Le secret d'argile
Chapitre 30
Lion Doyle déambulait dans le campement en quête de réponses. Quelqu’un d’autre que lui s’était introduit dans la chambre de Tannenberg. Deux solutions : ou les gens qui l’avaient recruté s’impatientaient et avaient décidé d’envoyer un second quidam pour faire le boulot à sa place, ou les ennemis de Tannenberg avaient tenté de l’éliminer.
Les hommes du Colonel l’avaient interrogé. C’étaient des brutes malhabiles, habituées à extorquer des réponses sous la torture et qui lorsqu’elles étaient obligées d’employer des méthodes d’investigation pacifiques perdaient leur sang-froid.
Doyle n’avait eu aucun mal à circonvenir l’interrogatoire en jouant à fond son rôle de photographe indépendant : c’était un acteur chevronné qui pouvait changer de personnalité à la demande, tout en restant parfaitement à l’aise.
Il avait parlé avec Picot, mais ce dernier se perdait lui aussi en conjectures, de sorte qu’il n’était pas plus avancé. Idem pour Fabian et Marta, qui de plus étaient complètement traumatisés, tout comme Gian Maria qui avait du mal à cacher son anxiété.
Le seul qui affichait un calme olympien était le Croate. Après s’être prêté à l’interrogatoire, Anté Plaskic était retourné s’asseoir derrière son ordinateur pour terminer la tâche qu’il avait en cours.
Lion était convaincu que le Croate jouait un double jeu. Il n’était pas plus informaticien que lui-même était photographe ou qu’Ayed Sahadi était contremaître – ce dernier, toujours vêtu de hardes de paysan, affectait de se comporter en soldat depuis l’arrivée du Colonel.
Lion Doyle décida d’aller faire un brin de causette avec Anté Plaskic pour essayer de lui tirer les vers du nez.
À sa grande surprise, lorsqu’il entra dans l’entrepôt où travaillait Plaskic, il le trouva en compagnie du fils du maire du village. Non pas que sa présence ici fût suspecte, dans la mesure où ce dernier dirigeait une équipe d’ouvriers et allait et venait fréquemment du chantier au campement. Mais les deux hommes, qui étaient en pleine discussion, s’étaient tus à son entrée.
Le Croate afficha un sang-froid stupéfiant. Poussant un profond soupir, Anté Plaskic lui dit :
— Lion, les ouvriers sont inquiets. Cet homme voudrait savoir si les travaux vont se poursuivre et ce qu’il adviendra des ouvriers lorsque nous plierons bagages. Ils ont peur de la suite, et craignent que l’un d’eux ne soit accusé d’avoir commis les assassinats. Le professeur Picot n’a fait aucun commentaire, apparemment. Mais toi, tu sais peut-être quelque chose...
— Je n’en sais malheureusement pas plus que toi. Il va falloir que nous attendions que la situation s’éclaircisse et qu’ils retrouvent le ou les assassins. Quant à notre départ, il semblerait que nous n’ayons plus grand-chose à faire ici, étant donné les circonstances, et qu’il serait plus prudent que nous levions le camp.
Anté Plaskic se contenta de hausser les épaules en silence. Le fils du maire sortit en marmonnant dans sa barbe.
Lion Doyle regarda fixement le Croate. Celui-ci soutint son regard. L’un et l’autre savaient à quoi s’en tenir et se mettaient mutuellement en garde : un affrontement entre eux eut signifié la mort pour l’un des deux.
— Que penses-tu qui soit arrivé dans la maison du vieux ? demanda Lion Doyle, rompant subitement le silence.
— Je l’ignore.
— Tu as bien une idée sur la question ?
— Non. Je n’ai pas l’habitude de spéculer sur ce que j’ignore.
— Bah... je suppose qu’ils finiront par coincer l’assassin. Il est forcément ici.
— Si tu le dis...
Ils recommencèrent à se dévisager en silence, jusqu’à ce que Lion tourne les talons et sorte. Le Croate se rassit derrière son ordinateur et se plongea à nouveau dans la contemplation de son écran.
Ante Plaskic sentait que Lion Doyle le soupçonnait, mais il savait également que le photographe n’avait pas l’ombre d’un indice sur lequel appuyer ses soupçons.
Il avait été très minutieux et à aucun moment il n’avait commis d’erreur. Personne n’avait remarqué qu’il avait eu une relation avec Samira.
En réalité, il ne s’était rien passé entre eux, mis à part que l’infirmière lui faisait les yeux doux et s’arrangeait toujours pour se retrouver seule avec lui.
Dans ces moments-là, ils parlaient. Ou plus exactement, elle lui faisait des confidences qu’il écoutait d’une oreille distraite. La femme était visiblement pressée de rencontrer un homme qui l’emmènerait hors d’Irak, et semblait avoir jeté son dévolu sur lui, allant même jusqu’à lui laisser entendre qu’elle était prête à entamer avec lui une relation intime s’il le désirait.
Il ne l’avait jamais touchée. Il n’aimait pas les femmes musulmanes, pas même les blondes aux yeux bleus comme celles de son pays, et encore moins les brunes à la peau bistre et au nez épaté comme celle-là.
Mais pour autant, il n’avait pas rejeté sa compagnie, sachant qu’elle pourrait lui être utile. Utile dans la mesure où il pouvait se tenir informé de ce qui se passait entre les quatre murs de la maison de Tannenberg, et de l’état de santé du vieux. Il savait qui l’appelait, qui lui rendait visite, et était au fait des problèmes de Clara et de son mari, Ahmed Husseini.
Car Samira était une bavarde impénitente. De sorte qu’il pouvait transmettre des comptes rendus dignes de foi à Planet Security. Une fois rédigés, il les remettait au fils du maire – un homme de Yassir, l’Égyptien qui avait été le bras droit de Tannenberg avant que les deux hommes n’en viennent à se haïr –, puis Yassir se chargeait de les faire parvenir aux personnes qui l’avaient engagé et dont il recevait ses ordres.
Quand Yassir était arrivé au campement en compagnie d’Ahmed, il lui avait demandé un rapport détaillé de l’état de santé de Tannenberg. Ni Ahmed ni Yassir n’avaient réussi à savoir si le vieux était effectivement mourant. Le docteur Najeb s’était catégoriquement refusé à leur transmettre la moindre information.
C’est pourquoi Plaskic avait proposé à Samira de la rencontrer, ce qu’elle avait accepté avec joie. À la tombée de la nuit, une fois le campement endormi, elle se débrouillerait pour le faire entrer.
Elle lui avait dit que s’il parvenait à se faufiler dans l’obscurité et à déjouer l’attention des gardes, ils pourraient se retrouver. Elle lui avait expliqué que dix hommes montaient habituellement la garde autour de la maison, cinq devant et cinq sur l’arrière. Passé minuit, ils avaient coutume de tous se réunir pour fumer une cigarette et prendre un café. Il lui suffisait d’attendre ce moment pour se faufiler sur l’arrière de la maison où se trouvait un vasistas qui donnait sur un réduit qui servait de placard.
Elle le laisserait entrouvert. Il lui suffisait d’entrer et d’attendre ensuite qu’elle vienne le rejoindre.
Anté Plaskic avait accepté de suivre son plan, bien qu’il n’ait eu nullement l’intention de l’attendre dans le cagibi. Il allait entrer dans la chambre du vieux et s’assurer lui-même de son état de santé tout en essayant de tirer les vers du nez à Samira.
Globalement, tout s’était passé comme prévu. Il avait attendu que la réunion de Picot avec les autres membres s’achève, puis, à minuit, quand les lumières s’étaient éteintes et que le silence s’était fait dans le campement, il avait gagné subrepticement l’arrière de la maison de Tannenberg. Tapi dans l’ombre, il avait dû attendre une demi-heure avant que les sentinelles qui gardaient la porte de devant ne viennent chercher leurs compagnons pour les inviter à prendre le café.
En réalité, ces derniers n’avaient pas complètement baissé la garde : ils s’étaient postés sur le côté de la maison, pensant avoir un champ de vision suffisamment large pour surveiller l’arrière de la bâtisse.
Mais ils se trompaient. Anté Plaskic avait réussi à se faufiler à travers le vasistas sans être vu. À l’intérieur, deux hommes somnolaient sur des chaises disposées de part et d’autre de la porte menant à la chambre de Tannenberg. Ils ne le virent même pas arriver. Avant même de s’en rendre compte, ils avaient l’un et l’autre reçu une balle en plein cœur. Le silencieux avait fonctionné à merveille. Il n’y avait eu d’autre bruit que le choc des corps s’effondrant à terre.
Après cela, il avait ouvert la porte. Samira avait raison. La vieille gouvernante somnolait et ne s’était même pas aperçue de sa présence. En le voyant entrer avec un pistolet à la main, Samira avait pris peur. Elle pensait qu’il allait tuer Tannenberg et avait essayé de l’empêcher de s’approcher du malade. Plaskic lui avait bâillonné la bouche et murmuré de rester tranquille, mais elle avait été prise de panique, de sorte qu’il avait dû la tuer. Il l’avait étranglée, mais c’était entièrement de sa faute, car elle ne l’avait pas écouté. Si elle n’avait pas crié, elle serait encore vivante aujourd’hui.
Après quoi, c’était la vieille duègne qui avait semé la panique. Lorsqu’elle l’avait aperçu, elle avait bondi de la chaise sur laquelle elle était assise et il n’avait eu d’autre choix que de lui mettre une main sur la bouche et de l’assommer avec la crosse de son pistolet.
En la voyant s’effondrer sur le plancher, la tête en sang et les yeux révulsés, il pensait l’avoir tuée. Mais la vieille sorcière avait tenu le coup. Il aurait préféré la savoir morte, mais le fait qu’elle ait survécu ne le préoccupait pas plus que ça.
Elle n’avait pas vu son visage dissimulé derrière un passe-montagne qui lui recouvrait entièrement la tête et la chambre était plongée dans l’obscurité. Elle ne pouvait pas l’avoir reconnu.
Une fois sa mission accomplie, Anté avait informé le fils du maire, l’homme de Yassir, de ce qu’il avait vu dans la maison de Tannenberg. Seulement, cette fois, il s’était bien gardé de rédiger une seule ligne. Il s’était contenté de commenter l’état du vieillard : le patient était relié à un moniteur cardiaque, avec une transfusion à un bras et une perfusion à l’autre.
Le fils du maire lui avait demandé s’il avait assassiné l’infirmière et les deux gardes du corps, mais Anté ne lui avait pas répondu. Ce qui avait provoqué la colère de l’autre qui craignait que le Colonel ne finisse par tous les faire arrêter.
Ils en étaient là de leur discussion quand ils avaient été interrompus par Lion Doyle. Anté pensait lui aussi que l’Anglais jouait un double jeu et qu’il était là pour accomplir une mission similaire à la sienne.
Le lendemain, le Colonel était d’une humeur particulièrement féroce. Ahmed Husseini l’écoutait patiemment en se gardant bien de le contredire, pour ne pas décupler la rage du militaire. Yassir l’écoutait lui aussi, impassible.
— Je ne partirai pas d’ici tant que nous n’aurons pas retrouvé le coupable. Il est forcément là, parmi nous et il se paie ma tête par-dessus le marché. Mais quand je l’attraperai, je vous garantis qu’il regrettera d’être venu au monde.
Aliya, l’infirmière, entra dans le salon et les avisa que monsieur Tannenberg souhaitait les voir.
Ils trouvèrent le vieil homme installé dans un fauteuil, les jambes enveloppées dans une couverture. Aucun goutte-à-goutte n’était visible.
On aurait dit qu’il avait rapetissé. Il n’avait plus que la peau sur les os et la pâleur de son visage était saisissante. Assise à ses côtés, Clara souriait. Elle avait réussi à convaincre le docteur Najeb de faire l’impossible pour que son grand-père ait l’air d’aller mieux et qu’il puisse recevoir le Colonel assis.
Le médecin lui avait administré par voie veineuse un cocktail de médicaments qui allait lui permettre de tenir le coup pendant un certain temps.
Les transfusions avaient également contribué à lui redonner du tonus. N’ayant pas une minute à perdre, Alfred Tannenberg coupa court aux politesses et alla droit au but.
— Mon cher ami, dit-il en s’adressant au Colonel, je voudrais te demander une faveur. Il s’agit d’un problème d’un genre particulier que seul un homme comme toi peut résoudre.
Ahmed Husseini observa le vieillard d’un œil d’autant plus intrigué que Clara semblait se comporter comme si son grand-père allait vivre éternellement.
— Demande-moi tout ce que tu veux, tu sais que tu peux compter sur moi, affirma le Colonel.
— Le professeur Picot et son équipe veulent plier bagages. Je les comprends, étant donné les circonstances, il nous est difficile de les retenir. D’ici quelques jours, Clara et eux doivent se réunir afin de discuter. Ils voudraient exposer les trésors qu’ils ont découverts à Safran et ont en tête une exposition itinérante de grande envergure à travers plusieurs capitales européennes et voire même aux États-Unis où, j’en suis certain, mon ami George, le directeur de la fondation Monde Antique, acceptera de nous aider.
— Quelle faveur attends-tu de moi ? s’enquit le Colonel.
— Je voudrais que tu octroies à Picot l’autorisation d’emporter la totalité des objets découverts dans le temple. S’agissant de pièces de très grande valeur, j’imagine qu’il ne va pas être facile de convaincre notre président Saddam, mais je sais que tu peux y arriver. Il est impératif d’affréter des hélicoptères et des camions pour que l’équipe de Picot et sa précieuse cargaison puissent quitter l’Irak le plus vite possible.
— Et quel est notre intérêt dans tout cela ? demanda le militaire sans ambages.
— En ce qui te concerne, un demi-million de dollars sur ton compte en Suisse et même plus si tu réussis à me rendre ce service avec l’efficacité qui te caractérise.
— Tu vas appeler le Palais ? s’enquit le Colonel.
— C’est déjà fait. Les fils de notre président sont au courant et ils attendent mon émissaire.
— Dans ce cas, puisque Bagdad est d’accord, je vais appeler mon neveu Karim pour qu’il mette tout en œuvre.
— Clara devrait partir sans tarder, se hasarda à déclarer Ahmed.
— Clara s’en ira quand je le jugerai bon, mais pour l’heure elle va poursuivre les fouilles. Je veux que les travaux reprennent dès demain. Ce n’est pas parce qu’il y a eu un incident que le chantier doit s’arrêter, riposta sèchement Tannenberg.
— Il serait délicat de... comment dire, faire sortir certaines pièces, l’informa Ahmed.
— Vous les avez déjà vendues ? demanda Tannenberg de but en blanc à Ahmed et Yassir.
Ce dernier baissa les yeux, embarrassé.
— Vous ne faites jamais confiance à personne, protesta Ahmed.
— C’est que je connais bien ceux qui m’entourent. Je suppose que Robert Brown, notre fringant président de la fondation Monde Antique, a déjà reçu l’ordre de se mettre en rapport avec nos meilleurs clients pour leur faire part des découvertes de Safran et que ceux-ci, appâtés par la nouvelle, ont déjà versé une avance sur les œuvres promises. Me trompé-je, Yassir ?
Désarçonné par la question abrupte de Tannenberg, l’Égyptien se mit à suer à grosses gouttes et tourna vers Ahmed un regard suppliant. Il redoutait la réaction de Tannenberg.
Voyant que la conversation se tarissait, le Colonel prit la parole.
— Ainsi donc, il y a conflit d’intérêts entre tes amis de Washington et…
Tannenberg ne le laissa pas continuer.
— Il n’y a aucun conflit d’intérêts. Si Washington a décidé de vendre certaines des pièces qui sont en notre possession, c’est tant mieux. C’est ainsi que nous gagnons notre vie. Mais l’un n’empêche pas l’autre. Les pièces peuvent très bien sortir d’Irak pour être exposées dans un musée. Simplement, à l’issue de l’exposition, au lieu de s’en revenir ici, elles seront remises à leurs propriétaires. Ce qui signifie que ceux-ci devront patienter quelques mois, voire un an, avant de pouvoir en disposer. Mais ils ont l’habitude. Entre le moment où ils nous passent une commande et le moment où nos clients sont livrés, il peut s’écouler plusieurs années. Mais ce n’est pas un problème puisqu’ils finiront par récupérer ce qui leur revient.
— Je suis ravi de faire des affaires avec toi. Tu finis toujours par trouver la solution à tout, déclara le Colonel rasséréné.
— En l’occurrence, il n’y a pas de souci, sauf si nous ne pouvons pas sortir les pièces en question...
— Mais si tu en as déjà parlé avec le Palais, le plus gros est fait. Quant au reste, je m’en charge.
— Où en est l’enquête sur les assassinats ? s’enquit Tannenberg.
— Elle piétine. Nous avons manifestement affaire à quelqu’un de malin et d’habile, et surtout de très culotté. Mais tout ce qui compte, c’est que tu sois en vie, cher ami.
— Si je suis en vie, c’est parce qu’il n’a pas cherché à me tuer. Il n’avait pas l’intention de m’assassiner.
Le Colonel se tut et médita un instant les paroles d’Alfred Tannenberg. Le vieil homme avait raison : on n’avait pas cherché à attenter à ses jours. Mais alors, quel était le mobile de l’intrus qui s’était introduit dans sa chambre ?
— Nous allons le retrouver, ce n’est qu’une question de temps. C’est pourquoi j’aimerais bien retenir Picot pendant quelques jours. L’assassin fait peut-être partie de son équipe.
— Fais comme bon te semble, mais ne nous fais pas perdre plus de temps que nécessaire. Nous sommes le 25 février.
— Je sais.
— Je veux que Picot soit parti d’ici au plus tard le 10 mars, ordonna Tannenberg.
— Et vous, Clara, quand comptez-vous partir ?
— Ne t’occupe pas de cela. Je m’en charge. Et je peux te garantir que nous aurons débarrassé le plancher avant que la guerre n’éclate, déclara le vieil homme.
Le Colonel prit congé de son ami, le laissant en compagnie d’Ahmed Husseini et de Yassir. Puis Clara sortit à son tour, après avoir embrassé son grand-père. Elle voulait annoncer la bonne nouvelle à Picot et lui dire qu’ils allaient pouvoir réfléchir à l’organisation de l’exposition. Mais avant cela, tous devaient se remettre au travail.
Le Colonel avait accédé à la requête de son grand-père. Les travaux de la mission archéologique ne seraient pas interrompus. Le temps pressait et il n’y avait pas une minute à perdre.
— Alors comme ça, tu comptais jouer les traîtres, s’emporta Tannenberg.
Yassir et Ahmed s’agitèrent nerveusement sur leur chaise. Ils craignaient la réaction de l’homme qui pouvait leur ôter la vie sur-le-champ sans que personne ne l’en empêche, pas même le Colonel.
— Personne n’a songé à vous trahir, se récria Ahmed.
— Ah, non ? Alors comment se fait-il que plusieurs pièces de Safran aient été vendues sans que j’en aie été informé ? C’est mal me connaître que de s’imaginer pouvoir me faire un coup pareil.
— Alfred, par pitié ! gémit Yassir. Personne ne cherche à vous contrarier…
— Yassir, tu es un traître. La vérité c’est que tu n’as de cesse de me voir mort. Mais tu es aveuglé par la haine et tu finis par dévoiler ton jeu.
Yassir baissa la tête, honteux, puis glissa un coup d’œil en biais à Ahmed qui semblait tout aussi anxieux que lui.
— Nous allions vous l’annoncer, c’est pour cela que nous sommes venus. George voulait que vous sachiez qu’il avait des acheteurs pour les pièces de Safran.
— Ah, vraiment ? Dans ce cas, pourquoi ne me l’as-tu pas dit l’autre soir ? Tu voulais me faire la surprise ?
— C’est à peine si nous nous sommes vus, et le moment m’a semblé mal choisi..., protesta Ahmed.
— Tu n’as pas de cran, Ahmed, et toi non plus Yassir. Vous n’êtes que des larbins. Les hommes de votre espèce ne commandent pas, ils ne savent rien faire d’autre qu’obéir.
Ahmed Husseini rougit sous l’insulte. Il aurait volontiers giflé le vieillard, mais il n’osa pas lever la main sur lui et se tut.
— Bien, je vais appeler George pour qu’il m’explique à quoi il joue.
— Mais c’est de la folie ! protesta Yassir. Les satellites espions captent toutes les communications téléphoniques. Appeler George serait comme de passer une annonce dans le New York Times !
— C’est George qui casse les règles du jeu, pas moi. Heureusement, tu es tellement stupide que tu t’es trahi toi-même. Tu m’as dit sans le vouloir ce que mes amis étaient en train de manigancer derrière mon dos. À présent, allez-vous-en. J’ai du travail.
Les deux hommes, pour qui Alfred Tannenberg avait le plus profond mépris, sortirent, convaincus que le vieillard n’allait pas en rester là.
Alfred Tannenberg appela Aliya et lui ordonna de faire venir Ayed Sahadi, le faux contremaître à la solde du Colonel, et l’un des assassins les plus habiles qu’il lui ait jamais été donné de rencontrer. Il avait déjà fait appel à lui pour s’acquitter de sales besognes à l’insu de son supérieur hiérarchique.
Ayed Sahadi ne put cacher sa surprise lorsqu’il vit Alfred Tannenberg assis dans un fauteuil, l’air plus irascible que jamais.
Sa surprise redoubla quand ce dernier lui expliqua ce qu’il attendait de lui. La mission que le vieillard entendait lui confier comportait, certes, quelques inconvénients, mais la contrepartie financière était telle qu’il finit par accepter.
Clara eut du mal à convaincre Picot de reprendre le chantier.
— Vous ne pouvez pas partir en laissant tout en plan. Moi, je reste. Je ne suis pas certaine de retrouver les tablettes, mais je veux tout de même essayer.
Tout comme Picot, Fabian était d’avis de plier bagages le plus vite possible.
Mais Marta intercéda en faveur de Clara, et réussit à convaincre les deux amis qu’ils ne perdraient rien à poursuivre leurs recherches archéologiques.
— Clara a raison. Ne serait-ce que pour maintenir le moral des troupes, il faut que les ouvriers aient l’impression que tout continue comme à l’accoutumée. Dites-vous qu’il est encore possible que nous fassions d’autres découvertes. Et d’ailleurs, nous ne savons pas encore quand nous allons pouvoir partir. Au lieu de rester à attendre les bras croisés, autant poursuivre le travail.
— Mais il faut remballer tout le matériel, et cela prend du temps, protesta Fabian.
— D’accord, mais cela ne nous empêche pas de reprendre le chantier. Ce n’est pas incompatible. De plus, je vous rappelle que Clara a fait des pieds et des mains pour que nous puissions emporter avec nous les fruits de nos recherches pour les exposer..., argua Marta.
— Eh, mais c’est du chantage ! s’insurgea Fabian.
— Pas du tout. Je veux juste être équitable. Je te rappelle que sans Clara l’exposition ne serait pas possible. Nous lui devons bien cela.
Le regard plein de reconnaissance de Clara troubla Marta qui avait appris à l’apprécier même si elle ne se sentait aucune affinité avec l’archéologue irakienne.
Elle voyait en Clara une femme égarée au Proche-Orient, dans un monde dominé par les hommes qui ne lui avait pas permis de se réaliser pleinement. Elle voyait en elle une victime soumise à la tutelle de son époux et de son grand-père.
— Très bien, finit par acquiescer Picot. Nous allons continuer de travailler en préparant notre départ. Mais je le répète, pas question de rester un jour de plus que nécessaire. Je ne sais pas vous, mais moi, je commence à étouffer ici depuis cette histoire d’assassinats. Et pour tout dire, je ne comprends pas comment vous trouvez le courage de travailler.
— La vie continue, dit Clara.
— Pour vous, oui. Car vous n’êtes pas morte, lui fit remarquer Picot irrité par l’indifférence affichée par Clara.
Gian Maria les écoutait sans mot dire. Il semblait complètement désemparé, égaré, dépassé par la situation.
— Gian Maria, vous êtes toujours décidé à rester ? lui demanda Clara.
— Oui, répondit le prêtre sans hésiter.
— Ce n’est pas raisonnable. Vous devriez rentrer avec nous. N’avez-vous pas encore compris que notre aventure s’achevait ici ?
Gian Maria répondit par la négative à la question de Picot. Il ne laisserait pas Clara. Un temps, il avait cru que la vie de la jeune femme et de son grand-père n’était tout compte fait pas en danger, que personne ne semblait disposé à les assassiner et que le passé du vieil homme n’allait pas les rattraper. Mais maintenant, il voyait les choses autrement et estimait de son devoir de rester pour pouvoir les protéger tous les deux.
Après avoir réuni tous les membres de l’équipe, Picot leur annonça qu’ils devaient commencer à remballer le matériel afin d’être prêts à quitter Safran à tout moment. Clara leur avait assuré qu’ils ne resteraient pas plus de quinze jours, car le temps pressait, aussi furent-ils surpris d’apprendre qu’ils allaient continuer de travailler jusqu’à la toute dernière minute afin d’arracher ses secrets à la terre de safran.
Il y eut quelques protestations que Picot fit taire immédiatement. Après quoi, il tenta de remonter le moral des troupes en leur parlant de l’exposition qu’il avait en vue et à laquelle tous allaient participer.
Clara s’en retourna auprès de son grand-père. Aliya l’avait mis au lit et le docteur Najeb lui avait refait un électrocardiogramme.
L’effort avait épuisé le vieil homme.
— Tout va bien, lui dit Clara.
— Je n’en suis pas si sûr. Mes amis essaient de me doubler, ce qui ne fait que compliquer les choses.
— Nous allons leur montrer qui est le plus fort, grand-père.
— Oui, il faut retrouver la Bible d’argile...
— Oui, grand-père, nous la retrouverons, tu verras.
Salam Najeb prit Clara à part et lui dit sans ambages qu’il n’était pas certain de pouvoir maintenir encore bien longtemps son grand-père en vie.
— Vous voulez dire que son cœur peut lâcher d’un moment à l’autre ?
— Oui.
Clara sentit qu’elle était à deux doigts de fondre en larmes. Non seulement elle était épuisée, mais le fardeau de la solitude commençait à lui peser. Outre qu’elle devait s’efforcer de donner le change quand elle était en présence de son grand-père, elle ne pouvait plus compter sur Fatima pour la réconforter ; la vieille femme était toujours dans un état critique.
— Pensez-vous que nous avons une chance de le sauver si nous le transportons ?
Le médecin haussa les épaules. Il savait que Tannenberg était perdu et que même le meilleur hôpital du monde n’aurait rien pu y changer.
— À mon avis, nous avons attendu trop longtemps. Je vous avais mise en garde, mais vous ne m’avez pas écouté.
— Répondez-moi ! Si nous le transférons demain au Caire, pensez-vous qu’il vivra ?
— Je ne suis pas sûr qu’il puisse supporter le voyage, répondit le médecin sans chercher à se défiler.
— Je sais que mon grand-père s’est montré très généreux avec vous, mais je suis prête à doubler vos honoraires si vous parvenez à le maintenir en vie pendant quelques jours encore et surtout si vous lui évitez de souffrir.
— Je ne suis pas Allah.
— Non, mais vous êtes ce qui s’apparente le plus à un dieu sur terre. Vous connaissez tous les secrets de la vie.
— Vous faites erreur. Quand Allah a décidé de nous rappeler à lui, il n’y a rien ni personne qui puisse l’en empêcher.
— Essayez tout de même. Et gardez à l’esprit que je peux à tout moment vous demander de l’évacuer. Nous partirons au plus tard dans quelques jours.
— Dans ce cas, je crains que vous ne partiez seule.
— Cela, comme vous le dites si bien, seul Allah le sait.
Le fils du maire observait avec nervosité son père qui, soucieux de remplir à la lettre ses devoirs d’hospitalité était en train de gaver Yassir et Ahmed de toutes sortes de friandises.
Au bout d’un moment, les deux convives déclarèrent qu’ils étaient repus et prirent poliment congé de leur hôte. Le fils du maire proposa de les raccompagner jusqu’au campement.
Ils marchaient tranquillement en savourant le cigare que le maire leur avait offert, quand trois hommes surgirent de l’ombre et vinrent se poster de part et d’autre d’Ahmed et de Yassir. Une minute plus tard, ce dernier poussa un cri perçant et s’effondra à terre. Ahmed, qui n’avait pas eu le temps de réagir, vit que le fils du maire avait les mains couvertes de sang. Les trois hommes disparurent aussi vite qu’ils étaient apparus en emportant avec eux le cadavre éventré de Yassir. Tout en s’essuyant les mains dans son mouchoir, le fils du maire regardait Ahmed plié en deux qui vomissait tripes et boyaux.
— Pourquoi ? lui demanda ce dernier lorsqu’il eut repris un semblant de contenance.
— Monsieur Tannenberg n’aime pas les traîtres. Et il veut que vous le sachiez.
— Et quand viendra mon tour ? s’enquit Ahmed avec morgue.
— Je l’ignore. On ne me l’a pas dit, répondit simplement le fils du maire.
— Laissez-moi, j’ai besoin d’être seul.
— J’ai ordre de vous raccompagner.
Ahmed hâta le pas pour mettre de la distance entre lui et l’homme qui venait de mettre froidement fin aux jours de Yassir, mais il parvint à le rattraper.
— On m’a chargé de vous dire que monsieur Tannenberg vous a à l’œil, et qu’à la moindre incartade vous y passerez, vous aussi.
— Je n’en doute pas une seconde. À présent, laissez-moi.
— C’est impossible. Les ordres sont les ordres. Il ne faudrait pas qu’il vous arrive malheur.
Ayed Sahadi s’était approché de la caravane. Les dromadaires, délestés de leur charge, se reposaient. Un homme de haute taille vint à la rencontre du contremaître et le serra dans ses bras.
— Allah soit avec toi.
— Et avec toi, répondit Sahadi.
— Viens donc boire le thé avec nous, proposa l’homme.
— Je n’ai pas le temps. On m’attend au campement, mais pourrais-tu me faire une faveur ?
— Toi et moi sommes amis, n’est-ce pas ?
— En effet. C’est pourquoi je voudrais te demander un service. Prends ceci, lui dit-il en lui remettant un paquet soigneusement enveloppé. Et fais en sorte qu’il arrive au Koweït au plus vite.
— À qui dois-je le donner ?
— Tu trouveras l’adresse sur cette enveloppe que tu remettras également au destinataire. Prends et qu’Allah te protège.
L’homme s’empara de la liasse de dollars qu’Ayed Sahadi lui tendait. Il était inutile de les compter, Alfred Tannenberg se montrait toujours très généreux quand on lui rendait service.
Brusquement, un cri perçant retentit dans le campement, déchirant le silence de l’aube.
Picot sortit en hâte de sa cabane, suivi de Fabian. Les deux hommes, et tous ceux que le cri avait tirés du lit, restèrent pétrifiés.
Là, au beau milieu de l’esplanade, le corps torturé d’un homme auquel on avait tranché les mains et les pieds et arraché les yeux et les oreilles, était attaché à un poteau, exposé à la vue de tous.
Devant cette vision d’horreur, les membres de l’expédition furent pris de nausées. À leur grand soulagement, ils virent arriver des soldats qui emportèrent au loin le corps mutilé.
— Il faut que nous partions d’ici tout de suite ! Sans quoi nous allons tous y passer ! hurla Picot hors de lui en regagnant la cabane qu’il partageait avec Fabian et Albert Anglade, son secrétaire.
— Ce qui ce passe ici ne nous concerne pas, rétorqua Fabian.
— Ah, non ? Et cela concerne qui, d’après toi ?
— Calme-toi, s’il te plaît. Nous n’arriverons à rien si nous perdons notre sang-froid.
Albert Anglade ressortit des toilettes, livide et les yeux larmoyants d’avoir vomi.
— Quelle horreur ! Cette fois la coupe est pleine, dit-il lorsqu’il eut retrouvé l’usage de la parole.
L’instant d’après Marta Gomez déboulait à son tour. Elle s’assit sur une chaise et alluma une cigarette, sans rien dire.
— Marta ? Tu te sens bien ? lui demanda Fabian, préoccupé.
— Non, je ne me sens pas bien. Je ne comprends pas ce qui se trame ici. J’ai l’impression que ce campement est en train de se transformer en cimetière et je... crois que nous devrions partir au plus vite, et si possible aujourd’hui même.
— Calme-toi, dit Fabian. Il ne faut pas prendre de décisions hâtives. Nous devons d’abord parler à Clara et à Ahmed. La moindre des choses est qu’ils nous tiennent informés.
— Cet homme... cet homme était bien celui qui accompagnait Ahmed ? dit Marta.
— Oui, c’est Yassir, un homme qui, d’après Ahmed, travaillait pour monsieur Tannenberg, affirma Fabian.
— Mais... mais qui a pu faire une chose pareille ? insista Marta.
— Allons, calme-toi, répéta Fabian pour essayer de la tranquilliser.
— Il faut que je voie ton grand-père, balbutia Ahmed, l’air complètement désemparé.
Clara eut un choc en voyant son allure débraillée, ses yeux rouges et larmoyants, ses mains tremblantes.
— Que s’est-il passé ?
— Comment, tu n’es pas sortie ? Tu n’as pas vu le spectacle que ton grand-père nous a offert ? Non content de l’avoir assassiné, ils ont profané son cadavre. Tannenberg est un monstre... un monstre...
— Je ne sais pas de quoi tu veux parler, bredouilla Clara.
— Yassir... ils l’ont tué et ils ont mutilé son cadavre. Après quoi ils l’ont exhibé au beau milieu du campement, afin de nous rappeler que Tannenberg est notre dieu, qu’il a sur nous tous droit de vie et de mort...
Ahmed pleurait à chaudes larmes, sans se soucier des regards pleins de mépris des gardiens.
Clara eut soudain envie de se mettre à hurler et de prendre ses jambes à son cou, mais elle se retint, car elle savait qu’au moindre signe de faiblesse les hommes cesseraient de la respecter.
— Il ne peut pas te recevoir. Il se repose.
— Il faut que je le voie. Je veux savoir quand arrivera mon tour, hurla Ahmed.
— Tais-toi ! Je t’interdis de proférer de telles horreurs en ma présence. Et maintenant, va-t’en. Tu dois rentrer à Bagdad et remplir la mission que mon grand-père t’a confiée.
L’arrivée subite du Colonel sur ses entrefaites la prit de court, mais Clara s’efforça de ne pas se laisser intimider par le regard glacial du militaire.
— Je veux voir monsieur Tannenberg.
— Il faut d’abord que j’aille m’assurer qu’il est levé. Attendez ici.
Clara le laissa dans le salon en compagnie d’Ahmed, puis s’en fut dans la chambre de son grand-père. Aliya était en train de le raser pendant que le docteur Najeb lui ôtait son cathéter intraveineux.
— Je vous ai dit qu’il ne devait faire aucun effort, dit-il à Clara en guise de salut.
— Taisez-vous, lui intima Tannenberg, et lorsque vous en aurez fini, laissez-nous. Il faut que j’aie l’air en forme aujourd’hui.
— Mais vous ne l’êtes pas, et je ne peux pas répondre de ce qui adviendra si...
— Laissez-nous, ordonna sèchement Tannenberg.
L’infirmière et le médecin sortirent de la chambre sans protester. Tous deux redoutaient le vieil homme et craignaient de le contrarier.
— Que se passe-t-il, Clara ?
— Le Colonel demande à te voir. Il a insisté. Ahmed est passé également et... il m’a dit que le corps de Yassir a été... il m’a dit que tu avais ordonné sa mise à mort et sa mutilation...
— C’est exact. Cela t’étonne ? Il faut que tous sachent à quoi ils s’exposent s’ils ne filent pas droit.
— Mais... mais qu’avait fait Yassir ?
— Il avait conspiré contre moi. Il m’a espionné pour le compte de mes amis et conclut des affaires dans mon dos.
— Tu en es sûr ?
— Sûr ? Ce n’est pas parce que je suis cloué dans ce lit que je ne suis pas au courant de ce qui se passe autour de moi. Sache que j’ai des yeux et des oreilles partout.
— Était-il vraiment nécessaire de l’abattre ? s’enhardit à demander Clara.
— Oui, je ne fais jamais rien qui ne soit absolument nécessaire. Et maintenant va dire au Colonel qu’il peut entrer. Et par la même occasion, tu diras à ta mauviette de mari qu’il n’a qu’à partir. Il sait ce qu’il a à faire.
— Tu vas le tuer ?
— Ce n’est pas exclu. Tout dépend de ce qui va se passer dans les jours à venir.
— S’il te plaît... grand-père, ne le tue pas.
— Clara, il y a des choses que je dois faire pour que mes affaires continuent de tourner, et rien ni personne ne pourra m’en dissuader, pas même toi. Si je ne parviens pas à me faire respecter, les autres chercheront à nous manger la laine sur le dos. Ce sont les règles du jeu. Grâce à la mort de Yassir, George, Enrique et Frankie savent que je suis toujours vivant. Et je suis sûr que le Colonel aussi aura capté le message. À présent va-t’en, et fais ce que je t’ai demandé.
— Que vais-je leur dire ? murmura Clara.
— À qui ?
— À Picot, Marta... ils veulent savoir...
— Ne leur dis rien. Qu’ils continuent les fouilles et qu’ils retrouvent la Bible d’argile, sans quoi je les empêcherai de partir.
Deux heures plus tard, la vie au campement avait repris à un semblant de normalité.
Sans comprendre comment elle en avait la force, Clara retourna travailler. Picot avait exigé qu’elle lui donne une explication.
Outrés qu’elle puisse continuer à vaquer à ses occupations comme si de rien n’était, le Français et son équipe avaient refusé de l’accompagner jusqu’au temple. Mais elle avait encaissé leurs reproches sans broncher. Elle n’avait pas le choix de toute façon.
Elle ne pouvait pas se permettre de douter ou de se laisser aller à pleurer, sous peine de s’effondrer complètement.
Elle était s’affairait sur le chantier, quand elle entendit au loin un ronronnement d’hélicoptère. Elle comprit qu’Ahmed avait quitté le campement et en fut soulagée, car bien que n’éprouvant plus d’affection pour son époux, elle n’aurait pas supporté que son grand-père le fasse abattre froidement. Elle préférait le savoir loin.
Elle ignorait si le Colonel était parti avec lui, mais c’était sans importance dès l’instant où son grand-père lui avait assuré qu’il avait la situation en main et que rien ne pouvait lui arriver.
À midi, elle décida de descendre dans la brèche qui menait à la chambre découverte quelques jours auparavant. Ayed Sahadi la supplia de n’en rien faire, mais elle passa outre ses objurgations.
Gian Maria, qui la suivait partout comme son ombre, lui proposa de l’accompagner.
— C’est entendu, mais je vais descendre la première, et en fonction ce que je vais trouver, je déciderai si vous pouvez me suivre ou non.
Attachée à la corde reliée aux poulies, elle se laissa glisser à l’intérieur de la brèche jusqu’à ce que ses pieds touchent la terre ferme.
L’odeur de renfermé qui régnait au fond de la cavité lui souleva le cœur, mais elle réprima son dégoût. Elle était déterminée à explorer la salle dont Picot et Fabian affirmaient qu’il s’agissait d’une antichambre menant à d’autres parties du temple.
Elle alluma les torches électriques qu’elle portait accrochées autour de la taille et, après les avoir disposées aux endroits stratégiques, elle commença à sonder les murs et le sol.
Très vite elle perdit la notion du temps, même si, par moments, elle tirait un petit coup sec sur la corde pour faire savoir au reste de l’équipe que tout allait bien. Cependant, elle ne donna pas l’ordre à Gian Maria de venir la rejoindre.
Soudain, le manche de sa spatule heurta l’un des murs et ce dernier s’effondra, l’ensevelissant sous un nuage de poussière et de gravats. Quand elle rouvrit les yeux, elle se figea. Elle avait senti quelque chose ramper sur sa jambe droite. Un serpent ou un rat ? Terrorisée, elle osait à peine respirer.
Pendant ce qui lui sembla une éternité, elle resta clouée au sol, incapable ne serait-ce que de lever les yeux vers le plafond. Tout à coup, un faisceau de lumière lui parvint, puis la voix d’un homme la fit émerger de la crise de panique qui la paralysait.
— Clara ? Vous allez bien ?
C’était Gian Maria. Jamais elle n’avait été aussi contente de se retrouver en présence d’un être humain.
— Ne bougez pas, il y a quelque chose ici.
— Où cela ? Je ne vois rien.
Lorsqu’elle trouva enfin le courage de regarder ses pieds, elle constata qu’il n’y avait rien. La bestiole avait passé son chemin, apparemment. Elle poussa un soupir de soulagement et tendit la main à Gian Maria.
— J’ai senti un serpent ou un rat entre mes pieds. Encore heureux que j’aie mis des bottes.
— Vous avez dû avoir une peur bleue ! Je crois que nous devrions remonter.
— Est-ce pour me dire ça que vous êtes descendu jusqu’ici ?
— Je suis descendu parce que je commençais à m’inquiéter.
— Vous vous préoccupez trop de moi.
— C’est vrai, reconnut le prêtre.
— Aidez-moi, voulez-vous ? Nous allons jeter un coup d’œil à tout ceci. Je vais donner ordre aux ouvriers de descendre pour déblayer le terrain. Il est évident que nous avons atteint la partie inférieure du temple. Il faut que nous puissions la mettre au jour.
— Ça ne va pas être facile, objecta Gian Maria.
— Je sais, mais il le faut. Le temps presse.
Clara fit descendre une équipe d’ouvriers à l’intérieur de la cavité, pendant qu’une autre était occupée à déblayer l’extérieur. Elle fit installer des lampes à arc dans tout le périmètre. Ils allaient devoir travailler nuit et jour, et mettre les bouchées doubles.
Bien qu’elle fût consciente que ces hommes risquaient leur vie, elle offrit une prime à ceux qui accepteraient de faire partie de l’équipe de nuit.
Elle savait que Picot serait furieux lorsqu’il l’apprendrait, mais n’en avait cure. Après tout, elle était tout autant que lui responsable de l’expédition que son grand-père avait en grande partie financée.
Marta remit un fax à Lion Doyle.
— Je crois que ça vient de ton agence, dit-elle. C’est Anté qui vient de me le donner. C’est lui qui distribue le courrier en temps normal, mais il ne savait pas où te trouver.
— Merci.
Le fax émanait bien du directeur de Photomundi, mais Lion savait que c’était son chef, Tom Martin, qui se cachait derrière ce billet en apparence anodin :
Sans nouvelles de toi depuis un certain temps, nos clients commencent
à s’impatienter. Qu’en est-il du reportage que tu nous avais promis ?
Si tu ne peux pas le faire, rentre. Les journaux ne veulent pas de
simples photos. Donne-moi immédiatement de tes nouvelles ou rentre.
Ceux qui voulaient la mort d’Alfred Tannenberg avaient hâte d’en
finir, apparemment, et ils avaient mis la pression sur le président de
Global Group : ou bien il exécutait Tannenberg sans délai, ou bien ils
résiliaient le contrat.
Lion avait déjà touché une avance rondelette, mais il savait que Martin n’hésiterait pas à la lui réclamer s’il ne remplissait pas le contrat.
Quand il entra dans la salle des Communications, il trouva Fabian et deux autres archéologues en train de donner des instructions à Anté Plaskic. Ce dernier devait commencer à remballer tout le matériel informatique et à faire l’inventaire.
— Je voudrais envoyer un fax, leur dit-il.
— Vas-y, lui dit Fabian. Ce matin, il y en a un de ton chef qui est arrivé par le courrier.
— Oui, merci, je l’ai reçu. Photomundi attend une réponse urgente. Ils veulent un reportage sur la guerre, mais le problème, c’est qu’ici il ne se passe pas grand-chose. Apparemment, les journaux en ont assez des fouilles archéologiques. Je vais parler à Picot. Il faut absolument que je rentre à Bagdad.
— Nous allons tous rentrer. Sois patient. Yves ne demande qu’à partir, lui aussi, mais nous devons attendre qu’Ahmed nous donne le signal du départ, et surtout que le fameux Colonel nous obtienne l’autorisation d’emporter les pièces que nous avons trouvées, expliqua Fabian.
— Très bien, dans ce cas, j’attendrai. Anté, je peux utiliser un de tes ordis pour écrire un mot à mon chef ?
— Prends celui qui est allumé, il est relié à l’imprimante, lui répondit le Croate.
— Je ne vois pas l’intérêt si nous n’avons pas de connexion internet, grommela Lion.
— Ça ne risque pas étant donné qu’il n’y a pas de ligne téléphonique. Il faut faire avec les moyens du bord. Tu n’as qu’à écrire ton mot et le laisser sur ce plateau. Ce soir, un homme doit aller à Tell Mughayir pour envoyer les fax et mettre une lettre au courrier.
La réponse de Lion Doyle au directeur de Photomundi était on ne peut plus succincte : « Cette semaine, promis, tu auras ton reportage. »
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