Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 34 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 32

— Tannenberg ! Tannenberg, vous m’entendez ? Je vous parle !

Le jeune homme ouvrit les yeux et posa un regard indolent sur l’homme qui se tenait devant lui.

— Que voulez-vous, professeur ?

— Vous devriez être au travail, avec les autres. Je vous avais affecté au déblaiement du mur ouest, et je vous trouve en train de dormir.

— Je me repose en attendant le courrier. J’ai hâte de savoir ce qui se passe à Berlin.

— Retournez immédiatement sur le chantier ! Retournez auprès de vos camarades !

— Ce ne sont pas mes camarades ! Je suis ici parce que mes parents financent cette expédition. Ce sont eux qui vous paient. Vous êtes tous mes employés.

— Comment osez-vous ?

— De toute façon vous n’êtes qu’un sale juif insolent ! Mon père a eu tort de vous confier cette mission archéologique.

— Votre père ne m’a rien confié du tout. C’est l’université qui m’a envoyé ici !

— Allons, professeur, et qui est le donateur le plus généreux de notre université ? C’est grâce à cet argent que le professeur Wesser et vous-même avez pu passer deux ans en Syrie. Mais il est temps de rentrer et d’aller rejoindre tous les autres juifs. Un jour, le doyen de l’université devra répondre de votre présence ici.

Le professeur, un homme à la mine sévère et d’un âge avancé, allait riposter quand il fut interrompu par les cris d’un jeune garçon qui arrivait en courant.

— Professeur Cohen, venez ! Venez vite !

L’homme attendit que l’enfant l’ait rejoint puis demanda :

— Que se passe-t-il, Ali ?

— Le professeur Wesser vous fait demander. Il a trouvé des tablettes extraordinaires.

Le jeune Ali souriait. Il avait l’air heureux. Il avait eu de la chance de se faire engager par les deux fous qui creusaient la terre à la recherche de statuettes et se réjouissaient à la vue de vulgaires morceaux d’argile recouverts d’inscriptions étranges.

Les professeurs Wesser et Cohen dirigeaient le groupe de jeunes qui s’étaient installés à Hâran et qui n’allaient d’ailleurs pas tarder à partir.

On était début septembre, et l’année dernière, à la même époque, l’équipe avait levé le camp.

Ils reviendront, songea Ali. Ils reviendront sûrement chercher les morceaux d’argile qui semblent tant les intéresser.

Le professeur Cohen suivit Ali jusqu’au puits situé à quelques centaines de mètres du site archéologique qu’ils étaient en train d’explorer depuis plusieurs mois. Il n’avait pas remarqué qu’Alfred Tannenberg, intrigué par la découverte du professeur Wesser, lui avait emboîté le pas.

— Jacob, viens voir ça ! s’écria Wesser en lui tendant deux tablettes d’argile.

Jacob Cohen sortit ses lunettes de l’étui métallique qu’il portait dans sa poche et commença à suivre du doigt les lignes de signes gravés sur une tablette qui mesurait environ trente centimètres. Quand il eut fini de lire, son confrère et lui tombèrent dans les bras l’un de l’autre.

— Dieu soit loué ! Aaron, je n’arrive pas à y croire.

— C’est pourtant vrai, mon ami. Nous l’avons trouvé grâce à Ali.

Le garçon souriait de toutes ses dents, fier comme Artaban. C’était lui qui avait raconté au professeur que non loin de là se trouvait un puits fait de briques sur lesquelles figuraient les mêmes dessins que ceux des tablettes. Aaron Wesser n’y avait pas réfléchi à deux fois. Il avait aussitôt demandé au garçon de le mener jusqu’au puits, sachant que les villageois réutilisaient couramment des morceaux de tablettes pour leurs constructions.

Le puits était des plus ordinaires, et il fallait un regard d’expert pour remarquer que certaines briques avaient été remplacées par des tablettes.

Le professeur Wesser commença à les examiner une à une, tout en les déchiffrant sous les yeux fascinés d’Ali qui ne comprenait pas pourquoi les étrangers affirmaient que ces lettres étaient celles que ses ancêtres employaient pour écrire.

Brusquement, le professeur Wesser avait poussé un cri, faisant sursauter Ali qui croyait qu’il avait été piqué par une vipère ou un scorpion.

En fait, le professeur Wesser voulait juste attirer son attention. Il lui dit d’aller chercher ses outils car il voulait desceller deux tablettes, une opération dont il affirmait, et Ali en fut témoin, qu’elle n’affecterait en rien la structure du puits.

Ali avait alors filé à toutes jambes jusqu’à la maison du professeur Wesser pour y chercher ses outils et les lui ramener.

À présent nous savons que lorsque le patriarche Abraham s’est mis en route pour la terre promise, il a emporté avec lui l’histoire de la Genèse. Dieu la lui a révélée, affirma Aaron Wesser.

— Mais qui était ce Chamas ? s’enquit le professeur Cohen. Dans la Bible il n’est nulle part fait mention d’un tel Chamas...

— C’est vrai, mais ces tablettes sont authentiques. À présent nous devons retrouver la suite du récit, les tablettes sur lesquelles Chamas a gravé l’histoire de la Genèse racontée par Abraham.

— Elles ne doivent pas être bien loin. Abraham a séjourné longuement à Hâran avant d’entreprendre le voyage jusqu’à Canaan. Nous allons les retrouver ! s’exclama le professeur Cohen, enthousiaste.

— Cela signifie que nos ancêtres ont découvert la Genèse par le biais d’Abraham, murmura Aaron Wesser.

— Mais le plus important, mon cher, c’est qu’à en croire ces deux tablettes, il y aurait une bible, une bible d’argile inspirée par Abraham.

— La Bible d’argile. Fichtre, si nous la retrouvons, ce sera la plus grande découverte de tous les temps !

Alfred Tannenberg écoutait, fasciné, la conversation entre les deux savants qui, dans leur enthousiasme, n’avaient même pas remarqué sa présence.

Il allait arracher les tablettes des mains du professeur Cohen, quand un de ses camarades, un autre jeune étudiant comme lui, arriva en courant, un télégramme à la main.

— C’est là guerre ! Alfred, nous sommes entrés en guerre. Ces voleurs de Polonais n’ont qu’à bien se tenir ! Dantzig va revenir dans le giron de la mère patrie ! Non, mais, est-ce que tu te rends compte ? Hitler va rendre sa grandeur à l’Allemagne. Tiens, tu as aussi reçu un télégramme.

— Merci, Georg. Aujourd’hui est un grand jour ! Il faut fêter ça, dit le jeune Tannenberg en commençant à lire avidement son télégramme sous le regard inquiet des deux professeurs qui s’étaient tus en entendant les propos qu’échangeaient les deux jeunes gens.

— Mon père dit que nous avons donné une bonne leçon aux Polonais ! s’écria Georg.

— Et le mien m’annonce que la France et l’Angleterre vont nous déclarer la guerre. Georg, il faut que nous rentrions sur-le-champ. Hitler a besoin de nous. Je veux être là quand il va rendre sa grandeur à l’Allemagne.

— Mais vous êtes complètement fous !

Les deux garçons foudroyèrent le professeur Cohen du regard.

— Comment osez-vous nous insulter ? s’écria Alfred Tannenberg en saisissant le vieil homme par le revers de sa chemise.

— Lâchez tout de suite le professeur Cohen ! ordonna Aaron Wesser.

— Ta gueule, sale juif ! lança Georg.

Ali, l’air hagard, observait la scène qui se déroulait sous ses yeux. Les deux jeunes gens s’étaient mis à frapper sauvagement les professeurs qui parvenaient à grand-peine à se défendre.

Quand les deux professeurs se furent effondrés à terre, le visage en sang, Georg et Alfred se tournèrent vers Ali et, après avoir échangé un regard mauvais, commencèrent à le rouer de coups de pied, tandis que le malheureux essayait vainement de se protéger la tête avec les mains.

— Arrêtez ! Arrêtez ! Vous allez le tuer ! protesta le professeur Cohen.

Soudain, Alfred Tannenberg sortit un petit pistolet de sa poche de pantalon et tira sur le professeur Cohen. Puis il se tourna vers Aaron Wesser et lui logea une balle entre les deux yeux. La dernière balle fut pour le jeune Ali qui gisait à terre à demi conscient.

— Ce n’était que des sales porcs de juifs de toute façon, dit Alfred Tannenberg à son ami Georg, qui le regardait d’un air amusé.

— Je m’en fiche pas mal que tu les aies tués, dit-il, mais il va falloir trouver une excuse.

Alfred Tannenberg s’assit par terre et alluma une cigarette.

— Nous dirons que nous les avons retrouvés morts, décida-t-il en regardant les volutes de fumée se défaire dans la brise du soir.

— Et rien de plus ?

— Rien de plus. N’importe qui aurait pu les tuer pour les détrousser, non ?

— Si tu le dis, Alfred... Mais je crois qu’on ferait bien de se mettre d’accord sur ce que nous allons raconter pour ne pas nous contredire l’un l’autre. En fait, tu as raison. Il faut que l’Allemagne aide Hitler à réaliser son rêve. Non contents de nous sucer le sang, ces étrangers contaminent la patrie.

— Il faut que je te raconte quelque chose d’important. Seuls Heinrich et Franz doivent être tenus au courant.

— De quoi s’agit-il ? s’enquit Georg, intrigué.

— Regarde ce puits.

— Eh bien ?

— Tu as remarqué qu’il en manque deux morceaux ? Ce sont les tablettes qui sont là.

— Et qu’ont-elles d’extraordinaires, ces tablettes ?

— D’après les deux vieux, elles contiendraient une incroyable révélation. Le prophète Abraham aurait lui-même transmis l’histoire de la Genèse à... à son peuple. Autrement dit, ce que raconte la Bible ce sont ni plus ni moins les révélations d’Abraham.

Georg s’accroupit et ramassa les tablettes dont il ne parvenait pas décrypter la signification. Mais qu’à cela ne tienne, il allait suivre des cours pour apprendre à déchiffrer l’écriture cunéiforme.

Tous deux voulaient devenir archéologues, ainsi qu’Heinrich et Franz, leurs deux meilleurs amis. Non seulement leurs pères étaient des amis d’enfance, mais ils étaient allés à la même école, partageaient les mêmes passions et avaient choisi la même voie.

C’est dans une napola, une de ces écoles hitlériennes qui ne recrutaient que de jeunes Allemands de race pure, qu’ils avaient forgé leur amitié aussi profonde qu’indestructible.

C’était un grand honneur d’être admis à la napola où ne pouvaient postuler que les garçons aux qualités physiques et aux résultats scolaires irréprochables.

L’histoire, la géographie, la biologie, les mathématiques, la musique, mais surtout le sport, étaient les principales matières enseignées dans ces écoles d’élites, conçues à l’image des écoles de cadets où l’armée impériale de Prusse.

Entre autres exercices paramilitaires, on leur apprenait à « capturer » un pont, lire une carte d’état-major, déloger un ennemi embusqué dans un bois, marcher de nuit par tous les temps.

Mais là s’arrêtait la ressemblance entre les écoles de cadets et les napolas où l’on formait l’élite dont rêvait Hitler. Là, fils de familles et fils d’ouvriers se côtoyaient. Seules comptaient l’excellence des résultats scolaires et les caractéristiques physiques si chères au Führer.

Après avoir achevé avec succès leur formation à la napola, Alfred, Georg, Heinrich et Franz durent décider de la voie qu’ils allaient suivre.

Ils avaient le choix entre servir l’armée, le parti, l’administration ou l’industrie, ou poursuivre une carrière universitaire. Leurs parents ne leur laissèrent guère le choix. Ils allèrent s’inscrire à l’université et faire un doctorat.

Ne manquant pourtant de rien, tous quatre avaient à cœur de redresser l’Allemagne en proie à une grave crise économique.

Le père d’Alfred possédait des usines de textile. Celui d’Heinrich était avocat, tout comme celui de Franz, et celui de Georg était médecin. Adolf Hitler était leur héros, de même qu’il était le héros de leurs parents et de tous leurs amis.

À leurs yeux, cet homme était un dieu et ils écoutaient ses vibrantes harangues, convaincus qu’il allait rendre sa grandeur à l’Allemagne.

Georg et Alfred se mirent d’accord sur ce qu’ils allaient dire, puis rangèrent soigneusement les tablettes. Ils demanderaient au professeur Keitel, fidèle adepte d’Hitler et membre comme eux de l’expédition archéologique, féru d’écriture cunéiforme, de leur en révéler le contenu.

Le professeur Keitel, dont les parents travaillaient à la filature, avait une dette envers le père d’Alfred. Car monsieur Tannenberg avait fait jouer ses relations pour qu’il puisse entrer à l’université, puis décrocher un poste de maître assistant. Malheureusement, comble de l’humiliation, on l’avait affecté dans le département du professeur Cohen, un juif qu’il méprisait de toute son âme. Mais le professeur Keitel avait tenu bon, car il savait que, tôt ou tard, le juif, comme tous ses semblables, serait mis au ban de la société.

Les deux garçons se hâtèrent de regagner le campement érigé non loin du chantier archéologique.

Prenant une mine défaite, ils jouèrent à la perfection le rôle de deux jeunes gens surpris par la tragédie.

Ils racontèrent sans donner trop de détails, comment ils avaient découvert les corps des deux professeurs et du malheureux Ali.

Le professeur Wesser les avait informés de son intention de sonder le vieux puits. Au bout d’un moment, inquiet de ne pas voir revenir son collègue, le professeur Cohen avait dit à Alfred qu’il allait se rendre là-bas en compagnie du petit Ali.

Voyant qu’il tardait à revenir, Alfred s’était rendu au puits en compagnie de Georg venu lui apporter un télégramme.

En arrivant là-bas, ils avaient retrouvé les deux hommes et le garçon morts. Ils firent mine d’être sous le choc et ignorer ce qui s’était passé.

Accompagnés d’un groupe d’étudiants et d’archéologues, ils retournèrent au puits pour emporter les cadavres. Certains membres du groupe ne purent cacher leur émotion en voyant les dépouilles des deux vieux professeurs.

Alfred et Georg prirent eux aussi l’air contrit. Leur haine des juifs était bien connue des autres membres de l’équipe, mais ils n’en feignirent pas moins d’être affligés par la mort des professeurs qui, dirent-ils, ne méritaient pas une fin aussi brutale.

Devant l’insistance des jeunes gens, le professeur Keitel accepta de s’improviser chef de l’expédition. Ce fut lui qui notifia le crime aux autorités locales et fit parvenir un rapport relatant les faits au consulat allemand, afin que celui-ci transmette la triste nouvelle aux familles des victimes. Le professeur Keitel annonça en outre que les travaux de l’expédition s’arrêtaient là. L’Allemagne était en guerre et la patrie avait besoin d’eux.

Fin octobre, lorsqu’ils arrivèrent à Berlin, Keitel avait réussi à percer au jour le secret des tablettes : un certain Chamas affirmait que le patriarche Abraham allait lui raconter l’histoire de la création du monde.

Avant de quitter Hâran, les quatre amis avaient tenté en vain de retrouver les mystérieuses tablettes, mais ils n’étaient pas revenus les mains vides pour autant. Et le professeur Keitel avait complaisamment fermé les yeux lorsque ses quatre protégés avaient caché dans leurs bagages divers objets exhumés à Hâran.

— Non, Alfred, il est hors de question que tu t’enrôles dans l’armée. Tu dois poursuivre tes études. Il y a d’autres corporations dans lesquelles tu peux te rendre utile.

— L’Allemagne a besoin de moi.

— Certes, mais tu dois d’abord terminer ta formation.

— Georg va s’enrôler cette semaine, et Franz et Heinrich aussi.

— Allons, mon fils ! Que me chantes-tu là ? Leurs parents pensent comme moi qu’ils doivent d’abord décrocher leur doctorat. L’Allemagne a besoin de cadres bien formés.

— L’Allemagne a besoin d’hommes prêts à verser leur sang.

— N’importe qui peut donner sa vie. L’Allemagne ne saurait tolérer que ses meilleurs éléments soient sacrifiés.

Herr Tannenberg plongea ses yeux dans ceux de son fils. Il savait qu’il n’avait pas réussi à le convaincre. Il allait lui obéir, certes, mais pas désarmer. Car il estimait de son devoir de servir la patrie en allant sur le front.

— Très bien, papa, je ferai ce que tu me dis, mais j’aimerais que tu reconsidères votre décision.

— C’est entendu. Je vais y réfléchir. À présent, va voir ta mère. Elle a organisé une petite soirée musicale à laquelle elle veut que tu assistes. Nous avons invité les Hermann et leur fille Greta. Tu sais sans doute que nous pensons que ce serait pour toi l’épouse idéale. Vous êtes tous deux des Aryens purs, forts et intelligents. Vous allez donner à ce pays ses meilleurs enfants.

— Je croyais t’avoir entendu dire que tu voulais que je me concentre sur mes études ?

— C’est en effet ce que ta mère et moi voulons. Mais tu es désormais en âge de fréquenter. Et nous aimerions que tu fasses ta cour à Greta.

— Je n’ai aucune envie de me marier.

— Naturellement, à ton âge on n’a pas envie de se mettre un fil à la patte. Mais un jour il le faudra bien, et tu devrais commencer à y songer.

— Est-ce toi qui as choisi maman, ou ton père qui l’a choisie pour toi ?

— Ta question est impertinente.

— Mais pas du tout, papa. J’aimerais juste savoir s’il est de tradition dans notre famille que les parents choisissent les futurs époux de leurs enfants. Mais ne te fais pas de bile. Greta ou une autre, ça m’est bien égal. De toute façon, Greta est plutôt jolie fille, même si elle est par ailleurs complètement idiote.

— Comment oses-tu dire une chose pareille ? Tu oublies qu’un jour elle sera la mère de tes enfants.

— Je n’ai jamais dit que j’avais l’intention d’épouser une femme intelligente. Et d’ailleurs, Greta est muette comme une carpe, ce qui est plutôt une qualité.

Herr Tannenberg estimait que le sujet était clos. Il en avait assez d’entendre son fils critiquer la fille de son ami Fritz. Fritz Hermann était officier supérieur dans la SS. C’était un proche de Himmler qui se rendait fréquemment au château de Wewelsburg, non loin de la ville de Paderborn en Westphalie.

C’était là-bas que se réunissait une fois l’an tout le gratin de la SS. Chaque membre y disposait d’un fauteuil avec son nom gravé sur une plaque en argent. Herr Tannenberg était ravi que son ami Fritz fasse partie de ce petit cénacle d’élus.

Grâce à lui, sa petite filature prospérait à l’abri de la crise économique qui sévissait en Allemagne.

Fritz Hermann avait chaudement recommandé la filature de son ami à ses supérieurs hiérarchiques, qui avaient passé commande à Tannenberg de cravates et chemises pour les officiers SS.

Mais Tannenberg ne voulait pas s’arrêter là. Il souhaitait resserrer davantage encore les liens avec Fritz Hermann. Et quoi de mieux pour cela que de sceller une alliance entre son fils aîné et la fille aînée de Hermann ?

Sans être un prix de beauté, Greta n’était pas déplaisante. Blonde, avec des yeux bleus légèrement globuleux, et la peau d’une blancheur d’albâtre, elle avait une tendance à l’embonpoint que trahissaient ses mains potelées.

Sa mère, madame Hermann, lui faisait suivre un régime très strict pour contrôler son excès de poids, et son père l’obligeait à faire de l’exercice dans l’espoir vain d’allonger sa silhouette.

Ce que personne ne pouvait contester, cependant, c’est que Greta était une virtuose du violoncelle. Ses parents avaient essayé de lui faire étudier le piano, comme toutes les jeunes filles de sa condition, mais Greta avait obstinément refusé jusqu’à ce que son père accepte qu’elle prenne des leçons de violoncelle. Au reste, c’était une jeune fille obéissante qui n’avait pas posé le moindre problème à ses parents. Ses trois frères de dix, treize et quinze ans la vénéraient, car ils voyaient en elle une seconde mère, bien qu’elle ne fût âgée que de dix-huit ans.

À l’université, il ne restait plus un seul professeur juif. La plupart avaient fui en abandonnant tout derrière eux ; quant à ceux qui étaient restés, convaincus que la raison finirait par l’emporter, ils étaient aujourd’hui dans des camps de concentration.

De sorte que personne ne s’émut outre mesure de ne pas voir revenir ces braves professeurs Cohen et Wesser de leur expédition à Hâran. En réalité, bien qu’étant les deux plus grandes autorités en matière de langue sumérienne, les deux hommes étaient battus froid par le reste du corps enseignant.

Et s’ils étaient allés à Hâran, c’était parce que le doyen de l’université, que d’aucuns soupçonnaient d’avoir du sang juif, avait obtenu qu’ils quittent l’Allemagne, deux années plus tôt, pour participer à une mission archéologique au nord de la Syrie.

Malheureusement, les professeurs n’en étaient pas revenus vivants.

Alfred avait invité ses amis à la soirée musicale de sa mère. Ainsi, pensait-il, le récital lui paraîtrait moins fastidieux. Il aimait la musique, mais pas ces concerts où sa mère, ses amies et leurs filles tentaient vainement de les envoûter avec des pièces de musique qu’elles avaient répétées ensemble pendant des semaines.

Alfred admirait sa mère. Pour tout dire, il ne pensait pas qu’il pût exister femme plus belle. Grande et svelte, avec des cheveux châtains et des yeux gris-bleu, Helena Tannenberg était une femme à l’élégance naturelle qui, où partout où elle allait, suscitait des murmures d’admiration.

En la voyant aux côtés de Greta, il ne pouvait s’empêcher de penser à l’histoire du vilain petit canard. Naturellement, le cygne était madame Tannenberg.

— Alors comme ça, ton père veut que tu épouses Greta ? Quelle chance tu as ! ricana Georg en se gaussant de son ami.

— Attends donc de voir la fiancée que ton père te réserve.

— Ça ne risque pas d’arriver. Je ne me marierai jamais.

— Il faudra bien que tu y passes, comme nous tous. C’est notre Führer qui l’exige. Il veut que nous procréions pour promouvoir la race aryenne, dit Heinrich en riant.

— Eh bien faites, mes amis, faites. Prospérez et multipliez, mais en ce qui me concerne, il n’en est pas question, réitéra Georg.

— Allons, Georg. Je suis sûr qu’il y en a bien une qui te plaît, parmi toutes ces jeunes filles en fleurs, reprit Franz.

— Ne me dites pas que vous n’avez pas remarqué mon désintérêt pour la gent féminine ?

Le ton doux amer de leur ami les incita à dévier la conversation vers des sujets moins sulfureux. Aucun d’eux n’avait envie d’entendre ce que Georg avait à dire sur le sujet. S’il le faisait, l’amitié qu’ils lui témoignaient s’en trouverait altérée à jamais.

Le père d’Alfred s’approcha du petit groupe en compagnie de Fritz Hermann.

Hermann commença par s’enquérir poliment des études des jeunes gens, puis les invita chaudement à collaborer à la défense du Reich.

— Étudier est une bonne chose, mais n’oubliez pas que l’Allemagne à besoin de garçons comme vous en première ligne.

— Vous pensez que nous pourrions entrer dans la SS ?

La question d’Alfred prit son père de court et surprit ses amis.

— Vous voulez incorporer la SS ? Mais c’est une excellente idée ! Notre Reichsführer sera très fier de compter des jeunes gens tels que vous dans ses rangs. Je peux vous aider à postuler, si vous le souhaitez. Demain après-midi je vous attends dans mon bureau de la Prinz Albrechtrasse, au quartier général de la police du Reich. Cette soirée aura été tout compte fait plus fructueuse que je ne m’y attendais ! s’exclama un Fritz Hermann visiblement satisfait.

Lorsque Herr Tannenberg et son ami se furent éloignés, Georg prit Alfred à parti :

— On peut savoir ce qui te prend ? Je n’ai aucune envie d’entrer à la SS ou à la Gestapo, ni dans aucun autre corps d’élite de notre glorieux Reich ! Je veux seconder mon père et reprendre les fouilles là où nous les avons laissées. Mon ambition est d’être archéologue, pas soldat, et je pense qu’il en va de même pour vous.

— Allons, Georg ! Tu sais très bien que nous ne pourrons pas indéfiniment repousser notre incorporation, que ce soit dans l’armée, la SS ou autre. Nos parents commencent à s’attirer des critiques. Et puisque les miens ne veulent pas que je m’enrôle, j’entrerai dans la SS où mon futur beau-père fera en sorte, je l’espère du moins, de me trouver une sinécure. Et je vous conseille d’en faire autant, se justifia Alfred.

— Tu as raison, approuva Heinrich. J’irai moi aussi voir Hermann demain. Un poste à la SS ne pouvait pas mieux tomber, j’en ai assez de dépendre de mon père.

— Autrement dit, nous allons tous nous retrouver dans la SS, conclut Franz.

— Tu as une autre idée ? s’enquit Alfred.

— Non, pas vraiment. Je pense que tu as raison, approuva Frank.

— Vous êtes complètement idiots ! Qu’est-ce qui vous prend, bon sang ! s’insurgea Georg, visiblement contrarié par la décision de ses amis.

— Il nous prend que c’est la guerre et que nous avons l’obligation de servir l’Allemagne. Mon père a raison, n’importe qui peut verser son sang. C’est pourquoi nous allons nous rendre utiles au lieu de nous faire tuer. Sans compter que cela peut rapporter gros. Je crois que je vais demander à Hermann de me faire affecter dans un camp, à Dachau peut-être. C’est l’endroit idéal pour passer la guerre.

Quand les quatre amis se présentèrent au bureau de Fritz Hermann, son secrétaire leur dit que celui-ci était en réunion avec Himmler en personne.

Les jeunes gens allèrent s’asseoir dans une pièce contiguë et attendirent patiemment qu’Hermann puisse les recevoir.

— Entrez ! Entrez, messieurs ! C’est un plaisir de vous voir ici. J’ai touché un mot de votre incorporation au Reichsführer et quand vous aurez accompli toutes les formalités et que vous serez devenus des SS de plein droit, je vous présenterai à lui.

Fritz Hermann écouta patiemment les requêtes des quatre garçons et les approuva : Alfred et Heinrich, qui voulaient entrer dans l’administration, seraient affectés au bureau politique d’un camp où étaient enfermés les ennemis de l’Allemagne. Franz préférait aller sur le front, au sein d’une unité de la Waffen SS, et Georg, quant à lui, demanda à faire partie des services secrets.

— C’est parfait ! Parfait ! Vous allez pouvoir utiliser au mieux vos compétences physiques et intellectuelles au sein de la SS.

Ce soir-là, quand les quatre amis ressortirent du bureau de Hermann, ils étaient devenus membres de la SS. Fritz Hermann avait fait preuve d’une efficacité remarquable, et en moins de deux heures chacun des jeunes gens avait trouvé sa place au sein du quartier général. Ainsi, ils poursuivraient leurs études tout en servant la patrie.

— À la santé de l’Allemagne ! s’exclama Alfred en levant sa chope de bière.

— À notre santé, lui répondit Georg.

La nuit fut longue pour les quatre amis qui ne regagnèrent leur domicile qu’au petit jour. Ils venaient de tourner une nouvelle page de leur vie, mais s’étaient juré une amitié éternelle que rien ni personne ne pourrait briser. Ils avaient deux ans devant eux avant que Fritz Hermann ne fixe leur destin.

Dans le cas d’Alfred Tannenberg, ce serait en Autriche, en tant que représentant du Bureau Central de la Sécurité du Reich. Heinrich allait accompagner Alfred, en qualité d’inspecteur du Bureau Central de l’Administration, un organisme chargé de la surveillance des camps, et en l’occurrence celui de Mauthausen, l’un des préférés de Himmler. Franz serait affecté aux unités spéciales des commandos de la SS et Georg au service des renseignements commandé par le redoutable Reinhardt Heydrich et qui faisait concurrence au non moins efficace service d’espionnage de l’Abwer, dirigé par l’amiral Canaris.

Franz Ziereis, le commandant de Mauthausen, reçut avec circonspection les deux jeunes recrues venues de Berlin, en particulier Alfred Tannenberg. Car non seulement ce dernier lui était envoyé par le quartier général, mais il était le protégé de Fritz Hermann, dont il venait d’épouser la fille, Greta.

Autant dire que toutes les conditions étaient réunies pour que sa carrière soit météorique. Alfred tout comme Heinrich appartenaient à une catégorie à part de SS, celle des officiers universitaires, contrairement à Ziereis qui était charpentier de profession.

Toujours est-il que Tannenberg s’avéra un officier beaucoup plus compétent que le chef du camp ne l’aurait imaginé. De plus, il ne manquait pas d’idées ingénieuses quand il s’agissait de se débarrasser des détenus devenus inutiles. Alfred et Heinrich avaient trouvé le moyen d’atteindre l’objectif du Reichsführer : faire travailler les prisonniers jusqu’à l’épuisement pour les transformer en déchets humains en quelques mois, puis les éliminer.

La vie dans ce petit bourg, niché au cœur de la vallée du Danube parmi les forêts de sapins, était aussi agréable que les deux amis pouvaient le souhaiter. On ne pouvait imaginer paysage plus pittoresque avec ses champs parsemés de fermettes et ses bois où cascadaient de frais torrents. Ce paysage paisible contrastait singulièrement avec le sinistre camp de Mauthausen et ses nombreuses annexes qui accueillaient un nombre sans cesse croissant de prisonniers.

L’organisation de Mauthausen était semblable à celle de tous les autres camps de concentration. Outre un bureau politique et un bureau d’intendance, elle comprenait un service sanitaire et le service administratif du commandement de la garnison.

Après leur avoir fait faire un premier tour du camp, Ziereis chargea le commandant Schmidt d’en expliquer le fonctionnement aux deux jeunes recrues.

— Pour que nous puissions les distinguer, les prisonniers portent des triangles de couleur cousus sur le revers de leur uniforme. Le vert correspond aux détenus de droit commun, le noir aux asociaux, Tziganes, mendiants, voleurs, le rose aux homosexuels, le rouge aux détenus politiques, le jaune aux juifs et le mauve aux objecteurs de conscience.

— Y a-t-il des tentatives d’évasion ? s’enquit Heinrich.

— Vous voulez voir une tentative d’évasion ? demanda à son tour le commandant Schmidt.

— Comment cela... ?

— Venez. Suivez-moi jusqu’à la carrière.

Heinrich et Alfred échangèrent un regard intrigué, puis suivirent le commandant. Ils descendirent les cent quatre-vingt-six marches surnommées « l’escalier de la mort », qui séparaient la carrière du camp. Schmidt héla un des kapos qui surveillait les détenus. Le kapo portait un triangle vert et, à en croire le commandant, s’était rendu coupable de nombreux assassinats.

Grand, corpulent et borgne, l’homme inspirait la terreur à tous les malheureux qui avaient eu à subir sa brutalité à maintes occasions.

— Hans, choisit donc un de ces misérables, ordonna Schmidt au kapo.

La brute ne se le fit pas répéter deux fois. Il partit aussitôt à la recherche d’un homme aux cheveux blancs, aux mains écorchées et à la maigreur telle qu’on avait du mal à comprendre comment il trouvait encore la force de tenir sur ses jambes. Le triangle qu’il arborait était rouge.

— C’est une saloperie de communiste, dit le kapo en poussant le détenu vers le commandant et les deux jeunes officiers SS.

Sans dire un mot, Schmidt ôta son béret au prisonnier, et le jeta en direction des barbelés.

— Va le chercher, ordonna-t-il.

Le malheureux se mit à trembler. Il hésitait à obéir tout en sachant qu’il n’avait pas le choix.

— Allons, file ! rugit Schmidt qui s’impatientait.

L’homme prit lentement la direction des barbelés jusqu’à ce que la voix impérieuse du commandant retentisse à nouveau, l’obligeant à presser le pas. Lorsqu’il arriva à l’endroit où était tombé son béret, il n’eut même pas le temps de se baisser pour le ramasser. Une rafale de mitraillette tirée par l’une des sentinelles postées dans les miradors faucha net ce qu’il lui restait de vie.

— Dès qu’un prisonnier touche la clôture, il reçoit une décharge électrique de haute tension. Ça fait une bouche de moins à nourrir.

— Impressionnant, commenta Heinrich.

— Trop facile, dit Alfred.

— Vraiment ? s’étonna le commandant Schmidt.

— Oui, c’est une manière rudimentaire d’en finir avec la racaille.

— Oh, mais nous avons d’autres méthodes.

— Lesquelles ? s’enquit Heinrich.

De prime abord, il s’agissait d’une salle de douche ordinaire, mais l’odeur qui imprégnait les murs semblait indiquer que ce n’était pas de l’eau qui jaillissait des tuyaux.

— Nous utilisons le Zyklon B, un gaz à base d’hydrogène, de nitrogène et de carbone, expliqua le commandant Schmidt.

— Et c’est avec ça que vous désinfectez les prisonniers ? demanda Heinrich en éclatant de rire.

— Absolument. Nous les faisons entrer ici, et ils n’ont même pas le temps de dire ouf qu’ils tombent comme des mouches. C’est comme cela que nous nous débarrassons des nouveaux venus. Quand le commandement nous envoie plus de prisonniers que nous ne pouvons en accueillir, nous les envoyons directement prendre une douche dont ils ne ressortent pas vivants. Quant aux autres déportés, ils ignorent tout de ce qui se passe ici. S’ils le savaient, ils risqueraient de se rebeller au moment de la douche. Lorsqu’ils ont passé un certain temps à Mauthausen et qu’ils ne sont plus bons à rien, nous les expédions à Hartheim. Mais nous disposons d’une autre sorte de douches tout aussi efficace.

— D’autres douches ? répéta Heinrich, intrigué.

— Oui, nous sommes en train d’expérimenter un nouveau système pour nous débarrasser des indésirables. Lorsqu’ils ont fini leur travail à la carrière nous les envoyons se doucher là-bas, dans ce bassin, au bout de l’esplanade. On leur donne l’ordre de se déshabiller et de s’immerger une demi-heure dans l’eau glacée. La plupart ne résistent pas. La circulation sanguine s’interrompt et ils meurent nous a expliqué le médecin.

La visite se poursuivit durant toute l’après-midi. Schmidt les accompagna jusqu’au château de Hartheim. Le lieu semblait enchanteur, et le personnel très affable et efficace.

Le commandant leur montra les cachots fermés par des grilles et des trappes. En réalité, on avait installé une chambre à gaz dans ce souterrain, destinée à éliminer les détenus de Mauthausen qui avaient fait leur temps.

— Lorsqu’ils sont au bout du rouleau, nous leur disons que nous allons les transférer ici, au château, converti en sanatorium. De sorte qu’ils montent dans les camions sans faire d’histoires. Une fois ici, nous leur ordonnons de se dévêtir, nous prenons des photos, puis nous les menons ici, dans ce sous-sol. Une fois gazés, les cadavres sont incinérés dans des fours crématoires. Et je dois dire que l’équipe de dentistes dont nous disposons est particulièrement efficace quand il s’agit de retirer les dents en or de ces misérables. Hartheim accueille également tous ceux qui entachent notre société : nous nous sommes ainsi débarrassés de plus de quinze mille malades mentaux venus des quatre coins de l’Autriche.

— Véritablement impressionnant, dit Alfred.

— Nous ne faisons qu’exécuter les ordres du Führer.

Alfred Tannenberg et Heinrich apprirent à se connaître eux-mêmes à Mauthausen. Ils découvrirent qu’ils prenaient plaisir à ôter la vie à leurs semblables. Une balle dans la nuque était la méthode préférée d’Alfred et celle du commandant Ziereis, le chef suprême du camp. Heinrich, quant à lui, préférait lancer les bérets des détenus sur les fils barbelés, comme le leur avait enseigné le commandant Schmidt, le premier jour. À eux deux, ils pouvaient ainsi tuer en une journée plusieurs dizaines d’hommes, dont certains accueillaient la mort comme une libération.

Ils se lièrent également d’amitié avec les médecins du camp, qui se livraient à des expériences sur les détenus.

— La science avance grâce aux réserves inépuisables de cobayes dont nous disposons ici et qui nous permettent de percer à jour tous les secrets du corps humain, expliquait Alfred à Greta lors des longues soirées d’hiver passées en tête à tête au coin du feu.

Il lui fournissait un luxe de détails sur la façon dont on inoculait aux hommes, aux femmes et aux enfants en bonne santé des virus afin de comprendre comment se développait la maladie. On se livrait également à des opérations chirurgicales sur des sujets sains afin d’explorer leurs fonctions vitales.

En épouse soumise, Greta écoutait son mari sans soulever la moindre objection. À Mauthausen et dans tous les autres camps où Alfred faisait sa tournée, il n’y avait pas d’êtres humains.

Il n’y avait que des juifs, des Tziganes, des communistes, des homosexuels et des délinquants, une engeance dont la société allemande se serait volontiers passée, songeait-elle. Et si leurs cadavres pouvaient faire avancer la science, du moins leurs misérables vies auraient-elles servi à quelque chose.

— Heinrich, je viens d’avoir Georg au téléphone. Il m’a dit qu’Himmler était satisfait des accords passés avec les grands patrons de l’industrie. Nous allons leur fournir la main-d’œuvre, en échange de quoi ils s’engagent à faire de l’Allemagne un grand pays. Les usines ont besoin d’ouvriers, nos hommes sont sur le front. En outre, Himmler veut que la SS soit économiquement indépendante quand la guerre sera finie. Nous avons ici toute la main-d’œuvre qu’il nous faut pour cela.

— Allons, Alfred, la main-d’œuvre dont nous disposons ici est tout juste bonne à extraire des pierres de la carrière. Et d’ailleurs, je ne suis pas d’accord avec cette politique. Si nous n’en finissons pas avec ces gens, nous ne résoudrons jamais le problème de l’Allemagne.

— Nous pourrions utiliser davantage de femmes.

— Les femmes ? Il faut les exterminer en premier au contraire. C’est la seule façon de les empêcher de mettre au monde des enfants qui vont ensuite sucer le sang de l’Allemagne, argua Heinrich.

— Bien, mais en attendant les ordres sont les ordres et nous devons obéir. Tu vas sélectionner les prisonniers aptes à travailler. Nos usines ont besoin d’ouvriers et Himmler nous demande de leur en fournir.

— Moi aussi, j’ai parlé avec Georg.

— Je le sais, Heinrich.

— Dans ce cas, tu sais certainement qu’il doit venir ici dans deux jours avec son père.

— En effet, et il y a déjà plusieurs heures que je suis en train de tout organiser. Ziereis ne veut pas le moindre accroc. Le père de Georg est l’un des médecins préférés du quartier général et son oncle, qui doit venir aussi, est un illustre physicien. Le reste de la délégation est constitué de civils qui sont dans les petits papiers du Führer et qui sont vivement intéressés par les expériences menées par les médecins du camp.

— Tu sais, Alfred, j’ai vraiment hâte de revoir Georg...

— Moi aussi. Et en plus, je crois qu’il va amener Franz avec lui. Il ne me l’a pas dit, mais il m’a annoncé qu’il nous préparait une petite surprise. Et la meilleure surprise de toutes, serait d’être réunis tous les quatre.

— La dernière lettre de Franz était plutôt démoralisante. Ça n’a pas l’air d’aller très fort sur le front russe.

— Ça ne va fort nulle part, et tu le sais. Mais ce n’est pas le moment de parler de politique.

— Alfred, sais-tu quelle sorte d’expérience les médecins veulent montrer au père de Georg et aux médecins berlinois ?

— Ces chiennes sont des boulets. Elles sont arrivées au camp, enceintes, nous ne pouvons pas gaspiller les deniers publics à entretenir ces gens. Les médecins voudraient tester les limites de la résistance des femmes dans des situations extrêmes. Le docteur dit que ces salopes peuvent encaisser beaucoup plus qu’il n’y paraît. Je leur ai suggéré de les amener ici, au fond de la carrière, et de leur faire ensuite grimper les escaliers en portant des pierres. Nous verrons combien d’entre elles tiennent le coup et combien recherchent les balles des gardiens. Même si je pense que c’est une mort trop douce pour ces chiennes. Je crois qu’ils ont également l’intention de leur ouvrir le ventre pour étudier les fœtus. J’ignore ce qu’ils cherchent au juste, mais d’après le médecin, ce genre d’expérience est utile à la science.

— Et les enfants ? demanda Heinrich. Certaines sont arrivées au camp avec leur marmaille.

— Ils iront à la carrière, eux aussi. Et ensuite ils assisteront au traitement médical que les médecins réservent à leur mère. Viens, nous allons parler avec le docteur. C’est lui qui a mis au point la formule de l’injection. Nous verrons comment elles vont réagir quand on leur plantera l’aiguille dans le cœur. Mais avant cela, elles doivent prendre un bain.

— Sais-tu combien vont servir de cobayes ?

— J’en ai sélectionné une cinquantaine, des juives, des Tziganes et des prisonnières politiques. Certaines sont déjà plus mortes que vives et ne devraient pas être fâchées d’en finir.

Ce matin-là, il faisait gris et un fin crachin tombait, accompagné par un vent glacial qui s’immisçait dans les moindres ouvertures. Mais les officiers SS ne semblaient nullement incommodés.

Ils regardaient l’horloge, impatients de voir s’ouvrir les grilles du camp pour laisser entrer la longue file de voitures officielles venues de Berlin.

Debout, alignées en une file immobile, cinquante femmes attendaient en silence le destin que ces officiers leur avaient préparé. Une journée d’un genre spécial et qu’elles ne risquaient pas d’oublier, leur avaient dit les kapos tout en échangeant des regards et des ricanements conspirateurs.

Certaines avaient déjà passé deux ans au camp, à travailler dans les usines où se fabriquait le matériel de guerre allemand ; d’autres n’étaient là que depuis quelques mois, mais toutes portaient sur le visage les marques de la faim et du désespoir.

Elles avaient enduré toute sorte de supplices et d’humiliations de la part de leurs gardiens qui les faisaient travailler sans répit depuis l’aube jusqu’à la nuit tombée et sans tolérer le moindre signe de faiblesse ou de fatigue.

Si l’une d’elles, épuisée, s’arrêtait de travailler, une grêle de coups s’abattait aussitôt sur la malheureuse. Mais elles étaient vivantes au milieu de ce cauchemar parce que d’autres étaient mortes sous leurs yeux sans qu’elles ne puissent rien faire pour leur venir en aide.

Certaines s’étaient effondrées à terre pour être achevées par les coups des kapos les plus cruels ; d’autres tombaient foudroyées par une crise cardiaque après avoir atteint les limites de la résistance physique ; d’autres enfin disparaissaient purement et simplement. C’étaient les plus fatiguées, celles qui ne pouvaient plus travailler et qu’on venait chercher un matin pour les emmener Dieu sait où et qu’on ne revoyait plus jamais ensuite.

Lorsqu’elles laissaient des enfants, les autres femmes, au prix d’un effort surhumain, s’efforçaient de les protéger jusqu’à ce qu’ils soient assez grands pour aller rejoindre les commandos de travail ou être transférés dans d’autres camps.

Les voitures entrèrent lentement sur l’esplanade. Le groupe de civils qui en descendit semblait impatient.

Il jetait des regards intrigués autour de lui. Mauthausen était considéré comme l’un des camps les plus importants du Reich, un modèle pour tous les autres camps.

Georg et Alfred tombèrent dans les bras l’un de l’autre après avoir échangé le salut d’usage, bras tendu « Heil, Hitler ! » Ils ne s’étaient pas encore séparés qu’ils entendirent la voix de Heinrich s’écrier joyeusement :

— Franz ! Tu as pu venir !

— Franz ! Alfred serra aussitôt son ami dans ses bras.

Tous les quatre se livrèrent à la joie des retrouvailles sans se soucier des regards en biais du commandant Ziereis et des autres officiers SS. Ils se sentaient sûrs d’eux, car ils se savaient intouchables. Ils étaient les enfants chéris du régime.

Le père d’Alfred fournissait à l’armée une bonne partie de ses uniformes ; celui de Franz, avocat, s’était reconverti dans la diplomatie après avoir réussi à convaincre bon nombre de pays de participer aux jeux Olympiques qui s’étaient tenus à Berlin plusieurs années auparavant.

Il était devenu l’un des hommes de confiance de Hitler ; le père de Heinrich avait, quant à lui, mis ses talents d’avocat au service de l’arsenal légal de la nouvelle Allemagne, tandis que le père de Georg était le médecin des hauts dirigeants de la SS.

Les femmes observaient les quatre jeunes gens qui se distinguaient nettement de tous les autres officiers présents. Certaines frissonnaient et serraient la main des petits qu’elles avaient reçu ordre d’amener avec elles sur l’esplanade.

Les enfants, épuisés, et qui tenaient à peine sur leurs jambes, avaient malgré tout obéi à leur mère, car ils savaient qu’il ne fallait pas contrarier les hommes en noir dont la colère pouvait être terrible.

Les quatre officiers à l’air jovial s’approchèrent du groupe de femmes. Dans leurs yeux se lisaient le mépris et le dégoût que leur inspiraient ces créatures flétries à l’aspect à peine humain.

— Quel spectacle en vérité ! s’écria Franz.

— Allons, allons, mon ami, je te promets que tu vas bien t’amuser ! dit Heinrich.

— J’espère bien. Quelle sorte de divertissement nous avez-vous préparés ? s’enquit Georg.

— Un spectacle inoubliable, renchérit Alfred.

Sur ce, Alfred Tannenberg fit signe aux kapos qui commencèrent aussitôt à attacher de lourdes pierres dans le dos des prisonnières.

Puis il répéta :

— Inoubliable !

Les femmes qui avaient entendu ce que disaient les SS se mirent à trembler comme des feuilles.

— Oui, un jour à marquer d’une pierre blanche, murmura à nouveau l’officier en souriant.

 

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