Le secret d'argile
Chapitre 1
Il pleuvait quand le taxi s’arrêta place Saint-Pierre de Rome.
L’homme qui en descendit tenait un journal plié sous le bras. Il régla sa course et, sans attendre sa monnaie, se hâta vers le premier cordon de vigiles qui surveillaient l’entrée de la basilique. Ici, une tenue correcte était exigée. Les shorts, minijupes et autres débardeurs étaient rigoureusement interdits. Une fois à l’intérieur, sans même prendre le temps de se recueillir devant la Pietà de Michel-Ange – l’unique œuvre du Vatican qui lui procurait encore quelque émotion – l’homme se dirigea vers la travée des confessionnaux où des prêtres de toutes les nationalités absolvaient les pénitents venus du monde entier.
Avisant un confessionnal, dont la pancarte indiquait que le prêtre officiait en italien, il attendit que celui-ci se libère. En le voyant entrer dans l’isoloir, le prêtre ne put réprimer un sourire à la vue de ce vieux monsieur très digne et dont les manières trahissaient qu’il était habitué à commander.
—Sainte Marie, mère de Dieu.
— Le Seigneur soit avec vous.
— Mon père, je m’apprête à commettre un meurtre. Que Dieu me pardonne !
Sans rien ajouter, le frêle vieillard se releva et, sous l’œil médusé du prêtre, alla se perdre dans la foule des touristes qui se pressaient dans la nef. Le regard du confesseur glissa alors sur un journal qui gisait au pied de l’isoloir.
Il se pencha pour le ramasser et parcourut rapidement des yeux la page à laquelle le quotidien était ouvert : concert de Rostropovitch à Milan ; un film de dinosaures pulvérise les records d’audience ; congrès d’archéologie à Rome en présence d’éminents spécialistes : Clonay, Miller, Smidt, Arzaga, Plonoski, Tannenberg… Ce dernier nom était cerclé de rouge.
L’air hagard, le clerc plia la gazette et, sous l’œil stupéfait des fidèles venus soulager leur âme, quitta précipitamment la basilique.
***
— Madame Barreda.
— Qui la demande ?
— Le docteur Cipriani.
— Un instant, je vous prie.
Le vieux médecin se passa une main dans les cheveux et s’obligea à inspirer profondément. Pour calmer l’angoisse qui l’étreignait, il laissa errer son regard sur les objets familiers qui meublaient son bureau imprégné d’une odeur de cuir et de tabac à pipe : le portrait de ses parents et celui de ses trois enfants posés sur le guéridon ; la photo de ses petits-enfants trônant sur le rebord de la cheminée. Et, là-bas, au fond, le canapé et les deux fauteuils à oreillettes, le lampadaire à l’abat-jour couleur crème ; les murs tapissés d’étagères en acajou supportant des milliers d’ouvrages ; les tapis persans… il était dans son bureau, chez lui, tout allait bien.
— Carlo !
— Mercedes ! Nous l’avons retrouvé !
— Que dis-tu ? demanda-t-elle d’une voix tendue.
Mercedes était à la fois angoissée et impatiente d’entendre ce qu’il avait à lui dire.
— Connecte-toi à Internet, va sur le portail de la presse italienne, puis consulte les pages culturelles. Tu le trouveras.
— Tu en es certain ?
— Oui, Mercedes.
— Mais pourquoi les pages culturelles ?
— Tu as oublié ce qui se disait dans le camp ?
— Non, tu as raison... alors c’est bien lui... Nous allons faire ce que nous avons dit, n’est-ce pas ? Tu ne vas pas te dégonfler, au moins ?
— Non, bien sûr. Je vais les appeler. Il faut absolument que nous nous voyions.
— Pourquoi ne venez-vous pas tous à Barcelone ? J’ai de quoi loger tout le monde...
— Si tu veux. Je te rappelle et je te tiens au courant. Mais je dois d’abord parler à Hans et Bruno.
— Carlo ? Si c’est bien lui, il ne faut pas qu’il nous échappe. Nous devons le faire prendre en filature, même si ça nous coûte les yeux de la tête. Mais encore faut-il trouver une maison sérieuse...
— C’est déjà fait. Sois sans crainte, il ne nous échappera pas. Je te rappelle plus tard.
— Non, je file à l’aéroport et je saute dans le premier avion pour Rome, je ne peux pas rester ici...
— Mercedes, attends au moins mon appel ! Nous ne pouvons pas prendre de risques. Il ne nous échappera pas, je te le promets.
Mais telle qu’il la connaissait, Mercedes allait le rappeler dans deux heures pour lui annoncer qu’elle était à l’aéroport de Fiumicino. Car elle n’était pas du genre à attendre les bras croisés, surtout en un moment comme celui-là.
Il composa ensuite le numéro de Hans à Bonn et attendit impatiemment qu’il décroche.
— Allô ? dit une voix de femme.
— Le professeur Hausser, je vous prie.
— Qui est à l’appareil ?
— Carlo Cipriani.
— Ah, Carlo, bonjour ! C’est moi, Berta !
— Berta, quel plaisir de t’entendre ! Comment allez-vous, toi et ta petite famille ?
— Tout le monde va très bien, merci. Et quand aurons-nous le plaisir de vous revoir ? Je ne pourrai jamais vous remercier assez pour les vacances que nous avons passées chez vous, en Toscane, il y a trois ans. Rudolf était au bord de l’épuisement quand vous nous avez invités et…
— Mais c’était la moindre des choses, voyons. Je serais moi aussi très heureux de vous revoir. Ma maison est à votre disposition quand vous le voulez. Dis-moi, Berta, ton père est-il à la maison ?
La jeune femme marqua un temps d’arrêt, elle avait senti la crispation dans la voix du vieil homme.
— Je vais vous le passer. Vous n’avez pas de problèmes au moins ?
— Pas du tout. J’appelais juste pour faire un brin de causette.
— Dans ce cas, je vous le passe. À bientôt, Carlo.
— Ciao, bellissima.
Quelques secondes plus tard, la voix puissante et énergique du professeur Hausser retentit dans le combiné.
— Carlo…
— Hans… il est vivant !
Les deux hommes tombèrent dans le silence, chacun écoutant la respiration tendue de l’autre.
— Où est-il ?
— Ici même, à Rome. Je l’ai retrouvé par hasard, en feuilletant le journal. Je sais que tu n’aimes guère naviguer sur Internet, mais connecte-toi, s’il te plaît, et rends-toi sur le portail de la presse italienne, aux pages culturelles. Tu verras son nom. J’ai fait appel à une agence de filature pour qu’ils le gardent à l’œil vingt-quatre heures sur vingt-quatre pendant tout le temps qu’il sera à Rome. Il faut qu’on se voie. J’ai déjà prévenu Mercedes et je vais appeler Bruno.
— Je viens à Rome.
— Je ne suis pas sûr que ce soit une bonne idée.
— Pourquoi cela ? Il faut battre le fer tant qu’il est chaud. Nous allons faire ce que nous avons dit, n’est-ce pas ?
— Bien sûr. Rien ni personne ne pourra jamais nous en empêcher.
— Penses-tu que nous devrions nous en charger nous-mêmes ?
— Si nous ne trouvons personne pour le faire à notre place, oui. Je m’en chargerai. J’ai passé ma vie à attendre ce moment, j’ai tout prévu… Je suis désormais en paix avec ma conscience.
— De cela, mon vieux, nous ne serons certains qu’une fois la besogne achevée. Que Dieu nous pardonne, ou qu’il daigne nous entendre tout au moins.
— Un instant, s’il te plaît, on m’appelle sur mon portable… C’est Bruno. Je prends la communication et je te rappelle plus tard.
— Carlo !
— Bruno, j’allais justement t’appeler…
— Mercedes m’a mis au courant… alors, c’est vrai ?
— Oui.
— Je saute dans le premier avion pour Rome. Où pouvons-nous nous rencontrer ?
— Bruno, attends…
— Non. Il y a plus de soixante ans que je ronge mon frein, je n’attendrai pas une minute de plus. Je veux être présent, Carlo…
— Entendu, tu n’as qu’à venir à Rome. En attendant, je vais rappeler Mercedes et Hans.
— Mercedes est déjà en route pour l’aéroport et moi, j’ai un avion qui décolle de Vienne dans une heure. Préviens Hans.
La pendule marquait midi. Carlo avait le temps de passer à la clinique pour demander à sa secrétaire d’annuler tous ses rendez-vous. La plupart de ses patients consultaient désormais son fils, Antonino, mais certaines de ses vieilles connaissances insistaient pour qu’il les reçoive personnellement.
Dans un sens, ce n’était pas plus mal, car en continuant d’explorer la mystérieuse mécanique du corps humain, il restait dans la course, même si, dans son for intérieur, il savait pertinemment que ce qui le maintenait en vie c’était l’impérieuse nécessité de régler ses comptes avec le passé. Il s’était juré de ne pas mourir avant de l’avoir fait, et, ce matin, au Vatican, alors qu’il se dirigeait vers le confessionnal, il avait remercié Dieu de l’avoir laissé vivre jusqu’à ce jour.
Soudain, une douleur fulgurante lui transperça la poitrine. Non, ce n’était pas un infarctus, seulement une pointe d’angoisse mêlée de ressentiment.
Car il maudissait ce Dieu auquel il ne croyait pas mais qu’il invoquait malgré lui. Il s’assombrit à cette pensée. Que venait faire Dieu dans tout cela ? Jamais Dieu ne s’était intéressé à lui. Pire même, il l’avait abandonné aux heures les plus sombres, à une époque où il était encore assez innocent pour croire qu’il suffisait d’avoir la foi pour être sauvé, pour pouvoir échapper à l’horreur. Quelle bêtise ! Non, s’il pensait à nouveau à lui aujourd’hui, c’est parce qu’à soixante-quinze ans il se savait plus proche de la mort que de la vie, et qu’à l’idée d’entreprendre le grand voyage vers l’éternité, la peur atavique que chacun porte enracinée au fond de l’âme se réveillait.
Il paya le taxi, mais cette fois il attendit qu’on lui rende sa monnaie. Située dans le quartier résidentiel de Parioli, la clinique où exerçait une trentaine de médecins spécialistes et généralistes, était un édifice de trois étages. C’était son œuvre maîtresse, le fruit de son labeur et de son opiniâtreté. Son père aurait été fier de lui, et sa mère… Il sentit les larmes lui monter aux yeux. Sa mère l’avait serré dans ses bras en lui murmurant doucement que rien ni personne ne pourrait jamais lui résister, qu’avec de la volonté on obtenait tout ce qu’on voulait et que…
— Bonjour, docteur.
La voix du portier le rappela brusquement à la réalité. Rejetant fièrement les épaules en arrière, il entra dans le hall d’un pas résolu et se dirigea vers son bureau situé au premier étage. Chemin faisant, il échangea des poignées de main avec des médecins et des patients qu’il croisait dans les couloirs. Soudain, il reconnut au loin la silhouette élancée de sa fille.
Lara était en train d’écouter patiemment les confidences d’une femme éplorée qui tenait une adolescente par la main. Lara n’avait pas vu son père et ce dernier ne fit rien pour qu’elle remarque sa présence ; plus tard, il prendrait le temps de passer la voir.
Dès qu’il entra dans le bureau, sa secrétaire releva les yeux de son ordinateur en s’écriant :
— Docteur, vous voilà enfin ! J’ai une foule de coups de fil en attente pour vous et monsieur Bersini ne devrait pas tarder à arriver. Nous avons reçu les résultats des analyses. Il se porte comme un charme, apparemment, mais il tient absolument à être vu par vous et…
— C’est bon, Maria, je vais le recevoir, mais ensuite, je vous prierai d’annuler tous mes autres rendez-vous. Il se peut que vous ne me voyiez pas pendant plusieurs jours ; de vieux amis à moi arrivent de l’étranger et j’aimerais les recevoir comme il se doit…
— Très bien, docteur. Jusqu’à quand dois-je attendre avant de reprendre des rendez-vous ?
— Je ne sais pas encore, je vous tiendrai au courant. Il n’est pas exclu que je m’absente pendant une semaine ou deux… Mon fils est arrivé ?
— Oui, et votre fille aussi.
— Je sais, je l’ai vue. Maria, j’attends un coup de fil du président-directeur général de l’agence Investigations et Sûreté. Vous me passerez la communication, même si je suis en consultation avec monsieur Bersini. C’est bien compris ?
— Parfaitement, docteur. Vous voulez que je vous mette en relation avec votre fils ?
— Non. Ne le dérangez pas, il doit être en salle d’opération. Nous l’appellerons plus tard.
Il trouva les journaux du jour soigneusement étalés sur son bureau. Il en prit un au hasard et se rendit à la dernière page qui titrait en manchette : « Rome, capitale mondiale de l’archéologie. » L’article traitait d’un congrès sur les origines de l’humanité parrainé par l’UNESCO. Venait ensuite la liste des participants parmi lesquels figurait le nom de l’homme que ses amis et lui recherchaient depuis plus d’un demi-siècle.
Comment était-il possible qu’il ait refait surface à Rome de façon aussi inattendue ? Où s’était-il caché pendant tout ce temps ? Le monde avait-il perdu la mémoire ? Comment un homme de cet acabit pouvait-il impunément participer à un congrès mondial patronné par l’UNESCO ? Lorsque son vieux patient Sandro Bersini se présenta dans son bureau, Carlo dut faire un effort surhumain pour écouter ses jérémiades. Après lui avoir assuré qu’il jouissait d’une santé de fer, il le congédia poliment mais fermement en prétextant la visite d’autres patients. La sonnerie du téléphone le fit sursauter. Instinctivement il pressentit qu’il s’agissait du président d’Investigations et sûreté.
L’homme lui communiqua aussitôt les premiers résultats de l’enquête. Six de ses meilleurs limiers avaient réussi à infiltrer le congrès.
L’information dont il lui fit part, le prit de court. Carlo Cipriani songea qu’il devait y avoir une erreur. À moins que…
Mais oui, bien sûr ! L’homme qu’ils recherchaient était encore plus âgé qu’eux-mêmes, il devait avoir eu des enfants, et même des petits-enfants…
Son cœur se serra dans sa poitrine. Il était déçu et furieux ; il se sentait floué. Il avait cru que le monstre était sorti de sa cachette, et voilà qu’il découvrait qu’il s’était fourvoyé. Pourtant, tout au fond de lui-même, il demeurait convaincu qu’il tenait là une piste et qu’il n’avait jamais été aussi près de toucher au but.
C’est pourquoi il insista pour que le président de l’agence pousse l’enquête aussi loin que nécessaire, quels que soient les frais encourus.
— Papa…
Antonino était entré subrepticement dans son bureau. Voyant que son fils le regardait bizarrement, il prit l’air faussement dégagé.
— Ah, te voilà fiston ! Comment vas-tu ?
— Bien, merci. Mais dis-moi, à quoi pensais-tu ? Tu étais tellement absorbé dans tes pensées que tu ne m’as même pas entendu entrer.
— Perdras-tu un jour cette fâcheuse habitude d’entrer sans frapper ?
— Oh, ça va. Je n’y suis pour rien si tu as des ennuis !
— Des ennuis ?
— Parfaitement… Il suffit de voir ta tête pour deviner que quelque chose ne tourne pas rond. Qu’est-ce qui ne va pas ?
— Rien du tout. Tout va très bien. Au fait, il se peut que je m’absente quelques jours ; non pas que ma présence ici soit indispensable, mais je préfère que tu sois au courant.
— Comment cela, pas indispensable ? Décidément, tu n’es pas à prendre avec des pincettes aujourd’hui. Peut-on savoir pour quelle raison tu dois t’absenter ? Tu pars en voyage ?
— Non, je vais recevoir la visite de mes amis Mercedes, Hans et Bruno.
Antonino se renfrogna. Il savait combien son père était attaché à ses amis – des vieillards en apparence inoffensifs, mais dont il se méfiait comme de la peste.
— Tu devrais épouser Mercedes, le taquina-t-il.
— Ne dis pas de sottises !
— Cela va faire quinze ans que maman nous a quittés, et tu as l’air de bien t’entendre avec Mercedes. Et puis elle doit se sentir seule, elle aussi.
— Antonino, s’il te plaît. Bon, je te laisse…
— Au fait, tu as vu Lara ?
— Non, j’ai l’intention de passer la voir avant de m’en aller.
***
Á soixante-cinq ans, Mercedes Barreda était encore une très belle femme. Grande, élancée, brune, elle avait un port altier et des manières directes qui en imposaient aux hommes. Peut-être était-ce pour cela qu’elle ne s’était jamais mariée. Toujours est-il qu’elle n’avait jamais rencontré d’homme à sa mesure.
Elle était à la tête d’une entreprise de bâtiment. Elle avait travaillé dur, sans jamais renâcler, pour en arriver là. C’était une patronne exigeante mais juste, qui payait ses employés rubis sur l’ongle et veillait à leur bien-être, tout en respectant scrupuleusement leurs droits. Sa réputation de sévérité venait probablement du fait que jamais personne ne l’avait vue rire, ou même sourire, mais jamais non plus ne l’avait vue avoir un geste déplacé ou entendue proférer un mot plus haut que l’autre. Quoi qu’il en soit, elle en imposait à son entourage.
Vêtue d’un tailleur beige, avec pour seul bijou une paire de boucles d’oreilles en perles, Mercedes Barreda longeait d’un pas rapide les interminables couloirs de l’aéroport de Fiumicino. Le vol en provenance de Vienne dans lequel se trouvait Bruno était en train d’être annoncé. Ainsi, Bruno et elle allaient pouvoir se rendre ensemble chez Carlo. Hans, quant à lui, était arrivé une heure plus tôt.
Mercedes et Bruno se serrèrent dans les bras l’un de l’autre. Il y avait plus d’un an qu’ils ne s’étaient pas vus, même s’ils se parlaient fréquemment par téléphone ou communiquaient par e-mail.
— Comment vont tes enfants ? demanda Mercedes.
— Sarah est grand-mère. Ma petite-fille, Elena, vient de souffler sa première bougie.
— Autrement dit, te voilà arrière-grand-père. Tu sais que ce n’est pas si mal pour un vieux croulant comme toi ? Et ton fiston, comment va-t-il ?
— David est un célibataire endurci, comme toi.
— Et ta femme ?
— Déborah était dans tous ses états quand je lui ai annoncé que je venais ici. Il y a cinquante ans que nous nous disputons toujours pour la même raison. Elle veut que j’oublie ; elle ne comprend pas que c’est impossible. J’ai bien cru qu’elle n’allait pas me laisser partir. Au fond, je crois qu’elle a peur, même si elle ne veut pas l’admettre.
Mercedes hocha la tête en silence. Elle avait de la sympathie pour l’épouse de Bruno. Elle comprenait ses craintes. C’était une brave femme, aimable et discrète, toujours prête à aider son prochain. Mais cette sympathie n’était pas réciproque. Chaque fois que Mercedes se rendait à Vienne pour voir Bruno,
Déborah se comportait en hôtesse irréprochable, mais elle ne pouvait pas cacher la crainte que lui inspirait celle qu’elle avait surnommée « la Catalane ».
En réalité, Mercedes était française. Son père avait fui Barcelone quelques jours avant la fin de la guerre civile. C’était un anarchiste, un homme intègre et affectueux. En France, comme bon nombre d’autres Espagnols, il avait rejoint les rangs de la Résistance quand les Allemands étaient entrés dans Paris.
C’est ainsi qu’il avait fait la connaissance de la mère de Mercedes et qu’ils étaient tombés amoureux l’un de l’autre. Malheureusement, leur fille était née au mauvais moment, au mauvais endroit.
Bruno Müller, quant à lui, venait de souffler ses soixante-dix bougies. Il avait des cheveux d’un blanc neigeux et des yeux bleus. Il boitait et s’aidait d’une canne à pommeau d’argent pour marcher. Originaire de Vienne, il était musicien. Pour tout dire, c’était un pianiste extraordinaire, tout comme son père l’avait été avant lui. Sa famille ne vivait que pour la musique. Quand il fermait les yeux, il revoyait sa mère, le sourire aux lèvres, les écoutant, sa sœur et lui, exécuter un morceau à quatre mains. Il y avait maintenant trois ans que Bruno Müller, considéré comme l’un des plus grands pianistes au monde, avait fait ses adieux à la scène. Son fils, David, avait lui aussi fait carrière dans la musique, mais en tant que violoniste. Il ne se séparait jamais de son précieux instrument, un Guarneri au son d’une délicatesse infinie.
Une demi-heure plus tôt, Hans Hausser était arrivé chez Carlo Cipriani. Á soixante-sept ans, le professeur Hausser se distinguait par sa taille imposante. Avec son mètre quatre-vingt-dix et sa maigreur extrême il donnait l’impression d’être fragile.
Mais ce n’était qu’une illusion. Il avait passé les quarante dernières années à enseigner la physique à l’Université de Bonn, à théoriser sur les mystères de la matière et à explorer les secrets de l’univers.
Il était veuf, comme Carlo, et vivait avec Berta, sa fille unique.
Les deux hommes buvaient un café dans le bureau de Carlo, quand la femme de chambre fit entrer Mercedes et Bruno. Dès qu’ils furent seuls, les quatre amis allèrent droit au but. Ils s’étaient réunis pour abattre un homme pas pour se répandre en salamalecs.
— Bien, et maintenant, un petit récapitulatif de la situation, annonça Carlo Cipriani en manière de préambule. Ce matin, en lisant le journal, je suis tombé sur le patronyme de Tannenberg. Pour ne pas perdre de temps, avant de vous téléphoner, j’ai appelé l’agence Investigations et Sûreté. Par le passé, je ne sais pas si vous vous en souvenez, j’avais déjà fait appel à eux afin qu’ils essaient de mettre la main sur des photos de Tannenberg... Bref, passons, le président de l’agence, qui est un de mes anciens patients, m’a appelé il y a quelques heures pour m’annoncer qu’il y avait effectivement un Tannenberg parmi les membres du congrès d’archéologie qui se tient présentement au Palais Brancaccio de Rome. Malheureusement, ce n’est pas notre homme. En fait, Tannenberg est une femme, prénommée Clara et de nationalité irakienne. Âgée de trente-cinq ans, elle est mariée avec un Irakien bien vu du régime de Saddam Hussein. Elle est archéologue, a fait ses études au Caire et aux États-Unis, et, en dépit de son jeune âge, et sans doute grâce aux relations de son mari, qui est également archéologue, elle dirige l’un des rares chantiers d’excavations subsistant encore de nos jours en Irak. Son mari a étudié en France et soutenu sa thèse aux États-Unis où il a séjourné pendant plusieurs années ; c’est là-bas qu’ils se sont rencontrés et mariés, avant que les Américains ne jettent l’anathème sur Saddam. C’est son premier voyage en Europe.
— Mais y a-t-il une quelconque relation avec notre homme ? s’enquit Mercedes.
— Avec Tannenberg ? Il n’est pas impossible qu’il s’agisse de sa fille. Et si tel est le cas, j’espère qu’elle nous mènera jusqu’à lui. Car je suis persuadé, tout comme vous, qu’il est vivant, même si son nom et celui de ses parents figurent sur une pierre tombale dans le cimetière que vous savez.
— Bien sûr qu’il est vivant, renchérit Mercedes. Je suis persuadée que le monstre vit toujours. Et comme le dit Carlo, il n’est pas impossible qu’il s’agisse de sa fille.
— Ou de sa petite-fille, intervint Hans. Car il ne doit pas avoir loin de quatre-vingt-dix ans.
— Carlo, que comptes-tu faire ? demanda Bruno.
— La faire suivre jusqu’à l’autre bout de la terre s’il le faut. Le président d’Investigations et Sûreté est d’accord pour envoyer des hommes en Irak, en cas de besoin – ce qui risque de nous coûter une petite fortune, soit dit en passant. Mais il est clair que si ce cinglé de George Bush décide d’envahir l’Irak, nous allons devoir faire appel à une autre agence.
— Pour quelle raison ? demanda Mercedes avec humeur.
— Parce que de simples détectives privés ne peuvent pas opérer dans un pays en guerre.
— Tu as raison, reconnut Hans. De plus, il faut que nous prenions une décision. Que se passera-t-il s’ils le retrouvent, s’il s’avère que Clara Tannenberg et lui sont effectivement liés ? Nous avons besoin d’un vrai professionnel... quelqu’un qui soit prêt à tuer, le cas échéant. S’il est toujours vivant, il doit mourir, et sinon...
— Ce seront ses enfants qui mourront, ou ses petits-enfants.
Mercedes avait dit cela d’une voix pleine d’amertume. Elle n’était manifestement pas disposée à céder à la pitié.
— Je suis d’accord, dit Hans. Et toi Bruno ?
Le pianiste concertiste le plus admiré des vingt dernières années approuva lui aussi sans la moindre hésitation.
— Bien. Mais connaissez-vous une organisation qui se charge de ce type de missions ? demanda Mercedes en s’adressant à Bruno.
— Dès demain, on doit me fournir deux ou trois pistes. Mon ami, le président d’Investigations et Sûreté, m’a assuré qu’il y avait au moins deux agences britanniques qui employaient d’anciens membres de la SAS et autres. Il y a également une agence américaine, une multinationale spécialisée dans la sécurité, – le terme de sécurité devant être interprété ici comme un euphémisme. Ils disposent d’un contingent de mercenaires prêts à aller se battre n’importe où dans le monde pour de l’argent. Je crois qu’ils s’appellent Global Group. Mais nous verrons cela demain.
— Bien. Nous sommes tous d’accord pour supprimer les Tannenberg, y compris les femmes et les enfants... ? réitéra Hans.
— Inutile de tergiverser, déclara sèchement Mercedes. Il y a des années que nous attendons ce moment. Personnellement, ça ne me gênerait pas de m’en charger.
Ils n’eurent aucun mal à la croire. Car ils étaient habités par la même haine inextinguible et qui n’avait fait que croître depuis leur captivité en enfer.
***
— La parole est à madame Tannenberg, déclara le directeur du symposium sur la « Culture en Mésopotamie ».
Une femme à l’allure gracile gagna la tribune d’un pas décidé.
Consciente qu’elle s’apprêtait à jouer son va-tout, Clara Tannenberg était dans ses petits souliers. Elle chercha son mari des yeux dans la foule et vit qu’il lui souriait pour lui donner du courage.
Á la vue d’Ahmed, grand et svelte, avec ses cheveux noirs comme la nuit et ses beaux yeux d’un noir profond, elle se déconcentra. Bien qu’il fût son aîné de quinze ans, ils avaient tous deux la passion de l’archéologie.
— Mesdames et messieurs, cette journée est à marquer d’une pierre blanche pour moi. Je suis venue à Rome pour vous appeler à l’aide et vous supplier d’élever la voix pour éviter la catastrophe qui risque de s’abattre sur l’Irak.
Une rumeur parcourut l’assistance. Ceux qui étaient présents n’étaient pas disposés à écouter la harangue d’une obscure archéologue, dont le principal mérite était d’avoir épousé un membre du clan Saddam qui se trouvait être le directeur du département des fouilles archéologiques en Irak.
Une moue contrariée assombrit les traits de Ralph Barry, le directeur du symposium sur la Mésopotamie. Ses craintes semblaient se confirmer ; il savait que la présence de Clara Tannenberg et de son mari Ahmed Husseini risquait de leur attirer des ennuis.
Il avait essayé par tous les moyens de les empêcher de venir – et Dieu sait de quels moyens pouvait disposer le bras droit du tout-puissant Robert Brown, président du conseil de la fondation Monde Antique, laquelle subventionnait presque à elle seule la totalité des frais du symposium ! Mais, malheureusement, le congrès se tenait à Rome et non aux États-Unis, et son influence était limitée.
Robert Brown était un gourou du monde des arts antiques. Grâce à lui, les musées du monde entier s’étaient dotés de pièces exceptionnelles.
Ainsi, la collection de tablettes mésopotamiennes, dont s’enorgueillissait la fondation, était considérée comme la plus belle du monde.
Brown avait fait de l’art sa vie et son juteux négoce. C’est vers la fin des années cinquante que tout avait commencé, à l’occasion d’une soirée donnée chez un peintre avant-gardiste de New York. Il était âgé d’à peine trente ans et cherchait à se faire un nom dans le monde des arts quand il avait fait la connaissance d’un homme qui avait changé sa vie, en lui permettant de se réorienter vers un négoce plus lucratif : convaincre d’importantes compagnies multinationales de participer au financement d’une fondation privée spécialisée dans les fouilles et les recherches archéologiques dans le monde entier. De cette façon, les multinationales gagnaient sur deux tableaux : elles acquéraient une certaine respectabilité aux yeux du public tout en bénéficiant de dégrèvements d’impôts. Et c’est ainsi que, sous la houlette de son Mentor, un homme riche et influent de Washington, Brown avait mis sur pied la fondation Monde Antique. Il avait constitué un conseil d’administration dans lequel siégeaient des banquiers et des hommes d’affaires qui jouaient les bailleurs de fonds et se réunissaient une ou deux fois l’an pour approuver le budget de l’année à venir et éplucher les comptes de l’année écoulée. C’était précisément fin septembre que devait se tenir leur prochaine réunion. Robert Brown avait fait de Ralph Barry son bras droit. Barry était un universitaire qui jouissait d’une grande notoriété. Quant à son Mentor, George Wagner, l’homme qui lui avait permis de se hisser au sommet, il lui vouait une fidélité sans faille et gardait jalousement secret son nom. Depuis des années, il exécutait ses ordres sans jamais discuter, allant même jusqu’à faire des choses dont il ne se serait jamais cru capable.
Il savait qu’il n’était qu’une marionnette entre ses mains, mais ne s’en plaignait pas.Car tout ce qu’il était, tout ce qu’il possédait, c’était à lui qu’il le devait.
Brown avait donné des instructions précises à Ralph Barry, directeur du département Mésopotamie de la fondation Monde Antique et ex-professeur à Harvard : il devait empêcher la venue de Clara Tannenberg et de son mari au congrès, et s’il n’y parvenait pas, il devait à tout le moins les empêcher de prendre la parole.
Sachant que Brown était un ami intime du couple, Barry avait trouvé ses instructions pour le moins étranges. Mais les ordres étaient les ordres et il se devait d’obéir les yeux fermés.
Consciente de l’animosité du public, Clara fulminait intérieurement. Dès lors que « l’Oncle Robert » finançait ce congrès, ces gens allaient devoir, bon gré mal gré, tolérer sa présence ici. Pourpre de rage, elle avala sa salive avant de poursuivre :
— Chers collègues, je ne suis pas venue ici pour vous parler de politique, mais pour vous supplier de m’aider à sauver le patrimoine archéologique de la Mésopotamie qui, comme vous le savez, fut le berceau de l’humanité – un berceau menacé de disparaître si la guerre éclate. Je suis venue vous demander votre aide, pas votre argent.
Voyant que son trait d’esprit ne faisait rire personne, Clara se troubla, mais continua malgré tout. Elle était décidée à aller jusqu’au bout, que ce soit avec ou sans l’approbation de l’assistance.
— Il y a des années de cela, plus d’un demi-siècle pour tout dire, au cours d’une mission archéologique à Hâran, mon grand-père a découvert un puits enfoui sous des restes de tablettes d’argile. Comme vous le savez, ce genre de découverte n’a en soi rien d’extraordinaire. On retrouve encore de nos jours quantité de tablettes qui furent utilisées par des paysans pour construire leurs habitations.
« Les tablettes qui recouvraient le puits étaient des relevés comptables sur lesquels figuraient la superficie et le rendement de divers champs de céréales. Parmi les centaines de tablettes retrouvées, deux ne semblaient pas appartenir au même groupe. Non seulement leur contenu était différent, mais le tracé des caractères dans l’argile semblait malhabile, comme si leur auteur n’avait pas eu la dextérité nécessaire pour écrire. »
La voix de Clara se teinta soudain d’émotion. Elle était sur le point de révéler publiquement ce qui constituait sa raison d’être, ce qui l’avait poussée à devenir archéologue depuis qu’elle avait l’âge de raison.
— Pendant plus de soixante ans, poursuivit-elle, mon grand-père a gardé ces deux tablettes sur lesquelles un jeune homme explique que son parent
Abraham[1] est sur le point de lui dévoiler comment le monde a été créé par un Dieu tout-puissant qui, s’étant fâché avec les hommes, avait inondé la terre. Vous rendez-vous compte de la signification d’une telle révélation ?
« Nous savons combien la découverte des poèmes akkadiens de la Création, l’épopée d’Enuma Elish, le mythe d’Enki et Ninhursag ou celui du Déluge dans le Poème de Gilgamesh, fut importante tant du point de vue archéologique, qu’historique ou religieux. Eh bien, à en croire les tablettes mises au jour par mon aïeul, le patriarche Abraham avait ajouté sa propre version de la création du monde, influencée très probablement par les poèmes babyloniens et akkadiens traitant du même thème.
« En outre, nous savons aujourd’hui, grâce aux dernières découvertes archéologiques, que la Bible a été écrite au septième siècle avant l’ère chrétienne, à une époque où les dignitaires et les prêtres israélites, confrontés à la nécessité de renforcer l’unité du peuple d’Israël, cherchaient à se doter d’une épopée nationale, d’un document qui puisse servir leurs objectifs politiques et religieux.
« En cherchant à faire la lumière sur ce qui est écrit dans la Bible, l’archéologie a mis au jour des vérités et des mensonges. Aujourd’hui encore, il est difficile de faire la part entre le mythe et la réalité historique car les deux sont intimement liés. Mais ce qui semble évident, en revanche, c’est que les écrits parlent du passé, ils relatent des histoires anciennes qui furent colportées par les bergers qui migrèrent d’Ur jusqu’à Hâran, et plus tard à Canaan... »
Clara marqua une courte pause pour voir la réaction de ses collègues qui l’écoutaient en silence, certains à contrecœur, d’autres avec intérêt.
— Hâran... Abraham..., la Bible nous livre un arbre généalogique minutieux des « premiers hommes » depuis Adam jusqu’aux patriarches postdiluviens, les fils de Sem dont l’un des descendants, Térach, engendra Nachor, Hâran et Abram, dont le nom fut plus tard transformé en Abraham, le père de toutes les nations.
« La Bible raconte explicitement comment Dieu ordonna à Abraham de quitter sa terre et sa maison pour se rendre à Canaan, mais il n’est nulle part fait état d’une première migration d’Ur vers Hâran qui aurait précédé l’arrivée des tribus sémites à Canaan, leur destination finale. Or la rencontre entre Dieu et Abraham n’a pu se produire qu’à Hâran où, selon certains exégètes de la Bible, le premier patriarche aurait vécu jusqu’à la mort de son père, Térach.
« Selon toute vraisemblance, Térach s’est rendu à Hâran en compagnie de ses fils Abraham et de son épouse Sarah, de Nachor et de sa femme Milca. Avec eux se trouvait Lot, le fils de son fils Hâran, mort dans la fleur de l’âge. Nous savons qu’à l’époque, les familles formaient des tribus nomades qui se rendaient d’un lieu à un autre avec leurs troupeaux et toutes leurs possessions et s’installaient temporairement dans des contrées où elles cultivaient la terre pour pouvoir subvenir à leurs besoins. De sorte que Térach n’était pas seul, mais accompagné de parents plus ou moins éloignés, lorsqu’il a quitté Ur pour Hâran. Nous pensons... mon grand-père, mon père, mon époux Ahmed Husseini et moi-même qu’un membre de la famille de Térach, probablement un apprenti scribe, aurait entretenu une relation privilégiée avec Abraham, lequel lui aurait raconté sa propre version de la création du monde et parlé de ce Dieu unique et de bien d’autres choses.
« Pendant des années, nous avons fouillé la région de Hâran dans l’espoir d’y trouver d’autres tablettes du même auteur. En pure perte. Mon grand-père a passé sa vie à explorer dans un rayon de cent kilomètres autour de Hâran, également sans succès. Pour autant, ce ne fut pas un travail inutile, car les musées de Bagdad, Hâran, Ur et de nombreux autres disposent aujourd’hui de centaines de tablettes et d’objets exhumés par ma famille, même si nous n’avons jamais retrouvé les autres tablettes relatant la Création du monde selon Abraham... »
Un homme leva la main avec humeur, interrompant brusquement Clara Tannenberg.
— Oui... vous vouliez dire quelque chose ?
— Madame, seriez-vous en train d’affirmer qu’Abraham, le patriarche biblique, le père de notre civilisation, aurait confié sa propre vision de Dieu et du monde à quelque obscur scribouillard, et que votre grand-père, que personne ici n’a d’ailleurs l’honneur de connaître, en aurait découvert la preuve et l’aurait gardée secrète pendant plus de cinquante ans ?
— C’est absolument ce que je suis en train de dire.
— Ah ! Mais alors comment se fait-il que personne n’en ait été informé jusqu’à ce jour ? Auriez-vous, s’il vous plaît, l’amabilité de nous dire qui sont votre grand-père et votre père ? Tous les gens réunis ici se connaissent, et nous connaissons votre époux. Mais en ce qui vous concerne, je suis au regret de vous dire que vous n’êtes, pour nous tous, qu’une illustre inconnue et que votre intervention nous fait l’effet d’une élucubration infantile. Et d’ailleurs, Où sont ces fameuses tablettes ? Á quels tests scientifiques les avez-vous soumises pour en garantir l’authenticité et en établir la datation ? Madame, les gens qui participent à ce colloque sont venus pour présenter des travaux sérieux, pas des histoires d’archéologues amateurs.
Un murmure parcourut la salle tandis qu’un feu de colère embrasait les joues de Clara Tannenberg. Elle ne savait si elle devait sortir en courant ou accabler d’injures cet homme qui osait insulter publiquement sa famille et la tourner en ridicule. Elle inspira profondément pour essayer de se calmer, et vit qu’Ahmed se levait de son siège en la foudroyant du regard.
— Cher professeur Guilles, commença-t-il, je sais, pour en avoir fait partie, que vous avez formé un grand nombre de chercheurs durant votre longue carrière à la Sorbonne – je tiens d’ailleurs à préciser que j’ai obtenu les félicitations du jury dans toutes les matières que j’ai étudiées, et pas seulement la vôtre, et je crois même me souvenir qu’une mention spéciale fut notamment créée à mon intention, pour récompenser les cinq années d’un parcours universitaire jugé particulièrement brillant.
« Après avoir passé mon diplôme summa cum laude[2], professeur Guilles, j’ai eu le privilège de vous seconder dans les fouilles que vous avez menées en Syrie et en Irak. Vous souvenez-vous des lions ailés que nous avons retrouvés près de Nippour dans un temple dédié à Nabuchodonosor ? Les statues n’étaient pas intactes, il est vrai, mais nous avons tout de même eu la chance de trouver une collection de sceaux cylindriques à l’effigie d’Assourbanipal... Je ne prétends pas avoir votre érudition ou votre réputation, professeur, mais il y a des années que je dirige le département des fouilles archéologiques en Irak – même s’il s’agit aujourd’hui d’une structure moribonde. Car nous sommes en guerre, une guerre larvée, certes, mais une guerre tout de même. Voilà dix ans que nous subissons un terrible embargo, sans parler du programme « pétrole contre nourriture » qui nous permet tout juste de survivre.
« Dans les hôpitaux irakiens, les enfants sous-alimentés dépérissent faute de médicaments. Nous n’avons plus les moyens d’entreprendre des fouilles et d’explorer notre passé, ou plus exactement le passé de la civilisation. Toutes les recherches scientifiques ont été gelées en attendant des jours meilleurs. Quant à mon épouse, Clara Tannenberg, elle me seconde depuis des années dans mes travaux. Son grand-père et son père furent, de leur temps, des chercheurs passionnés qui aidèrent à financer plusieurs missions archéologiques… »
— Des pilleurs de tombes, oui ! s’écria quelqu’un dans la salle.
Ce braillement, ajouté aux rires nerveux qui retentirent dans l’assistance, atteignit Clara Tannenberg en plein cœur, comme un coup de poignard. Mais Ahmed Husseini ne se laissa pas démonter et poursuivit son plaidoyer comme si de rien n’était.
— Bref, toujours est-il que nous avons la conviction que l’auteur de ces deux tablettes découvertes par le grand-père de Clara a voulu transcrire les récits qu’il affirme avoir recueillis de la bouche d’Abraham. Et il n’est en effet pas exclu que nous soyons là en présence d’une découverte capitale, tant du point de vue de l’archéologie que de l’histoire ou de la religion et de la tradition biblique. C’est pourquoi je pense que nous devrions permettre à madame Tannenberg de poursuivre son exposé. Clara, tu as la parole...
Clara posa un regard plein de gratitude sur son mari. Tremblante, elle inspira profondément, prête à reprendre sa conférence. Cette fois, il n’était pas question qu’elle se laisse marcher sur les pieds. Et si jamais un autre trublion s’avisait de l’interrompre, elle hausserait le ton et l’accablerait d’injures.
S’il avait pu assister à la scène, son grand-père aurait été terriblement déçu. Lui qui n’avait jamais voulu s’abaisser à demander quoi que ce soit à la communauté scientifique. « Ce sont tous des fils de putes, disait-il, bouffis d’arrogance, qui s’imaginent qu’ils détiennent le savoir. » Son père non plus ne lui aurait jamais permis de venir à Rome, mais son père était mort, et quant à son grand-père...
— Des années durant, nous avons concentré nos efforts sur Hâran dans l’espoir de retrouver les autres tablettes dont nous sommes certains qu’elles existent, poursuivit Clara. Mais en vain. Dans la partie supérieure de celles que nous avons en notre possession figure le nom de Chamas. Nous savons que les scribes avaient l’habitude d’inscrire leur nom à cet endroit, ainsi que celui de leur maître. Or, sur ces deux-là, seul le nom de Chamas est mentionné. Mais qui est ce Chamas ?
« Depuis que les États-Unis ont décrété que l’Irak était leur pire ennemi, les raids aériens se multiplient. Si vous vous souvenez, il y a deux mois environ, des appareils américains qui survolaient l’Irak ont déclaré avoir été pris pour cibles par des tirs de missiles sol-air auxquels ils ont riposté en larguant des bombes. Or il se trouve que la zone bombardée se trouve entre Bassora et l’antique cité d’Ur. C’est une bourgade appelée Safran, où les vestiges d’une construction et d’une muraille d’un périmètre que nous avons estimé à cinq cents mètres ont été mis au jour.
« Compte tenu de la situation qui prévaut actuellement en Irak, mon mari et moi n’avons pas pu accorder à cette construction toute l’attention qu’elle méritait. Nous pensons que l’édifice aurait pu être un entrepôt de tablettes d’argile ou l’annexe d’un temple. Mais nous n’en avons pas la preuve absolue. Á notre grande surprise, parmi les tablettes que nous avons exhumées l’une portait le nom de Chamas. S’agit-il du même auteur que celui des deux autres tablettes ? Nous l’ignorons, mais ce n’est pas impossible. Abram a entrepris le voyage jusqu’à Canaan avec la tribu de son père. D’aucuns pensent que le patriarche a séjourné un temps à Hâran et que ce n’est qu’à la mort de son père qu’il a entrepris le voyage jusqu’à la Terre promise. Chamas faisait-il partie de la tribu d’Abraham ? L’a-t-il accompagné jusqu’à Canaan ?
« Je voudrais vous demander de nous aider à réaliser notre rêve : mettre sur pied une mission archéologique internationale. Si nous retrouvons ces tablettes... Des années durant, je me suis demandée à quel moment Abraham avait-il cessé d’être polythéiste, comme tous ses contemporains, et en était venu à ne croire qu’en un Dieu unique ? »
Le professeur Guilles leva à nouveau la main. En tant qu’éminent spécialiste de la culture mésopotamienne, il semblait décidé à mener la vie dure à Clara Tannenberg.
— Madame, j’insiste. Montrez-nous vos tablettes. Sinon, laissez la parole à ceux qui choses plus sérieuses à dire.
Cette fois la coupe était pleine. Les yeux bleus de Clara lançaient des éclairs de rage.
— Quel est votre problème, professeur ? Vous ne supportez pas qu’un autre que vous parle de la Mésopotamie, ou ait pu y faire une découverte importante ? Votre ego est-il à ce point susceptible... ?
Guilles se leva posément et s’adressa à l’auditoire.
— Je reviendrai après l’exposé, quand il sera à nouveau possible d’aborder de véritables sujets archéologiques.
Ralph Barry se sentit obligé d’intervenir. Il s’éclaircit la gorge et, se tournant vers la vingtaine d’archéologues à la mine renfrognée qui se trouvait dans la salle, déclara :
— Je suis navré de ce qui vient de se passer. Pourquoi ne pouvons-nous pas faire preuve d’un peu d’humilité ? Madame Tannenberg n’est-elle pas archéologue, comme nous tous ? Pourquoi tant de préjugés ? Elle est en train de nous exposer une théorie. Écoutons ce qu’elle a à nous dire et ensuite nous débattrons, mais la disqualifier d’emblée ne me semble pas digne de scientifiques.
La professeure Renh, de l’Université d’Oxford, leva la main pour demander la parole. C’était une femme entre deux âges, au visage buriné par le soleil.
— Ralph, tous les gens réunis ici se connaissent… Sauf madame Tannenberg qui nous parle de prétendues tablettes qu’elle ne nous a même pas montrées en photo. Elle a fait une déclaration, tout comme son époux, sur la situation politique en Irak – que personnellement, je déplore –, puis nous a exposé une théorie sur Abraham qui me semble relever davantage du fantasme que de la réalité scientifique. Mais nous sommes réunis pour un congrès, et alors que dans d’autres salles nos collègues spécialisés dans d’autres domaines présentent leurs travaux et leurs conclusions, nous avons... j’ai... la désagréable impression de perdre mon temps. Je suis malheureusement forcée d’abonder dans le sens du professeur Guilles. J’aimerais que nous nous mettions sérieusement au travail.
— C’est précisément ce que nous sommes en train de faire ! s’écria Clara, hors d’elle.
Ahmed se leva et, tout en rajustant sa cravate, s’adressa à l’assistance sans viser personne en particulier.
— Chers confrères, j’aimerais vous rappeler que les grandes découvertes archéologiques ont été faites par des hommes qui savaient non seulement écouter mais également lire entre les lignes des mythes et des légendes. Mais vous ne semblez pas même disposés à entendre ce que nous sommes venus vous dire. Eh bien dans ce cas, attendez. Oui, attendez que Bush attaque l’Irak. Vous êtes tous d’illustres professeurs et archéologues de pays « civilisés », de sorte que même si vous n’avez qu’une sympathie relative pour Bush vous n’allez pas risquer votre peau pour défendre un projet archéologique qui suppose de se rendre en Irak. Je peux le comprendre, mais ce que je ne comprends pas, en revanche, c’est cette fermeture d’esprit qui vous empêche de nous écouter et d’essayer de vérifier si ce que nous vous disons est vrai ou non.
La professeure Renh leva à nouveau la main.
— Professeur Husseini, j’insiste. Présentez-nous des preuves pour étayer vos dires. Cessez de nous faire la leçon et de nous bourrer le crâne. Nous sommes majeurs et responsables, et nous sommes ici pour parler d’archéologie, pas pour faire de la politique. Alors plutôt que de vous poser en victime, prouvez-nous ce que vous avancez.
Clara Tannenberg prit la parole sans laisser le temps à Ahmed de répondre :
— Nous n’avons pas pu apporter les tablettes avec nous. Comme vous le savez certainement, compte tenu des circonstances, les autorités irakiennes ne nous auraient pas autorisés à les sortir du pays. Nous avons quelques photos, d’une qualité moyenne mais néanmoins suffisante et qui prouvent l’existence des tablettes. Nous avons besoin de votre aide pour continuer les fouilles. Les moyens dont nous disposons sont insuffisants. Aujourd’hui, le peuple irakien est bien trop occupé à survivre pour se soucier d’archéologie.
Un silence pesant accompagna cette dernière remarque. Puis les participants commencèrent à se lever et à quitter la salle.
Ralph Barry s’approcha d’Ahmed et Clara, l’air apparemment contrarié.
— Je suis désolé. J’ai fait tout ce qui était en mon pouvoir, mais je vous avais prévenus que le moment était mal choisi pour une telle intervention.
— Vous voulez dire que vous avez tout fait pour nous mettre des bâtons dans les roues, répliqua Clara, d’une voix pleine de défi.
— Madame Tannenberg, la conjoncture internationale nous affecte tous. Comme vous le savez, nos collègues s’efforcent de se tenir à l’écart de la politique. Si ce n’était pas le cas, il nous serait impossible de mener des missions dans un certain nombre de pays. Ahmed, vous ne trouverez pas l’aide que vous êtes venus chercher, car c’est impossible et tu le sais très bien. Compte tenu de la situation politique, la fondation ne peut pas envisager d’engager des fouilles en Irak. Notre président serait montré du doigt et le conseil d’administration opposerait son veto de toute façon. Comme je vous l’avais dit, votre présence ici aurait dû être discrète, mais vous avez insisté pour prendre la parole. Enfin, espérons que la prise de bec qui vient d’avoir lieu ne va pas déclencher un tollé...
— Puisque, apparemment, nous ne sommes pas politiquement corrects, nous n’avons plus rien à faire ici, lança Clara, furieuse.
— De grâce ! Je vous avais mis en garde et vous étiez tout autant que moi au courant de la situation. Cela étant, tout espoir n’est pas perdu. J’ai remarqué que le professeur Yves Picot vous écoutait avec intérêt. Il a beau avoir une réputation d’excentrique, il n’en est pas moins une sommité.
Ralph Barry regretta aussitôt d’avoir mentionné Picot. Le professeur avait effectivement écouté attentivement l’exposé de Clara, mais vu ses antécédents, il n’était pas exclu que l’intérêt de Picot portât sur autre chose que l’archéologie.
Lorsqu’ils regagnèrent leur hôtel Clara et Hussein étaient fatigués et de mauvaise humeur. Le torchon brûlait entre eux, et Clara sentait venir la tempête. Car, bien qu’il ait pris sa défense, elle savait qu’Ahmed n’avait pas apprécié son exposé. Il l’avait suppliée de s’en tenir au temps présent, et de ne pas mentionner le rôle joué par son grand-père ou son père ; compte tenu de la situation qui prévalait en Irak, personne ne serait allé vérifier si ce qu’ils disaient était vrai ou non. Mais elle était passée outre ses recommandations, car elle tenait à tout prix à rendre hommage aux deux hommes qui lui avaient appris tout ce qu’elle savait et à qui elle vouait une admiration sans bornes. Ne pas dire que son grand-père avait été le découvreur des tablettes eût été une trahison. Lorsqu’ils entrèrent dans leur chambre, la femme de ménage finissait de la mettre en ordre.
Ils attendirent qu’elle sorte pour s’expliquer.
Ahmed se servit un whisky avec de la glace. Comme il ne lui proposa rien, Clara alla se servir elle-même un Campari. Puis la tempête éclata.
— Tu t’es ridiculisée, dit sèchement Ahmed. Quand tu t’es mise à parler de ton grand-père, de ton père et de moi, je ne savais plus où me mettre. Mais enfin, Clara, nous sommes des scientifiques, pas des apprentis sorciers ! Je t’avais dit de ne pas parler de ton grand-père. Il me semblait pourtant avoir été suffisamment clair. Mais tu n’en as fait qu’à ta tête, évidemment, sans songer aux conséquences, qui pourraient être désastreuses, je te le rappelle. Ralph Barry lui-même nous avait exhortés à la discrétion. Il nous a dit que son « chef », Robert Brown, était d’accord pour que nous poursuivions les fouilles, mais qu’il ne pouvait pas nous aider ouvertement, de crainte de perdre son poste. Il ne peut pas dire à ses collègues du conseil d’administration qu’il s’intéresse aux travaux d’une archéologue méconnue, petite-fille d’un vieil ami à lui et mariée à un Irakien proche du régime de Saddam Hussein. Ralph Barry a été on ne peut plus clair : Robert Brown risque sa peau. Qu’est-ce que tu t’imagines, Clara ?
— Je ne veux pas trahir mon grand-père ! Et pourquoi ne pourrais-je pas parler de lui, ou de mon père ou de toi ? Je n’ai aucune raison d’avoir honte. Ils étaient antiquaires et ont dépensé des fortunes pour mener des fouilles en Irak, en Syrie, en Égypte... en...
— Clara, ouvre les yeux, bon sang ! Ton grand-père et ton père n’ont jamais été de simples commerçants. Ce ne sont pas des mécènes ! Il est tant de grandir. Tu n’as plus l’âge de sauter sur les genoux de ton papy !
Ahmed se tut subitement. Il était exténué.
— La Bible d’argile, c’est ainsi que l’appelait mon grand-père. La Genèse selon Abraham..., murmura doucement Clara.
— Oui, la Bible d’argile. Une Bible gravée dans l’argile quelque mille ans avant d’être transcrite sur papyrus, je sais.
— Une découverte capitale pour l’humanité, une preuve de plus de l’existence d’Abraham. Crois-tu que nous fassions fausse route ?
— Moi aussi, Clara, j’ai envie de retrouver la Bible d’argile. Mais en te comportant comme tu viens de le faire, tu réduis nos chances à néant. Les gens de ce congrès constituent l’élite de l’archéologie mondiale. Et tu vas devoir te faire pardonner.
— Me faire pardonner quoi, Ahmed ?
— D’être une archéologue inconnue mariée au directeur des fouilles d’un pays dirigé par un dictateur tombé en disgrâce depuis qu’il a cessé de servir les intérêts des puissants de ce monde. Il y a quinze ans, quand je vivais aux États-Unis, être Irakien ne posait aucun problème, bien au contraire. Saddam combattait l’Iran afin de servir les intérêts de Washington. Il assassinait les Kurdes avec les armes que lui vendaient les Américains, des armes chimiques interdites par la Convention de Genève, les fameuses armes de destruction massive que les Américains sont en train de rechercher. Tout cela n’est qu’une vaste mascarade, Clara, c’est pourquoi nous devons suivre la norme. Mais tu te fiches éperdument de ce qui se passe autour de toi. Peu t’importe ce que font Saddam ou Bush et tous les gens qui risquent de mourir à cause d’eux. Tu vis dans un monde qui se résume à ton grand-père.
— Et toi, de quel côté es-tu ?
— Comment ça ?
— Tu t’en prends au régime de Saddam, tantôt tu dis comprendre les Américains, tantôt tu dis les haïr... Quel est ton camp au juste ?
— Je n’ai pas de camp. Je suis seul.
La sincérité de sa réponse toucha Clara. Elle fut peinée de voir à quel point son époux était déraciné.
Ahmed était exagérément occidentalisé. Á force de parcourir le monde, il avait perdu son identité. Son père avait fait une carrière de diplomate. Bien vu du régime de Saddam, il avait été nommé à Paris, Bruxelles, Londres, Mexico, au consulat de Washington... La famille Husseini avait toujours vécu dans l’opulence et les fils de l’ambassadeur étaient devenus des cosmopolites accomplis : ils parlaient plusieurs langues, avaient fréquenté les meilleurs lycées d’Europe et les universités américaines les plus prestigieuses. Ses trois sœurs, qui avaient épousé des Occidentaux, n’auraient probablement pas supporté de retourner vivre en Irak. Elles avaient grandi libres dans des pays démocratiques. Et Ahmed aussi. De sorte que la vie en Irak lui était devenue insupportable, même si, lorsqu’il rentrait au pays, il jouissait de tous les privilèges réservés aux enfants chéris du régime. Il aurait préféré rester aux États-Unis, mais il avait fait la connaissance de Clara dont le grand-père et le père réclamaient sa présence auprès d’eux, en Irak. Tant et si bien qu’il était retourné là-bas.
— Et maintenant, demanda Clara. Que fait-on ?
— Rien. Nous ne pouvons rien faire. Demain, je vais appeler Ralph et lui demander quelle est l’étendue du désastre et si tu as provoqué un tollé.
— Nous allons rentrer à Bagdad ?
— Oui, à moins que tu n’aies une autre idée de génie.
— Je t’en prie, cesse d’être sarcastique ! J’ai fait ce que j’estimais être mon devoir. Je le devais à mon grand-père. Je reconnais que c’était avant tout un homme d’affaires, mais il n’empêche qu’il aimait sincèrement la Mésopotamie et qu’il nous a transmis cet amour à mon père et à moi. Il aurait pu devenir un grand archéologue s’il avait eu la chance de pouvoir se consacrer à sa passion. En tout cas, c’est lui, et personne d’autre qui a découvert les tablettes et les a gardées précieusement pendant plus de cinquante ans. C’est lui qui a financé les fouilles pour tenter de retrouver la trace de Chamas… Dois-je te rappeler que les musées irakiens regorgent de pièces et des tablettes provenant des fouilles financées par mon aïeul ?
Une moue de dédain se peignit sur les traits d’Ahmed. Clara sursauta. Tout à coup, son mari lui faisait l’effet d’un étranger.
— Ton grand-père a toujours fait preuve de discrétion, Clara, et ton père aussi. Jamais ils ne se sont donnés en spectacle. Et ta prestation de tout à l’heure les aurait mortifiés. Mais ils ne t’ont pas appris la retenue, apparemment.
— Ils m’ont inculqué l’amour de l’archéologie.
— Dis plutôt qu’ils t’ont complètement polarisée sur la Bible d’argile.
Le silence se fit. Ahmed vida son verre et ferma les yeux. Ni l’un ni l’autre n’avait envie de poursuivre cette discussion stérile.
Clara alla se coucher et se mit à songer à Chamas, occupé à tracer des pictogrammes dans l’argile au moyen d’un calame en roseau...
OceanofPDF.com