecteurs de présence et autres subterfuges qui rendaient impossible l’irruption d’éléments perturbateurs.

Cependant, l’idée d’aller retrouver Alicia était malgré tout terriblement tentante, d’autant que pour se rendre à New York il devrait, de toute façon, faire un crochet par Rio.

 

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