Le secret d'argile
Chapitre 34
Tom Martin se trouvait à Paris, en réunion de travail, quand sa secrétaire l’informa qu’un fax de Photomundi était arrivé le matin même. Dès qu’il fut de retour à Londres, il passa au siège de Global Group pour prendre connaissance de la télécopie. Malgré l’heure avancée, il décida d’appeler le directeur de Photomundi à son domicile.
Ce dernier était au lit et dormait du sommeil du juste quand la sonnerie du téléphone retentit.
— Allô ?
— Bonsoir, c’est moi.
— Mais encore... ? Ah, pardon, je ne vous avais pas reconnu. Je dormais. Quelle heure est-il ?
— Deux heures du matin.
— Et vous êtes déjà au bureau ? grommela le directeur de l’agence de presse.
— Bien sûr, et pour ne rien vous cacher je travaille vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Mais dites-moi, vous avez reçu des nouvelles fraîches de votre correspondant de Bagdad ?
— Non.
— Pas même un coup de fil ?
— Non.
— Bien, dans ce cas, vous allez vous lever et filer au bureau. Je suis certain qu’il va se mettre en rapport avec vous.
— Possible, mais pas à une heure pareille..., protesta l’homme.
— Ne perdez pas votre temps et ne me faites pas perdre le mien. J’attends des nouvelles et je suis sûr qu’elles vont arriver cette nuit.
Bon gré mal gré, le directeur de Photomundi sortit du lit en maugréant. Tom Martin était un de ses meilleurs clients et s’il lui ordonnait de se lever en pleine nuit pour se rendre au bureau, il ne pouvait pas refuser. Il allait sans dire que Lion Doyle avait son numéro de portable et qu’il pouvait le joindre à toute heure du jour ou de la nuit, y compris quand il dormait douillettement sous la couette. Mais, quoi qu’il en soit, il se leva et prit une douche pour se réveiller.
Il était en train de nouer sa cravate quand son portable se mit à sonner. La voix de Lion Doyle était reconnaissable entre toutes. Il enfonça la touche d’enregistrement afin de mémoriser la conversation et de la transmettre ensuite à Tom Martin.
— Ravi de vous avoir au téléphone. Vous avez reçu mon fax ?
— Oui. Et de votre côté, comment ça va ?
— Je suis surpris que vous ne m’ayez pas rappelé. J’aimerais pouvoir rentrer, surtout depuis les événements atroces de ces derniers jours. Il se trouve que le grand-père de Clara Tannenberg a été assassiné, oui, vous savez, l’archéologue qui cofinançait l’expédition avec le professeur Picot. Son grand-père était un vieil homme malade, et du reste personne ne comprend comment on a réussi à le tuer. Il était entouré de gardes du corps vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Eh bien malgré cela, quelqu’un a réussi à déjouer l’attention des gardiens. Il a été égorgé, de même que l’infirmière qui était à son chevet. Vous imaginez la situation ? Enfin, heureusement, nous avons été rapatriés à Bagdad. Nous nous préparons à rentrer ce matin même, à moins que vous ne préfériez que je reste pour faire le reportage spécial. Il n’est pas tout à fait terminé. Même s’il est peu probable qu’elles trouvent acquéreur, j’ai fait quelques photos de la tragédie de Safran. Á tout hasard...
Le directeur de Photomundi qui l’avait écouté attentivement, l’informa qu’il contacterait plusieurs journaux afin de voir s’il était utile qu’il prolonge son séjour et qu’il le rappellerait plus tard. Surtout, qu’il veuille à ce que son téléphone reste libre. À trois heures tapantes, un coursier se présenta au bureau de Tom Martin pour lui remettre l’enregistrement de la conversation téléphonique entre Lion Doyle et le directeur de Photomundi. Le président de Global Group sourit en entendant les explications cyniques du tueur. Ce Lion Doyle était décidément un comédien-né.
Toujours est-il qu’il s’était acquitté de la moitié la plus périlleuse de sa mission en assassinant Alfred Tannenberg, de sorte que ses clients pouvaient s’estimer satisfaits. Il devait joindre monsieur Burton toute affaire cessante pour savoir s’il renonçait à la mort de Clara Tannenberg ou s’il y tenait absolument.
Personnellement, cela lui était égal, mais force lui était de reconnaître que l’assassinat du vieil homme dans un pays comme l’Irak était un véritable tour de force, et ce d’autant plus que Tannenberg était un protégé du régime de Saddam Hussein.
Il appela le mystérieux monsieur Burton à trois heures dix du matin.
Le professeur Hausser dormait d’un sommeil léger de vieil homme. Il s’éveilla dès la première sonnerie du portable qu’il gardait près de lui en permanence. Il alluma la lampe de chevet et décrocha.
— Allô, j’écoute.
— Monsieur Burton ?
— Lui-même.
— Martin, à l’appareil...
Hans Hausser sentit un flux acide lui remonter dans la gorge. Il jeta un coup d’œil au réveil. Il affichait quatre heures quinze du matin.
— Je vous écoute.
— La mission a été accomplie, en partie tout au moins. Disons que le principal obstacle a été éliminé.
— Vous en êtes sûr ?
— Absolument.
— Vous avez des preuves ?
— Naturellement.
— Et qu’en est-il de... la deuxième partie ?
— Compte tenu de la situation qui règne là-bas, la mission que vous m’avez confiée est un véritable tour de force.
— Bien. Quand pensez-vous que la mission sera complètement achevée ?
— C’est pour cela que je vous appelle. Il se peut qu’il faille la terminer ici même, en Europe. Là-bas, les chances de réussite sont moindres et les risques élevés. Cela étant, nous pouvons faire une tentative si vous y tenez vraiment. Mais pour cela, il me faut des instructions précises : ou bien on attend un peu pour finaliser la deuxième partie ou bien on essaie. Mais comme je vous l’ai dit, les chances de réussite sont limitées.
Le professeur inspira profondément, il ne savait que répondre. C’était une décision qu’il ne pouvait pas prendre seul. Il devait d’abord consulter ses amis.
— Accordez-moi quelques minutes, et je vous rappelle.
— Entendu, j’attends votre réponse, mais il me la faut avant six heures.
— Vous l’aurez bien avant cela.
Carlo Cipriani était rentré tard après avoir dîné avec des confrères et s’était plongé dans la lecture. Soudain la sonnerie du téléphone vint rompre la quiétude de la nuit. Il sursauta et décrocha aussitôt.
— Carlo...
— Hans ?
— Oui.
— Que se passe-t-il ? s’enquit le médecin, soudain pris de panique.
— C’est fait. Il n’est plus de ce monde.
— Comment ? Que veux-tu dire ?
— Il est mort. On vient de m’en informer et il y a des preuves.
— Mais... tu en es absolument certain, Hans ?
— Oui. C’est fini.
Les deux amis restèrent un moment silencieux, ne sachant que dire, chacun cherchant au plus profond de son âme une émotion particulière. En vain.
— Le monstre est mort, murmura enfin Carlo Cipriani.
— Oui, nous y sommes arrivés. Et pourtant, c’est étrange, mais je ressens un grand vide intérieur, commenta Hausser d’une voix monocorde exempte de toute émotion.
— Et pourtant...
— Et pourtant, il fallait que nous le fassions, sans quoi nous n’aurions jamais pu mourir en paix.
— Tu l’as dit à Bruno et à Mercedes ?
— Non, pas encore, tu es le premier. Il faut que nous prenions une décision rapide concernant sa petite-fille.
— Elle est vivante ?
— Oui. La première partie de la mission a été accomplie au prix de difficultés énormes, et la deuxième reste en suspens. Ils veulent savoir s’ils doivent tenter le coup là-bas où attendre qu’elle soit en Europe, où elle doit venir, apparemment.
— Où exactement ?
— Je l’ignore, mais je sais qu’elle doit partir.
— Hans. Que penses-tu personnellement ?
— Je me dis que nous pourrions peut-être en rester là mais...
— Mercedes ne sera jamais d’accord, soupira Carlo Cipriani, attristé.
— Et nous, Carlo ? Qu’en pensons-nous ? Acceptons-nous d’en rester là ?
— Tu crois que notre conscience le supportera ?
— La mienne le peut, je te le garantis, affirma sans l’ombre d’une hésitation le professeur Hausser.
— Tu as raison. Je suppose que je dois être encore en état de choc...
— Et moi aussi, affirma Hausser.
— Ne penses-tu pas que nous devrions les laisser prendre seuls la décision quant au lieu le plus approprié pour réaliser le... le contrat ? demanda le docteur Cipriani en songeant que Mercedes n’accepterait jamais que la vengeance ne soit pas complète.
— Si, c’est une bonne idée.
— Quoi qu’il en soit, dis-leur de ne pas renoncer à la deuxième partie.
— Nous ne pouvons pas renoncer, nous avons attendu ce moment toute notre vie et aujourd’hui Dieu daigne nous faire savoir que le monstre a cessé d’être.
— Dieu n’a jamais été de notre côté, Hans. Il n’était pas là-bas à l’époque et il ne s’est jamais manifesté depuis. Mercedes a raison, s’il existe, il nous a abandonnés.
Ils se turent à nouveau. Chacun se perdit dans ses pensées, affrontant les fantômes d’un passé qui refusait de s’effacer.
— Je vais appeler Bruno et Mercedes, et s’il y a du nouveau je te rappelle.
— Entendu. Cette nuit promet d’être très longue.
— Je vais enfin pouvoir dormir en paix, Carlo.
— Bonne nuit, Hans.
Déborah sursauta en entendant la sonnerie du téléphone.
— Déborah, calme-toi, lui dit son mari. C’est juste le téléphone.
— Mais enfin, Bruno, il est quatre heures et demi du matin. Quand le téléphone sonne à une heure pareille, c’est que les nouvelles ne sont pas bonnes...
Bruno Müller se leva et se dirigea vers le séjour pour prendre la communication. Déborah le suivit, craintive et tremblante.
— Qui est à l’appareil ? demanda Bruno Müller d’une voix ferme.
— Bruno..., c’est moi, Hans...
— Hans, que se passe-t-il ?
— Le monstre est mort.
— Mon Dieu !
— Dieu n’a rien à voir là-dedans. C’est nous qui avons tout fait.
Bruno Müller sentit une vague de chaleur lui envahir tout le corps, puis un froid glacial s’installer au creux de son estomac. L’émotion qui se peignit sur ses traits était si forte qu’il semblait sur le point de perdre connaissance.
— Bruno ! Bruno ! Que se passe-t-il, s’écria Déborah, affolée.
— Laisse-moi, Déborah, retourne te coucher.
— Mais, Bruno...
— Fais ce que je te dis ! s’écria le violoniste excédé, avant de demander à son ami : tu en es absolument certain, Hans ?
— Oui, le monstre n’est plus. Nous en avons définitivement terminé avec lui.
— Nous avons réussi, nous l’avons vaincu... je vais pouvoir vivre en paix avec moi-même désormais.
Mercedes dormait profondément. Elle avait pris un somnifère, car depuis quelque temps elle n’arrivait plus à trouver le sommeil. La sonnerie du téléphone retentit longuement avant qu’elle ne l’entende.
— Allô..., répondit-elle d’une voix pâteuse qui semblait provenir d’outre-tombe.
— Mercedes ?
— Oui...
— Tu ne te sens pas bien ? s’enquit Hans, inquiet.
— Qui est à l’appareil ? demanda-t-elle en émergeant à grand-peine des limbes du sommeil.
— C’est moi, Hans...
— Hans ? Hans... Bon sang ! Mais que se passe-t-il ?
— J’ai de bonnes nouvelles. D’où la raison de mon coup de fil matinal. Mais je vois que tu dors comme un loir.
— Hans...
— Le monstre est mort.
Mercedes poussa une longue plainte douloureuse qui semblait sortir de ses entrailles. Saisissant le verre d’eau sur la table de chevet, elle en but une gorgée pour essayer de dissiper le brouillard qui lui encombrait la tête. Puis, au prix d’un gros effort, elle s’assit au bord du lit et posa les pieds sur le plancher.
— Mercedes, tu vas bien ? s’enquit Hausser.
— Oui, je... je dormais profondément. J’ai pris un somnifère... Mais alors, c’est bien vrai ? Tu es en sûr, Hans ?
— Oui, il est mort. Et il y a des preuves.
— Comment est-ce arrivé ? Quand ? demanda Mercedes, impatiente.
— Ils l’ont enterré.
— Il a souffert ?
— Je l’ignore, je n’ai pas encore les détails.
— J’espère qu’il a souffert et qu’il a su pourquoi il mourait. Et elle, la petite-fille... ?
— Elle est toujours vivante.
— Pourquoi ? Il n’y a pas de pitié pour sa descendance, affirma Mercedes avec une pointe d’hystérie dans la voix.
— Tu as raison, mais ce n’est pas une raison pour faire n’importe quoi. Apparemment, ils ont eu un problème et n’ont pas pu s’acquitter entièrement de la mission. À présent, ils veulent savoir s’ils doivent continuer là-bas ou s’ils peuvent attendre qu’elle soit ici, en Europe, où elle doit venir.
— Ce n’est pas à nous de leur dire ce qui est le mieux, répliqua Mercedes avec humeur.
— Ils nous avaient prévenus : un travail bien fait nécessite parfois des semaines, voire des mois de préparation. Mais que décide-t-on ?
— Qu’ils fassent ce qu’on leur demande. Ils doivent remplir toutes les clauses du contrat et le plus tôt sera le mieux.
Mercedes se tut un instant.
— Hans, tu en es absolument certain ? Le monstre a cessé d’exister ?
— Oui, Mercedes, j’en suis certain.
Mercedes se mit à pleurer, et en l’entendant sangloter son vieil ami, ému, fondit lui aussi en larmes.
— Mercedes, je t’en prie, ne pleure pas. Mercedes, s’il te plaît... Il faut être forte, Mercedes, il ne faut pas pleurer...
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