Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 4 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 2

— Qui a créé la première chèvre ?

— Lui.

— Mais pourquoi une chèvre ?

— Parce qu’Il a voulu créer toutes sortes de créatures différentes.

L’enfant connaissait déjà la réponse à ces questions, mais il aimait bien

provoquer son oncle Abram[3]. Il avait beaucoup changé ces derniers temps. Abram recherchait la solitude et s’éloignait du reste de la tribu chaque fois qu’il en avait l’occasion pour pouvoir réfléchir en paix, disait-il.

— N’empêche que je ne comprends pas pourquoi Il a choisi les chèvres. Est-ce pour que nous les élevions ? Et nous, pourquoi nous a-t-Il créés, pour nous faire travailler ?

— Toi, Il t’a créé pour que tu étudies.

Chamas se tut. Abram venait de lui rappeler qu’il aurait dû être en train de faire ses devoirs, dans la Chambre des tablettes. Son autre oncle, le um-

mi-a[4], allait se plaindre une fois de plus à son père et il serait puni.

Mais ce matin, en apercevant son oncle Abram qui menait paître les chèvres, il n’avait pu résister à l’envie de le suivre. Bien qu’il préférât être seul, Abram se montrait toujours d’une grande patience avec lui. L’enfant l’appelait « oncle », bien qu’il fût en réalité un cousin éloigné de sa mère, mais ils appartenaient à la même tribu ; tous reconnaissaient l’autorité de Térach, le père d’Abram, même si le prestige du fils égalait celui du père au point que les hommes étaient nombreux à venir chercher conseil auprès de lui.

Térach n’en prenait pas ombrage, car étant d’un âge avancé il passait le plus clair de son temps à somnoler. Á sa mort, c’était Abram qui allait devoir assumer le rôle de chef de tribu.

— Je m’ennuie, dit le garçon en guise d’excuse.

— Vraiment ? Et pourquoi cela ?

— Parce qu’Ili, le dub-sar[5] qui nous fait la classe, ne sourit jamais. Et moi, je crois qu’il fait grise mine parce qu’il ne domine pas le maniement

du calame aussi bien que le ses-gal[6] ou le um-mi-a. Ili n’aime pas les enfants, il s’énerve pour un rien et nous oblige à répéter les mêmes phrases pendant des heures. Et quand vient le moment de réciter la leçon, à la moindre hésitation, il se fâche. Enfin, il est impitoyable quand il nous fait faire des exercices d’écriture et de calcul.

Abram sourit. Il savait qu’il risquait de braquer encore plus le petit Chamas s’il abondait dans son sens. Chamas était l’enfant le plus intelligent de la tribu et sa mission était d’étudier pour devenir scribe ou prêtre.

Il fallait des hommes instruits pour pouvoir construire les canaux d’irrigation dans les champs, gérer les réserves de blé, contrôler la distribution du grain, consentir des prêts ; des hommes qui connaissent les plantes et les animaux et les mathématiques, qui sachent lire la carte du ciel et soient capables de penser à autre chose qu’à nourrir leur progéniture.

Le père de Chamas avait été un grand scribe, un maître, et son fils, à l’instar de la plupart des hommes de sa famille, avait reçu le don de l’intelligence.

Il ne fallait surtout pas le gaspiller, car l’intelligence était un don qu’Il octroyait à certains hommes pour rendre la vie plus facile au reste de la communauté, et pour combattre ceux qui mettaient leur intelligence au service du Malin.

— Il faut que tu t’en ailles avant que ta mère ne commence à s’inquiéter et ne dise aux hommes de partir à ta recherche.

— Ma mère a vu que je te suivais. Elle ne s’inquiétera pas, car elle sait qu’avec toi il ne peut rien m’arriver.

— Il n’empêche qu’elle sera contrariée de voir que tu ne profites pas de la chance qui t’est donnée d’étudier.

— Oncle, le dub-sar Ili nous oblige à invoquer Nidaba, la déesse du grain, et il affirme que c’est elle qui nous a inspiré la connaissance des signes.

— Tu dois apprendre ce que t’enseigne le dub-sar.

— Oui, mais toi, tu crois vraiment que c’est Nidaba qui nous inspire ?

Abram se tut. Il ne voulait pas jeter la confusion dans l’esprit de l’enfant, mais il répugnait tout autant à lui cacher le fond de sa pensée. Il avait acquis la certitude que les dieux qu’ils adoraient étaient dépourvus de spiritualité, ce n’était que des statues d’argile.

Il le savait d’autant mieux que son père, Térach, modelait l’argile et qu’il fournissait aux temples et aux palais les divinités qu’il avait façonnées de ses mains.

Jamais il n’oublierait le jour où son père l’avait trouvé dans son atelier parmi les débris de statuettes qu’il avait réduites en pièces alors qu’elles étaient en train de sécher.

Sans savoir pourquoi, en entrant dans l’atelier de Térach, il avait été pris d’une envie irrépressible de détruire ces figurines d’argile façonnées par les mains de son père devant lesquelles les hommes se prosternaient stupidement, persuadés qu’elles étaient à l’origine de tous leurs maux et de toutes leurs joies.

Il les avait jetées à terre et piétinées ; puis il s’était assis et avait attendu de voir quelles seraient les conséquences de ses actes. Si les statuettes étaient réellement des divinités, elles se déchaîneraient contre lui et le puniraient. Mais rien ne s’était passé. Il n’avait eu à subir d’autre colère que celle de son père, furieux de voir le fruit de son labeur réduit à néant. Ce dernier l’avait vertement semoncé, dénonçant son comportement sacrilège, mais Abram avait rétorqué, non sans ironie, que Térach savait mieux que quiconque que ces figurines n’étaient que des pièces d’argile, et l’avait invité à méditer. Plus tard, il avait imploré humblement son pardon. Il avait ramassé tous les débris d’argile jonchant le sol, allant même jusqu’à aider son père à pétrir la terre pour fabriquer de nouvelles statuettes destinées à la vente.

— Chamas, dit Abram, il faut que tu apprennes ce que t’enseignes Ili, car ainsi tu apprendras à affiner ton discernement jusqu’au jour où tu seras capable de séparer toi-même le bon grain de l’ivraie. Mais d’ici là, tu ne dois dédaigner aucune source de connaissance.

— L’autre jour j’ai parlé de Lui, et Ili s’est fâché. Il m’a dit que je ne devais pas offenser Ishtar, Isin et Innama et que...

— Mais pourquoi lui as-tu parlé de Lui ?

— Parce que je n’arrête pas de penser à tout ce que tu me dis. Tu sais, moi non plus je ne crois pas qu’il y ait un esprit dans la statue d’Ishtar. Alors que Lui, je ne peux pas le voir, ce qui me laisse à penser qu’il existe vraiment.

Le raisonnement de l’enfant laissa Abram pantois : Chamas disait croire en un phénomène qu’il ne voyait pas, précisément parce qu’il ne le voyait pas. Néanmoins, sachant que le petit lui vouait une admiration sans bornes, il estimait de son devoir de le raisonner.

— Apprends, Chamas, apprends. Á présent, va à l’école et laisse-moi réfléchir en paix.

— Il te parle ?

— Je crois que oui.

— Est-ce qu’Il te parle avec des mots, comme nous le faisons, toi et moi ?

— Non, mais je l’entends aussi clairement que toi quand tu me parles. Mais surtout ne le dis à personne.

— Je te promets de garder le secret.

— Ce n’est pas un secret, mais dans la vie, il faut savoir rester discret. Allons, il faut aller à l’école si tu ne veux pas faire enrager Ili.

L’enfant quitta à regret la pierre sur laquelle il était assis et caressa le cou d’une chèvre blanche qui broutait avidement l’herbe sans prêter la moindre attention à ce qui l’entourait.

Chamas se mordilla nerveusement la lèvre, puis, esquissant un petit sourire, dit à Abram :

— J’aimerais que tu me racontes comment et pourquoi Il nous a créés. Comme ça, je pourrais l’écrire sur mes tablettes en me servant du calame en os que m’a offert mon père. Je ne m’en sers que pour les choses importantes... Ainsi, je pourrais m’entraîner à l’écriture...

Abram fixa Chamas sans répondre. Le garçon n’avait que dix ans. Était-il capable d’appréhender la complexité de ce Dieu qui se révélait à lui ? Pour finir, il dit :

— Je vais faire ce que tu me demandes. Tu écriras ce que je te raconterai et tu garderas précieusement les tablettes sans les montrer à personne. Ton père a le droit de savoir, et ta mère aussi, mais personne d’autre. J’irai leur parler. Mais à condition que tu cesses de faire l’école buissonnière. Ne cherche pas à discuter avec ton maître. Écoute-le et apprends.

Satisfait, le garçon partit en courant. Il allait arriver en retard et Ili allait le gronder, mais c’était sans importance, car Abram lui avait dit qu’il allait lui raconter les secrets de son Dieu, un vrai Dieu et non pas une statue d’argile.

Ili fronça les sourcils quand il vit entrer Chamas en nage et tout excité.

— Je vais aller trouver ton père ! menaça le scribe avant de reprendre la leçon.

Il exigeait des enfants qu’ils apprennent par cœur les tables de calcul, et, surtout, qu’ils se familiarisent avec la magie des nombres et les abréviations qui symbolisaient les dizaines. Chamas commença à graver consciencieusement dans l’argile les explications du maître. Plus tard, il les lirait à son père et à sa mère et susciterait leur admiration.

— Père, pourrais-tu me donner quelques tablettes d’argile pour mon usage personnel ? demanda Chamas.

Stupéfait, son père releva le nez de la tablette qu’il tenait entre ses mains. Il était en train de consigner les observations astrales qu’il faisait depuis des années. De ses huit enfants, Chamas était son préféré, mais aussi celui qui, de part sa très grande intelligence, lui causait le plus de tracas.

Son cousin Abram avait, lui aussi, remarqué les dispositions surprenantes de l’enfant.

— Ili t’a donné des devoirs à faire à la maison ?

— Non, non. Mais oncle Abram va me raconter comment Il a créé le monde.

— Ah !

— Il m’a dit qu’il allait te parler...

— Eh bien, il ne l’a pas encore fait.

— Père, tu veux bien ?

L’homme soupira. Il savait qu’il serait vain d’interdire à Chamas d’écouter les histoires d’Abram. Le petit vouait une véritable vénération à son oncle. En outre, Abram était un homme au cœur pur, trop intelligent pour croire qu’un simple morceau d’argile pouvait renfermer une divinité. Lui non plus n’y croyait pas, mais il se taisait. Tout ce qui lui importait, c’était de pouvoir continuer à étudier les mystères du jour et de la nuit, les courants des rivières, l’épaisseur de la terre... Abram croyait qu’un Dieu unique était à l’origine et à la fin de toute chose. Et mieux valait que Chamas apprenne à connaître ce Dieu-là plutôt que de se laisser convaincre qu’une statuette d’argile était investie de pouvoirs surnaturels.

— Tu en as parlé à Ili ?

— Non. Pourquoi le ferais-je ? Eh bien, père, es-tu d’accord ?

— Oui. Tu écriras ce que te raconte Abram.

— Et je garderai les tablettes à la maison.

— Tu ne veux pas les apporter à l’école ?

— Non, père. Ili ne comprendrait pas ce que raconte Abram.

— En es-tu certain ? railla gentiment son père. Ili est intelligent, même s’il n’est pas très patient avec les enfants. Ne l’oublie jamais, Chamas. Tu lui dois le respect.

— Je le respecte, père. Mais Abram m’a dit que lui seul choisissait les personnes à qui il parlait de Dieu.

— Dans ce cas, fais ce que te dis Abram.

— Merci, père. Je vais demander à mère de garder mes tablettes et d’interdire à quiconque d’y toucher.

Sur ces mots, le garçon partit en sautillant à la recherche de sa mère. Plus tard, il irait chercher une motte d’argile dans le petit réduit où son père fabriquait lui-même ses tablettes. Il avait hâte de se mettre au travail. Demain, il irait trouver Abram.

L’oncle avait coutume de mener paître les chèvres avant le lever du jour, la meilleure heure, disait-il, pour penser en paix. En temps normal Chamas n’était pas un lève-tôt, mais il en allait autrement quand il s’agissait d’écouter les récits d’Abram.

L’enfant était impatient d’aller retrouver son oncle, car il était sûr que celui-ci avait de grandes révélations à lui faire. Certains soirs, il se posait tellement de questions – comment étaient apparus le premier homme et la première femme, la première poule, le premier taureau ? Qui avait inventé le pain ? Comment les scribes avaient-ils découvert la magie des nombres ? – qu’il n’arrivait pas à trouver le sommeil. Au bout d’un moment, il finissait par s’endormir, épuisé et inquiet de n’avoir pu trouver de réponses satisfaisantes.

Les hommes s’étaient réunis et attendaient, anxieux, devant la porte de Térach. Abram, qui voulait leur parler, avait demandé à son père de les convoquer.

— Nous devons quitter Ur, leur dit Térach. Mon fils Abram vous expliquera pourquoi. Nachor, viens t’asseoir à mes côtés pour écouter ton frère.

Les murmures se turent peu à peu tandis qu’Abram promenait son regard sur les pères de famille réunis devant lui. D’une voix vibrante d’émotion, il leur annonça que Térach allait les conduire jusqu’à Canaan, une terre bénie par Dieu, où ils allaient s’établir et donner naissance à des fils et des filles qui eux-mêmes donneraient le jour à une nombreuse descendance. Il les invita ensuite à se préparer à prendre la route lorsqu’ils s’y sentiraient disposés.

Pendant que Térach s’efforçait de calmer les inquiétudes des hommes, son fils Nachor les exhortait au courage. Abandonner Ur n’allait pas être chose facile. Cette terre avait vu naître leur père et les pères de leur père avant eux. Elle avait nourri leurs troupeaux depuis des générations. C’était ici qu’ils avaient leurs racines. Mais bien que Canaan leur semblât hors d’atteinte, l’espérance d’une vie meilleure sur une terre fertile où l’eau ne manquait jamais finit par avoir raison de leurs réticences.

Car à Ur, ils devaient mener une lutte incessante contre le désert en creusant des canaux pour dévier les eaux de l’Euphrate et irriguer la terre qui leur donnait le blé avec lequel ils fabriquaient le pain. La vie ici était rien moins que facile, nonobstant la présence parmi eux de scribes et d’artisans habiles. Ils jouissaient de la protection du Temple et du Palais et possédaient d’importants troupeaux. Les chèvres et les brebis leur fournissaient le lait et la viande, mais, malgré cela, ils passaient le plus clair de leur temps à scruter le ciel dans l’espoir que les dieux daigneraient leur envoyer de la pluie pour abreuver la terre et remplir les citernes.

Lorsqu’ils auraient réuni tous leurs biens et rassemblés leurs troupeaux, ils longeraient les rives de l’Euphrate en direction du nord. Ensuite viendrait la cérémonie des adieux qui se déroulerait sur plusieurs jours. Car tous ne seraient pas du voyage.

Au lever du jour, Yadine, le père de Chamas, réunit son épouse, ses fils et leur épouse, ses oncles et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants dans sa maison de terre séchée.

— Nous allons accompagner Térach jusqu’à Canaan, leur dit-il. Certains d’entre vous vont devoir rester ici pour prendre soin de ceux qui sont trop vieux ou trop faibles pour pouvoir faire le voyage. Toi, Hosen, tu prendras la tête de la famille en mon absence.

Hosen, le fils aîné de Yadine, acquiesça, soulagé. Il ne voulait pas quitter Ur : il résidait au temple, où il avait la responsabilité de rédiger les lettres et les contrats commerciaux, et n’avait d’autre ambition que de continuer à explorer le mystère des chiffres et des astres.

— Notre père, poursuivit Yadine, est trop vieux pour nous accompagner. Ses jambes n’arrivent plus à le porter, et certains jours ses yeux se perdent dans le vague et il est incapable d’articuler un seul mot. Hosen, tu veilleras à ce qu’il ne manque de rien ; parmi nos sœurs, Hamisal devra rester, car étant veuve et sans enfants, elle pourra s’occuper de notre père.

Chamas écoutait, fasciné, les ordres de son père. S’il n’avait tenu qu’à lui, il serait parti toute affaire cessante à la recherche de cette terre promise dont parlait Abram. Soudain, il éprouva un pincement d’angoisse : s’ils partaient, il ne pourrait pas écrire l’histoire du monde qu’Abram lui avait promis de lui raconter.

— Combien de temps nous faudra-t-il pour nous rendre là-bas ?

La question de l’enfant surprit Yadine, qui n’était pas habitué à ce qu’on l’interrompe lorsqu’il était en train de parler. Il lui décocha un regard sévère. Rouge de honte, Chamas baissa les yeux en bredouillant une excuse. Cependant, Yadine ayant perçu l’inquiétude de son fils, daigna répondre à son interrogation.

— J’ignore combien de temps il nous faudra pour atteindre Canaan. Il se peut que nous devions faire une longue halte en cours de route. Tout peut arriver quand on entreprend un voyage. Rassemblez vos bagages et tenez-vous prêts à partir dès que Térach nous en donnera le signal.

Lorsque Chamas aperçut au loin la haute silhouette d’Abram, il s’élança vers lui à toutes jambes. Il y avait deux jours qu’il guettait le moment de lui parler, et voilà que l’occasion se présentait enfin.

Abram sourit en voyant Chamas qui arrivait en courant dans sa direction, le visage rougi par la chaleur et l’effort. Fichant sa houlette en terre, il attendit que le garçon l’ait rejoint, puis chercha des yeux un arbre où s’abriter des derniers rayons du soleil.

— Reprends haleine, lui dit-il. Viens, allons nous asseoir sous ce figuier à côté du puits.

— Quand vas-tu commencer à me raconter l’histoire du monde ?

— Ah, c’est donc cela qui te préoccupe ?

— Si nous partons, nous ne pourrons pas faire cuire l’argile pour fabriquer des tablettes... mon père ne me permettra d’emporter que le strict nécessaire.

— Chamas, tu vas écrire l’histoire de la Création parce que tu es béni du Seigneur. Ne te fais pas de souci. C’est Lui qui décidera quand et comment.

L’enfant ne put cacher sa déception. Il ne voulait pas attendre, il voulait écrire cette histoire et comprendre pourquoi Il avait décidé de se compliquer la vie en créant le monde.

Car Chamas avait beau retourner le problème dans tous les sens, il ne comprenait pas pourquoi Il l’avait fait. Était-ce parce qu’Il s’ennuyait et qu’Il voulait jouer avec les hommes comme ses sœurs jouaient avec leurs poupées ? Cependant, mettant un instant de côté son insatiable curiosité, il demanda à Abram :

— Est-ce qu’Ili va venir ?

— Non.

— Il va me manquer. Parfois, je pense qu’il a raison de s’emporter contre moi quand je n’écoute pas ce qu’il dit et que...

L’enfant s’interrompit, hésitant à continuer. Abram ne lui posa pas de questions. Il attendit qu’il se décide à parler.

— Je suis le plus mauvais élève de l’école. Mes devoirs sont pleins de fautes... Aujourd’hui, je me suis trompé en faisant un exercice de calcul... J’ai promis à mon père et à Ili que j’allais faire des efforts et qu’ils n’auraient plus jamais besoin de me rappeler à l’ordre. Mais tu le sais, et sans doute est-ce la raison pour laquelle tu veux confier à quelqu’un d’autre la rédaction de ton histoire du monde, quelqu’un qui ne fasse pas autant de fautes...

Chamas se tut et attendit la sentence d’Abram en se mordillant nerveusement la lèvre.

Il s’en voulait de n’être pas meilleur élève. Ili, qui lui reprochait d’être tout le temps dans la lune et de poser des questions absurdes, était allé se plaindre à son père qui l’avait grondé.

Mais le pire de tout avait été de s’entendre dire qu’il l’avait déçu. Á présent, il redoutait qu’Abram soit déçu lui aussi et qu’il décide de mettre fin à son rêve d’écrire l’histoire du monde.

— Tu ne travailles pas assez dur à l’école.

— Non, reconnut l’enfant, penaud.

— Mais tu penses que si je te raconte l’histoire de la Création tu pourras l’écrire sans faire de fautes ?

— Oh, oui ! Enfin... je ferai de mon mieux. J’ai bien réfléchi et je pense qu’il vaudrait mieux que tu me la racontes petit à petit pour qu’ensuite, en rentrant chez moi, je prenne le temps de la mettre au propre, tranquillement et en m’appliquant. Chaque jour, je te montrerai ce que j’ai écrit et si tu es satisfait, tu pourras me raconter la suite...

Abram le regarda longuement. Peu importait que l’enfant commette des erreurs, ou qu’il ne cesse de harceler son maître de questions auxquelles ce dernier ne pouvait pas répondre, ou qu’il ait tendance à rêvasser quand le scribe donnait des explications.

Chamas avait d’autres qualités, la principale étant qu’il était capable de penser.

Quand il posait une question, il attendait une réponse logique, il ne se contentait pas des vagues explications que l’on donnait généralement aux enfants.

Les yeux de Chamas se mirent à briller et Abram songea que de tous les membres de sa tribu, cet enfant était le plus à même de comprendre les desseins de Dieu.

— Je vais te raconter l’histoire de la Création. Je vais commencer par le jour où Il décida de séparer la lumière et les ténèbres. Mais à présent, rentre chez toi. Je t’aviserai le moment venu.

 

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