Le secret d'argile
Chapitre 13
Le dîner se déroulait dans le silence. Alfred Tannenberg évitait de parler à Ahmed qui ne cherchait pas non plus à lier la conversation, de sorte que, comme toujours, il incombait à Clara de maintenir les apparences de la normalité.
Á la fin du repas, elle dit à son grand-père :
— Je voudrais que nous parlions. Je ne peux plus supporter cette tension. Je veux savoir ce qui se passe.
Les deux hommes se dévisagèrent. Ils ne savaient trop quelle posture adopter. Pour finir, ce fut Ahmed qui rompit le silence.
— Ton grand-père et moi n’avons pas les mêmes valeurs.
— Ah ! Et c’est pour cela que vous ne vous adressez plus la parole ? Je vous rappelle que nous allons entreprendre tous ensemble une mission archéologique ! Comment voulez-vous que nous fassions du bon travail si nous ne sommes plus capables de communiquer ? Et d’ailleurs, peut-on savoir quelles sont ces valeurs que vous ne partagez pas ?
Mais Alfred Tannenberg n’était nullement disposé à s’abaisser devant sa petite-fille et encore moins devant son mari.
— Clara, je refuse de poursuivre ce débat, dit-il pour couper court à cette conversation qu’il jugeait indigne de lui. Occupe-toi de mettre la mission sur pied. C’est une lourde responsabilité. La Bible d’argile t’appartient, c’est donc à toi de la trouver et surtout de la conserver. Tout le reste est sans importance. Au fait, je ne te l’ai pas dit, mais je dois me rendre au Caire pour quelques jours. Avant de partir, je te laisserai l’argent dont tu vas avoir besoin pour les fouilles. Á charge pour toi de savoir le gérer. Ah, et puis je veux que Fatima t’accompagne.
— Fatima ? Mais Fatima n’a rien à faire là-bas.
— Elle veillera sur toi, répliqua Tannenberg d’une voix sans appel.
Quand Tannenberg avait décidé quelque chose, personne n’osait le contredire, pas même Clara.
— Très bien. Mais ne pourriez-vous pas faire la paix, Ahmed et toi ? Cette situation me pèse à un point dont tu n’as pas idée...
— S’il te plaît, ne te mêle pas de ça.
Ahmed n’avait pas dit un mot. Quand le grand-père de Clara se retira, il foudroya sa femme du regard.
— Tu aurais pu nous éviter cette petite scène, franchement. Je me demande si tu cesseras un jour de croire au père Noël.
— Écoute, Ahmed, je ne sais pas ce qui se passe entre mon grand-père et toi, mais je te trouve désagréable depuis quelque temps. Et plus particulièrement avec moi. Puis-je savoir pourquoi ?
— Je suis fatigué, Clara. Et je ne supporte plus la vie que nous menons.
— Comment cela ?
— J’en ai assez de vivre enfermé dans la Maison Jaune, et d’obéir au doigt et à l’œil à ton grand-père. Je me sens prisonnier ici.
— Dans ce cas, pourquoi ne pars-tu pas ? Je ne peux pas t’obliger à rester, mais je n’ai pas non plus envie de te supplier. Si cette vie ne te convient pas, va-t’en.
— Tu veux que je parte vivre de mon côté ? L’idée ne t’a jamais effleurée que nous pourrions partir ensemble ?
— Cette maison est la mienne, je n’en ai pas d’autre. Et d’ailleurs, je suis heureuse ici.
— Si j’avais eu le choix, je serais resté à San Francisco. Là-bas, au moins, nous étions heureux.
— Mais moi je suis très bien ici. Je suis irakienne.
— Non, tu ne l’es pas.
— Ce n’est pas toi qui vas me dire ce que je suis. Je suis née ici, j’ai grandi ici, j’ai été heureuse ici, et je veux continuer de l’être. Je n’ai pas besoin d’aller ailleurs, j’ai tout ce qu’il me faut ici.
— Et moi, c’est tout le contraire. Je ne suis bien ni dans cette maison ni dans ce pays. L’Irak n’a pas d’avenir. On est en train de brader notre pays.
— Que veux-tu faire, Ahmed ?
— M’en aller, Clara.
— Eh bien va-t’en. Je ne ferai rien pour te retenir. Je t’aime trop pour te savoir malheureux. Puis-je faire quelque chose pour toi ?
La réaction de Clara prit Ahmed de court. Il se sentit blessé dans son amour-propre. Sa femme était en train de lui dire qu’elle l’aimait, mais qu’elle n’avait pas besoin de lui, et qu’elle ne chercherait pas à le retenir ; au contraire, elle se disait prête à faciliter son départ.
— Je vais t’aider à retrouver la Bible d’argile. Je crois que tu vas avoir besoin de moi, surtout si ton grand-père décide d’aller au Caire. Plus tard, quand l’équipe lèvera le camp, je partirai moi aussi. Je ne pourrai pas aller aux États-Unis, mais je chercherai refuge en France ou au Royaume-Uni. Et quand les Irakiens cesseront d’être des pestiférés, je retournerai vivre à San Francisco.
— Tu n’es pas obligé de rester, Ahmed. Je te remercie pour ton aide, mais je ne suis pas sûre que ce soit une bonne idée que nous passions les mois à venir ensemble si tu dois partir après.
— Tu ne veux pas venir avec moi ?
— Non. Je veux rester en Irak. C’est ici que je veux vivre. J’ai gardé un bon souvenir de l’Amérique. Nous avons été heureux là-bas. Avant cela, je n’avais jamais mis les pieds dans un pays occidental. Au début, mon grand-père ne voulait pas me laisser partir. J’avais passé ma vie entre l’Irak, l’Égypte, la Jordanie et la Syrie. J’aimerais bien aller un jour à New York et retourner à San Francisco, mais juste pour une visite. Je te l’ai dit, je vivrai toujours ici.
— Est-ce que tu te rends compte que c’est le début de la fin entre nous ?
— Oui. Et j’en suis sincèrement désolée, car je t’aime. Mais je ne crois pas que nous puissions renoncer à être ce que nous sommes, sans quoi nous deviendrions des étrangers l’un pour l’autre, et nous finirions par nous haïr.
— Puisque tu n’as pas besoin de moi pour chercher la Bible d’argile, je vais tâcher de trouver un moyen de sortir d’Irak.
— Mon grand-père t’aidera.
— J’en doute.
— Si, je t’assure.
— Quoi qu’il en soit, prends le temps de réfléchir à ma proposition : quelques mois de plus ou de moins n’y changeront rien. Je sais que je peux t’être utile. Et j’aimerais pouvoir t’aider.
— Je crois que nous devrions en rester là pour ce soir, Ahmed. La nuit porte conseil. Où vas-tu dormir ?
— Dans mon bureau, sur le canapé.
— Bien. Il va falloir que nous parlions du divorce, mais cela peut attendre demain.
— Merci, Clara.
— Je t’aime, Ahmed, malgré tout.
— Moi aussi, je t’aime.
— Non, Ahmed, il y a déjà longtemps que tu as cessé de m’aimer. Bonne nuit.
Le lendemain matin, alors qu’Alfred Tannenberg, sa petite-fille et son mari étaient en train de prendre leur petit-déjeuner sans échanger un mot, Fatima entra précipitamment dans la salle à manger pour dire à Ahmed que Picot était au téléphone et demandait à lui parler.
— Il dit que c’est urgent.
Ahmed se leva pour aller prendre la communication.
— Allô.
— Picot à l’appareil. J’ai une liste provisoire des personnes qui vont participer à la mission. Je viens de vous l’envoyer par courrier électronique afin que vous puissiez faire immédiatement les démarches nécessaires à l’obtention de visas. J’ai aussi décidé d’envoyer deux hommes en éclaireurs avec une partie du matériel, pour qu’ils commencent à tout mettre en place, afin que nous puissions commencer à travailler dès notre arrivée. C’est pourquoi il faut que vous leur obteniez tous les papiers nécessaires. Je ne veux pas qu’ils soient retenus à la douane ou autre.
— Vous n’avez pas de souci à vous faire. Quel type de matériel transportent-ils ?
— Des toiles de tentes, des vivres non périssables, du matériel archéologique… J’aimerais que les tentes soient déjà montées à notre arrivée et que les ouvriers aient été sélectionnés. Vous voulez bien vous en charger ?
— Je vais faire de mon mieux compte tenu des délais. Au fait, je ne vais probablement pas participer à la mission.
— Quoi !
— Pas d’affolement, tout se passera bien. Clara va se charger de tout superviser. Moi, je vais m’occuper des formalités, comme vous me l’avez demandé.
— Hep, une minute ! Que se passe-t-il ? Nous allons investir des sommes faramineuses dans ces fouilles, sans parler de l’énergie que j’ai dû déployer pour convaincre un nombre suffisant d’étudiants et d’archéologues de nous accompagner, et vous me dites que vous n’en serez pas. C’est une blague ou quoi ?
— Non, pas du tout. Mais le fait que je ne participe pas aux fouilles ne change rien au contrat que nous avons passé. Ma présence n’est pas indispensable. Vous ne manquerez de rien et Clara est tout à fait capable de mener une mission archéologique sans moi, ni vous du reste.
— Je déteste les imprévus.
— Moi aussi, mon vieux, mais c’est la vie. Quoi qu’il en soit, je vais lire votre mail et me mettre immédiatement au boulot. Vous voulez que je vous passe Clara ?
— Non. Je lui parlerai plus tard.
Clara observait son mari à travers l’entrebâillement de la porte. Elle avait entendu une partie de la conversation.
— Picot ne me fait pas confiance, apparemment.
— Picot ne te connaît pas. Il marche aux stéréotypes, de sorte que pour lui une Irakienne est une femme voilée qui ne peut pas faire un pas dans la rue sans son mari. C’est l’image que les Occidentaux ont des Orientaux. Mais il finira bien par changer d’avis.
— Il était contrarié d’apprendre que tu n’en serais pas ?
— Oui. Mais ne t’inquiète pas, Clara. Nous avons déjà vu dans les moindres détails tout ce qu’il y avait à faire. Tu connais Safran mieux que moi, et pour ce qui est de l’histoire de la Mésopotamie, tu pourrais en remontrer à plus d’un spécialiste. D’ailleurs, j’ai pensé que tu devrais prendre Karim comme assistant. C’est un bon historien. Et puis c’est le neveu du Colonel, je suis sûr qu’il serait ravi de participer à une expédition de ce type.
— Et toi, que vas-tu lui dire ? Comment vas-tu expliquer ton désistement ?
— Il va falloir que nous en parlions, Clara. Il faut que nous décidions quand et comment nous allons annoncer notre séparation. Faisons en sorte que cela se passe le mieux possible pour toi, pour moi, et pour tout le monde. Clara acquiesça. Elle souhaitait de tout cœur qu’ils puissent se séparer sans reproches ni débordements, tout en sachant qu’un jour viendrait où ils laisseraient libre court à la rancœur qu’ils gardaient enfouie au fond d’eux-mêmes.
— Que t’a demandé Picot ?
— Allons dans mon bureau pour lire l’e-mail qu’il vient de m’envoyer. Le temps presse. Il faut que j’appelle le Colonel. Picot va envoyer une partie du matériel à l’avance et il ne veut pas de problèmes avec la douane. Tu as le planning que nous avons fait ?
— Je l’ai donné à mon grand-père pour qu’il puisse y jeter un coup d’œil.
— Dans ce cas, va le chercher, et si tu es prête, viens avec moi au ministère. Il faut que nous commencions à envoyer des gens à Safran. Il se peut que l’un de nous doive se rendre sur place en reconnaissance.
Alfred Tannenberg, qui était toujours dans la salle à manger ne chercha pas à dissimuler sa colère quand Clara le rejoignit.
— Comment oses-tu me laisser seul sans me donner d’explications ! Et d’ailleurs que se passe-t-il ?
— Picot a appelé.
— C’est bien ce qu’il m’avait semblé. Mais est-ce une raison pour que le monde s’arrête de tourner ?
— Je suis désolée, grand-père, mais il le faut bien si nous voulons atteindre notre objectif. Il a appelé pour dire qu’il envoyait des hommes en reconnaissance avec du matériel. Il veut que le campement soit prêt et que le reste de l’équipe puisse se mettre à pied d’œuvre dès son arrivée à Safran. Il y a le problème de la douane à régler. Ahmed va se mettre en rapport avec le Colonel. Et ensuite l’un de nous devra se rendre à Safran pour réceptionner le matériel. Il faut aussi sélectionner des ouvriers, nous mettre d’accord sur les salaires... bref, il y a un tas de trucs à régler.
— Passe pour cette fois, mais ne t’avise plus jamais de me laisser seul à table.
— Ne te fâche pas, grand-père, s’il te plaît. Nous sommes sur le point de réaliser notre rêve...
— Ce n’est pas un rêve, Clara. La Bible d’argile existe bel et bien, et elle se trouve là-bas. Il ne te reste plus qu’à la retrouver.
— Et je vais tout faire pour.
— Bien. Et quand tu auras découvert les tablettes, tu les ramèneras ici aussi vite que tu le pourras.
— Il ne leur arrivera rien, je te le promets.
— Donne-moi ta parole de ne laisser personne y toucher.
— Je te le promets.
— Bien. Et maintenant file travailler.
— Justement. Je suis venue te demander de me rendre le planning qu’Ahmed et moi avons fait.
— Il est dans mon bureau, va le chercher. Quant à Ahmed, plus vite il décampera, et mieux ce sera.
Clara le regarda stupéfaite. Comment son grand-père savait-il que le torchon brûlait entre Ahmed et elle ?
— Grand-père...
— Qu’il aille au diable, nous n’avons pas besoin de lui. Il va en baver du reste, car sans nous il n’est rien.
— Comment sais-tu qu’Ahmed a l’intention de partir ?
— Je sais tout ce qui se passe dans la Maison Jaune. D’ailleurs, il faudrait que je sois complètement idiot pour ne pas savoir ce qui se trame sous mon propre toit.
— Je l’aime, grand-père, et si tu lui fais du mal, je ne te le pardonnerai jamais.
— Clara, je suis ici chez moi et ce n’est pas à toi de me dire ce que je dois faire.
— Très bien, dans ce cas sache que si tu fais du mal à Ahmed, je partirai moi aussi.
Au ton de sa voix, Alfred Tannenberg comprit que sa petite-fille n’hésiterait pas à mettre ses menaces à exécution.
Clara était visiblement tendue lorsqu’elle monta dans le 4X4 de son mari.
— Que se passe-t-il ? demanda Ahmed.
— Il sait que nous sommes en train de nous séparer.
— Et quelles menaces a-t-il proféré contre moi ?
L’aversion que se vouaient les deux hommes plongeait Clara dans le désespoir.
— S’il te plaît, Ahmed, mon grand-père a toujours fait preuve de bienveillance à ton égard.
— Je le connais bien, Clara. C’est pour ça que je le crains.
— Tu le crains ? Un homme qui s’est mis en quatre pour toi ? Qui t’a toujours donné tout ce que tu voulais ?
Ahmed ne répondit rien. Il ne voulait pas dévoiler à Clara la face cachée des activités de son grand-père, activités auxquelles il avait lui-même participé par ambition.
— Ton grand-père s’est montré généreux, soit, mais moi j’ai toujours fait tout ce qu’il m’a demandé sans rechigner ni poser de questions.
— Et pourquoi aurais-tu rechigné ? s’écria Clara, excédée.
— Allons, Clara, nous avions trouvé un bon compromis. Ce serait dommage de tout gâcher à cause de ton grand-père.
— Je suis en train de réaliser que vous êtes à couteaux tirés tous les deux. Mais depuis quand ? Que s’est-il passé ? Comment se fait-il que je ne me sois rendu compte de rien ?
— Cesse de te poser toutes ces questions. Ce sont des tensions comme il y en a dans toutes les familles, entre les amis ou les associés. Il arrive un jour où on ne se supporte plus.
— Comme ça, d’un coup ?
— S’il te plaît, ne nous complique pas la vie.
— C’est vous qui me la compliquez. Je veux que vous me laissiez en dehors de tout ça. Je n’ai pas envie que vous vous serviez de moi pour régler vos comptes !
Ahmed acquiesça. Il ne pouvait pas voir son visage car il conduisait, mais il avait le sentiment que l’harmonie qui régnait entre eux était en train de se briser.
— Personnellement, sache que je n’ai aucune envie d’envenimer la situation ou de te faire du mal.
— Dans ce cas, arrête de me dire des choses désagréables.
— Qu’as-tu dit à ton grand-père ?
— Rien. Simplement, je ne lui ai pas caché que nous étions sur le point de nous séparer. Il veut que tu t’en ailles le plus vite possible.
— C’est la meilleure solution, j’en conviens. Je vais quitter la Maison Jaune. Je pourrais aller vivre chez ma sœur.
Clara sentit soudain une douleur aiguë lui transpercer la poitrine. Évoquer la séparation était une chose, mais la concrétiser en était une autre.
— Si tu penses que c’est mieux pour toi.
— C’est mieux pour tous les deux, Clara.
Elle était à deux doigts de lui dire qu’elle ne voulait pas qu’il parte, mais elle se retint, de peur de perdre la face.
— Ahmed, tout ce que je veux c’est éviter les scènes. Et en particulier les empoignades avec mon grand-père. Tu sais combien je tiens à lui.
Une fois au ministère ils changèrent de conversation. Il leur fallait décider lequel des deux irait à Safran.
— C’est moi qui irai, dit Clara. Puisque tu ne seras pas là, autant que je me rende compte par moi-même comment tout est organisé. Je vais choisir moi-même les ouvriers.
En réalité, si elle avait décidé de partir, c’était pour essayer de calmer l’angoisse qui commençait à l’étreindre, mais elle ne le lui dit pas.
— Tu as sans doute raison. En attendant, je vais t’aider du mieux que je le pourrai depuis Bagdad. Et en profiter par la même occasion pour préparer ma sortie.
— Tu as déjà un plan ?
— Pas encore.
— Ils vont t’accuser de trahison et peut-être même chercher à t’assassiner.
— Je le sais, mais je suis prêt à courir le risque.
Ils passèrent le reste de la matinée au téléphone, à faire des demandes de visas et de permis de séjour. Á midi, Ahmed alla déjeuner de son côté avec le Colonel tandis que Clara regagnait la Maison Jaune.
— Le repas sera bientôt prêt, lui dit Fatima. Ton grand-père est dans son bureau. Il a de la visite.
Clara dit à Fatima de la prévenir quand son grand-père serait prêt à passer à table, puis elle se retira dans sa chambre pour se rafraîchir.
Tannenberg acheva de lire la dernière page du document, puis, après avoir rangé soigneusement les papiers dans le tiroir du haut de son secrétaire, il plongea son regard d’acier dans les yeux de Yassir.
— Je dois me rendre au Caire. Je veux que tu m’organises une conférence téléphonique avec Robert Brown. Et trouve un lieu où on ne nous mettra pas sur écoute.
— C’est impossible. Les satellites américains captent toutes les communications et plus particulièrement celles en provenance des États-Unis.
— Cesse de te faire prier, Yassir. Je veux parler à Robert.
— C’est impossible.
— Il le faudra bien pourtant. Je dois parler avec lui et trois autres amis. Ou bien ils trouvent un moyen de m’appeler, ou bien c’est moi qui les appellerai directement dans leurs bureaux respectifs. Il faut que nous discutions du plan qu’ils m’ont envoyé, ils ne connaissent visiblement rien à la chose et si nous suivons leur idée, nous courons droit à la catastrophe. De toute façon, ce n’est pas à eux de décider qui va diriger l’opération. Je suis ici chez moi et que cela leur plaise ou non, c’est moi qui donne les ordres.
— Personne n’a jamais prétendu décider à ta place. Ils savent que tu es malade et ils t’envoient des renforts.
— Serais-tu en train de me sous-estimer, Yassir ?
— Il se peut que l’intervention de Clara à Rome les ait contrariés. En révélant l’existence de la Bible d’argile, tu t’es mis à découvert.
— Et cela ne regarde que moi. Dis-leur que je veux leur parler de vive voix. S’ils refusent, j’annule tout.
— Tu n’es pas sérieux ? Tu veux tous nous mettre sur la paille ?
— Non. Mais je veux être tenu au courant du déroulement des opérations en temps réel. Il faut que tout soit parfaitement réglé. Je veux que Paul Dukais m’envoie un de ses hommes pour que je lui dise comment nous allons procéder et ce que nous voulons faire. Paul est à la tête d’un véritable zoo. Le problème, c’est que les gorilles ne savent pas tout faire. C’est pourquoi je veux diriger personnellement les opérations. Ses hommes devront m’obéir au doigt et à l’œil. Sinon, personne ne fera rien. Á moins qu’ils ne cherchent la guerre.
— Mais enfin, Alfred, qu’est-ce qui te prend ? Tu perds la boule, ma parole.
Le vieil homme se leva puis, s’approchant de son interlocuteur, le gifla.
— Yassir, n’oublie jamais que c’est moi qui t’ai sorti du ruisseau.
Une lueur haineuse traversa les yeux noirs de Yassir. Ils se connaissaient depuis toujours, mais il ne lui pardonnerait jamais cet affront.
— Et maintenant, file et fais ce que je t’ai dit.
Yassir sortit du bureau sans jeter un regard en arrière, il sentait toujours la paume cuisante d’Alfred sur sa joue. Clara était à table, en train d’écouter le murmure de la fontaine à l’ombre des palmiers, quand le vieil homme vint la rejoindre. Elle se leva pour effleurer d’un baiser sa joue rasée de près. Elle aimait bien l’odeur de tabac qu’exhalait son grand-père.
— J’ai une faim de loup ! dit-elle en guise de salut. J’ai cru que tu ne viendrais jamais.
— Assieds-toi, Clara. Je me réjouis que nous puissions déjeuner en tête à tête. J’ai à te parler.
Après avoir disposé sur la table les différents plats de salade et de riz qui accompagnaient la viande, Fatima les laissa seuls.
— Eh bien, quels sont tes plans ? demanda Tannenberg.
— Que veux-tu dire ?
— Ahmed s’en va. Mais toi, que vas-tu faire ?
— Rester en Irak. Mon pays est ici. Ma vie est ici. La Maison Jaune est ma maison. Je n’ai aucune envie de m’exiler.
— Si Saddam tombe, nous allons passer un sale quart d’heure. Nous devrons partir nous aussi. Nous ne pourrons pas rester ici quand les Américains débarqueront en Irak.
— Ils vont débarquer ?
— Je viens de recevoir une dépêche comme quoi leur décision était prise. Jusqu’ici, je pensais que Bush ne faisait que rouler des mécaniques, mais apparemment, il se prépare activement à frapper. Le jour J a même été choisi. Il faut que nous commencions à préparer notre sortie. Moi, je vais au Caire pour organiser deux ou trois choses et parler avec des amis.
— Mais, grand-père, tu es un homme d’affaires. Tu as collaboré avec Saddam, d’accord, mais tu n’es pas le seul. Ils ne vont tout de même pas passer par les armes tous les Irakiens qui soutiennent le régime.
— Tu crois qu’ils vont se gêner ? Sache que dans toute guerre, le vainqueur est le maître absolu. Il est libre de faire tout ce qui lui plaît.
— Je ne veux pas quitter l’Irak.
— Il le faudra pourtant, tout au moins jusqu’à ce que nous sachions à quelle sauce nous allons être mangés.
— Mais dans ce cas, à quoi bon entreprendre les fouilles ?
— Parce que si nous ne retrouvons pas la Bible d’argile maintenant, nous ne la retrouverons jamais. C’est notre dernière chance. Vois-tu, jusqu’ici, l’idée ne m’avait pas effleuré que Chamas ait pu retourner à Ur.
— Tu veux dire à Safran.
— Oui, enfin, les deux se touchent presque. Les patriarches étaient des nomades, ils allaient où le vent les poussait avec leurs troupeaux et s’établissaient provisoirement ici ou là. Ce ne devait pas être la première fois qu’ils allaient à Hâran et s’en revenaient à Ur. Mais j’ai toujours pensé que si elle existait, la Bible d’argile se trouverait à Hâran ou en Palestine, étant donné qu’Abraham se rendait à Canaan.
— Quand pars-tu au Caire ?
— Demain matin.
— Moi, je vais à Safran.
— Et Ahmed ? demanda Tannenberg d’un ton neutre.
— Il va devoir trouver une bonne excuse pour pouvoir quitter l’Irak. Accepterais-tu de l’aider ?
— Non. Nous avons des affaires en cours lui et moi. Quand tout sera réglé, il pourra bien aller au diable si ça lui chante. Mais en attendant il est lié par le contrat que nous avons signé.
— De quoi s’agit-il ?
— Je fais le commerce d’œuvres d’art, comme tu le sais.
— Oui, mais pourquoi tiens-tu absolument à ce qu’Ahmed reste ?
— Parce que sa présence est indispensable pour que nous puissions conclure l’affaire que nous avons en cours.
— Je croyais que tu voulais qu’il débarrasse le plancher au plus vite.
— J’ai changé d’avis.
— Il faudra que tu parles avec lui. Nous avons décidé qu’il irait vivre chez sa sœur.
— Peu m’importe où il habite, ce que je veux c’est qu’il reste jusqu’à l’arrivée des Américains.
— Il refusera.
— Je peux te garantir que non.
— Je t’interdis de le menacer !
— Je ne le menace pas ! Nous sommes des commerçants. Il ne peut pas partir maintenant, un point c’est tout. Grâce à moi, ton mari a gagné beaucoup d’argent et il a besoin de moi pour quitter ce pays.
— Tu veux dire que tu refuses de l’aider s’il décide de partir ?
— Absolument. Et tu ne pourras rien y changer, Clara. Il est hors de question qu’Ahmed ruine l’œuvre de toute une vie.
— J’aimerais bien savoir quelle est cette mystérieuse mission qu’il est le seul à pouvoir remplir.
— Ce ne sont pas tes affaires. La prochaine fois que tu le vois, dis-lui que je veux lui parler.
— Il doit passer ici ce soir pour prendre ses affaires.
— Très bien.
***
— Il n’a pas confiance en nous.
George Wagner avait dit cela d’un ton égal, mais c’était le calme précédant la tempête.
Et Enrique Gomez avait beau se trouver à des milliers de kilomètres de distance, il imaginait sans peine le rictus qui tordait les lèvres de son ami, et le tic nerveux qui agitait sa paupière droite.
— Il est persuadé que c’est nous qui avons lancé les deux limiers Italiens sur les traces de sa petite-fille. Yassir nous a fait savoir qu’Alfred voulait nous parler et qu’il avait l’intention de prendre la direction des opérations. Il veut que Dukais lui envoie un homme afin qu’il lui donne ses ordres, et menace de tout laisser tomber si on ne fait pas comme il veut.
— Il connaît bien le terrain c’est indéniable. Ce serait une folie de laisser Dukais diriger seul les opérations. Sans Alfred on ne peut rien faire.
— D’accord, mais il est inadmissible qu’Alfred nous menace et pose des conditions.
— Nous ne voulons pas la Bible d’argile pour l’exposer dans un musée, et Alfred insiste pour la donner à sa petite-fille. Mais que nos points de vue divergent ou non, nous n’avons d’autre choix que de nous en remettre à lui. Pas question de tout envoyer valser parce que l’un de nous a décidé de jouer les gros bras. L’heure est mal choisie pour déclencher une guerre entre nous. Dis-toi que si nous n’avions pas toujours été soudés comme les doigts de la main, nous n’en serions pas là aujourd’hui.
— Sauf que cette fois, Alfred a décidé de faire cavalier seul.
— N’exagérons rien, George. Nous savons qu’il s’est lancé dans cette histoire pour sa petite-fille.
— Cette idiote !
— Elle n’est pas idiote. Je sais bien que tu n’as pas de famille, mais essaie de le comprendre. C’est sa seule petite-fille.
— Et moi, ma seule famille c’est vous. Á moins que tu ne l’aies oublié, Enrique ?
Enrique Gomez se tut et songea à Rocio, à son fils José et à ses petits-enfants.
— George, certains d’entre nous ont fondé une autre famille, à laquelle ils doivent rendre des comptes.
— Tu serais prêt à nous sacrifier pour cette autre famille ?
— Ta question est stupide pour la bonne raison qu’elle n’a pas de réponse. J’aime ma famille. Quant à vous trois, vous êtes... comme mes bras, mes jambes, mes yeux... Il est impossible de décrire les liens qui nous unissent. Alfred aime sa petite-fille au point de perdre les pédales. Il veut lui faire cadeau de la Bible d’argile. Or cette Bible nous appartient autant qu’à lui. Mais n’anticipons pas. Nous allons faire comme si de rien n’était et le laisser mettre sur pied la seconde opération. Si nous lui déclarons la guerre, il va riposter et nous allons nous entre-déchirer.
— Il ne peut absolument rien nous faire.
— Si, George, il le peut. Et tu le sais très bien.
— Dans ce cas, que proposes-tu ?
— Que tu organises deux opérations. Celle que nous avions planifiée avec Alfred, et la deuxième en marge de celle de la Bible d’argile.
— Mais c’est ce que j’ai fait depuis le début. Paul a réussi à trouver des hommes pour infiltrer l’équipe de Picot.
— C’est précisément de cela qu’il s’agit : trouver un homme qui ne lâche pas d’une semelle la petite-fille d’Alfred. Comme ça, s’ils retrouvent la Bible, il pourra se tirer avec, ni vu ni connu. Et sans effusion de sang.
— Et tu t’imagines qu’elle va le laisser faire ? Tu ne penses pas qu’Alfred a déjà tout prévu et pris ses dispositions ?
— Si, tel que je le connais, il aura envisagé tous les cas de figure. Et nous allons devoir jouer au chat et à la souris, mais si les hommes de Paul sont malins, ils sauront prendre la tangente avec la Bible.
— Parce que tu as déjà rencontré des gorilles intelligents, toi ?
Il y en a forcément, George. De toute façon, nous ne devons employer la force qu’en dernier recours.
— Mais tu sais comment ça se passe, une fois sur le terrain... Nous ne serons pas là pour diriger les opérations, ce sont les gorilles qui vont devoir décider. Et il ne faudrait pas qu’ils amochent la gamine.
— Nous allons leur donner des instructions claires, afin qu’il n’y ait pas de bavure.
— Je vais en parler avec Frank, et s’il est d’accord nous ferons comme tu dis. Il se peut qu’il accepte. Lui aussi a de la famille.
— Et toi, tu aurais dû en avoir, George.
— Ça ne m’a jamais manqué, tu sais.
— Possible, mais c’était la meilleure couverture.
— Pour vous, peut-être. Mais moi, Dieu soit loué, je n’ai jamais eu besoin de m’embarrasser d’une femme et d’enfants.
— Ce n’est pas si terrible, tu sais.
— Si, ça vous rend faible et vulnérable.
— Nous n’avions pas vraiment le choix.
— Je sais. Mais ce qui est fait est fait. Inutile de revenir là-dessus. Je vais appeler Frank.
— Et dis à Dukais d’envoyer quelqu’un de pas trop con pour parler avec Alfred.
— Je croise les doigts.
— Alfred n’a jamais supporté de recevoir des ordres.
— Je sais.
— Il faut que tout se passe bien. Je n’ai pas envie qu’il arrive malheur à Alfred. C’est compris, George ? Nous lui prendrons la Bible, et même s’il essaie de nous en empêcher, il sait qu’elle ne lui appartient pas, et finira par l’accepter.
— Nous n’allons tout de même pas renoncer à la Bible à cause de cette fille.
— Bien sûr que non. Simplement, j’aimerais que nous la prenions en douceur.
— Mais...
— Tu m’as bien compris, George. L’affaire est close. Nous n’emploierons les grands moyens qu’en cas de nécessité absolue.
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