Le secret d'argile
Chapitre 29
Yves Picot avait pris une décision, une décision inspirée par Marta et Fabian.
Le départ était désormais inéluctable, ils allaient faire en sorte de ramener en Europe le plus grand nombre de pièces possible : bas-reliefs, sculptures, tablettes, sceaux, bulles et calculi... la moisson avait été féconde.
Marta imaginait déjà une grande exposition parrainée par une prestigieuse université, comme la Complutense de Madrid, en collaboration avec une fondation privée qui prendrait en charge les frais d’organisation.
Fabian estimait, quant à lui, que la communauté scientifique devait être informée du travail qu’ils avaient réalisé, sachant qu’en cas de guerre, le temple risquait de disparaître à jamais. C’est pourquoi, en plus de l’exposition suggérée par Marta, il voulait éditer un ouvrage dans lequel figureraient, outre les photos prises par Lion Doyle, des croquis et des plans assortis de légendes et de textes rédigés par leurs soins.
Cependant, pour pouvoir mener à bien le projet de ses amis, il devait d’abord convaincre Ahmed de le laisser emporter les trésors qu’ils avaient découverts. Ce qui n’était pas gagné, car les autorités irakiennes risquaient de refuser tout net de prêter des pièces de cette valeur à des pays qui s’apprêtaient à faire la guerre à l’Irak.
Il espérait qu’Alfred Tannenberg pourrait user de son influence pour convaincre Saddam de les laisser sortir les trésors qu’ils avaient mis au jour. Il était prêt pour cela à signer tous les papiers nécessaires et à s’engager personnellement à restituer tous les objets qui étaient et resteraient à jamais la propriété de l’Irak.
Pour autant, du point de vue d’Alfred Tannenberg, l’objectif de la mission n’avait pas été atteint. Ils n’avaient pas retrouvé la Bible d’argile, de sorte que ce dernier pouvait leur opposer une fin de non-recevoir afin de les obliger à poursuivre les fouilles.
Après dîner, quand les membres de l’équipe se furent dispersés, Picot invita Lion Doyle et Gian Maria à participer à la réunion qui allait se tenir en présence d’Ahmed et de Clara.
Il s’était pris d’affection pour le jeune prêtre, et de sympathie pour Lion Doyle, lequel était toujours de bonne humeur et prêt à donner un coup de main aux uns et aux autres. De plus, l’homme était intelligent, une qualité que Picot appréciait entre toutes.
Clara lui parut agitée et légèrement absente, et Ahmed tendu. Il songea que le couple s’était peut-être disputé et qu’il cherchait à sauver les apparences.
— Ahmed, nous aimerions avoir votre opinion sur la situation. Les journalistes nous ont affirmé que la guerre était sur le point d’éclater.
Ahmed Husseini ne répondit pas immédiatement à la question de Picot. Il alluma une cigarette égyptienne, puis recracha la fumée et lui dit en souriant :
— Nous aimerions bien savoir s’ils vont nous attaquer et quand.
— Allons, Ahmed, s’impatienta Picot. Ne tournez pas autour du pot. Quand pensez-vous que nous devrions lever le camp, et avez-vous prévu un plan d’évacuation en cas d’attaque surprise ?
— Pour l’instant, nous savons que certains pays tentent d’éviter à tout prix un conflit armé, répondit Ahmed. Mais j’ignore s’ils vont y parvenir, mes chers amis. En ce qui vous concerne... il ne m’appartient pas de décider à votre place. Vous savez aussi bien que moi quelle est la situation politique. Libres à vous de ne pas le croire, mais nous ne sommes pas mieux informés que vous. La seule information dont nous disposons est celle des médias occidentaux. Personnellement, je ne saurais prédire s’il va y avoir une guerre ou non, mais j’ai malgré tout le sentiment que Bush a franchi le Rubicon... enfin, bref, à mon humble opinion, il y a de fortes chances pour que la guerre éclate. Quant à savoir quand... tout dépend quand ils s’estimeront prêts à lancer l’offensive.
Yves et Fabian échangèrent un regard contrarié. Cet homme au discours cynique ne ressemblait en rien à l’archéologue posé et intelligent dont ils avaient fait la connaissance quelques mois auparavant. Ils avaient le sentiment qu’il cherchait à les duper.
— Allons ! insista Picot sans cacher sa colère. Dites-nous quand vous pensez que nous devrions partir.
— Si vous voulez partir tout de suite, je me ferai un plaisir d’organiser votre rapatriement en Europe.
— Imaginez que la guerre éclate cette nuit même. Que se passerait-il ? Comment ferions-nous pour sortir d’ici ? renchérit Fabian.
— Je ferais de mon mieux pour vous obtenir des hélicoptères, mais à condition qu’ils ne soient pas tous mobilisés en cas d’attaque.
— Autrement dit, vous nous encourager à partir, dit Marta sur un ton plus affirmatif qu’interrogatif.
— Je pense que la situation est critique, mais je ne suis pas capable de prévoir ce qui va se passer. Mais si vous voulez mon avis, oui, vous feriez mieux de partir avant qu’il ne soit trop tard, répondit Ahmed.
— Et vous, Clara, qu’en pensez-vous ? demanda Marta, à la grande surprise de Clara, mais aussi de Picot et d’Ahmed.
— Moi, je n’ai pas envie que vous partiez, car je suis persuadée que nous pouvons retrouver la Bible d’argile, et que nous approchons du but.
— Clara, le temps nous manque, dit Picot. Nous devons garder la tête froide et ne pas nous laisser emporter par nos rêves.
— Dans ce cas, je vous laisse décider seuls. Qu’importe mon opinion de toute façon ?
— Yves, puis-je donner mon avis ? demanda Lion Doyle.
— Mais naturellement. Je vous ai proposé de participer à cette réunion précisément parce que votre opinion m’intéresse, de même que celle de Gian Maria, répondit Picot.
— Il faut partir. Pas besoin d’être prophète pour deviner que les États-Unis vont frapper d’un jour à l’autre. Souvenez-vous de ce que nous ont dit mes collègues journalistes. La France, l’Allemagne et la Russie ont perdu la bataille des Nations unies, et Bush prépare cette guerre depuis des mois. L’état-major américain sait que c’est la meilleure période pour attaquer un pays comme l’Irak. Le climat est déterminant. Ce n’est plus qu’une question de semaines, d’un mois ou deux tout au plus.
« Il se peut que Clara ait raison, et qu’en continuant de chercher vous finissiez par trouver les tablettes de la Bible d’argile, mais le temps joue contre vous, de sorte que vous devriez songer à démonter le camp et à déguerpir au plus tôt. Le jour où les bombes vont tomber, nous deviendrons le cadet des soucis de Saddam. Il ne faudra pas compter sur lui pour nous envoyer des hélicoptères – et d’ailleurs ce serait pure folie de vouloir prendre un hélicoptère quand les Américains auront commencé à pilonner. Tout comme il serait suicidaire de vouloir prendre la route pour quitter l’Irak. C’est d’ailleurs la raison pour laquelle, ne vous étant plus d’aucune utilité, je vais me préparer à lever le camp. »
Lion Doyle alluma une cigarette. Tous l’avaient écouté sans rien dire et aucun n’osait prendre la parole. Ce fut Gian Maria qui rompit le silence.
— Lion a raison, je... je crois que vous devriez partir.
— Est-ce à dire que vous avez l’intention de rester ? s’enquit Marta.
— Je resterai aussi longtemps que Clara restera. J’aimerais pouvoir l’aider.
Ahmed posa sur le prêtre un regard stupéfait. Il avait déjà remarqué que ce dernier suivait Clara à la trace comme un toutou, mais de là à vouloir rester dans un pays en guerre !
Bien qu’il fût certain qu’il n’y avait rien d’ambigu entre sa femme et l’homme d’église, il ne comprenait pas l’attitude de Gian Maria.
— Nous allons suivre votre conseil, Lion. Dès demain, nous commencerons à remballer le matériel et nous préparer à regagner Bagdad, puis de là l’Europe. Quand pensez-vous pouvoir nous évacuer ? demanda Picot à Ahmed.
— Dès que vous serez prêts.
— D’ici une semaine, deux tout au plus, nous avons beaucoup de matériel, confirma Picot.
Fabian lança un regard appuyé à Marta en se raclant la gorge. Picot semblait avoir complètement oublié leur projet d’exposition.
— Yves, il me semble qu’il faudrait toucher un mot à Ahmed du projet d’expo que nous avons en vue...
— Ah, mais oui, j’oubliais ! Voilà, Fabian et Marta pensent que nous devrions tenir la communauté scientifique informée du résultat de nos recherches. Vous savez que nous avons fait à Safran des découvertes d’une valeur inestimable. Nous aimerions organiser une exposition itinérante patronnée par des universités prestigieuses et sponsorisée par des fondations privées. Vous pourriez nous aider à mettre l’expo sur pied, avec l’aide de Clara, naturellement.
Ahmed médita la proposition de Picot. En somme, le Français lui demandait l’autorisation d’embarquer toutes les pièces qu’ils avaient découvertes, ni plus ni moins. Il se rembrunit. La plupart des objets avaient déjà été vendus à des collectionneurs qui avaient hâte d’entrer en possession de la marchandise.
Clara n’était pas au courant, naturellement, ni Alfred Tannenberg. Mais Paul Dukais avait été catégorique, la dernière fois que Yassir l’avait eu au bout du fil.
Suite au reportage sur Safran publié dans la Revue d’Archéologie scientifique, des collectionneurs s’étaient mis en rapport avec Robert Brown, le président de la fondation Monde Antique qui servait de couverture aux affaires crapuleuses de George Wagner, Frank Dos Santos et Enrique Gomez, les associés d’Alfred Tannenberg.
— Vous me demandez l’impossible, rétorqua sèchement Ahmed Husseini.
— Je sais que c’est très délicat compte tenu de la situation actuelle. Mais en tant qu’archéologue vous connaissez l’importance d’une telle découverte. Laisser ici les fruits de notre travail, de mois de sacrifices... n’aurait aucun sens. Si vous nous aidez à persuader les autorités irakiennes de l’importance de faire connaître au monde les résultats de nos recherches, votre pays en sera le premier bénéficiaire. Il va sans dire que la totalité des pièces sera restituée à l’Irak, mais avant cela, s’il vous plaît, aidez-nous à les faire découvrir au monde entier. Nous aimerions organiser une exposition itinérante entre Paris, Madrid, Londres, New York et Berlin. Votre gouvernement acceptera peut-être de vous nommer commissaire de l’exposition. Je vous rappelle que nous avons travaillé dur, Ahmed.
Picot se tut et attendit de voir la réaction d’Ahmed. Mais ce fut Clara qui prit la parole.
— Professeur Picot, j’ai l’impression que vous m’oubliez.
— Pas du tout. Sans vous, rien de tout cela n’aurait été possible. Loin de moi l’idée de vous évincer du projet, bien au contraire. C’est grâce à votre obstination, Clara, que nous avons pu mener ce chantier à bien. Et c’est la raison pour laquelle je vous demande d’interrompre les fouilles et de venir avec nous. Vous êtes la cheville ouvrière de notre expédition, et nous aurons besoin de vous pour notre exposition. Car il va falloir donner des conférences, participer à des séminaires, se charger d’accompagner les œuvres partout où nous les exposerons. Mais nous ne pouvons rien faire si votre mari n’obtient pas le feu vert des autorités pour faire sortir les œuvres d’Irak.
— Il n’est pas dit qu’il le puisse. En revanche, mon grand-père, si.
Le ton affirmatif de Clara ne les surprit pas. Et d’ailleurs Picot lui-même avait envisagé d’en toucher un mot à Alfred Tannenberg, au cas où Ahmed se montrerait trop réticent. Car depuis qu’il était en Irak, Le Français avait découvert qu’il n’y avait rien que Tannenberg ne pût obtenir.
— Ce serait vraiment formidable si Ahmed et votre grand-père joignaient leurs efforts pour convaincre les autorités, dit Picot.
Ahmed réalisa qu’il n’avait pas intérêt à faire le bras de fer avec Clara, ou même avec Picot. Mieux valait essayer de gagner du temps en faisant mine de faire l’impossible, et même de se montrer enthousiaste.
De plus, ce serait la meilleure façon pour lui de quitter l’Irak. Picot était en train de lui offrir une couverture inespérée. Le seul problème était que la plupart des objets ne sortiraient jamais d’Irak, que ce soit avec lui ou avec Picot.
— Je vais voir ce que je peux faire pour convaincre le ministère, affirma Ahmed.
— Ça ne suffira pas, il faut parler avec Saddam. Il n’y a que lui qui puisse donner l’autorisation de faire sortir des œuvres d’art du pays, surtout s’il s’agit d’antiquités, dit Clara.
— Cela veut-il dire que vous acceptez de venir avec nous ? demanda Marta.
— Non, tout du moins pas dans l’immédiat, même si je pense que cette idée d’expo est excellente. Je vais rester ici, car je suis persuadée que je peux retrouver les tablettes. Naturellement, pour pouvoir sortir quoi que ce soit de ce pays, vous allez devoir signer un accord sur lequel figurera le nom de toutes les personnes qui ont rendu possible cette expédition, déclara Clara sur le ton du défi.
Ils discutèrent pendant un petit moment encore de leur départ d’Irak et surtout de la forme qu’ils entendaient donner à l’exposition.
Il n’y avait pas un bruit dans le campement quand ils se séparèrent et que Clara, accompagnée de Gian Maria, commença à regagner sa maison.
— Vous avez sommeil ? demanda-t-elle au prêtre tandis qu’ils cheminaient côte à côte.
— Non, j’ai beau être épuisé, je sais que je ne pourrai pas fermer l’œil.
— J’aime la nuit, moi aussi. Je savoure le silence. C’est le meilleur moment pour penser. Que diriez-vous de faire un petit tour jusqu’au site ?
— Maintenant ? demanda Gian Maria, incapable de cacher sa surprise.
— Oui. Comme vous le savez, je suis suivie en permanence par des gardes du corps. C’est pourquoi je profite de la moindre occasion d’échapper à leur vigilance.
— Très bien, je viens avec vous. Nous prenons la voiture ?
— Non. Ça fait une trotte, mais j’ai besoin de marcher.
Les hommes chargés de veiller sur Clara leur emboîtèrent aussitôt le pas en gardant leurs distances. Bien que contrariés de perdre de précieuses heures de sommeil à cause d’un caprice de la petite-fille de Tannenberg, ils n’en laissaient rien paraître.
Lorsqu’ils eurent atteint le site, Clara chercha un endroit où s’asseoir confortablement.
— Gian Maria ? Pourquoi tenez-vous absolument à rester ici alors que les Américains s’apprêtent à nous bombarder ?
— J’ai beau le savoir, et n’être pas d’un tempérament téméraire, je n’éprouve aucune appréhension.
— Mais pourquoi restez-vous ? Vous êtes prêtre, et ici... ici vous ne pouvez pas exercer votre ministère – même si nous sommes tous des ouailles égarées, vous n’avez jamais cherché à nous remettre dans le droit chemin. Et d’ailleurs, je dois dire que vous vous êtes toujours montré respectueux des convictions de chacun.
— Clara, j’aimerais vous aider à retrouver la Bible d’argile. S’il s’avérait exact qu’Abraham connaissait l’histoire de la Genèse... Serait-ce la même Genèse que celle que nous connaissons ?
— En fait, c’est la curiosité qui vous retient ici.
— Je veux vous aider, Clara. Et puis... et puis je ne serais pas tranquille de vous savoir seule.
Clara éclata de rire. Gian Maria était touchant. Il disait vouloir la protéger alors que des hommes armés jusqu’aux dents veillaient sur elle nuit et jour.
Mais le prêtre avait l’air de croire qu’il détenait un pouvoir surnaturel grâce auquel il ne pourrait rien lui arriver de mal tant qu’il serait à ses côtés.
— Que disent les prêtres de votre congrégation quand vous leur parlez ?
— Mon supérieur m’encourage à aider tous ceux qui ont besoin de moi. Il est au courant des malheurs qui accablent le peuple irakien.
— Mais vous n’aidez pas à soulager les misères du peuple irakien. Vous êtes ici avec nous dans une mission archéologique.
Comme elle disait cela, Clara réalisa subitement qu’il y avait deux mois que le prêtre était entré dans l’équipe.
— Ils sont au courant. Mais ils pensent malgré tout que je peux être utile aux personnes qui sont ici.
— Ce ne serait pas plutôt que l’Église aimerait savoir ce qu’il en est de la Bible d’argile ? demanda Clara, soudain sur ses gardes.
— Clara, voyons ! L’Église n’a rien à voir avec mon séjour ici, à Safran. Je suis peiné de voir que vous ne me faites pas confiance. Mon supérieur hiérarchique m’a donné la permission de venir ici et n’a soulevé aucune objection quand je lui ai dit ce que je faisais. Je ne suis pas le seul prêtre à travailler, vous savez. Nous sommes nombreux dans ce cas. Naturellement, il arrivera un moment où je devrai rentrer à Rome, mais je ne suis ici que depuis deux mois, pas deux ans, même si vous avez l’impression que cela fait une éternité.
— Non, vous m’avez mal comprise... je trouve simplement étonnant qu’un prêtre se soit retrouvé dans cette expédition.
— Il ne me semble pourtant pas avoir fait quoi que ce soit qui puisse paraître louche. Je ne suis pas un faux jeton, Clara, si c’est ce que vous craignez.
— Vous savez quoi, Gian Maria ? Bien que nous n’ayons jamais abordé de sujets personnels, vous et moi, j’ai parfois l’impression que vous êtes mon seul ami ici, le seul qui me donnerait un coup de main s’il m’arrivait un pépin.
Ils retombèrent à nouveau dans le silence et savourèrent le calme de la nuit, les yeux perdus dans l’immensité du ciel étoilé.
Ils restèrent un long moment à méditer, sans se soucier des bruits de la nuit amplifiés par le silence.
Puis le froid commença à les gagner et ils décidèrent de retourner au campement.
Clara se dirigea aussitôt vers la chambre de son grand-père, certaine d’y trouver Samira et Fatima. La maison était plongée dans la plus complète obscurité.
Elle entra à tâtons dans la chambre et murmura le nom de Samira. En vain. Une odeur douceâtre et pâteuse flottait dans l’air.
Il faisait noir comme dans un four, et voyant que ni Samira ni Fatima ne répondaient, elle pesta intérieurement contre les deux femmes qui avaient dû s’endormir au lieu de veiller sur son grand-père.
Puis sa main rencontra l’interrupteur, et lorsque la lumière jaillit, elle étouffa un hurlement et s’adossa au mur, prise de nausées. Samira gisait à terre, les yeux ouverts. Un filet de sang figé s’échappait de la commissure de ses lèvres blêmes et sans vie. L’infirmière tenait à la main un objet que Clara, à demi aveuglée par les larmes et la terreur, ne put identifier.
Elle n’aurait su dire combien de temps elle resta là, adossée contre la paroi, sans bouger. Mais Clara avait l’impression qu’une éternité s’était écoulée lorsqu’elle s’enhardit enfin à s’approcher de son grand-père.
Le masque à oxygène pendait d’un côté du lit tandis que le vieil homme, d’une blancheur de cire, gisait sans connaissance. Clara approcha une main de sa bouche et sentit le souffle faible de son haleine.
Elle posa ensuite son oreille sur sa poitrine et entendit les battements affaiblis de son cœur mourant.
Sans trop savoir comment, elle parvint à lui remettre son masque à oxygène et sortit de la chambre en courant, sans remarquer qu’un autre corps gisait non loin de là.
Ce n’est qu’une fois dans le vestibule, qu’elle vit les corps des deux sentinelles, chargées de monter la garde, étendus raides morts sur le sol. Elle fut à nouveau prise de panique. Elle était seule dans cette maison où rôdait un assassin.
Elle fila à toutes jambes en direction de la sortie et ce n’est qu’une fois dehors qu’elle reprit son souffle en voyant que les gardes étaient à leur poste. Comment était-il possible que quelqu’un se soit introduit dans la maison de son grand-père au nez et à la barbe de ces hommes ?
— Madame ? Il y a un problème ? demanda l’un des gardiens en voyant ses yeux exorbités par la terreur.
Clara dut faire un effort pour trouver le courage de répondre à cet homme qui aurait très bien pu être l’assassin de Samira et des deux autres gardes.
— Où est le docteur Najeb ? murmura-t-elle d’une voix à peine audible.
— Il dort, répondit l’homme en désignant la maison de Salam Najeb.
— Allez le chercher.
— Maintenant ?
— Tout de suite ! cria Clara d’une voix désespérée.
Elle envoya un autre garde chercher Gian Maria et Picot. Elle allait devoir prévenir Ahmed, mais elle préférait attendre que le Français et le prêtre soient là. Elle se méfiait de son mari.
Quelques minutes plus tard, le médecin arrivait, l’air ahuri et le cheveu en bataille. Voyant la mine défaite de la jeune femme, il demanda, affolé :
— Que se passe-t-il ?
— À quelle heure avez-vous laissé mon grand-père ? lui demanda Clara sans répondre à sa question.
— À dix heures environ. Il dormait tranquillement, et j’ai laissé Samira à son chevet. Que s’est-il passé ?
Clara entra dans la maison en compagnie du médecin et le mena jusqu’à la chambre de son grand-père. Dès qu’il franchit le seuil, Salam Najeb se figea, pétrifié, tandis qu’une expression d’horreur se peignait sur ses traits.
Sans prêter attention au corps sans vie de Samira, il s’approcha du lit de Tannenberg.
Il tâta le pouls du vieil homme tout en observant son tracé cardiaque sur le moniteur. Après avoir procédé à un examen approfondi pour s’assurer qu’il ne lui était rien arrivé, il lui remit son masque à oxygène et lui fit une injection, puis il changea la poche de sérum qui était quasiment vide et attendit de voir si le malade donnait signe de vie.
Quand il eut fini, il se tourna vers Clara qui l’observait en silence et dit :
— Il ne semble pas avoir subi d’agression.
— Mais il est inconscient, balbutia Clara.
— Il ne devrait pas tarder à réagir.
Le médecin jeta un coup d’œil circulaire à la chambre, puis s’approcha de Samira. Il s’agenouilla et examina minutieusement le cadavre.
— Elle a été étranglée. Elle a dû chercher à se défendre ou à le défendre, dit Najeb en désignant Alfred Tannenberg.
Il se releva et se dirigea vers l’autre extrémité de la chambre où gisait Fatima au milieu d’une flaque de sang. Clara, qui n’avait pas encore remarqué le corps de sa nourrice, poussa un cri d’horreur.
— Calmez-vous. Elle est vivante. Elle respire, même si elle a reçu un grand coup sur la tête. Aidez-moi à la relever, nous allons la porter immédiatement jusqu’à l’hôpital de campagne. Ici, je n’ai rien sous la main pour pouvoir la soigner. Je vais prévenir les hommes qui montent la garde.
Clara s’agenouilla en pleurant à côté de Fatima et essaya de la relever. Deux des gardes qui observaient la scène s’approchèrent pour soulever le corps de Fatima et l’emmener à l’hôpital.
Lorsqu’elle vit entrer Yves Picot et Gian Maria, Clara, profondément soulagée, éclata en sanglots.
Gian Maria s’approcha et la prit dans ses bras tandis que Picot lui posait des questions.
— Allons, calmez-vous. Comment vous sentez-vous ? Que s’est-il passé ? Mon Dieu ! s’exclama-t-il en voyant le cadavre de Samira.
— Dites aux gardes de l’emporter à l’hôpital, demanda le docteur Najeb à Clara. Les hommes qui montaient la garde à l’extérieur ont été abattus à bout portant. Je suppose que l’assassin s’était muni d’un silencieux. J’ai fait transférer leurs corps à l’hôpital.
— Et mon grand-père ? s’écria Clara.
— J’ai déjà fait tout ce que je pouvais. Quelqu’un va devoir rester avec lui et m’appeler en cas de problème. Mais pour l’heure il faut que je m’occupe de la femme. Il faudra aviser les autorités pour qu’une enquête soit ouverte. Samira a été assassinée.
Sur ce, Salam Najeb tourna les talons et sortit. Il ne voulait pas qu’ils le voient pleurer. Il pleurait sur le sort de Samira et sur son propre sort.
Il avait accepté de venir jusqu’à Safran pour soigner le vieux Tannenberg. Il l’avait fait pour l’argent. Alfred Tannenberg lui avait offert l’équivalent de cinq années de salaire et un appartement situé dans un quartier résidentiel du Caire.
Ayed Sahadi croisa le médecin sur le porche de la maison. Le contremaître avait l’air anxieux. Il était blême, car il savait qu’en cas de problème, Tannenberg le tiendrait pour responsable, et que le Colonel, son chef, n’hésiterait pas à le torturer pour lui faire payer sa négligence.
Juste au moment où il entra dans la chambre du vieil homme, deux gardes sortaient le cadavre de Samira. Clara pleurait toujours et Picot avait ordonné à l’un de ses hommes d’aller quérir le maire du village et de ramener une femme afin de veiller le malade.
— Où étiez-vous donc passé ? rugit Clara en voyant entrer Ayed Sahadi.
— Je dormais, répondit le contremaître, ahuri.
— Vous allez le payer cher, lui dit Clara d’un ton menaçant.
L’homme ne répondit rien. Sans même la regarder, il commença à inspecter la chambre, la fenêtre, le sol, la disposition des objets. Les hommes qui l’accompagnaient restaient pétrifiés, n’osant pas faire un geste sans y avoir été invités. Quelques minutes plus tard, le capitaine des soldats chargés d’assurer la protection du site archéologique arriva. Sans prêter la moindre attention à Clara ou à Picot, il entra aussitôt en discussion avec Ayed Sahadi.
Tous deux redoutaient la réaction de leurs supérieurs, des hommes plus cruels encore qu’ils ne l’étaient eux-mêmes et qui avaient droit de vie et de mort sur eux.
Pendant ce temps, Clara observait les signaux qui s’affichaient sur le moniteur cardiaque de son grand-père. À un moment donné, il lui sembla discerner un battement de paupières. Mais sans doute n’était-ce qu’un effet de son imagination.
Quand le maire arriva accompagné de son épouse et de deux de ses filles, Clara leur expliqua ce qu’elle attendait d’elles. Outre les corvées du ménage, elles allaient devoir se relayer au chevet d’Alfred Tannenberg.
Ayed Sahadi et le capitaine semblaient s’être mis d’accord. Les hommes de la garnison allaient perquisitionner toutes les maisons et les tentes afin de relever tous les indices qui leur permettraient de remonter jusqu’à l’auteur du crime, et tous les membres de l’expédition, quels qu’ils soient, seraient arrêtés et interrogés. Enfin, il ne leur restait plus qu’à prévenir le Colonel. La tâche étant jugée délicate, il fut décidé que chacun l’appellerait de son côté.
Voyant qu’Alfred Tannenberg commençait à s’agiter, Clara envoya une des filles du maire quérir le docteur Najeb. À sa grande surprise, la jeune fille s’en revint accompagnée d’Ahmed Husseini.
— Je suis désolé, je n’ai pas pu venir avant. J’étais avec le docteur. Il m’a raconté ce qui s’est passé et je l’ai aidé à soigner Fatima. Elle est inconsciente. Elle a perdu beaucoup de sang. Elle a reçu un coup à la tête. Je doute qu’elle puisse nous dire quoi que ce soit avant demain, car elle a été très choquée. Le docteur l’a mise sous sédatif.
— Ses jours sont en danger ? s’enquit Clara.
— Non. En tout cas, pas d’après le docteur Najeb.
— Où est-il ? demanda Gian Maria.
— À l’hôpital, en train de lui recoudre la tête, l’informa Ahmed.
Fabian et Marta entrèrent à leur tour dans la chambre. Yves Picot vint à leur rencontre et les mit au courant de la situation. Après l’avoir écouté attentivement, Marta prit les choses en main.
— Je crois que nous devrions nous retirer dans le salon pour parler, afin de ne pas déranger monsieur Tannenberg. Allez faire du café, ordonna-t-elle à l’épouse du maire. Et apportez-le dans le salon. La nuit va être longue.
Clara lui lança un regard plein de reconnaissance. Elle savait qu’elle pouvait faire confiance à Marta quand il s’agissait de mettre de l’ordre.
Marta, se tournant vers le capitaine et à Ayed Sahadi qui continuaient de parlementer dans leur coin, elle leur demanda :
— Avez-vous inspecté la chambre à fond ?
Blessés dans leur amour-propre, les deux hommes lui répondirent qu’ils savaient ce qu’ils avaient à faire.
Mais Marta, nullement impressionnée, leur dit :
— Dans ce cas, sortez de cette chambre et allez discuter ailleurs.
Après quoi, ayant ordonné aux filles du maire de rester au chevet de monsieur Tannenberg, elle invita tous les autres à passer au salon.
Dès qu’ils furent réunis dans la petite pièce adjacente, Marta suggéra :
— Et si Clara nous racontait sa version des faits ?
Le capitaine et Ayed Sahadi réalisèrent soudain qu’ils n’avaient pas demandé à la jeune femme dans quelles circonstances elle avait trouvé le cadavre de Samira en entrant dans la chambre de son grand-père.
L’épouse du maire entra dans le salon avec du café et des biscuits disposés sur un plateau.
Ayed Sahadi se tourna vers Clara et, fixant sur elle un regard plein de colère, demanda :
— Madame Husseini, pouvez-vous nous dire à quelle heure vous êtes entrée dans la chambre de votre grand-père ? Avez-vous entendu un bruit suspect ?
D’une voix atone, Clara raconta sa promenade avec Gian Maria jusqu’au site archéologique, en précisant qu’elle ne se souvenait pas de l’heure à laquelle ils étaient rentrés. Elle ajouta qu’elle n’avait rien remarqué de suspect. Les hommes chargés de surveiller la maison étaient à leur poste, de sorte qu’elle était entrée sans se douter du spectacle qui l’attendait dans la chambre de son grand-père.
Elle décrivit la scène qui lui était apparue lorsqu’elle avait allumé la lumière.
Et, oui, maintenant qu’il lui posait la question, elle avait en effet trouvé étrange l’absence des deux gardes chargés de surveiller la chambre. Et ce n’est qu’ensuite qu’elle les avait trouvés morts.
Une heure durant, elle répondit aux questions de Sahadi et du capitaine, qui insistaient pour qu’elle n’omette aucun détail.
— Bien, quant à moi, j’ai une question à vous poser, messieurs, dit soudain Picot en s’adressant à Sahadi et au capitaine. Comment se fait-il que quelqu’un ait pu s’introduire dans la maison sans attirer l’attention des sentinelles et entrer de surcroît dans la chambre de monsieur Tannenberg après avoir abattu ses deux gardes du corps, puis de s’en prendre à l’infirmière et à Fatima ?
— En effet, c’est une question à laquelle vous allez devoir répondre demain en présence du Colonel, leur dit Ahmed Husseini.
En apprenant que le Colonel était attendu le lendemain, les deux hommes échangèrent un regard paniqué.
— Tu l’as appelé ? demanda Clara à son époux.
— Oui. Cette nuit deux hommes et l’infirmière qui étaient chargés de veiller sur ton grand-père ont été assassinés. Il n’est pas bien difficile d’imaginer que celui qui était visé était Alfred Tannenberg. De sorte que j’ai obligation d’en informer les autorités de Bagdad. Je suppose que vous savez déjà, capitaine, qu’un détachement de la Garde républicaine doit venir ici même pour nous surveiller. Il est évident que vous avez failli à votre tâche, capitaine, de même que notre ami Sahadi, en n’ayant pas réussi à empêcher les traîtres d’agir.
— Les traîtres ? Quels traîtres ? s’enquit nerveusement le contremaître.
— Les traîtres qui se trouvent en ce moment même dans ce campement, et dont j’ignore s’ils sont Irakiens ou non, déclara Ahmed sur un ton sentencieux.
— Tout comme tu t’y trouves toi-même.
Tous regardèrent Clara. Pour qu’elle ose accuser ainsi ouvertement son mari de faire partie des suspects, il fallait que leurs relations soient au plus mal.
Ahmed la foudroya du regard mais ne répondit pas. Il était évident qu’il faisait un effort surhumain pour se dominer.
— La question est, pour quel motif et à quelles fins ? intervint Marta.
— Pour quel motif ? demanda Fabian.
— Oui. Pourquoi s’est-on introduit dans la chambre de monsieur Tannenberg ? Était-ce réellement pour l’assassiner, comme le croit Ahmed ? Ou s’agit-il bêtement d’un cambrioleur qui s’est fait surprendre par Samira et les gardes et...
— Marta, la seule idée qu’un voleur ait pu chercher à s’introduire dans la maison d’Alfred Tannenberg, alors que celle-ci est gardée par des sentinelles, est saugrenue, dit Picot.
— Qu’en pensez-vous, Clara ? demanda Marta à brûle-pourpoint.
Prise de court, la jeune femme ne sut que répondre. Son grand-père était un homme influent et craint, et par conséquent haï d’un grand nombre de personnes qui voulaient sa peau.
— Je l’ignore. Je ne sais que penser. Je... je suis épuisée... toute cette histoire est abominable.
Un soldat entra pour murmurer quelque chose à l’oreille du capitaine, puis ressortit aussitôt.
— Bien, dit le capitaine. Mes hommes ont commencé à interroger les ouvriers et les habitants du village. Pour l’instant, ils n’ont rien trouvé. Monsieur Picot, nous allons devoir vous poser quelques questions, ainsi qu’à tous les membres de votre équipe.
— C’est tout naturel. En ce qui me concerne, je suis tout disposé à collaborer.
— Dans ce cas, nous allons commencer tout de suite. Vous ne voyez pas d’inconvénient à être le premier ?
— Aucun. Je vous suis.
— Inutile. Je vais vous interroger ici même. Madame, vous permettez ?
— Non, répondit Clara. Allez ailleurs. Monsieur Picot vous dira où vous pouvez vous installer. Dans un entrepôt, peut-être.
Le capitaine sortit suivi de Picot, Marta, Fabian et Gian Maria, laissant Clara seule en compagnie de son mari et du contremaître, Ayed Sahadi.
— Y a-t-il quelque chose que tu ne nous aies pas dit ? demanda Ahmed à son épouse.
— Non. Je vous ai raconté tout ce dont je me souviens. Mais vous, Ayed, avez-vous une idée quant à la façon dont l’assassin a pu s’introduire dans la chambre de mon grand-père ?
— Non. Nous avons inspecté toutes les issues, portes et fenêtres. J’ignore comment le meurtrier a pu entrer, et s’il était seul ou accompagné. Les hommes qui gardent l’entrée m’ont juré n’avoir rien vu. Il est impossible que quiconque entre dans cette maison sans qu’ils s’en aperçoivent.
— Pourtant quelqu’un est entré. Et il s’agit bien d’un individu en chair et en os, pas d’un fantôme. Les fantômes n’ont pas l’habitude de tirer à bout portant ou d’étrangler les femmes sans défense, dit Ahmed, furieux.
— Je le sais... mais je n’arrive pas à comprendre comment une telle chose a pu arriver. À mon avis, la personne se trouvait à l’intérieur de la maison, dit Ayed Sahadi.
— Mais à l’intérieur de la maison, il n’y avait que Fatima, Samira et les deux gardes du corps, répondit Clara.
— Et vous-même. Car, tout bien considéré, c’est vous qui avez retrouvé les cadavres...
Clara eut un haut-le-corps. Elle se leva de sa chaise et, s’approchant du contremaître, le gifla si violemment qu’elle laissa la marque de ses doigts sur sa joue. Ahmed se leva d’un bond pour neutraliser son épouse. Il craignait la réaction d’Ayed.
— En voilà assez, Clara ! Assieds-toi ! Tu es devenue complètement folle ou quoi ? Quant à vous, Ayed, faites-nous grâce de vos insinuations. Et ne vous avisez pas d’insulter ma femme ou ma famille.
— Il y a eu trois assassinats, et tout le monde sera suspect tant que nous n’aurons pas retrouvé le coupable, répondit Ayed.
Ahmed Husseini s’approcha du contremaître. On aurait dit qu’il allait le frapper. Mais il se contenta de murmurer entre ses dents :
— Vous faites partie des suspects vous aussi. Qui nous dit que vous n’avez pas été payé pour assassiner Tannenberg ? Mieux vaut pour vous ne pas faire de faux pas, sinon vous le paierez très cher.
Le contremaître sortit du salon, tandis que Clara se laissait choir dans le fauteuil. Son époux tira une chaise et vint s’asseoir à côté d’elle.
— Il faut que tu essaies de te maîtriser. Tu te fais trop remarquer.
— Je le sais, mais je suis complètement anéantie.
— Ton grand-père est très malade. Tu devrais le faire transférer au Caire, ou tout au moins à Bagdad.
— C’est le docteur Najeb qui te l’a dit ?
— Pas besoin qu’on me le dise, il suffit de le voir pour comprendre qu’il va bientôt mourir. Allons, reconnais-le. À quoi bon chercher à sauver les apparences ? Quand cesseras-tu de nous prendre pour des imbéciles ?
— Il a subi un choc, c’est pour cela qu’il t’a semblé aller mal...
— C’est ridicule ! Tout le campement est au courant de son état de santé.
— Laisse-moi tranquille ! Tu voudrais que mon grand-père meure, mais il vivra, et il vous mettra en pièces tous autant que vous êtes, bandes de traîtres !
— Bien, puisqu’il est impossible d’avoir une discussion sérieuse avec toi, je vais aller là où je peux me rendre utile. Quant à toi, tu devrais te reposer.
— Je veux voir Fatima.
— Je viens avec toi.
Ils n’avaient pas franchi le seuil qu’ils se retrouvèrent nez à nez avec le docteur Najeb. Le médecin semblait exténué.
Il leur confia qu’il ignorait encore quelles seraient les séquelles du coup reçu par Fatima. L’objet avec lequel on l’avait frappée devait être lourd car la plaie qu’elle portait à la tête était profonde.
— Le capitaine a posté deux hommes armés aux abords de la tente.
— C’est notre seul témoin, si tant est qu’elle ait eu le temps de réaliser ce qui se passait autour d’elle, dit Ahmed.
Alfred Tannenberg respirait avec difficulté, et sur l’écran, le tracé de ses fonctions vitales semblait altéré. Le docteur Najeb houspilla les femmes. Elles auraient dû le prévenir. Clara s’en voulut de n’être pas restée au chevet du malade lorsqu’elle vit une lueur malicieuse dans le regard de son époux. Ce dernier haïssait tellement son grand-père qu’il était incapable de cacher sa satisfaction de le voir à l’article de la mort.
Le médecin prépara une poche de plasma et leur dit d’aller se reposer, en leur assurant qu’il ne quitterait pas le chevet de Tannenberg.
Le ronronnement de l’hélicoptère rompit le silence pesant qui enveloppait le campement. Picot, Fabian et Marta avaient décidé de mettre un terme à l’expédition. Dès qu’ils le pourraient ils commenceraient à démonter le camp et à plier bagages.
Ils ne voulaient pas rester un jour de plus que nécessaire, même si Marta était d’avis d’essayer une fois encore de convaincre Ahmed de les aider à faire sortir d’Irak les trésors qu’ils avaient exhumés pour les montrer au monde entier.
Ils étaient épuisés, comme tous les membres de l’expédition, d’autant qu’un détachement de la Garde républicaine, le redoutable corps d’élite de Saddam Hussein, avait débarqué le matin même aux petites heures du jour.
Picot aperçut Clara et son époux qui se dirigeaient vers l’hélicoptère. Les pales de l’appareil tournaient encore lorsqu’un homme corpulent, aux cheveux noirs et à l’épaisse moustache, qui ressemblait comme deux gouttes d’eau à Saddam, sauta à terre avec agilité. Deux militaires descendirent ensuite, puis une femme.
Picot songea qu’il émanait une certaine autorité du gradé, mais aussi un je-ne-sais-quoi de sinistre.
Après avoir serré la main d’Ahmed puis gratifié Clara d’une tape sur l’épaule, le Colonel fit signe à la femme qui était arrivée avec eux à bord de l’hélicoptère de les suivre.
Celle-ci avait l’air intimidée et un tic nerveux agitait la commissure de ses lèvres. Clara s’approcha d’elle pour lui souhaiter la bienvenue.
C’était une infirmière, une femme de confiance, employée à l’hôpital militaire, lui expliqua le Colonel, qui avait jugé bon de l’emmener avec lui quand il avait appris que Samira avait été assassinée.
Le soleil était déjà haut dans le ciel quand un soldat vint prévenir Picot que le nouveau venu souhaitait s’entretenir avec lui.
Ni Clara ni Ahmed n’étaient dans le salon. Seul s’y trouvait l’homme que tout le monde appelait le Colonel. Il était en train de fumer un cigare en buvant un café.
Il ne lui tendit pas la main ; tout au plus le salua-t-il d’un petit signe de tête. Picot décida de s’asseoir bien que le militaire ne l’ait pas invité à le faire.
— Bien, à présent, dites-moi ce qui s’est passé ? s’enquit le Colonel.
— Je n’en ai pas la moindre idée.
— Pas même une supposition ?
— Non. Je n’ai vu qu’une seule fois monsieur Tannenberg en tout et pour tout, de sorte que je peux difficilement dire que je le connais. En réalité, je ne connais rien de lui et je ne saurais expliquer ce qui a pu pousser quiconque à s’introduire dans sa chambre à coucher et à tuer son infirmière et les deux hommes qui veillaient sur lui.
— Vous soupçonnez quelqu’un ?
— Moi ? Jamais de la vie. Je n’arrive pas à croire qu’il puisse y avoir un assassin parmi nous.
— Et pourtant, il y en a un, monsieur Picot. J’espère que Fatima pourra parler. Il est possible qu’elle ait vu l’assassin. Enfin... mes hommes vont interroger également tous les membres de votre équipe.
— Mais ils l’ont déjà fait hier soir.
— Je comprends votre irritation, mais c’est indispensable.
— Naturellement.
— Bien, à présent, j’aimerais que vous me parliez des uns et des autres. Il faut que je recueille un maximum d’informations sur les gens qui travaillent ici. Ce ne sont pas les Irakiens qui me posent problème. Je sais que je n’aurais aucun mal à obtenir d’eux tout ce que je veux savoir. En revanche, j’aimerais que vous me parliez de vos collaborateurs... Allons, monsieur Picot, dites-moi tout ce que vous savez.
— Eh bien, en fait je ne connais que depuis peu la majorité des gens qui travaillent ici. Ce sont des archéologues et des étudiants respectables. Vous ne trouverez pas d’assassins parmi les gens qui participent à cette mission.
— Vous seriez surpris de voir comme il est facile de trouver des gens prêts à commettre un meurtre. Vous les connaissez tous ? Y a-t-il parmi eux une personne dont vous n’ayez fait la connaissance que récemment ?
Yves Picot resta silencieux. Le Colonel venait de lui poser une question à laquelle il ne voulait pas répondre. Car s’il disait qu’il y avait dans la mission des gens qu’il n’avait jamais vus avant de venir en Irak, ceux-ci deviendraient immédiatement suspects à ses yeux, avec tous les risques que cela pouvait comporter. Dans ce pays, il suffisait d’un rien pour que les gens disparaissent à jamais.
— Réfléchissez, prenez votre temps, lui dit le Colonel.
— En réalité, je les connais tous. Ce sont des personnes qui m’ont été recommandées par des amis proches qui ont toute ma confiance.
— Moi, au contraire, mon métier m’oblige à me méfier de tout le monde. C’est le seul moyen d’obtenir des résultats.
— Monsieur...
— Appelez-moi Colonel.
— Colonel, en tant qu’archéologue je n’ai pas pour habitude de traiter avec des assassins, et les membres de cette expédition ne sont pas des tueurs. Interrogez-nous si cela vous chante et posez toutes les questions que vous voudrez, mais je doute que vous arriviez à trouver un assassin parmi nous.
— Vous êtes prêt à collaborer ?
— Je vais faire de mon mieux, mais je crains de n’avoir pas grand-chose à vous apprendre.
— Je suis certain que vous m’aiderez plus que vous ne le croyez. J’ai ici une liste des membres de votre équipe. Je vais vous poser des questions sur chacun d’eux. Et nous verrons bien où cela nous mène. Nous commençons ?
Yves Picot acquiesça. Il n’avait pas le choix. Ce sinistre individu n’était pas d’humeur à essuyer un refus, de sorte qu’il allait devoir se prêter à son jeu. Mais il était fermement décidé à s’en tenir à des généralités.
Soudain Clara fit irruption dans la pièce, un grand sourire aux lèvres. Il n’y avait pourtant pas de quoi, songea Yves Picot, stupéfait.
— Colonel, mon grand-père veut vous voir.
— Ah ? Il a repris connaissance..., murmura le militaire.
— Oui, et il dit même se sentir au mieux de sa forme.
— J’y vais de ce pas. Monsieur Picot, nous parlerons plus tard...
— Quand il vous plaira.
Le Colonel sortit avec Clara, au grand soulagement de Picot. Il savait qu’il ne pourrait pas se soustraire à l’interrogatoire, mais du moins aurait-il un peu de temps pour se préparer.
Il allait de ce pas rejoindre Fabian et Marta pour en discuter avec eux.
Le docteur Najeb fit signe à Clara et au Colonel d’attendre que l’infirmière ait fini de donner les soins au patient avant de s’approcher du lit de Tannenberg.
La femme avait l’air efficace. Une minute plus tard, elle s’était acquittée de sa tâche.
Salam Najeb donnait l’impression qu’il allait s’effondrer. Ses traits tirés témoignaient de la fatigue et de la tension nerveuse accumulées tout au long de cette nuit de veille.
— Il semble avoir récupéré miraculeusement, mais il ne faut pas le fatiguer, leur dit-il, tout en sachant qu’ils ne feraient pas cas de ses conseils.
— Vous devriez vous reposer, docteur, lui répondit Clara.
— Oui, maintenant que mademoiselle Aliya est ici je vais pouvoir aller dormir. Mais avant il faut que je passe voir Fatima.
— Mes hommes sont en train de l’interroger, dit le Colonel.
— J’avais pourtant demandé qu’on la laisse tranquille jusqu’à ce qu’elle ait repris un peu de force ! protesta le médecin.
— Allons, calmez-vous ! Elle est revenue du royaume des morts et elle peut nous être très utile. Il n’y a que monsieur Tannenberg et Fatima qui savent ce qui s’est passé dans cette chambre, et il est de notre devoir de les interroger. Je vous rappelle que nous avons trois cadavres sur les bras, docteur, répondit le Colonel sur un ton sans réplique.
— Mais elle est très affaiblie et monsieur Tannenberg...
Salam Najeb s’arrêta net quand il vit le regard mauvais du Colonel.
L’infirmière se retrancha au fond de la chambre pour laisser le champ libre à Clara et au militaire. Clara prit la main de son grand-père dans la sienne et la serra. C’était réconfortant de le sentir vivant.
— Il y en a qui veulent ta peau, mon vieux, lui dit le Colonel en guise de salut.
Les yeux creux d’Alfred Tannenberg et la pâleur de ses joues indiquaient que la mort n’était pas loin. Mais la férocité de son regard démontrait qu’il était déterminé à se battre jusqu’au bout.
— Que s’est-il passé, demanda le vieil homme.
— Il n’y a que toi qui puisses nous le dire, répondit le Colonel.
— Je n’ai pas de souvenir précis, si ce n’est que j’ai vu quelqu’un s’approcher de mon lit. J’ai pensé que c’était l’infirmière. On m’a braqué une lampe sur le visage, puis j’ai entendu des bruits sourds. J’ai essayé de me redresser et... je ne sais plus. Il me semble que j’ai réussi à arracher mon masque à oxygène. La lumière était éteinte et on n’y voyait rien... Je crois qu’on m’a poussé... mais je ne pourrais pas l’affirmer, je n’ai plus souvenir de ce qui s’est passé. Je n’ai pas vu grand-chose. Cependant, je suis sûr que quelqu’un est entré et s’est approché de moi. Ils auraient pu me tuer. Il faut que tu punisses sévèrement les hommes qui montent la garde. Ce sont des incapables.
— Ne t’inquiète pas, je vais m’en occuper personnellement. Je te garantis qu’ils vont regretter amèrement d’être venus au monde quand j’en aurai fini avec eux.
— J’espère que le travail de la mission n’a pas été interrompu à cause de cet incident. Clara a encore le temps de trouver ce que nous recherchons, affirma Tannenberg.
— Picot s’en va, grand-père.
— Pas question, nous l’obligerons à rester ici, s’emporta le vieil homme.
— Nous ne pouvons pas faire cela. Ce serait une erreur. Il vaut mieux qu’il s’en aille. Moi, je resterai aussi longtemps qu’il le faudra. Mais toi, tu dois t’en aller. Le Colonel est d’accord.
— Je reste avec toi ! s’écria Tannenberg.
— Tu dois te montrer raisonnable, dit le Colonel. Le docteur Najeb insiste pour que tu t’en ailles. Je me porte garant de la sécurité de Clara. Je vais veiller personnellement à ce que tout se passe bien. Mais toi, tu dois partir.
Alfred Tannenberg ne répondit pas. Il était épuisé et sentait que sa vie ne tenait plus qu’à un fil. Si on le transférait au Caire, il avait quelque chance de survivre un peu plus longtemps.
Mais combien de temps ? S’il laissait sa petite-fille seule alors que la guerre était sur le point d’éclater, plus personne ne la respecterait.
— Nous verrons. Nous avons le temps. Maintenant, je veux que nous nous réunissions avec Yassir et Ahmed. Il ne faut pas que cet incident puisse entraver nos affaires.
— Ahmed me semble tout à fait capable de s’en sortir tout seul, dit le Colonel.
— Ahmed est incapable de faire quoi que ce soit de son propre chef. Je ne suis pas encore mort, et le jour où je le serai, ce ne sera pas lui qui me succédera, rétorqua Tannenberg.
— Je connais vos divergences, mais je pense qu’il faut passer outre. Tu n’as pas l’air bien, Clara ?
Clara ne répondit pas au Colonel. Elle resterait dévouée à son grand-père jusqu’à son dernier soupir, et d’ailleurs, elle non plus ne faisait pas confiance à Ahmed.
— Grand-père, nous allons organiser une réunion si tu le souhaites. Qui dois-je convoquer ?
— Dis à ton mari de venir. Je veux également voir Ayed Sahadi et Yassir. Mais avant cela, je dois me préparer à les recevoir. Appelle l’infirmière pour qu’elle m’aide à m’habiller.
— Mais tu ne dois pas te lever ! protesta Clara, affolée.
— Si. Et maintenant, fais ce que je te dis.
L’interrogatoire de Fatima s’était révélé infructueux. La pauvre femme pouvait à peine parler et elle n’arrêtait pas de pleurer.
Elle était assise à côté du lit d’Alfred Tannenberg et s’était assoupie tandis que Samira changeait les poches de sérum du patient, quand un bruit à l’extérieur de la chambre l’avait alertée. Mais elle n’avait pas ouvert les yeux, pensant qu’une des deux sentinelles avait laissé tomber quelque chose à terre.
Mais un autre bruit, à l’intérieur de la chambre cette fois, l’avait fait se tourner du côté de Samira. C’est là qu’elle avait vu une silhouette entièrement vêtue de noir et voilée qui étranglait l’infirmière.
Elle avait voulu crier, mais la silhouette s’était jetée sur elle en lui plaquant une main sur la bouche. Puis elle avait senti les coups portés à sa tête à plusieurs reprises, jusqu’à ce qu’elle perde connaissance. C’est tout ce dont elle se souvenait.
Non, elle n’aurait pas su dire s’il s’agissait d’un homme, mais en tout cas son agresseur avait de la force et il portait des gants, car lorsqu’elle avait essayé de mordre la main avec laquelle il la bâillonnait, elle avait senti une étoffe extensible sous ses dents.
Non, elle n’avait pas souvenance d’avoir senti une odeur spéciale, ni que son agresseur ait proféré la moindre parole. Mais elle avait ressenti une peur panique, ça oui, comme si la vie était en train de lui échapper. C’est pourquoi elle remerciait Allah de les avoir épargnés, elle et son maître.
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