Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 42 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 40

Rome était plus belle que jamais. Gian Maria se demanda comment il avait pu vivre loin de sa chère ville. Il réalisait à présent combien sa routine quotidienne lui avait manqué. Les prières du matin, les heures paisibles passées à lire...

Il entra dans la clinique et se dirigea vers le bureau de son père. Maria, la secrétaire du Dr Carlo Cipriani le salua avec effusion.

— Gian Maria ! Quel plaisir de vous revoir !

— Merci, Maria.

— Vous pouvez entrer. Votre père est seul dans son bureau. Mais, il ne m’avait pas dit que vous deviez passer...

— Ne dites rien, surtout, je veux lui faire la surprise.

Il frappa doucement à la porte du cabinet.

Carlo Cipriani se figea sur place en voyant entrer son fils. Il se leva lentement de son fauteuil, comme s’il avait eu du mal à se mouvoir. Il ne savait que dire ou faire.

Gian Maria se tenait immobile au milieu de la pièce et regardait fixement son père.

Ce n’était plus le garçon dégingandé à l’aspect souffreteux qui était devant lui, mais un homme amaigri et au teint buriné par le soleil.

— Mon fils ! s’exclama Carlo Cipriani, ému en s’approchant de Gian Maria pour le serrer dans ses bras.

À son grand soulagement, le jeune prêtre lui rendit son étreinte.

— Assieds-toi, assieds-toi donc, je vais appeler Antonino et Lara. Ils se sont fait un sang d’encre pour toi. C’est à peine si ton supérieur daignait nous donner des nouvelles. À part nous dire que tout allait bien, il n’a jamais voulu dévoiler où tu étais. Pourquoi es-tu parti, mon fils ?

— Pour t’empêcher de commettre un crime, papa.

D’un seul coup, Carlo Cipriani sentit le poids des années s’abattre sur ses épaules. Il se laissa tomber dans un fauteuil.

— Tu connais mon histoire, je ne vous l’ai jamais cachée. Comment peux-tu me juger ? Je suis allé implorer ton pardon et le pardon de Dieu.

— Alfred Tannenberg est mort, assassiné. J’imagine que tu es au courant.

— Oui, et si tu es venu pour me dire...

— De demander pardon ? Ne viens-tu pas toi-même d’avouer que tu étais allé à confesse pour te faire pardonner ce crime ?

— Gian Maria !

— Tu n’as pas idée de ce que j’ai dû faire pour t’empêcher de commettre l’irréparable. Et j’ai échoué. J’étais prêt à donner ma vie pour t’éviter un remords de conscience.

— Je suis désolé si je t’ai fait de la peine. Mais je ne crois pas que Dieu puisse me condamner d’avoir... d’avoir voulu la mort du monstre.

— Fût-il un monstre, sa vie appartenait à Dieu, et Lui seul pouvait la lui ôter.

— Je vois que tu ne m’as pas pardonné.

— Papa, es-tu prêt à te repentir ?

— Non, répondit Carlo Cipriani d’une voix ferme et sonore, en regardant son fils droit dans les yeux.

— Qu’y as-tu gagné, père ?

— La justice, celle-là même qui nous fut refusée quand nous étions des enfants sans défense et que le monstre nous a obligés à battre nos mères comme s’il s’agissait de bêtes de somme. J’ai vu mourir ma mère sans rien pouvoir faire pour lui porter secours. J’ai vu mourir ma sœur. Qui es-tu pour oser me juger ?

— Je ne suis qu’un prêtre, papa, et ton fils.

Gian Maria s’approcha du vieil homme et lorsqu’il le serra à nouveau dans ses bras, tous deux fondirent en larmes.

— Où étais-tu, mon fils ?

— En Irak, dans un petit village du nom de Safran, en train de faire des pieds et des mains pour t’empêcher de tuer Alfred Tannenberg et pour veiller sur Clara.

— Mais lui n’a pas hésité une seconde à tuer ma sœur. Elle était sourde et ne comprenait pas ce qu’il lui demandait. Il la mise en pièces.

— Est-ce une raison pour faire payer à Clara la vie de ta sœur ? demanda Gian Maria, l’air grave, en s’éloignant de son père.

Le médecin ne répondit pas. Il se leva de son fauteuil et se mit à faire les cent pas dans le bureau.

— Elle est innocente, elle ne vous a rien fait, plaida, Gian Maria.

— Tu ne peux pas comprendre. Tu es un homme d’église, mais moi, je ne suis qu’un homme tout court et peut-être le pire de tous à tes yeux. Mais ne me juge pas, mon fils. Je te demande simplement de me pardonner.

— À qui es-tu en train de demander pardon, à ton fils ou au prêtre ?

— Aux deux.

Carlo Cipriani ne prononça plus une parole. Il espérait que son fils allait à nouveau le serrer dans ses bras, mais Gian Maria se leva et sortit du bureau sans même lui dire au revoir.

***

— Où est Clara ?

Il y avait de la friture sur la ligne, et la voix d’Enrique était brouillée.

— À Paris, avec le professeur Picot, répondit George Wagner, irrité par la mauvaise qualité de la communication. Mais n’aie crainte, je viens de parler avec Paul Dukais. Il m’a assuré qu’un de ses hommes avait réussi à s’infiltrer dans l’entourage de Picot et qu’il avait ordre de s’emparer des tablettes.

— Il y a déjà belle lurette qu’il aurait dû les prendre, protesta Enrique Gomez.

— Je sais, c’est pourquoi j’ai dit à Dukais qu’il ne toucherait pas un sou s’il ne nous rapportait pas la Bible d’argile. L’homme en question vient de rentrer d’Irak et il a réussi à approcher Picot à nouveau, de sorte qu’il ne va pas tarder à savoir où se trouvent les tablettes.

— Je pense qu’on devrait mettre un groupe sur pied..., suggéra Enrique.

— Frankie a suggéré la même chose. Nous le ferons le moment venu. D’après ce que je sais, le professeur Picot a l’intention de présenter au public toutes les pièces qui ont été rapportées de Safran et la Bible d’argile en fait partie. Mais en attendant, ils ont mis les tablettes à la banque, dans un coffre-fort, où elles vont y rester jusqu’au jour de l’inauguration de l’exposition. Toujours est-il que d’ici là, l’homme de Dukais nous sera utile, car il peut surveiller toutes les allées et venues de Clara et de Picot.

— Et le mari ?

— Ahmed ? Nous lui avons demandé de ne pas perdre Clara de vue. Mais étant donné que le torchon brûle entre eux, je ne suis pas certain qu’il nous soit d’une quelconque utilité.

— Allons, George. Ahmed nous a toujours été d’une grande utilité. Sans lui, nous n’aurions jamais pu mener à bien l’opération Adam.

— Tu oublies que c’est Alfred qui avait tout planifié, répondit George dans un murmure.

— D’accord, mais c’est Ahmed et le Colonel qui ont mis les plans à exécution.

— Moyennant une rétribution non négligeable, mon cher. Mais pour l’heure, nous devons concentrer nos efforts sur la Bible d’argile. J’ai trouvé un acheteur. Il est prêt à payer une somme colossale pour posséder la preuve de l’existence d’Abraham.

— Nous devons être prudents, George. Ce serait de la folie de vouloir déjà mettre en vente les pièces qu’ils ont rapportées.

— Nous allons attendre, je te le promets, mais quoi qu’il en soit je peux t’assurer que mon client n’a aucune intention d’exhiber la Bible d’argile ou de l’exposer dans un musée.

— Les gens de la fondation Monde Antique ont expertisé la marchandise ?

— Ils sont en train de le faire, sous la direction d’Ahmed.

— Je vais avoir besoin d’eux, moi aussi, pour estimer les pièces que tu m’as envoyées.

— Frankie m’a demandé la même chose. Ne t’inquiète pas, j’en ai déjà parlé à Robert Brown et à Ralph Barry. Ils vont faire le nécessaire. Mais si tu ne veux pas attendre, Ahmed peut se rendre à Séville.

— Qu’allons-nous faire avec Clara ?

— Elle ne cesse de nous créer des ennuis. Sans compter qu’elle nous tient tête. Cette fille est une épine dans le pied...

— Tu as raison, mon vieux.

***

Yves Picot écoutait en silence son interlocuteur. Cela faisait plus de dix minutes qu’il parlait sans lui permettre d’en placer une. Lorsqu’il raccrocha, Picot poussa un grand soupir de soulagement. Clara lui mettait constamment la pression.

Elle avait hâte de montrer au public les objets ramenés de Safran et ne semblait pas se rendre compte de tous les tracas et les difficultés qu’il fallait surmonter pour organiser une exposition de cette ampleur. Les objets étaient emballés, les photos de Lion Doyle étaient prêtes, tous les archéologues ayant participé à la mission avaient écrit un article ayant trait aux fouilles et, pour couronner le tout, ils avaient découvert la Bible d’argile.

Clara voulait présenter ces tablettes au public au plus vite, arguant que plus le temps passait, plus le risque de se les faire voler augmentait.

Ainsi, depuis qu’elle était arrivée à Paris, elle n’avait cessé de le talonner, sans lui laisser un instant de répit.

C’était une chance, songea-t-il, que Marta Gomez fût l’efficacité incarnée. De plus, Marta partageait son enthousiasme. Elle aussi avait hâte que l’exposition puisse ouvrir ses portes.

En l’espace de quelques semaines elle avait réussi à mobiliser un nombre impressionnant de fondations et d’universités autour du projet. Picot n’avait d’ailleurs pas été en reste. Il avait lui aussi battu le rappel de ses collègues les plus éminents ainsi que de divers organismes financiers, en insistant sur le fait qu’il s’agissait d’une exposition tout à fait exceptionnelle.

Fabian venait de lui annoncer que Marta avait obtenu que l’exposition débute à Madrid. Personnellement, il aurait préféré que l’inauguration se fasse à Paris, au musée du Louvre, mais pour cela il leur aurait fallu attendre plusieurs mois.

Car au Louvre, les expositions temporaires étaient programmées longtemps à l’avance.

Fabian précisa également qu’une banque et deux grandes entreprises espagnoles avaient accepté de financer l’inauguration.

Et, bien entendu, l’université Complutense de Madrid, ainsi que le ministère de l’Éducation et de la Culture s’étaient montrés très empressés.

C’était un honneur pour Madrid d’être la première capitale à accueillir l’exposition au sein de son prestigieux Musée archéologique national, avant que celle-ci ne se rende à Paris, Berlin, Amsterdam, Londres et New York.

Il appela Clara pour lui annoncer la bonne nouvelle, même s’il était à peu près certain que Marta s’en était déjà chargée. Les liens semblaient s’être resserrés entre les deux femmes, qui avaient visiblement à cœur de voir s’ouvrir au plus tôt les portes de l’exposition.

***

Les quatre amis s’étaient réunis à Berlin. Hans Hausser leur avait demandé de venir chez lui, car il ne se sentait pas bien ces derniers temps.

Et le fait est que Mercedes avait eu un choc en voyant son visage amaigri et pâle.

— Je suis allé à Londres, pour voir Tom Martin, le président de Global Group, comme convenu. Je lui ai dit que nous ne lui verserions l’autre moitié des fonds qu’une fois la mission accomplie.

— Et alors ? s’enquit Mercedes.

— Il a revu ses prix à la hausse. Il a mis en avant le temps perdu et les énormes difficultés que son homme a dû surmonter pour pouvoir accomplir la première moitié de la mission. Mais j’ai refusé net. Je lui ai dit qu’il ne toucherait pas un euro de plus tant que la deuxième partie du contrat n’aurait pas été honorée, et précisé que le prix de départ était ferme et définitif. Nous avons discuté longuement, mais nous sommes finalement arrivés à un compromis. Si son homme résout le problème dans les jours à venir, il aura une prime. Sinon, il recevra ce qui était convenu au départ ni plus ni moins.

— Où est Clara Tannenberg ? demanda Bruno Müller.

— À Madrid, où elle est en train d’organiser une exposition d’objets découverts dans un temple, grâce au concours d’une équipe d’archéologues européens. Je ne sais pas comment ils ont fait, compte tenu de la situation qui règne en Irak, commenta Hans Hausser.

— Carlo Cipriani avait l’air triste et absent. Il ne parlait pour ainsi dire pas et laissait errer son regard.

— Tu as l’air soucieux, Carlo. Qu’est-ce qui ne va pas ? lui demanda Hans.

— Rien... En fait, je pense que nous devrions en rester là. Alfred Tannenberg est mort, nous avons accompli notre serment.

— Non ! s’écria Mercedes. Nous ne pouvons pas faire machine arrière ! Nous avons juré de le tuer ainsi que tous ses descendants. Clara Tannenberg est son unique petite-fille. La dernière Tannenberg. Elle doit mourir.

Bruno Müller et Hans Hausser baissèrent la tête. Ils savaient que rien ni personne ne pourrait jamais la faire changer d’avis.

— Nous le ferons. C’est entendu, mais je comprends ce que Carlo cherche à nous dire. Cette fille est innocente...

— Innocente ? Et ma mère, ne l’était-elle pas innocente ? Et les vôtres ? Et nos frères et sœurs ? Tous ceux qui étaient enfermés à Mauthausen étaient innocents. Non, cette femme n’est pas innocente. Elle porte en elle le germe du monstre. Si vous vous dégonflez, dites-le... mais moi je continue, répliqua Mercedes sur le ton de la colère.

— S’il te plaît, Mercedes, calme-toi. Nous allons faire comme nous avons dit, mais la remarque de Carlo mérite réflexion, intervint Bruno.

— Clara Tannenberg mourra, que vous le vouliez ou non, affirma Mercedes.

Tous comprirent alors que la mort de la jeune femme était inévitable.

***

Anté Plaskic était en train de sortir les livres des caisses et de les disposer soigneusement sur les étagères, sous l’œil attentif des gardiens du Musée archéologique.

Cet Yves Picot était un sentimental, songea le Croate. Face aux réticences de Clara, qui ne voulait pas qu’il participe à l’exposition, le professeur avait argué qu’il eût été injuste d’exclure quiconque avait collaboré aux fouilles de Safran. Et Marta Gomez avait appuyé la décision de Picot.

Ainsi Anté se trouvait-il depuis deux semaines à Madrid, où il travaillait sous les ordres de Marta Gomez. Yves Picot et elle l’avaient cru sur parole lorsqu’il leur avait dit qu’il était fier de pouvoir montrer au monde entier le fruit de mois de travail passés en Irak. Fabian et Marta avaient réussi à faire publier en un temps record le catalogue de l’exposition : un ouvrage de deux cents pages sur le temple de Safran, dont Picot était certain qu’il allait se vendre comme des petits pains.

Anté observait Lion Doyle du coin de l’œil. Il n’avait pas été surpris de le voir lui aussi rappliquer à Madrid pour participer à l’organisation de l’expo.

Contrairement à lui, Lion savait s’attirer la sympathie des gens. Tous voyaient en lui un simple photographe pigiste. Mais Anté, lui, savait qu’il n’était pas plus photographe qu’Ayed Sahadi n’était contremaître.

Grâce à des bribes de conversation captées au hasard il avait appris que Sahadi avait réussi à faire sortir Clara et son mari Ahmed Husseini d’Irak, et à les convoyer jusqu’au Caire où il avait décidé de rester jusqu’à ce que les choses se soient calmées à Bagdad.

Une fois au Caire, Clara avait apparemment rompu avec son mari, raison pour laquelle ce dernier n’était pas à Madrid, même s’il avait prévu de venir à l’inauguration.

Tout en alignant les livres, Anté se dit que cette fois il ne pouvait pas se permettre d’échouer.

L’homme de Planet Security, l’agence qui l’avait engagé pour subtiliser la Bible d’argile, avait été on ne peut plus clair : il devait s’emparer des tablettes toute affaire cessante ; à cette fin, il avait déployé ses meilleurs hommes de main, qui n’attendaient que son signal pour intervenir.

Depuis deux semaines qu’il était à Madrid, il n’avait pour ainsi dire pas mis les pieds hors du Musée d’archéologie.

Il connaissait maintenant parfaitement les lieux, mais surtout les employés et les gardiens qui étaient habitués à le voir aller et venir dans l’édifice. Il avait mis un soin tout particulier à sympathiser avec les gardiens qui observaient chaque recoin du musée sur des écrans de surveillance.

Il avait demandé aux hommes du commando de se familiariser avec la topographie des lieux, mais en ayant soin de ne pas attirer l’attention sur eux, de sorte que tous étaient venus visiter le musée en simples touristes. Ils n’allaient pas avoir beaucoup de temps pour s’emparer des tablettes et encore moins pour prendre la fuite. Leur plan consistait à voler La Bible d’argile avant que la salle où elle serait exposée ne soit ouverte au public. Car ensuite ce ne serait plus possible. Picot avait fait réaliser des copies exactes des pièces, ce qui laissait supposer que celles-ci prendraient la place des originaux à l’issue de l’inauguration. Ils ne pouvaient pas prendre le risque de se laisser couper l’herbe sous le pied.

À ce jour, il n’avait pas encore réussi à savoir quand précisément la Bible d’argile allait être transférée au musée depuis le coffre-fort de la banque madrilène où elle était enfermée.

Marta lui avait expliqué que l’existence des tablettes était top-secret et que jusqu’au jour de l’inauguration, leur découverte ne serait pas dévoilée au public.

Clara avait refusé catégoriquement que les tablettes aillent à Rome pour être expertisées par des scientifiques du Vatican. Gian Maria avait eu beau arguer que le cautionnement scientifique du Saint-Siège était le meilleur qui soit, elle lui avait répondu que le Vatican allait devoir se rendre à l’évidence.

Il ne manquait plus que deux jours avant l’inauguration et les responsables du musée avaient mis à leur disposition une salle dotée de moyens de sécurité ultraperfectionnés afin d’y entreposer les tablettes en toute sûreté.

Clara et Picot, aidés de Fabian et Marta, s’étaient chargés personnellement de l’agencement de la salle, depuis les éclairages jusqu’à la disposition des vitrines. Celles-ci étaient encore vides, les tablettes ne devant y être déposées qu’une heure avant l’ouverture de l’inauguration.

— Anxieuse ? demanda Yves Picot à Clara.

— Oui, un peu. Quand je pense à tout ce que nous avons dû surmonter pour pouvoir organiser cette expo... Et puis je ne peux pas m’empêcher de penser à mon grand-père. Il ne méritait pas une mort aussi cruelle. Il aurait tant aimé vivre ce moment.

— On ne sait toujours pas qui l’a assassiné ?

Clara fit non de la tête tout en s’efforçant de retenir ses larmes.

— Allons ! Parlons d’autre chose, lui dit Picot en lui tapotant doucement l’épaule.

— Je vous dérange ?

Yves Picot ôta sa main de l’épaule de Clara et regarda Miranda, stupéfait. La journaliste avait réussi à persuader les vigiles de la laisser entrer dans le musée alors que l’inauguration n’ouvrait ses portes que dans quelques heures.

S’approchant de Miranda, Clara effleura sa joue d’un baiser en se disant ravie de la revoir.

Puis elle sortit de la salle pour la laisser seule avec Picot.

— Tu n’as pas l’air content de me voir... dit la journaliste au professeur resté sans voix.

— Je t’ai cherchée partout sans succès. J’imagine que ton agence t’aura fait passer le message, dit ce dernier sur le ton du reproche.

— Je sais, mais j’ai dû rester plus longtemps que prévu en Irak. Tu connais la situation aussi bien que moi.

— Comment as-tu deviné que j’étais ici ?

— Allons, professeur, je suis journaliste ! Il m’arrive de lire les journaux ! À Londres il n’est question que de cette expo dont la pièce maîtresse est, paraît-il, exceptionnelle.

— Oui, c’est la Bible d’argile...

— Je sais, Clara et moi avons eu un petit différend au sujet de ces tablettes.

— Pour quelle raison ?

— Parce qu’à mon sens, elle les a volées. Je veux dire que ces tablettes sont la propriété du peuple irakien et qu’elle n’aurait pas dû les emporter sans en demander l’autorisation.

— Et d’après toi, qui aurait pu lui donner cette autorisation ? Je te rappelle que la guerre avait déjà éclaté.

— Il suffisait qu’elle demande à son mari, Ahmed Husseini, c’est bien ça ? Après tout, c’est lui le responsable du département des Antiquités.

— Chère Miranda, ta naïveté est confondante ! De toute façon, nous n’avons pas l’intention de garder les tablettes. Dès que la situation se sera stabilisée en Irak, nous les renverrons là-bas. En attendant, elles seront déposées au Louvre, comme il se doit. C’est le plus grand musée d’art mésopotamien.

Fabian les interrompit brusquement. Il semblait nerveux.

— La banque vient d’appeler. Le camion blindé arrive.

— Allons à la porte, dit Picot. Miranda, tu viens ?

Une fois les tablettes en place, Clara referma la vitrine à clé et serra doucement le bras de Gian Maria. Puis elle s’en revint vers Picot, Fabian et Marta, un sourire aux lèvres. Le responsable de la sécurité récapitula une dernière fois toutes les mesures qui avaient été prises pour protéger la salle et Clara eut l’air satisfaite.

— Vous êtes très élégante, lui dit galamment Fabian.

Elle portait un tailleur rouge feu qui mettait en valeur son teint hâlé et ses yeux d’un bleu métallique.

Touchée du compliment, la jeune femme gratifia le chercheur d’un baiser sur le front.

Dix minutes plus tard, le musée ouvrait ses portes à la délégation officielle venue assister à l’inauguration d’une exposition, qui promettait d’être vraiment exceptionnelle.

Tandis que les archéologues et les universitaires s’extasiaient devant les pièces exposées dans les différentes salles du musée, Marta Gomez et Fabian Tudela servaient de guides aux ministres et à la vice-présidente espagnols.

Des serveurs portant des plateaux garnis de rafraîchissements et de petits-fours naviguaient entre les invités, dont l’appétit semblait décuplé par la vue de toutes ces merveilles.

Picot et Clara avaient décidé d’attendre encore une heure avant d’ouvrir solennellement la salle où était exposée la Bible d’argile.

Les invités discutaient entre eux. Ils étaient impatients de découvrir la surprise qu’on leur avait promise en cette après-midi de samedi.

Anté Plaskic observait discrètement les hommes de Planet Security dispersés dans tout le musée : certains étaient déguisés en majordomes, d’autres en vigiles, et même en invités.

Il ne perdait pas non plus de vue Lion Doyle, dont le sourire figé trahissait une tension intérieure.

Il avait été convenu qu’ils s’empareraient des tablettes avant l’ouverture de la salle où elles étaient exposées.

Les risques étaient énormes, mais ils n’avaient pas le choix. C’était la seule façon de subtiliser la Bible d’argile. Tout en repassant mentalement la liste des mesures de sécurité, il commença à se diriger vers la salle des vigiles.

Il avait en tout et pour tout dix minutes pour prendre les tablettes et sortir du musée.

— Mesdames et messieurs, puis-je avoir votre attention, s’il vous plaît, dit soudain Yves Picot à la foule des convives. Je vous laisse encore un quart d’heure pour finir d’admirer les pièces exposées ici, après quoi je vous demanderai de bien vouloir m’accompagner jusqu’à la salle où nous avons exposé un trésor archéologique à la valeur inestimable et dont la découverte aura des répercussions sans égal, non seulement pour la communauté scientifique, mais également pour l’Église et l’humanité. À présent, si vous voulez bien me suivre.

Tandis que le professeur Picot, Marta Gomez et Fabian Tudela expliquaient à la vice-présidente l’importance de la découverte de la Bible d’argile, Clara suivait derrière en compagnie d’un des ministres et du recteur de l’université de Madrid.

Une femme, encore très belle malgré son âge et vêtue d’un élégant tailleur Chanel, s’approcha de Clara d’un pas nonchalant et lui sourit. Juste au moment où celle-ci lui rendait son sourire, l’inconnue trébucha malencontreusement et se cogna à Clara.

Une grimace de douleur envahit les traits de l’archéologue. L’inconnue s’excusa et poursuivit son chemin sans cesser de sourire.

Clara était en train d’expliquer au recteur que les tablettes qu’il allait voir étaient tout à fait extraordinaires, quand, subitement, elle posa une main sur son cœur et s’effondra.

Yves Picot et Fabian Tudela accoururent aussitôt et s’agenouillèrent à côté de Clara qui ouvrait et fermait les paupières comme pour conjurer un cauchemar.

Fabian cria qu’on aille chercher un médecin et une ambulance. Miranda, qui observait la scène, comprit qu’un événement extraordinaire venait de se produire.

Un signe discret de Anté Plaskic suffit aux hommes de Planet Security pour comprendre qu’ils devaient profiter de la confusion générale pour passer à l’action.

Un médecin, qui se trouvait dans l’assistance, s’approcha de Clara pour l’examiner et vit un minuscule point rouge dans la zone du cœur.

— Vite, une ambulance ! Elle est en train de mourir !

Deux vigiles, suivis d’un invité tiré à quatre épingles, s’éloignèrent de l’attroupement et se dirigèrent vers la salle où se trouvait la Bible d’argile.

Anté fila prestement jusqu’à la petite salle où les écrans du système de vidéosurveillance permettaient de voir toutes les salles du musée jusque dans les moindres recoins.

Il entra sans frapper puis pointa son pistolet et tira deux fois sur le gardien qui s’effondra. Après avoir traîné le corps dans un coin pour le dissimuler, il verrouilla la porte et débrancha une à une toutes les alarmes du musée.

Grâce aux écrans, il put suivre avec précision les mouvements de ses compagnons qui étaient entrés dans la salle des tablettes. Sans lui laisser le temps de réagir, ceux-ci abattirent le gardien avec un pistolet muni d’un silencieux. Moins de deux minutes plus tard, ils ressortaient avec le butin.

Le Croate sourit intérieurement. Il était sur le point d’achever sa mission. Sans lui, l’opération n’aurait jamais pu être menée à bien.

Il scruta ensuite l’écran sur lequel on voyait Picot qui s’élançait vers la sortie en portant Clara dans ses bras, tandis que Fabian et les gardiens lui frayaient un passage parmi la foule.

C’est alors que son regard tomba sur la silhouette d’une femme d’un certain âge qui marchait tranquillement, sans manifester la moindre émotion, en direction de la sortie.

Elle devait tenir quelque chose à la main, car elle avait le poing fermé, mais il ne parvint pas à voir ce que c’était.

Mercedes Barreda sortit du musée et inspira avec délectation une grande bouffée d’air printanier. Elle avait toujours eu un faible pour le quartier de Salamanca où se trouvait le musée archéologique.

Elle se mit à marcher sans but précis. Elle savourait tellement l’instant présent, qu’elle ne vit pas les deux hommes qui s’engouffraient à bord d’une voiture garée non loin de là. Son unique préoccupation était de se débarrasser au plus vite du poinçon qu’elle avait planté dans le cœur de Clara. Elle n’avait laissé aucune empreinte car elle portait des gants de cuir très fins qu’elle allait jeter dans une bouche d’égout, mais pas n’importe où, naturellement.

Elle continua de marcher pendant une heure, puis monta dans un taxi et se fit déposer au Ritz où elle avait réservé une chambre. Elle songea dans un premier temps à rentrer à Barcelone, puis changea d’idée. Après tout, elle n’avait aucune raison de fuir. Personne ne la recherchait, personne ne pouvait faire le lien entre elle et la mort de Clara Tannenberg.

Elle décida néanmoins de se changer avant de ressortir et de prendre la direction de la gare. Non loin du Musée du Prado, elle trouva une bouche d’égout dans laquelle elle jeta le poinçon. De retour à l’hôtel, elle se félicita de la facilité avec laquelle elle avait réussi à ôter la vie à Clara.

Elle n’avait pas hésité une seconde quant à la façon dont elle devait s’y prendre pour la tuer. À l’époque où elle vivait à Barcelone, sa grand-mère lui avait raconté l’assassinat d’Isabelle d’Autriche.

Un homme s’était approché de l’impératrice et lui avait enfoncé un poinçon dans le cœur. Elle était tombée à terre, foudroyée, et seules quelques gouttes de sang maculaient son corsage.

Il n’avait pas été facile de se procurer une telle arme. Elle avait dû écrémer les brocantes et était même allée jusqu’à fouiller dans les outils de ses ouvriers. Pour finir, c’est dans le matériel au rebut qu’elle avait trouvé l’objet tant désiré.

Elle l’avait nettoyé et aiguisé soigneusement comme s’il s’était agi d’une œuvre d’art.

Une fois de retour dans sa chambre d’hôtel, elle ouvrit le réfrigérateur et en sortit une bouteille de champagne. Pour la première fois depuis des années, elle se sentait euphorique et satisfaite.

***

Lion Doyle fulminait. Clara Tannenberg était morte, mais ce n’était pas lui qui l’avait tuée. Ce qui signifiait qu’il n’allait pas pouvoir toucher le reliquat de ses honoraires. L’assassinat était clairement le fait d’un professionnel. Il ne pouvait tout simplement pas imaginer un simple particulier ayant le cran et le sang-froid nécessaires pour commettre un meurtre en présence de centaines de personnes.

Il lui avait planté un objet fin et pointu dans le cœur et suffisamment long pour transpercer l’organe vital de part en part. Mais qui ? Qui avait osé ?

Et dire qu’il avait prévu de la liquider le soir même, chez Marta Gomez où elle logeait et où il se serait présenté sans éveiller le moindre soupçon. Une fois dans la place il aurait ôté la vie à la dernière Tannenberg. Naturellement, il aurait fallu qu’il tue également Marta Gomez, mais cela faisait partie des aléas du métier. Son unique préoccupation était qu’il allait devoir annoncer à Tom Martin qu’il n’avait pas pu s’acquitter de sa mission. Et puis le fait de voir pleurer Gian Maria n’avait fait qu’ajouter à sa contrariété. Le prêtre, accompagné de Miranda, s’était rendu à l’hôpital où on avait emporté le cadavre de Clara pour constater le décès et procéder à l’autopsie.

George Wagner sortait de réunion quand sa secrétaire l’informa que Paul Dukais était en ligne et demandait à lui parler d’urgence.

— Mission accomplie, lui dit Dukais.

— Entièrement ?

— Oui, nous avons obtenu ce que nous voulions. Et la petite-fille de notre ami a eu un accident… On l’a assassinée.

— Quand la livraison est-elle prévue ?

— La marchandise est en route, elle devrait arriver demain à destination.

Wagner ne fit pas de commentaire. Ni Enrique Gomez ni Frankie Dos Santos ne déplorèrent la mort de Clara quand il les mit au courant. Ce n’était pas leur problème, et d’ailleurs, ils n’y étaient pour rien.

Leur unique préoccupation était de commencer à écouler le butin raflé dans les musées irakiens. George avait suggéré qu’ils se réunissent pour arroser l’événement. Il avait hâte de pouvoir tenir entre ses mains la Bible d’argile avant de la remettre à son acquéreur.

Lion Doyle entra dans une cabine téléphonique et appela Tom Martin.

— Clara Tannenberg a été assassinée, dit-il.

— Et… ?

— J’ignore qui a fait le coup, reconnut Doyle, penaud.

— Passe me voir à mon bureau, il faut que nous parlions.

— Entendu, à demain.

À l’hôpital, Yves tournait comme un lion en cage dans la salle d’attente. Miranda, Fabian et Marta attendaient eux aussi. Aucun n’avait le cœur à parler et Gian Maria pleurait à chaudes larmes.

Deux policiers étaient avec eux. Une fois connus les résultats de l’autopsie, ils se rendraient tous ensemble au commissariat pour tenter d’élucider les circonstances du meurtre.

Le médecin légiste sortit enfin de la salle d’autopsie et demanda :

— Y a-t-il un parent de madame Tannenberg parmi vous ?

Picot et Fabian échangèrent un regard, sans savoir que dire. Ce fut Marta qui prit les choses en main.

— Nous sommes tous des amis. Elle n’a aucun parent ici. Nous avons essayé de joindre son époux, mais sans succès pour l’instant.

— Très bien. Madame Tannenberg a été assassinée au moyen d’un objet pointu... L’instrument de forme effilée, un stylet ou un poinçon, a transpercé le cœur de part en part.

Le médecin leur donna encore quelques détails, puis remit son rapport d’autopsie à l’inspecteur Garcia.

— Si vous avez besoin d’un complément d’information, vous pourrez me joindre ici par téléphone, dit-il au policier.

Ce dernier, un homme d’une quarantaine d’années, acquiesça. L’affaire semblait plus complexe qu’il ne l’avait cru au premier abord, et comme si cela ne suffisait pas, il allait devoir mener l’enquête tambour battant.

Car la presse avait flairé le scoop et pris d’assaut le standard du ministère. Ce n’était pas tous les jours qu’une archéologue irakienne se faisait assassiner alors qu’elle inaugurait une exposition en présence d’une brochette de sommités politiques et universitaires à qui elle avait promis de dévoiler un trésor, lequel avait été dérobé sous les yeux des deux cents convives parmi lesquels ne se trouvaient rien moins que la vice-présidente et deux ministres du gouvernement espagnol.

L’inspecteur Garcia imaginait déjà les gros titres s’étalant le lendemain à la une des journaux, et pas seulement les journaux espagnols. Les médias du monde entier allaient s’emparer de l’affaire.

À deux reprises déjà, ses supérieurs l’avaient appelé pour lui mettre la pression : avait-il découvert des indices qui puissent le mener jusqu’à l’assassin, et, surtout, connaissait-il le mobile du crime, lequel semblait lié au vol du mystérieux trésor ? La vice-présidente exigeait des résultats, et vite.

Et ces résultats, il comptait précisément les obtenir en interrogeant les amis de l’archéologue.

Au commissariat, il faisait une chaleur étouffante. Il ouvrit la fenêtre pour laisser entrer un peu de fraîcheur et invita Picot et ses compagnons à s’asseoir.

Le jeune prêtre, complètement anéanti, pleurait à chaudes larmes en s’agrippant à Marta Gomez comme un enfant.

La nuit promettait d’être longue, car tous allaient devoir subir l’interrogatoire du policier qui voulait éclaircir deux points : qui avait tué Clara Tannenberg, et pourquoi ?

L’assistant de Garcia alluma la télévision qui se trouvait dans le bureau juste au moment où débutait le journal du soir. Tous se turent et regardèrent en silence les images filmées l’après-midi même au musée.

Outre l’assassinat de l’archéologue irakienne, expliquait le commentateur, un vol important avait été commis dans l’enceinte du Musée d’archéologie : des tablettes d’une valeur inestimable, surnommées la Bible d’argile. Celles-ci constituaient le clou de l’exposition, la pièce maîtresse qui aurait dû être dévoilée à la presse et au public le soir même.

Yves Picot asséna un grand coup de poing sur la table, tandis que Fabian lâchait un juron. Picot était convaincu que les voleurs avaient tué Clara pour semer la panique et ainsi s’emparer de la Bible d’argile. Tous les autres acquiescèrent. Il ne pouvait y avoir d’autre mobile.

Soudain, à la stupeur générale, Gian Maria poussa un grand cri tandis qu’une expression d’horreur envahissait ses traits enfantins.

À l’écran, on voyait Clara et le ministre en train de cheminer côte à côte au milieu d’un groupe de personnes, quand, soudain, Clara trébucha, puis continua à faire quelques pas avant de s’effondrer, foudroyée.

Ce que virent les yeux de Gian Maria, aucune autre personne présente ne pouvait le voir. En l’espace d’une fraction de seconde, Gian Maria reconnut le profil d’une femme qu’il connaissait bien.

Mercedes Barreda, la fillette de Mauthausen, l’enfant qui avait subi la cruauté sans limites de la folie d’Hitler.

Gian Maria réalisa subitement que Mercedes était l’auteur du crime. Une douleur aiguë lui transperça la poitrine.

Il ne pouvait pas la dénoncer sans inquiéter son père, mais il ne voulait pas non plus se faire complice de l’assassinat de Clara.

Quand l’inspecteur Garcia le somma de dire ce qu’il avait vu, le prêtre lui répondit d’une voix à peine audible qu’il n’avait rien vu, simplement, ajouta-t-il, il n’avait pas supporté de revivre l’assassinat de Clara.

Cela tombait sous le sens. Yves Picot, Marta Gomez et Fabian Tudela le crurent, mais la réaction de Gian Maria avait semé le doute dans l’esprit de l’inspecteur Garcia et dans celui de Miranda.

Le policier était certain que le prêtre avait poussé ce cri déchirant parce qu’il avait vu quelque chose ou quelqu’un. Miranda, de son côté, songeait qu’elle allait devoir se procurer cette vidéo afin de l’analyser en détail pour trouver l’indice qui avait suscité une telle réaction chez Gian Maria.

Yves Picot décrivit ensuite au policier les huit tablettes qui constituaient la Bible d’argile, tout en insistant sur leur valeur inestimable non seulement d’un point de vue archéologique, mais également religieux.

L’inspecteur Garcia écouta, fasciné, le récit d’une aventure extraordinaire : celle de trois archéologues et d’une journaliste qui avaient passé plusieurs mois en Irak.

Ses supérieurs continuaient de faire pression sur lui : il fallait qu’ils aient quelque chose à dire aux médias. Car l’incident avait déjà fait grand bruit. Un assassinat et un hold-up commis simultanément, c’était à peine croyable.

Une fois de plus, l’inspecteur demanda à Picot et à ses collègues de lui relater tout ce qu’ils avaient fait au cours des dernières heures : qui avaient-ils vu, qui était au courant de l’existence des tablettes, qui soupçonnaient-ils ? Puis il leur demanda les noms de toutes les personnes qui avaient été en contact direct avec les tablettes. Lorsqu’ils ressortirent du commissariat, ils étaient épuisés et convaincus qu’il devait exister un fil d’Ariane que personne ne parvenait à remonter.

Que vais-je devenir à présent ? songea le prêtre, désespéré, tandis qu’il regagnait l’hôtel en compagnie de Miranda et de Picot.

***

Carlo Cipriani monta dans le taxi. Il se sentait à bout de forces alors que le vol depuis Barcelone n’avait pas pris deux heures.

Les adieux avec Mercedes, Hans et Bruno avaient été difficiles. Ses amis avaient essayé de le convaincre que ce qui les unissait était plus fort que la vie ou la mort. Ils avaient raison : hormis ses enfants, il n’aimait personne autant que ses amis pour qui il aurait donné sa vie sans l’ombre d’une hésitation, mais il pensait que le moment était venu de trouver la paix intérieure, et cela, il ne pouvait l’obtenir que loin d’eux.

Il n’avait fait aucun reproche à Mercedes. Hans et Bruno non plus. Elle ne leur avait pas dit ce qu’elle avait fait, mais c’était inutile. Il leur avait suffi de la regarder pour comprendre.

Mercedes leur avait confié qu’elle avait retrouvé le sommeil depuis quelques jours. Bruno n’aurait su dire ce qu’il éprouvait intérieurement.

Quant à Hans, il avait éclaté en sanglots.

De retour à Rome, Carlo Cipriani savait qu’il allait désormais devoir affronter différemment les années qui lui restaient à vivre. Il se dirigea vers la place Saint-Pierre.

Quand il entra dans la pénombre de la basilique, il se sentit soulagé.

Au même instant, l’inspecteur Garcia, accompagné d’un prêtre, marchait lui aussi dans la nef à la recherche de Gian Maria. Il avait réussi à convaincre ses supérieurs de le laisser suivre l’idée qu’il avait en tête et obtenu la permission de se rendre à Rome pour s’entretenir à nouveau avec Gian Maria.

L’inspecteur Garcia ne fit pas attention au vieil homme qui se dirigeait d’un pas fatigué vers le confessionnal où officiait Gian Maria.

Carlo Cipriani atteignit l’isoloir avant l’inspecteur de police. Lorsqu’il s’agenouilla, il vit que les traits du prêtre avaient vieilli et qu’il portait sur le visage une expression amère.

— Sainte Marie, mère de Dieu.

— Le Seigneur soit avec vous.

— Mon père, je me suis rendu coupable de la mort de deux personnes. Puisse Dieu me pardonner et puisse mon fils me pardonner lui aussi !

— Tu te repends ?

— Oui, mon père.

— Dans ce cas, que Dieu te pardonne, et qu’Il me pardonne moi aussi de ne pas pouvoir te pardonner.

Lorsque le vieil homme se releva, il avait les larmes aux yeux. On aurait dit qu’il avait du mal à respirer et qu’il allait s’évanouir.

— Vous ne vous sentez pas bien ? lui demanda l’inspecteur Garcia.

— Si, si, tout va bien, dit Cipriani en continuant à marcher sans un regard en arrière.

Au même instant, Gian Maria sortit du confessionnal et serra la main que lui tendait le policier.

— Je suis désolé de venir vous déranger jusqu’ici. J’ai demandé à vos supérieurs la permission de m’entretenir avec vous. J’aimerais que nous ayons un petit entretien. Naturellement, vous n’êtes pas obligé...

Gian Maria le regarda sans répondre, puis il se mit à marcher à ses côtés tout en observant son père qui s’était agenouillé devant la Pietà de Michel-Ange et qui priait, la figure enfouie entre ses mains. Il sentit un pincement au cœur pour son père et pour lui-même.

Ce jour-là aussi il pleuvait sur Rome.

 

[1] Dans la Bible, le patriarche Abraham est appelé « Abram » et son épouse « Saraï ». Ces noms furent changés en Abraham et Sarah quand Dieu leur promit de leur donner une descendance. Abram et Abraham sont deux formes dialectales d’un même nom ; Abraham découle de Ab Hamôn : « père d’une multitude ».

[2] Qui est équivalent à « mention très bien ».

[3] Dans les conversations entre Chamas et le patriarche, nous avons choisi d’employer la première graphie du nom : Abram.

[4] Le maître.

[5] Scribe.

[6] Le Grand frère.

[7] « Et Abram tomba face contre terre. Dieu lui parla ainsi : “Moi, voici mon alliance avec toi : tu deviendras père d’une multitude de nations. Et l’on ne t’appellera plus Abram, mais ton nom sera Abraham, car je te fais père d’une multitude de nations”. » La Genèse 17, 3-5, La Bible de Jérusalem.

[8] Dieu tutélaire de Babylone.

[9] Extraits de la Genèse, 1-2, 4a, selon la Bible de Jésusalem.

[10] Enuma Elish signifie : « Lorsque là-haut ». Ce sont les mots qui ouvrent le récit de l’épopée babylonienne de la création du monde, dont la version la plus ancienne date probablement du IIe millénaire avant J.-C.

[11] Écoles chargées de l’enseignement religieux et du droit islamique.

[12] Extrait du récit du Déluge dans la Genèse, 7 1, 24, 8 1, 5, La Bible de Jérusalem.

[13] La Genèse, Histoire d’Abraham, 12 3, La Bible de Jérusalem.

[14] La Genèse, La tour de Babel, 11 1-8, La Bible de Jérusalem.

[15] Service de renseignements égyptien.

[16] Pièce d’argile de forme sphérique, conique ou cylindrique, qui servait à enregistrer les transactions commerciales.

[17] Ensemble de fiches d’argiles correspondant à la valeur d’une transaction.

[18] La Genèse, 1, 1-5, La Bible de Jérusalem.

[19] Ibid, 1, 6.

[20] La Genèse, 1, 26-29, La Bible de Jérusalem.

 

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