Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 22 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 20

Robert Brown avait convoqué Paul Dukais et tous deux discutaient âprement.

— Comment ça, tu n’as trouvé qu’un seul homme ? s’emporta Brown.

— Je te l’ai déjà dit, Picot a refusé le Bosniaque. Il n’a pris que le Croate. Mais s’il te plaît, arrête de crier et laisse-moi t’expliquer.

— Un homme seul ne pourra jamais venir à bout d’Alfred ! Tu as complètement perdu la boule, ma parole.

— Je sais pertinemment qu’un homme seul ne fait pas le poids. Mais dis-toi qu’un homme seul n’attire pas l’attention.

— Le Croate sait ce qu’il doit faire au moins ? demanda Brown en baissant le ton.

— Oui. Dans un premier temps, il doit noter précisément l’emploi du temps de tous les membres l’équipe, et une fois qu’il aura bien repéré la routine des uns et des autres, il nous soumettra un plan d’action. Et maintenant, si tu veux bien m’écouter, voici quelle est mon idée : je devrais pouvoir envoyer en renfort deux zigs qui se feront passer pour des hommes d’affaires. Je précise qu’ils sont tous deux intelligents et aguerris.

— Ah, vraiment ? Et d’après toi, la présence de deux hommes d’affaires dans un patelin paumé du sud de l’Irak va passer inaperçue ?

— Robert, cesse de me prendre pour une bille, tu veux ? Il y a suffisamment longtemps que je fais ce métier pour savoir comment gérer ce genre de situation. Et d’ailleurs je vais t’épargner les détails.

— Non, je veux tous les détails. Quand on va me demander des comptes, il faut que je sache quoi répondre.

— Très bien. Dans ce cas, sache qu’à mon avis le Croate devrait suffire pour faire le boulot et que les deux autres n’interviendront qu’en cas d’absolue nécessité.

— Ils devront intervenir de toute façon.

— Ce n’est pas dit. Le Croate est un tueur qui aime son métier. Non seulement il tire comme un dieu, mais il manie l’arme blanche avec une précision digne d’un neurochirurgien. Fais-moi confiance, il n’aura aucun mal à persuader Clara de lui remettre les tablettes.

— Ah, ouais ? Et après, il va faire comment pour se sortir de ce merdier ?

— Il s’en sortira, et peut-être même les mains dans les poches.

Ils discutèrent pendant un moment, en pure perte. Car Dukais savait que tant que les maudites tablettes ne seraient pas étalées sous son nez, ici même dans son bureau, Brown serait sur les dents. Une fois seul, Robert Brown appela son mentor qui l’invita à dîner le soir même. Chez lui, afin qu’ils puissent parler en toute tranquillité, loin des oreilles indiscrètes.

***

Enrique Gomez était dans son bureau. George l’avait appelé de Washington quelques minutes plus tôt pour lui annoncer que l’opération était en marche. Ils avaient réussi à coller un limier au train de Clara Tannenberg – une vraie sangsue, apparemment, un type prêt à tout pour arriver à ses fins.

Enrique avait insisté : il ne fallait pas toucher à un cheveu d’Alfred. En réalité, il savait qu’en s’en prenant à sa petite-fille ils risquaient de l’atteindre plus gravement que s’ils s’attaquaient à lui. Mais ils n’avaient pas le choix. Et puisqu’il fallait limiter la casse au maximum, ils devaient épargner Alfred coûte que coûte. George avait également cru bon d’ajouter que le limier chargé de récupérer les tablettes allait devoir naviguer à vue et prendre ses décisions au fur et à mesure, et qu’il n’hésiterait pas à sacrifier une vie humaine pour sauver sa peau. Les instructions qu’il avait reçues étaient on ne peut plus claires : s’emparer coûte que coûte de la Bible d’argile et sortir immédiatement d’Irak grâce au contact qu’ils lui avaient fourni.

José entra dans le bureau de son père et s’approcha pour l’embrasser.

— Comment vas-tu, papa ?

— Bien, mon fils, bien. Et toi ?

— Moi, j’ai du travail par-dessus la tête. J’ai trimé comme un malheureux toute la journée et nous n’avons même pas réussi à finaliser la fusion entre les deux sociétés. À chaque fois que nous étions sur le point de conclure, l’avocat de l’une ou l’autre partie trouvait quelque chose à redire.

— Bah, ce n’est qu’une question de temps. Ils finiront bien par signer, va.

— Je l’espère en tout cas. Nous sommes sur cette affaire depuis le mois de juin, et nous n’avons toujours pas réussi à les mettre d’accord.

La conversation fut brutalement interrompue par la sonnerie du téléphone. Enrique décrocha d’un geste vif.

— Allô, j’écoute.

— Enrique ? Ici Frankie...

— Comment vas-tu ? Je viens de parler avec George.

— Il t’a dit que nous avions réussi à placer un homme dans l’expédition ? Un Croate...

— Oui, je suis au courant.

— Alfred vient de m’appeler, il n’était pas à prendre avec des pincettes. Il nous a menacés.

— De quelle façon ?

— Rien de précis. Simplement, il a dit qu’il se battrait jusqu’à la mort s’il le fallait. Il nous connaît bien. Il a compris que nous voulions lui prendre la Bible d’argile.

— À condition qu’il la retrouve...

— Il m’a dit qu’il savait que nous avions réussi à infiltrer l’expédition archéologique. Mais qu’il allait retrouver nos hommes et les tuer, et que si nous cherchions à lui prendre les tablettes, il allait tout déballer à la presse. Il aurait même pris ses dispositions pour qu’une autopsie soit faite au cas où il viendrait à mourir dans les mois prochains afin de déterminer si le décès est dû à une cause naturelle ou non. Il a ajouté que si nous cherchions à le doubler, il rendrait public un certain mémorandum entreposé en lieu sûr. Dans lequel il raconte tout, apparemment.

— Mais qu’est-ce qui lui prend ? Il est complètement ravagé !

— Pas du tout. Simplement il cherche à se défendre en attaquant.

— Et il propose quoi ?

— Toujours la même chose : nous laissons la Bible d’argile à Clara, et de son côté il s’engage à mener de bout en bout l’opération que vous avons en route.

— Pour cela non plus, il ne nous fait pas confiance apparemment...

— Non.

— George a raison de dire qu’il veut tout pour lui.

— Si tu veux mon avis, nous courons droit au suicide.

— Mais qu’est-ce que tu racontes !

— J’ai un nœud à l’estomac. Je sens la catastrophe arriver.

— Ne commence pas à délirer.

— Je ne délire pas du tout. Je vais lui téléphoner.

— N’est-ce pas un peu risqué de l’appeler depuis l’Espagne ?

— Si, mais puisqu’il ne me laisse pas le choix... Je dois partir en voyage d’affaires. Je l’appellerai quand je serai loin de la maison.

— Appelle-moi aussi.

Il raccrocha et serra les poings. L’angoisse mêlée de colère qui avait envahi ses traits n’avait pas échappé à son fils qui l’observait.

— Papa, que se passe-t-il ?

— Rien qui te concerne.

— En voilà une réponse !

— Désolé d’être aussi cassant, mais je ne supporte pas que tu te mêles de mes affaires.

— Je sais. Depuis que je suis tout gosse tu m’as appris à ne jamais te poser de questions et encore moins à me mêler de tes affaires – dont j’ignore tout au demeurant.

— Absolument. Et maintenant, laisse-moi, s’il te plaît. J’ai des coups de fil à passer.

— Tu as dit que tu partais en déplacement ? Où vas-tu ?

— Je dois m’absenter un jour ou deux.

— On peut savoir où et pour quel motif ?

Enrique se leva et asséna un grand coup de poing sur la table. José recula d’un pas. Son père avait beau avoir près de quatre-vingt-dix ans, il continuait de le terroriser.

— Je croyais t’avoir dit de ne pas te mêler de mes affaires. Cesse de me traiter comme un vieillard gâteux ! Et maintenant, file !

José pivota sur ses talons et sortit. Il avait le cœur lourd. Il ne reconnaissait pas son père dans ce vieillard irascible et prêt à mordre dès qu’on l’approchait d’un peu trop près. Enrique retourna s’asseoir derrière son bureau. Il avait l’impression que sa tête allait exploser. Il prit le flacon de médicaments qu’il gardait toujours à portée de main et avala deux cachets. Le médecin l’avait mis en garde : il ne devait pas se laisser aller à la colère. Il avait fait un infarctus quelques années plus tôt. Et même s’il n’avait pas de séquelles, il n’avait plus vingt ans. Il maudit Alfred et se maudit lui-même d’avoir intercédé en sa faveur auprès de George.

Pourquoi Tannenberg n’en faisait-il qu’à sa tête au lieu de remplir le rôle qui lui avait été assigné ?

Il pressa une sonnette dissimulée sous sa table de travail et presque aussitôt une femme de chambre en uniforme noir, tablier et coiffe blanche parut.

— Apportez-moi un verre d’eau fraîche, et dites à Madame que je veux la voir.

— Bien, monsieur.

Quand Rocio entra dans le bureau de son époux, le verre d’eau à la main, elle eut un haut-le-corps en voyant l’homme à la mine implacable qui dardait sur elle un regard de glace.

— Enrique, ça ne va pas ?

— Entre, j’ai à te parler.

La femme ne se le fit pas dire deux fois. Posant le verre sur la table, elle s’assit face à son mari. Sachant qu’elle ne devait pas ouvrir la bouche sans y être invitée, elle rabattit nerveusement sa jupe sur ses genoux, comme pour se protéger de l’orage qui n’allait pas tarder à éclater.

— Là-dedans, dit-il en indiquant le premier tiroir de son bureau, il y a la clé du coffre-fort de la banque. Je n’ai jamais gardé de papiers compromettants, seulement des documents relatifs à mon travail. Le jour où je mourrai, je veux que tu ailles à la banque et que tu les détruises. José ne devra jamais être tenu au courant. Je t’interdis également de lui parler de mon passé.

— Je ne le ferai jamais !

Il se mit à scruter sa femme comme s’il cherchait à fouiller son âme dans les moindres recoins.

— Comment pourrais-je le savoir, Rocio ? Jusqu’ici, non, tu ne l’as pas fait, parce que j’étais là pour t’en empêcher. Mais le jour où je ne serai plus...

— As-tu jamais eu motif à te plaindre ou te méfier de moi ?

— Non. Mais je veux que tu me jures solennellement de faire tout ce que je te demande. Je ne le fais pas pour moi mais pour José. Il faut qu’il reste dans l’ignorance. N’oublie pas que si ces documents venaient à être découverts... mes amis finiraient par le savoir et...

— Que nous feraient-ils ? demanda la femme épouvantée.

— Tu n’en as même pas idée. Nous avons des règles, des codes de conduite que nous nous sommes fixés et engagés à respecter.

— Mais dans ce cas, pourquoi ne détruis-tu pas toi-même ces papiers ? Pourquoi ne les fais-tu pas disparaître puisqu’ils sont compromettants ?

— Tu feras ce que je te dis, un point c’est tout. Il y a certaines choses dont je ne peux pas me défaire tant que je suis vivant, mais qui doivent rester secrètes après ma mort.

— Aïe, mon Dieu. Fasse le ciel que je parte la première !

— Je ne vois pas d’inconvénient à ce qu’il en soit ainsi, mais à tout hasard, tu vas jurer sur la Bible que tu feras tout ce que je te demande.

Enrique posa une Bible sur le bureau, puis invita son épouse à poser sa main sur le livre.

Tremblante de peur, Rocio prêta serment puis écouta les instructions de son mari. En plus des documents jalousement gardés à la banque, elle devait détruire ceux qui se trouvaient dans le coffre-fort dissimulé derrière le tableau dans le bureau.

Plus tard, quand il fut à nouveau seul, Enrique appela George.

— Rien de nouveau ?

— Non, mais je pense que tu as raison. Nous ne pouvons pas nous permettre la moindre faiblesse avec Alfred. Il est capable de tout fiche en l’air.

— Et de nous faire plonger par-dessus le marché. Il a enfreint la règle. C’est peut-être un camarade, mais il va falloir choisir. C’est lui ou nous.

— C’est nous.

— Ça me soulage de te l’entendre dire.

***

Les hélicoptères, bien alignés sur le tarmac de la base militaire, se tenaient prêts à décoller. Ahmed Husseini était en train d’expliquer au commandant que la mission archéologique de Safran revêtait une importance capitale pour l’Irak.

Mais ce dernier l’écoutait d’une oreille distraite. Le Colonel lui avait ordonné de transférer le groupe d’étrangers et tout son saint-frusquin à Safran, d’accord, mais ce n’était pas une raison pour lui infliger en plus une conférence sur la Mésopotamie antique.

Pendant ce temps, Yves Picot et Albert Anglade, son assistant, aidaient les soldats à charger le matériel à bord de l’hélicoptère. Les autres membres de l’expédition avaient eux aussi retroussé leurs manches, y compris les femmes, que les soldats guignaient avec des sourires narquois.

Picot avait été catégorique : elles devraient porter des pantalons et des bottes, et des chemises amples, au lieu de shorts et de t-shirts moulants. Mais malgré cela, les soldats dévisageaient outrageusement le petit groupe d’Occidentales dont l’unique problème dans la vie semblait être d’arriver saines et sauves à Safran.

Quand tout fut chargé et les membres d’équipage répartis dans les deux hélicoptères restants, Yves Picot chercha Ahmed du regard.

— Je suis désolé que vous ne soyez pas du voyage, lui dit-il en guise d’adieu.

— Je vous ai dit hier que j’irai à Safran. Malheureusement, je ne pourrai pas rester, mais je tâcherai de venir au moins une fois tous les quinze jours pour m’assurer que tout se passe bien. De toute façon, vous pourrez toujours me joindre à Bagdad en cas de problème.

— C’est parfait, mais j’espère ne pas avoir à vous déranger.

— Permettez-moi de vous souhaiter bonne chance. Ah, et puis faites confiance à Clara ! Non seulement c’est une excellente archéologue, mais elle a un sixième sens : elle ne passe jamais à côté des choses vraiment importantes.

— Comptez sur moi.

— Bonne chance.

Ils échangèrent une poignée de main et Yves monta dans l’hélicoptère. Quelques minutes plus tard, ils décollèrent et disparurent à l’horizon. Ahmed soupira. Il avait une fois de plus renoncé à tenir les rênes de sa propre vie qui reposait à nouveau entièrement entre les mains d’Alfred Tannenberg. Le vieux ne lui avait pas laissé le choix : ou bien il participait à l’opération ou bien il serait liquidé. Pire même, il avait menacé de le dénoncer comme traître à la police de Saddam.

Ahmed savait qu’Alfred n’aurait eu aucun scrupule à le voir disparaître dans les geôles secrètes du régime, dont personne n’était jamais ressorti vivant.

Alfred avait ajouté, avec une pointe de mépris dans la voix, que si l’opération réussissait il pourrait aller où bon lui semblerait : il ne chercherait pas à le retenir. Mais Ahmed savait qu’il ne lèverait pas non plus le petit doigt pour l’aider à fuir. Car il ne se faisait pas d’illusions. Ahmed savait que Tannenberg l’avait fait prendre en filature et qu’il surveillait le moindre de ses gestes. Il n’avait pas réussi à repérer les hommes d’Alfred – ou ceux du Colonel – mais il était certain qu’eux le voyaient. Il regagna le ministère où une rude tâche l’attendait, car il n’allait pas être facile de mettre la main sur les informations que lui réclamait Alfred et qu’il était le seul à pouvoir lui fournir.

Clara éprouva un pincement au cœur en entendant le ronronnement des hélicoptères. Picot allait être surpris de voir qu’ils avaient déjà commencé les fouilles.

Fabian et Marta se tenaient à ses côtés. Eux aussi étaient fiers du travail déjà réalisé. Quand Picot eut mis pied à terre, Fabian s’élança vers lui et les deux hommes s’embrassèrent avec effusion.

— Tu m’as manqué, mon vieux, dit Picot.

— Toi aussi, répondit Fabian en riant.

Marta et Clara étaient allées accueillir Albert Anglade qui était pâle comme un linge au sortir de l’engin volant. Sur un geste de Clara, un des hommes du chantier parut avec une bouteille d’eau et une timbale.

— Tenez, buvez, lui dit-elle. Ça vous requinquera.

— Je ne crois pas, geignit Albert en refusant la timbale qu’elle lui tendait.

— Allons, ça va passer. Moi aussi j’ai eu mal au cœur, lui dit Marta en guise de consolation.

— Plus jamais je ne remonterai dans ce fichu machin, déclara Albert. Je préfère encore rentrer à Bagdad à pied.

— Moi aussi, dit Marta en riant. Mais tu devrais boire un peu d’eau. Clara a raison, ça va t’aider à te sentir mieux.

Fabian, fier comme Artaban, fit visiter le campement à Yves. Les maisons en pisé dans lesquelles ils allaient installer les labos pour procéder à la classification des tablettes et autres objets qu’ils allaient exhumer, le local qui devait accueillir les ordinateurs, la maison de plain-pied qui leur servirait de salle de réunion, les douches, les latrines, les tentes où une partie de l’expédition résiderait pendant les mois à venir, à moins qu’ils ne préfèrent loger chez l’habitant, au village.

Ils entrèrent dans l’une des bâtisses dans laquelle Fabian avait installé un bureau, dont il disait qu’il allait lui servir de poste de commandement. Albert les suivait à grand-peine. Il se laissa choir sur une chaise tandis que Marta et Clara continuaient d’insister pour qu’il boive un peu d’eau fraîche.

— Beau travail, approuva Yves Picot. Je savais que vous alliez vous en sortir comme des chefs.

— En réalité, nous avons déjà démarré les fouilles, l’informa Marta. Il y a deux jours que nous avons commencé les excavations et testé l’habileté des ouvriers. Il y a de tout parmi ces gens, mais ils sont tous de bonne volonté, et je suis certaine qu’ils ne vont pas rechigner à la tâche.

— Au fait, en ton absence, j’ai nommé Marta contremaître et je lui ai même donné un fouet, dit Fabian en riant. C’est elle qui a organisé la répartition des tâches, avec un sérieux tout militaire. Les ouvriers sont ravis et lui obéissent au doigt et à l’œil.

— Rien ne vaut un bon contremaître, confirma Picot, sur le même ton railleur. Le seul problème c’est que je me retrouve au chômage.

Clara les observait en riant mais sans oser entrer dans leur jeu.

Elle avait remarqué qu’une solide amitié liait Fabian et Marta, mais rien de plus. La complicité entre eux était évidente et il lui semblait qu’il en allait de même entre Fabian et Picot.

— Où allons-nous dormir ? demanda Albert qui n’avait toujours pas complètement récupéré.

— Dans la maison d’à côté. Elle n’est pas bien grande mais nous pouvons y loger à trois sans problème. Mais si tu préfères, je peux jeter un coup d’œil à la liste des villageois disposés à accueillir un pensionnaire... proposa Fabian.

— Non. C’est très bien comme ça et si ça ne vous dérange pas, je vais aller m’étendre un peu, dit Albert d’une voix presque suppliante.

— Je vais vous montrer le chemin, lui dit Clara.

Une fois Clara et Albert partis, Yves demanda à Fabian :

— Vous avez eu des problèmes ?

— Pas le moindre. Ici tout le monde a appris à respecter Clara. Elle s’est montrée très ouverte à nos suggestions. Ou, plus exactement, aux exigences de Marta. Elle donne son avis, mais quand elle voit que nous ne sommes pas d’accord, elle n’insiste pas. Cela étant dit, nous savons très bien que tout le monde ici dépend d’elle. Je veux dire qu’en cas de conflit, nous devrons nous en remettre à elle et faire ce qu’elle nous dit. Mais c’est une femme intelligente, qui ne cherche pas le rapport de force.

— Elle a amené une domestique avec elle, Fatima. Elle la dorlote comme une enfant. Parfois même elle l’accompagne au chantier. Il y a également quatre hommes armés qui ne la quittent pas d’une semelle. Ils montent la garde jour et nuit, ajouta Marta.

— Oui, quand je suis venu à Bagdad, j’avais déjà remarqué qu’elle avait des gardes du corps. Ce qui n’a rien d’étonnant étant donné la situation qui règne actuellement en Irak. Sans compter que son mari est une huile de l’administration, confirma Yves.

— À mon avis, la situation actuelle de l’Irak n’est pas l’unique raison, contra Marta. L’autre jour, j’étais avec elle, comme nous n’arrivions pas à dormir nous avons décidé d’aller faire un tour dehors. Quand ses gardes se sont aperçus qu’ils l’avaient perdue de vue, ils étaient comme fous. Quand ils nous ont retrouvées, l’un d’eux a dit que son grand-père les ferait tous passer par les armes s’il lui arrivait quelque chose. Là-dessus, il a fait allusion à des Italiens et Clara l’a fait taire, visiblement embarrassée.

— Tu veux dire que la dame aurait des ennemis..., fit Picot en méditant tout haut.

— Ne te laisse pas emporter par ton imagination, dit Fabian. Nous ne savons pas à quel incident se référaient ses gardes du corps.

— N’empêche qu’ils avaient l’air complètement paniqués, insista Marta. Il est évident qu’ils redoutent tous de s’attirer les foudres du grand-père.

— Un grand-père qu’il n’y a pas moyen d’approcher, du reste, déplora Yves.

— Et dont Clara ne veut rien dire, ajouta Marta.

— Nous avons essayé de savoir comment son grand-père s’est retrouvé à Hâran, en vain. Elle a esquivé toutes nos questions. Bien, et maintenant nous allons te montrer le reste du camp, proposa Fabian.

Yves les félicita. Il était heureux d’avoir réussi à convaincre Fabian de l’accompagner dans cette aventure. Il appréciait également le travail de Marta. Cette femme avait un don inné pour l’organisation.

— J’ai donné des noms aux différentes maisons où nous allons travailler et entreposer le matériel, expliqua Marta. Celle où nous nous trouvions est « le quartier général », celle où nous allons entreposer les tablettes s’appelle en toute logique « la maison des tablettes », et c’est là qu’on va installer l’équipement informatique, dit-elle en désignant une autre bâtisse en pisé. Nous l’appellerons « salle des Communications », tout simplement. Nous allons faire de même pour les entrepôts, mais avec des numéros.

Le chef du village avait organisé une réception de bienvenue. Ils furent conviés à partager son déjeuner en compagnie de quelques notables du voisinage.

Yves n’aimait décidément pas le type qu’ils avaient choisi comme chef de chantier. Il n’aurait su dire pourquoi, car l’homme semblait plutôt discret et d’un abord agréable, mais il y avait dans sa manière d’être quelque chose qui faisait penser qu’il n’était pas un paysan comme les autres. Grand et musclé, Ayed Sahadi avait le teint plus clair que les gens du crû. Il affectait un air martial et les manières d’un homme habitué à commander. De plus, il parlait anglais, ce qui ne manqua pas de surprendre Yves.

— J’ai travaillé à Bagdad, c’est là-bas que je l’ai appris, fut sa seule explication.

Clara, qui avait l’air de le connaître, le traitait avec une certaine familiarité, mais lui gardait une distance respectueuse avec elle.

Tous les hommes lui obéissaient au doigt et à l’œil, y compris le chef du village, qui semblait intimidé en sa présence.

— D’où vient cet Ayed ? s’enquit Yves Picot.

— Il est arrivé deux jours après nous. Clara nous a dit que son mari et elle avaient déjà travaillé avec lui en d’autres occasions. Je ne sais que penser. À moi, il me fait l’effet d’un militaire, répondit Fabian.

— À moi aussi, confirma Yves. C’est peut-être un espion de Saddam.

— Eh bien, mieux vaut se faire à l’idée que nous allons être surveillés de près. Étant donné que nous sommes dans une dictature et à la veille de la guerre, il n’est pas exclu que cet Ayed soit un espion, expliqua Marta le plus naturellement du monde.

— En tout cas, sa tête ne me revient pas, grommela Yves.

— Attendons de voir comment il se comporte, suggéra Marta.

Cet après-midi-là, une fois tous les membres de l’équipe installés, Yves entreprit de leur expliquer comment ils allaient travailler. Tous étaient des professionnels ou des étudiants de dernière année ayant déjà participé à des fouilles, de sorte qu’il n’eut pas besoin de gaspiller inutilement sa salive.

L’heure du lever serait fixée à quatre heures du matin. L’équipe avait jusqu’à cinq heures moins le quart pour se doucher et petit-déjeuner, afin de pouvoir être sur le chantier avant cinq heures.

Á dix heures ils feraient une pause d’un quart d’heure, après quoi ils continueraient à travailler jusqu’à deux heures. De deux à quatre, pause déjeuner, et sieste ; puis à partir de quatre heures à nouveau sur le chantier jusqu’au coucher du soleil.

Personne ne souleva la moindre objection, ni parmi les coéquipiers d’Yves ni parmi les paysans. Ces derniers allaient être payés en dollars, et toucher un salaire dix fois supérieur à ce qu’ils gagnaient habituellement en un mois, à condition toutefois qu’ils acceptent de travailler sans rechigner.

Quand la réunion s’acheva, un jeune binoclard qui n’avait pas l’air très dégourdi s’approcha d’Yves Picot et dit :

— J’ai un souci avec les ordinateurs. Le courant électrique est très faible et les équipements très puissants.

— Il faut en référer à Ayed Sahadi. Il vous dira quoi faire, répondit Picot.

— Tu n’as pas l’air de le porter dans ton cœur, fit remarquer Marta.

— Pourquoi dis-tu cela ? demanda Picot, surpris.

— Parce que ça se voit. En réalité, personne n’aime cet Anté Plaskic. Je ne comprends pas pourquoi tu l’as engagé.

— Tout simplement parce qu’un de mes amis, prof à l’université de Berlin, me l’a recommandé.

— Je suppose que nous avons tous des a priori parce qu’il est Croate et qu’on ne peut s’empêcher de penser à tous ces malheureux Bosniaques sauvagement massacrés par les Serbes et les Croates.

— Mon ami m’a dit que c’était un survivant, que son village à lui aussi a été entièrement rasé par les Bosniaques. Je n’en sais rien. Dans cette maudite guerre, ceux qui ont souffert et subi les pertes les plus lourdes sont les Bosniaques, si bien que tu n’as peut-être pas tort de dire que j’ai des a priori, même si je n’en ai pas vraiment conscience.

— Parfois, nous adoptons des schémas manichéens : ceci est bien et ceci est mal ; ceux-ci sont tous bons, et ceux-là sont tous méchants, sans vraiment nous embarrasser de subtilités. Il se peut qu’Anté soit réellement une victime de guerre.

— Ou un bourreau.

— Il était très jeune, insista Marta qui prenait un malin plaisir à se faire l’avocate du diable.

— Pas si jeune que ça. Aujourd’hui il doit avoir pas loin de trente ans, non ?

— Je crois qu’il en a vingt-six.

— Durant la guerre du Kosovo, ils ont enrôlé des gosses de quatorze ou quinze ans dans l’armée.

— Renvoie-le chez lui.

— Non, car tu l’as dit toi-même, ce serait injuste.

— Je n’ai jamais dit cela, protesta Marta.

— Nous allons lui donner sa chance et si je continue à me sentir aussi mal à l’aise en sa présence, je suivrai ton conseil et je le renverrai.

Fabian s’approcha, accompagné d’Albert Anglade, l’aide de camp de Picot.

— Je vous trouve d’humeur bien sombre, tous les deux. Que se passe-t-il ?

— Nous parlions d’Anté, répondit Maria.

— Dont la tête ne revient pas à Yves qui regrette déjà de l’avoir fait venir. Me trompé-je ?

Yves Picot éclata de rire. Albert travaillait avec lui depuis des années et le connaissait suffisamment bien pour savoir avec qui il allait bien s’entendre et avec qui il allait y avoir de l’eau dans le gaz.

— Il y a quelque chose d’inquiétant chez ce type, poursuivit Albert. À moi non plus, il ne me plaît pas.

— Parce que c’est un Croate, voilà pourquoi, affirma Marta.

— Mes enfants, ce sont là des préjugés racistes.

Le commentaire de Fabian les blessa au plus profond d’eux-mêmes. Tous étaient des antiracistes convaincus et qu’on puisse les accuser de faire preuve de discrimination les faisait se hérisser.

— Ça, c’est ce qui s’appelle un coup bas, protesta Yves.

— Possible, rétorqua Fabian, mais cette conversation ne vole pas très haut. On ne peut pas rejeter sur une seule personne la faute de tout un pays ou de toute une communauté.

— Tu as raison, mais la vérité c’est que nous ne savons pour ainsi dire rien de lui, argua Albert en apportant de l’eau au moulin d’Yves.

— Bien. Et si on changeait de sujet de conversation ? Où est Clara ? demanda Marta.

— Avec Ayed Sahadi. Ils sont allés parler aux ouvriers. Ensuite, il me semble qu’elle a dit que ceux d’entre nous qui le souhaitaient pourraient aller faire un premier repérage du site avec elle, répondit Fabian.

Militaire rattaché au service du contre-espionnage irakien, Ayed Sahadi avait ce qu’on appelle le physique de l’emploi.

Alfred Tannenberg, qui le connaissait pour avoir déjà collaboré avec lui par le passé, avait demandé au Colonel de détacher Ayed à Safran.

Le commandant Sahadi avait la réputation d’être un sadique. Les rumeurs qui couraient sur son compte étaient tellement abominables, que lorsqu’un opposant au régime avait le malheur de tomber entre ses mains, il priait le ciel de le rappeler au plus vite à lui pour ne pas avoir à subir une longue et terrible agonie.

À Safran, il avait pour mission d’assurer la sécurité de Clara et de démasquer les hommes dont Alfred Tannenberg avait de bonnes raisons de croire qu’ils avaient été mandatés par ses amis pour s’emparer de la Bible d’argile.

Sahadi avait placé plusieurs de ses hommes parmi les ouvriers engagés sur le chantier. Militaires comme lui, et rattachés au service du contre-espionnage, tous savaient qu’ils toucheraient un joli petit paquet de fric s’ils réussissaient leur mission.

Clara avait aperçu à plusieurs reprises Ayed en compagnie du Colonel à la Maison Jaune, de sorte que son visage ne lui était pas inconnu. Son grand-père lui avait expliqué que, dorénavant, Ayed la suivrait comme son ombre et qu’elle allait devoir l’imposer comme contremaître, de même qu’il avait insisté pour qu’Haydar Annassir joue le rôle d’interface entre Ahmed, qui se trouvait à Bagdad, et lui.

Clara, qui savait qu’il était inutile d’essayer de se soustraire à la férule du vieil homme, avait dû se soumettre de mauvaise grâce.

À quatre heures tapantes, un son de cloche réveilla tout le campement.

Dans la maison qui tenait lieu de cantine, les femmes du village avaient commencé à préparer le café qui serait servi avec du pain frais accompagné de beurre et de confiture, et de fruits secs.

Yves Picot, qui avait pourtant horreur de se lever tôt, était déjà debout.

Il n’avait pas pu fermer l’œil de la nuit, contrairement à Fabian et à Albert qui, à son grand dam, ronflaient comme des sonneurs.

Marta non plus n’avait pas l’air de très bonne humeur. Elle déjeunait en silence et répondait par monosyllabes quand on lui posait des questions.

La seule qui semblait radieuse était Clara, constata Picot qui l’observait discrètement du coin de l’œil. Mais comment diable faisait-elle pour être aussi fraîche et dispose si tôt le matin ?

Il n’était pas encore cinq heures quand ils se mirent au travail. Tous savaient ce qu’ils avaient à faire. Chacun des archéologues avait sous sa direction un groupe d’ouvriers à qui il donnait des instructions précises.

Anté Plaskic était resté au campement, dans la maison où était entreposé le matériel informatique, il disposait d’une chambre pourvue d’un lit de camp. On pouvait dire qu’il avait eu de la chance de se voir ainsi attribuer une maison pour lui tout seul.

Le reste de l’équipe ne semblait guère l’apprécier, mais il n’en avait cure.

Car il y avait belle lurette qu’il avait cessé de chercher à se faire accepter par les autres. Personnellement, il aurait pu se passer sans problème du reste de l’humanité.

Il était ici pour dérober des tablettes, et au besoin liquider ceux qui chercheraient à l’en empêcher. Et d’ailleurs, s’il n’avait tenu qu’à lui, c’est tous les membres de la mission qui y seraient passés.

Soudain, sorti de nulle part, Ayed Sahadi parut sur le seuil.

— Bonjour !

— Bonjour, répondit le Croate, surpris, car il le croyait parti sur le chantier avec tous les autres.

— Vous avez besoin de quelque chose ? s’enquit le contremaître.

— Non, pas pour l’instant. J’ai tout ce qu’il me faut. J’espère seulement que ces fichues bécanes vont se décider à marcher. En principe, ça devrait le faire, vu que ce sont les meilleures du marché.

— Bien, si vous avez le moindre souci, comme hier, n’hésitez pas à me le signaler, ou sinon adressez-vous à Haydar Annassir et dites-lui d’appeler Bagdad pour qu’ils fassent le nécessaire.

— Très bien. De toute façon, dans un petit moment, j’ai l’intention d’aller sur le chantier pour voir à quoi ça ressemble. Dans l’immédiat, ici, je n’ai pas grand-chose à faire.

— Vous pouvez y aller aussi souvent que vous le souhaitez.

Lorsqu’il ressortit de la maison des communications, Ayed Sahadi était perplexe. Il y avait chez cet informaticien quelque chose de louche, songea-t-il. Son faciès poupin et ses lunettes d’intello sentaient l’imposture. Mais bon, ça n’était pas parce que tous les autres avaient pris, plus ou moins consciemment du reste, leurs distances avec lui qu’il devait le soupçonner pour autant.

À lui non plus, ce Croate qui avait probablement assassiné des frères musulmans ne lui revenait pas. Car sans être un fervent observateur des préceptes de Mahomet, loin de là, il considérait les Bosniaques comme ses frères.

Il régnait une activité fébrile autour du cratère et des vestiges de l’édifice à l’intérieur duquel on commençait à voir se profiler les contours d’une salle dans laquelle, jadis, des centaines de tablettes d’argile avaient été entreposées sur des étagères en pisé.

Plutôt que de rester planté là à regarder, Ayed décida de mettre la main à la pâte. Il vint se poster à côté de Clara et demanda :

— En quoi puis-je me rendre utile ?

Sans y réfléchir à deux fois, Clara lui dit qu’il pouvait aider à déblayer le sable à l’intérieur du périmètre qu’ils avaient tracé.

 

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