Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 29 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 27

— Clara ?...

 

La voix de Miranda la tira du sommeil alors qu’elle était en train de rêver de Chamas. Elle se sentait oppressée et respirait avec difficulté. Tous ses os lui faisaient mal, comme si on l’avait rouée de coups, et elle n’avait pas la force de répondre.

Daniel, qui s’était délesté de sa caméra, vint s’agenouiller à ses côtés.

— Elle n’a pas l’air bien, dit-il en voyant qu’elle grelottait.

Quand les soldats accoururent à leur tour, pour voir à qui parlaient les deux journalistes, ils furent pris de panique en voyant Clara, l’œil vague, gisant inerte sur le sable. Le chef hurla un ordre, et un soldat fila aussitôt chercher une couverture. Clara n’avait toujours pas bougé. Tous crurent qu’elle était paralysée. Elle était incapable d’articuler une seule parole et ses membres refusaient de lui obéir. Passant délicatement un bras sous sa tête, Daniel approcha une gourde d’eau de ses lèvres. Instinctivement, Miranda palpa son pouls sous les yeux effarés du commandant. Si jamais il arrivait malheur à cette femme, il serait tenu pour responsable.

— Le pouls est faible mais elle n’a pas l’air blessée, conclut Miranda.

— Il faut la ramener au campement pour que le médecin l’examine, dit Daniel.

Au même instant, le soldat s’en revint avec la couverture dont Daniel l’enveloppa. Bientôt Clara sentit la chaleur envahir ses membres.

— Je vais bien, murmura-t-elle. Je suis désolée, j’ai dû m’endormir sans m’en rendre compte.

— Vous êtes complètement gelée, dit Daniel. Quelle mouche vous a donc piquée de venir ici ?

Clara se contenta de hausser les épaules sans répondre. Quelle explication aurait-elle pu donner, compte tenu des circonstances ?

— Nous allons vous ramener au campement, lui dit Miranda.

— Non, non... s’il vous plaît... je ne veux pas affoler mon grand-père. Je vais bien, insista Clara.

— Dans ce cas, que diriez-vous d’un bon café pour vous réchauffer ? Commandant, serait-il possible d’avoir du café ?

La question de Miranda était un ordre que le commandant s’empressa d’exécuter sans rechigner. Quelques instants plus tard, Clara était attablée en compagnie de Miranda et de Daniel dans la tente qui servait de popote aux sentinelles qui gardaient le site. Le café lui avait redonné des couleurs et elle se sentait à nouveau capable de parler.

— Que vous est-il arrivé ? s’enquit Miranda.

— Je suis sortie hier soir pour visiter les ruines. J’aime bien venir ici la nuit pour méditer. Et je me suis endormie, répondit Clara.

— La prochaine fois, faites attention. Les nuits sont glaciales ici.

Le ton paternel de Daniel la fit sourire.

— Ne vous inquiétez pas. Au pire, je vais m’en sortir avec un rhume. Rien de grave. Et s’il vous plaît, n’en parlez à personne. Je... j’aime tant me promener seule. Mais c’est quasiment impossible. Mon grand-père a peur qu’il ne m’arrive malheur et me fait constamment surveiller. Et puis maintenant que le pays est en état d’alerte, il y a des soldats partout. Pour pouvoir sortir sans être vue, je suis obligée de raser les murs.

— Vous n’avez pas de comptes à nous rendre, lui dit Daniel. Simplement, nous avons eu peur quand nous vous avons aperçue étendue à même le sable.

— Je me suis endormie. Je suis épuisée, à force de travailler d’arrache-pied..., tenta de se justifier Clara.

— Nous étions venus filmer les ruines dans la lumière du petit jour, histoire de sortir un peu des sentiers battus. Et le fait est que la lumière est magnifique, expliqua Miranda.

— Et maintenant que vous êtes remise, je vais aller filmer avant que le soleil ne soit complètement levé. Miranda, tu peux rester avec Clara, suggéra Daniel.

Miranda ne vit pas d’objection à rester auprès de Clara qui la fascinait d’une certaine façon. Cette femme était auréolée de mystère.

— Vous êtes irakienne, mais vous n’avez pas vraiment le type, lui dit Miranda histoire de tâter le terrain.

— Je le suis pourtant... et les gens du cru me reconnaissent comme l’une des leurs.

— Mais vous avez les yeux bleus et vos cheveux sont... différents de ceux de vos compatriotes.

— C’est parce que j’ai des origines variées. Je suis un curieux mélange.

En l’entendant parler ainsi, Miranda sentit un élan de sympathie pour Clara. Toutes deux avaient des origines complexes.

— Ah, je comprends mieux à présent pourquoi vous avez les yeux clairs. Mais dites-moi, comment supportez-vous de vivre dans un pays comme celui-ci ?

Clara se raidit. La question de Miranda l’avait prise de court. Elle comprit qu’elle allait devoir batailler avec la journaliste.

— Que voulez-vous dire ?

— Je me demande comment une femme cultivée et sensible, peut-elle supporter un régime totalitaire comme celui-là ?

— Je ne fais pas de politique. Cela ne m’intéresse pas, rétorqua sèchement Clara.

Miranda la regarda un long moment, puis décida que Clara ne lui était tout compte fait pas aussi sympathique qu’elle l’avait cru.

— La politique nous concerne tous ; même si certains s’en défendent. Ce qui est sûr, c’est qu’on ne peut pas lui échapper.

— J’ai consacré ma vie entière à l’étude, et rien d’autre.

— Je suppose qu’à côté de vos études, vous aviez tout de même une vague idée de ce qui se passait autour de vous, insista Miranda, irritée.

— Je vais vous dire ce qui se passait autour de moi : je vivais dans un des rares régimes laïcs du Moyen-Orient, une société avec une classe moyenne émergeante, qui jouissait d’une certaine prospérité avant le blocus, et vivait en paix.

— Vous voulez parler des Irakiens qui étaient bien vus du régime. Qu’en est-il des enlèvements, des assassinats, du génocide des Kurdes, de toutes les horreurs perpétrées par Saddam ?

— Et vous, qu’avez-vous à dire du soutien apporté par les États-Unis à Pinochet ou à la junte argentine ? Ou même à Saddam avant qu’il ne tombe en disgrâce ? Vont-ils se mettre à bombarder tous les pays qui ne ressemblent pas au leur ? En tout cas, je vous parie tout ce que vous voudrez qu’ils ne lèveront jamais le petit doigt contre l’Arabie Saoudite, les Émirats, la Chine ou la Corée. J’en ai assez de la morale ambiguë des Occidentaux.

— Moi aussi, et du fait même que je la dénonce, je me sens libre de dire haut et fort ce que je pense. Et ce pays est une dictature parmi les pires qui soient.

— Je vous conseille d’être plus prudente quand vous exprimez vos idées.

— Pourquoi ? Vous comptez me dénoncer ? railla Miranda sur le ton du sarcasme.

— Jamais de la vie. Quelle idée !

— Je ne suis pas en train de justifier la guerre contre votre pays. J’y suis opposée. Mais je voudrais que les Irakiens puissent se débarrasser de Saddam Hussein.

— Et s’ils ne le veulent pas ?

— Ne soyez pas cynique, vous savez bien qu’ils ne le peuvent pas.

— Ce pays a besoin d’être gouverné d’une main de fer.

— Quel mépris pour vos compatriotes !

— Ce n’est pas du mépris. Je ne fais que dire la vérité. Si ce n’était pas Saddam ce serait un autre. Mais sans une poigne de fer pour le gouverner, ce pays irait à la dérive.

— Mais dites-moi, les droits de l’homme, la démocratie, la liberté, la solidarité... pour vous, cela a-t-il un sens ?

— Le même que pour vous. Mais vous semblez oublier que nous sommes en Orient. Vous vous fourvoyez en voulant nous imposer vos valeurs.

— Les droits de l’homme sont une valeur universelle, ici comme ailleurs.

— Vous ne connaissez rien au monde arabe.

— Je crois que tous les êtres humains ont le droit de vivre dans la liberté et la dignité, quel que soit leur pays d’origine.

— Et vous avez raison, mais vous jugez l’Irak avec vos yeux d’Occidentale, de sorte que vous ne voyez pas la réalité.

— Il y a un an, à l’occasion d’un premier voyage, j’avais fait la connaissance d’un journaliste d’une radio locale. Quand je suis revenue, il y a quelques mois, et que j’ai appelé chez lui, personne n’a répondu. Je me suis alors rendue au siège de la radio, et là-bas on m’a laissé entendre qu’il avait « disparu ». Un jour, des hommes de la Moukhabarat se sont présentés à son bureau et l’ont emmené. Personne ne l’a plus jamais revu depuis. Sa femme a vendu tout ce qu’elle possédait pour pouvoir graisser la patte d’un fonctionnaire véreux qui lui avait promis de lui donner des nouvelles de son mari. Elle a tout liquidé, la maison, la voiture, et donné tout l’argent à un salopard qui s’est empressé de la dénoncer après avoir empoché le pot-de-vin. Elle a disparu à son tour. Ses enfants vivent désormais avec leur grand-mère.

Clara haussa les épaules. Elle n’avait rien à répondre. Chaque fois que quelqu’un lui racontait ce genre de choses, elle se taisait. Qu’aurait-elle pu répondre, sinon que sa vie à elle était agréable et qu’elle avait toujours été bien reçue dans le palais de Saddam ? Non, elle ne pouvait pas juger Saddam Hussein. Et d’ailleurs son grand-père ne l’aurait pas toléré.

— Êtes-vous au courant de ce genre de pratiques ? insista Miranda.

Le silence obstiné de Clara commençait à irriter la journaliste.

— Ce dont l’Orient a besoin, c’est d’une révolution. Une vraie révolution, pas un coup d’État qui propulse des voyous au pouvoir, et instaure des régimes moyenâgeux qui foulent au pied les droits de l’homme. Le jour où le peuple décidera d’extirper le cancer qui le ronge de l’intérieur, l’Orient deviendra une vraie puissance.

— Et qui voudrait d’une telle révolution d’après vous ? s’enquit Clara sur un ton sarcastique.

— Certainement pas le pouvoir en place. Les gouvernements corrompus veulent pouvoir continuer à réduire le peuple à l’esclavage tout en rejetant la faute sur les Occidentaux – les infidèles qu’il faut tuer sans merci. Pour pouvoir exploiter le peuple, il faut le maintenir dans l’ignorance, mais le plus grave dans tout cela, c’est que les gens comme vous ne font absolument rien. Ils gardent les bras croisés. Dès lors qu’ils ne manquent de rien, ils se fichent éperdument de ce qui se passe autour d’eux.

— Dans quel camp êtes-vous ? demanda Clara.

— Moi ? Je ne suis ni pour Bush, ni pour la guerre, je vous l’ai déjà dit, mais je ne suis pas non plus une de ces adeptes du politiquement correct qui affirment que le monde musulman est merveilleux et qu’il faut respecter les différences culturelles de chacun. Je ne respecte rien ni personne qui ne soit en accord avec la Déclaration universelle des droits de l’homme. Or, dans cette partie du monde personne ne les respecte.

— Vous vivez une contradiction.

— Vous vous trompez, je ne suis pas hypocrite, juste politiquement incorrecte.

— Vous tenez le même discours que Yves, murmura Clara.

— Yves ? Ah, le professeur Picot ! Il m’a fait l’effet d’être un type bien.

— Il l’est, mis à part ses excentricités.

Clara regarda Miranda et comprit soudain que Picot avait décidé de lever le camp non pas seulement pour échapper à la guerre toute proche, mais parce que la journaliste avait réveillé en lui la nostalgie de l’Occident. En général, les expéditions archéologiques ne duraient pas aussi longtemps. Les chercheurs faisaient des pauses, ils allaient et venaient. Mais l’équipe de Picot était à Safran depuis six mois et c’était plus, apparemment, que le Français et ses amis ne pouvaient en supporter.

— Vous êtes une femme vraiment... à part, dit Miranda.

— Moi ? Pourquoi dites-vous cela ? Je suis une archéologue convaincue qu’ici, quelque part, se trouve enfouie la Bible d’argile.

— Madame Gomez m’a laissé entendre que l’existence même du prophète Abraham était sujette à caution.

— Si nous retrouvons les tablettes, nous apporterons la preuve de l’existence d’Abraham. Je suis convaincue qu’il a existé et qu’il a quitté Ur pour se rendre à Canaan, que quelque chose l’a poussé à devenir monothéiste et qu’à partir de là il a semé partout où il allait le germe de la foi en Dieu. C’est la raison pour laquelle nous devons retrouver ces tablettes sur lesquelles le scribe Chamas a gravé le récit de la Création selon Abraham.

— Je trouve curieux qu’aucun ecclésiastique éminent n’ait cherché à entrer en contact avec vous quand vous étiez à Rome, au congrès d’archéologie, ne serait-ce que pour vous demander de lui montrer ces fameuses tablettes.

— Personne ne m’a contactée, mais il est vrai que je n’ai rien fait pour. L’Église ne doute pas de l’existence des prophètes. Pour elle, c’est tant mieux si nous retrouvons les tablettes, mais sinon cela n’affectera en rien le ciment de la religion.

— Et Gian Maria, le prêtre, pourquoi est-il ici ?

— Pour nous aider. C’est un très brave homme, très efficace.

— Mais en quoi un prêtre peut-il vous être utile ?

— Il y a des prêtres archéologues, vous savez. Gian Maria est expert en langues mortes. Sa contribution nous est précieuse.

— Et que fera-t-il quand Picot et les autres s’en iront ?

— Il continuera de creuser et de supporter mes humeurs.

— Vous savez, quand les bombes tombent elles ne font pas de quartiers.

Clara haussa les épaules. La guerre lui semblait une chimère, une chose qui n’arriverait jamais, et de toute façon elle ne voulait pas en entendre parler.

Un vrombissement de moteur vint briser le silence du matin. Les archéologues commençaient à arriver. L’une des Jeeps s’arrêta devant la tente et les deux femmes virent Ayed Sahadi, fou de rage, sauter à bas du véhicule.

— Vous avez recommencé votre petit jeu ! rugit-il à l’adresse de Clara. Votre grand-père a ordonné que les gardes soient fouettés. Quant à moi, je n’ose pas imaginer ce qui m’attend. Vous trouvez ça drôle ?

— Comment osez-vous me parler sur ce ton ?

Miranda observait la scène, fascinée. La colère de Sahadi n’était pas celle d’un simple contremaître. L’homme se comportait en militaire, mais il est vrai que ceux-ci étaient nombreux au pays de Saddam.

Clara et Ayed Sahadi se toisèrent comme deux chiens enragés prêts à se sauter à la gorge. Au bout d’un moment qui lui sembla une éternité, Miranda vit le contremaître qui inspirait profondément. Il avait retrouvé son calme.

— Montez en voiture. Votre grand-père demande à vous voir tout de suite.

Il sortit de la tente et alla s’installer au volant de la Jeep en attendant que Clara se décide à le suivre.

Cette dernière finit de boire tranquillement son café, puis dit à Miranda.

— Bien, nous nous verrons plus tard.

— Votre grand-père a l’habitude de faire fouetter ses gens ?

La question de Miranda la laissa coite. Pour elle, il allait de soi que son grand-père pouvait agir comme il l’entendait, et depuis toute petite elle l’avait vu faire fouetter tous ceux qui ne se pliaient pas à ses ordres.

— Ne faites pas attention à Ayed, il a la fâcheuse manie d’exagérer.

Elle sortit de la tente en maudissant le contremaître qui avait révélé les pratiques de son grand-père en présence de la journaliste. Mieux valait pour lui que la rumeur ne se répande pas. Sinon, ce serait elle qui ordonnerait qu’il soit fouetté jusqu’à ce qu’il implore sa clémence. Miranda les regarda s’éloigner. Elle n’avait pas cru un mot de ce que lui avait dit Clara. Elle était convaincue que Ayed avait dit la vérité. Elle décida de retourner au campement pour essayer de faire la connaissance du grand-père et voir si quelqu’un avait été fouetté.

Rien que d’y penser, elle en avait froid dans le dos.

Clara descendit de la Jeep au moment même où le médecin sortait de la maison de son grand-père.

— Il faut que je vous parle.

— Que se passe-t-il ? demanda-t-elle, affolée.

— Votre grand-père décline à vue d’œil. Vous devez absolument le faire transporter au Caire. Ici... il va mourir.

— Vous ne pouvez vraiment rien faire ?

— Si, l’opérer, mais je n’ai pas l’équipement nécessaire et c’est très risqué.

— Dans ce cas, à quoi sert le bloc opératoire que mon grand-père a fait installer ?

— Á faire face aux urgences... mais votre grand-père est beaucoup trop malade. Il ne survivra pas à une opération.

— En somme, vous ne voulez pas assumer vos responsabilités ?

— Non. Ce serait une folie. Il a un cancer du foie en phase terminale, et nous sommes dans un hameau perdu en plein désert. Ça n’a pas de sens. Mais c’est vous qui voyez.

Elle entra dans la maison sans répondre. Fatima, en larmes, l’attendait devant la porte du vieil homme.

— Fillette, le maître va très mal.

— Je sais, mais je ne veux pas qu’il te voie pleurer. Il ne le supporterait pas et moi non plus.

Elle la repoussa et entra dans la chambre plongée dans l’obscurité où Samira, l’infirmière, se tenait au chevet du malade.

— Clara ? dit Alfred Tannenberg d’une voix éteinte.

— Oui, grand-père. Je suis là.

— Je devrais te faire fouetter, toi aussi.

— Je te demande pardon. Je ne voulais pas te donner d’émotions.

— Mais tu l’as fait. Si jamais il t’arrive quelque chose... ils mourront tous. Je te le promets.

— Grand-père, je t’en prie, calme-toi. Comment te sens-tu ?

— Je suis en train de mourir.

— Allons, ne dis pas de sottises ! Tu ne vas pas mourir, surtout pas maintenant, alors que nous sommes à deux doigts de retrouver la Bible d’argile.

— Picot veut s’en aller.

— Comment le sais-tu ?

— Je sais tout ce qui se passe ici.

— Nous avons encore le temps de retrouver les tablettes, ne t’inquiète pas. Et puis s’il s’en va, nous continuerons sans lui.

— J’ai fait appeler Ahmed.

— Il va venir ?

— Il le faut. Je veux qu’il me tienne au courant de l’opération que nous avons mise en route, lui et moi, et puis nous devons régler les détails de ton évacuation.

— Je ne partirai pas !

— Tu feras ce que je t’ordonne ! Pas question de rester ici ! Si je meurs avant, peu m’importe où l’on m’enterre, mais si je suis encore vivant, et même s’il ne me reste qu’un souffle de vie, je ne veux pas mourir sous les bombes. Soit nous irons au Caire ensemble, soit tu partiras avec Picot.

— Avec Picot ? Mais pourquoi ?

— Parce que j’en ai décidé ainsi. Et maintenant laisse-moi, il faut que je me repose. Ce soir Yassir sera là et je veux avoir toute ma tête pour le recevoir. Il me craint toujours, mais s’il me voit affaibli il cherchera à se débarrasser de moi.

Clara déposa un baiser sur le front de son grand-père et sortit de la chambre. Elle ne lui avait pas parlé de l’incident survenu avec Ayed Sahadi pour ne pas le contrarier davantage. Son grand-père avait raison. Il fallait qu’il présente bien, et elle allait l’y aider.

Elle alla trouver Salam Najeb dans l’hôpital de campagne qui jouxtait la maison.

Le médecin était en train de ranger ses instruments de chirurgie avec des gestes mécaniques.

— Il faut que mon grand-père vive.

— Il faut que nous vivions tous.

— Débrouillez-vous pour le maintenir en vie.

— Si nous étions au Caire, je pourrais essayer.

— Mais nous sommes ici et il faudra que vous fassiez votre travail. Nous vous payons très cher pour cela. Il doit vivre, c’est tout.

— Je ne suis pas Dieu.

— Non, visiblement. Mais il existe sûrement un moyen de maintenir en vie un vieillard mourant. Je ne veux pas qu’il souffre, donnez-lui quelque chose qui le tienne éveillé et lui donne l’apparence d’aller bien. Nous verrons ce que nous pourrons faire une fois au Caire, mais en attendant, il faut que mon grand-père ait l’air vigoureux et alerte.

— C’est impossible.

— Eh bien, faites l’impossible.

— Vous me demandez de lui administrer des médicaments qui risquent d’écourter sa vie.

— Faites ce que je vous ordonne.

Le ton glacial de Clara était sans réplique. Salam Najeb dévisagea un instant la femme qui se tenait devant lui, mais au lieu de voir un visage aux traits agréables et aux yeux d’un bleu limpide, il ne vit qu’un rictus grimaçant et un regard trouble. C’était le portrait craché de son grand-père. Miranda l’attendait dehors, à quelques mètres seulement de l’hôpital, en fumant une cigarette. Quand elle sortit, elle l’interpella :

— J’aimerais bien voir votre grand-père.

— Il ne reçoit personne, répondit Clara avec froideur.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu’il est âgé et qu’il n’est pas en bonne santé, et n’attendez pas une conférence de presse, si c’est ce que vous avez en tête.

Clara entra promptement dans la maison et referma la porte au nez de Miranda. Puis elle se laissa tomber sur son lit et se mit à pleurer. Elle était à bout. Une demi-heure plus tard, Fatima entra dans sa chambre. Voyant qu’elle avait les yeux rouges, elle lui dit :

— Fillette, il faut être forte.

— Je le suis, ne t’inquiète pas.

— Yassir doit arriver ce soir. Il faut que ton grand-père ait l’air en forme, parles-en au médecin.

— C’est fait.

— Les hommes ne respectent que la force.

— Tant que je vivrai, personne ne lui manquera de respect.

— C’est bien. Mais où vas-tu ?

— Les journalistes s’en vont à midi, il faut que nous leur disions au revoir. Je dois parler à Picot et tout organiser pour la venue de Yassir.

Fatima ne dit rien. Elle avait l’impression que Clara s’était endurcie en l’espace d’une heure. Elle avait dans le regard la même lueur implacable que son aïeul. Quelqu’un ou quelque chose avait fait ressurgir en elle le côté sombre des Tannenberg. Dehors, Clara trouva Yves Picot en grande conversation avec les journalistes. Elle remarqua que Miranda et lui n’arrêtaient pas d’échanger des œillades.

« Il est évident qu’ils se plaisent, songea-t-elle. Ils sont attirés l’un par l’autre et ne cherchent pas à s’en cacher. C’est pour cela qu’il a hâte de lever le camp. Il en a assez d’être ici. Et dès qu’elle sera partie il n’aura de cesse de partir la rejoindre. »

Fabian et Marta prenaient part à la discussion, de même que Gian Maria et Lion Doyle.

— Salut. Mais dites-moi, comment se fait-il que vous ne soyez pas au boulot ? s’enquit Clara sur un ton qui se voulait dégagé.

Marta Gomez l’observa à la dérobée et constata qu’elle avait les yeux rouges, comme si elle avait pleuré.

— Nous sommes en train de dire au revoir à nos amis, expliqua Fabian.

— J’espère que vous avez trouvé nos recherches intéressantes, dit Clara en s’adressant à tout le monde.

Les journalistes acquiescèrent, puis l’ayant remerciée pour son hospitalité, se mirent à bavarder entre eux. Mais Clara se savait observée par Miranda et Marta. Elle avait eu beau se mettre des gouttes dans les yeux pour en atténuer la rougeur, la journaliste et l’archéologue n’étaient pas dupes.

Enfin, après ce qui lui sembla être une éternité, les journalistes montèrent à bord des hélicoptères.

À sa grande irritation, elle remarqua que Fabian avait l’air triste de les voir partir.

Miranda s’approcha de Clara. Les deux femmes échangèrent un regard glacial qui n’échappa pas à Marta Gomez. On aurait dit qu’elles se livraient à un duel muet.

— J’ai été ravie de faire votre connaissance, dit Miranda. J’espère que nous aurons l’occasion de nous revoir. J’imagine que vous allez retourner à Bagdad un de ces jours. J’ai l’intention de demeurer là-bas jusqu’à la fin de la guerre. Si j’arrive à rester en vie, naturellement.

— Vous allez rester à Bagdad ?

— Oui, comme la plupart de mes confrères.

— Mais pourquoi ?

— Parce qu’il faut que quelqu’un se charge de couvrir les événements. Parce que la seule façon d’éviter les atrocités, c’est de les dénoncer. Si nous partions, ce serait bien pire.

— Pire pour qui ?

— Pour tout le monde. Sortez de votre tour d’ivoire, prenez le temps de regarder autour de vous et vous comprendrez ce que je veux dire.

— Faites-moi grâce de vos sermons ! Je commence à en avoir assez de votre condescendance.

— Je suis désolée si je vous ai blessée. Ce n’était pas mon intention.

— Bon voyage.

— Vous verrai-je à Bagdad ?

— Sait-on jamais...

Picot s’approcha de Miranda et l’attira à lui en riant. L’hélicoptère était sur le point de décoller.

— Pourquoi ne restes-tu pas avec nous jusqu’à ce que nous levions le camp ? lui dit-il.

— Ce n’est pas une mauvaise idée, mais je crains que mes chefs ne fassent la tête.

Ils s’embrassèrent sur les deux joues, puis il l’aida à monter à bord de l’hélico. Lorsque l’appareil décolla, il agita la main en guise d’adieu.

— Le courant a l’air de bien passer entre vous et Miranda, lui dit Clara d’un ton de reproche.

— En effet, c’est une femme vraiment extraordinaire. Je suis enchanté d’avoir pu faire sa connaissance, et j’espère avoir l’occasion de la revoir.

— Elle va rester à Bagdad.

— Oui, je suis au courant. C’est une tête brûlée, comme vous du reste. Quand vous vous êtes fourré une idée en tête, il faut que vous alliez jusqu’au bout, quitte à y laisser votre peau.

— Vous vous trompez, nous n’avons rien en commun ! répliqua Clara dont l’irritation était à son comble.

— Non, c’est vrai, à part l’obstination. Mais c’est un point commun à toutes les femmes.

— Cesse de généraliser, tu veux ? s’écria Marta en riant.

— Bon, assez perdu de temps en bavardages dit Fabian. Il faut se remettre au boulot.

— Fabian a raison. Au fait, tu as réussi à appeler Bagdad ? s’enquit Marta.

— Oui, Ahmed devrait arriver cet après-midi. Nous allons attendre de voir ce qu’il a à nous dire et nous aviserons. Mais au cas où nous devrions plier bagages, je vais demander à Lion Doyle de faire des photos de tout ce que nous avons déjà exhumé. Il faut qu’il nous reste au moins une trace de nos travaux, des fois que l’Oncle Sam déciderait de venir larguer ses bombes dans les environs. Je veux non seulement des photos mais une vidéo, en espérant qu’il saura la faire.

— Comme toujours, Yves pense à tout, fit remarquer Fabian.

— Ce n’est pas le problème. Simplement, le moment de plier bagages approche et il faut que nous soyons prêts à lever le camp à tout moment.

— De toute façon, Lion a l’air d’un type qui touche sa bille. En tout cas, son reportage pour la Revue d’archéologie scientifique était vraiment réussi.

— Et toi, Marta, tu étais très photogénique, rétorqua Picot.

— Peut-on savoir quelles sont vos intentions ? demanda Clara. Vous restez ou vous partez ?

— Le gros du travail est fait, il ne nous reste plus qu’à retrouver la Bible d’argile, mais pour le reste, nous avons mis le temple au jour, ainsi que deux cents tablettes en bon état de conservation, ainsi que des fragments de poteries, des statues... L’expédition est un succès. Nous ne regrettons pas d’être venus. Marta, Fabian, vous avez quelque chose à ajouter ?

— Non, si ce n’est que ce fut une expérience vraiment très spéciale. Je crois bien que si les journalistes n’étaient pas venus pour nous rappeler à la réalité, nous nous serions transformés en robots. Ça ne me dérange pas plus que ça de continuer, mais je ne serais pas fâchée de rentrer. Et toi, Marta ?

— Moi, mis à part le fait que je rêve de pouvoir prendre un bon bain, ça m’ennuierait de devoir partir sans avoir trouvé la Bible d’argile.

Clara lança à Marta un regard plein de reconnaissance. Elle avait appris à apprécier l’austère professeure qui savait en imposer à son entourage, y compris à Picot lui-même.

— Nous cherchions une légende et nous avons découvert une réalité. N’est-ce pas suffisant ? s’enquit Fabian.

— Nous cherchions la Bible d’argile et nous avons trouvé un temple. Ce n’est pas mal, mais... personnellement je suis d’avis que nous mettions les bouchées doubles, insista Marta.

— Fondamentalement, ça ne changera rien, dit Picot. Les Américains s’apprêtent à larguer des bombes, vous l’avez entendu aussi bien que moi. Je n’ai pas envie que nous risquions nos vies. Nous avons amené avec nous des étudiants qui ont encore de grandes choses à faire. Nous ne pouvons pas exiger d’eux qu’ils risquent leur peau sous prétexte de retrouver des tablettes.

— Yves, je sais que tu as raison, mais j’ai tout de même envie de rester, réitéra Marta.

— Ce serait une énorme bêtise. Tu sais très bien que si la guerre éclate, la mission archéologique partira à vau-l’eau. Les hommes seront mobilisés et ce sera sauve-qui-peut.

— Je sais, Fabian, je sais. Je tenais juste à exprimer ce que je ressens intimement. Si nous rentrons, ce sera tous ensemble. Je ne suis pas suicidaire.

— Quoi qu’il en soit, il me semble que vous avez raison, Clara. Nous devrions faire un récapitulatif de ce qui a été fait et de ce qui reste à faire. Si vous êtes d’accord, nous pourrions nous réunir après avoir rencontré votre époux, s’il arrive ce soir, comme prévu. Qu’en dites-vous ?

Clara acquiesça. Elle n’avait pas le choix.

 

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