Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 27 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 25

Clara guettait nerveusement le vrombissement de l’hélicoptère qui transportait son grand-père et Ahmed.

À sa grande surprise, son mari lui avait annoncé qu’il venait à Safran. Elle était inquiète pour la santé de son grand-père. Ahmed avait beau lui dire que tout allait bien, le fait qu’ils aient installé un hôpital de campagne quelques jours avant son arrivée ne présageait rien de bon.

Fatima et elle avaient passé la journée à mettre en ordre la maison où devait loger son grand-père. Sachant ce dernier très exigent et en mauvaise santé, elle voulait qu’il jouisse d’un maximum de confort pendant son séjour à Safran. Elle ignorait combien de temps lui et Ahmed comptaient rester.

Par la fenêtre, elle aperçut Fabian qui arrivait à toutes jambes.

— Je crois que nous avons trouvé quelque chose, lui dit-il, la voix chargée d’émotion.

— Quoi ? De quoi s’agit-il ? demanda-t-elle, le cœur battant.

— Des restes de plusieurs maisons situées à moins de trois cents mètres du temple, à l’endroit où nous avons commencé de creuser la semaine dernière. Ce sont de petites constructions, de quinze mètres de long, dotées d’une pièce principale rectangulaire. Dans l’une d’elles, nous avons découvert une image de femme assise, vraisemblablement une déesse de la fertilité. Et aussi des fragments de céramique noire. Mais ce n’est pas tout.

L’équipe de Marta a mis au jour une collection de bullae[16] et de

calculi[17] dans une des salles du temple. Nous sommes en possession de cônes, de cônes perforés, de bulles petites et grandes, percées pour certaines, ainsi que de sceaux, l’un marqué à l’effigie d’un taureau et l’autre d’un lion... Vous rendez-vous compte de l’importance d’une telle découverte ? Yves est comme fou, et je ne vous parle pas de Marta.

— Je file sur le chantier ! s’écria Clara, enthousiaste.

La silhouette de Fatima s’encadra sur le seuil.

— Tu restes ici. Nous n’avons pas encore fini et ton grand-père sera là d’une minute à l’autre, semonça la vieille duègne.

Le vrombissement d’un rotor coupa court aux protestations de Clara. Si impatiente qu’elle fût de se rendre sur le site, elle allait devoir attendre que son grand-père soit installé.

Le soleil commençait à décliner à l’horizon, mais elle irait là-bas à la nuit tombée s’il le fallait.

Ayed Sahadi, escorté par deux hommes en armes, entra d’un pas décidé dans la maison.

— Madame, l’hélicoptère est en train d’atterrir. Venez-vous ?

— J’arrive, Ayed.

Elle sortit de la maison, suivie de Fatima. Elles montèrent à bord d’une Jeep qui prit la direction du terrain d’atterrissage.

Clara eut un choc en voyant son grand-père. Il n’avait que la peau sur les os et semblait flotter dans ses vêtements.

Ses yeux bleus métalliques vaguaient dans leurs orbites, et il se mouvait comme au ralenti, bien qu’il fît visiblement un effort pour se tenir bien droit.

Lorsqu’il la prit dans ses bras, Clara sentit qu’il était à bout de forces, et, pour la première fois, elle réalisa que son grand-père n’était pas un dieu, mais un mortel.

Fatima accompagna Alfred jusqu’à la chambre qu’elle avait aménagée pour lui en tirant le meilleur parti de l’espace exigu.

Le médecin la pria de sortir. Il voulait examiner Tannenberg et s’assurer que le voyage depuis le Caire jusqu’à Bagdad, puis de là jusqu’à Safran, ne l’avait pas trop fatigué. Fatima ronchonna lorsqu’elle vit que l’infirmière restait aux côtés du docteur.

Lorsqu’il ressortit de la chambre, ce dernier trouva Clara qui l’attendait impatiemment.

— Puis-je entrer ?

— Il vaut mieux le laisser se reposer un peu.

Fatima demanda si elle devait lui apporter à manger, mais le médecin répondit :

— Je crois qu’il serait plus sage de le laisser dormir. Le voyage l’a épuisé, mais quand Samira sortira vous pourrez lui poser la question. Elle est en train de lui faire une piqûre.

Je ne crois pas avoir l’honneur de vous connaître, docteur, dit Clara en toisant avec méfiance le jeune médecin à la silhouette élancée.

— Vraiment ? Pourtant nous nous sommes déjà rencontrés au Caire, à l’hôpital américain où votre grand-père s’est fait opérer. Je suis l’assistant du docteur Aziz. Mon nom est Salam Najeb.

— Ah, mais oui. Vous avez raison, Je vous prie de m’excuser...

— Mais pas du tout. Nous ne nous sommes vus qu’une ou deux fois à l’hôpital.

— Mon grand-père... n’est pas bien, n’est-ce pas ?

— Non. Il a une vitalité extraordinaire, mais la tumeur s’est étendue, et il refuse de se faire à nouveau opérer. Et puis l’âge n’arrange rien...

— Pensez-vous qu’une opération puisse changer quelque chose ? demanda Clara.

Le médecin ne répondit pas d’emblée. Il donnait l’impression de chercher ses mots.

— Je l’ignore. Nous ne savons pas ce que nous allons trouver si nous ouvrons. Mais à en juger par son état présent...

— Combien de temps lui reste-t-il à vivre ?

La voix de Clara était à peine audible. Elle luttait pour ne pas pleurer, mais surtout, elle ne voulait pas que son grand-père puisse entendre leur conversation.

— Seul Allah le sait. Mais d’après le docteur Aziz, et je partage son opinion, pas plus de trois ou quatre mois. Voire moins.

L’infirmière sortit de la chambre et décocha un sourire timide à Clara, tout en attendant les ordres du médecin.

— Vous lui avez fait sa piqûre ? s’enquit Salam Najeb.

— Oui, docteur. Il est plus calme et souhaite parler avec madame.

Clara entra dans la chambre de son grand-père, suivie de Fatima. Étendu entre les draps, Alfred Tannenberg semblait avoir rétréci.

— Grand-père, murmura Clara.

— Ah, ma fille ! Assieds-toi. Fatima, laisse-nous, j’aimerais parler avec Clara. Mais je veux bien que tu me prépares un bon dîner.

Fatima sortit de la chambre en souriant. Puisque Tannenberg avait faim, elle allait lui mijoter un de ces délicieux ragoûts dont elle avait le secret.

— Je suis en train de m’éteindre, dit le vieil homme en prenant les mains de sa petite-fille dans les siennes.

Une expression de désespoir envahit les traits de Clara qui dut lutter de toutes ses forces pour ne pas éclater en sanglots.

— Je t’interdis de pleurer, tu m’entends ? Je ne supporte pas les pleurs. Et tu le sais. Tu es forte, comme moi, alors ravale tes larmes et écoute-moi.

— Tu ne vas pas mourir…, murmura Clara.

— Si, je vais mourir, mais ce qui m’importe c’est que tu restes en vie. Tes jours sont en danger.

— Mais qui voudrait me tuer ? s’étonna Clara.

— Je n’ai pas encore réussi à savoir qui se cachait derrière les Italiens qui t’ont suivie dans Bagdad. Et je me méfie de George, Frankie et Enrique.

— Mais ce sont tes amis ! Je t’ai toujours entendu dire que tu répondais d’eux comme de toi-même, et que s’il t’arrivait malheur un jour, ils seraient là pour prendre ta défense…

— C’est exact, mais ça, c’était avant. J’ignore combien de temps il me reste à vivre, le docteur Aziz ne me donne pas plus de trois mois, de sorte que nous n’allons pas nous perdre en propos inutiles. Sache que je veux que la Bible d’argile te revienne en propre. Elle sera ton sauf-conduit lorsque tu devras refaire ta vie loin d’ici. Elle te servira de carte de visite. Il faut que nous la retrouvions, car la respectabilité n’a pas de prix.

— Que veux-tu dire... ?

— Ce que tu sais, ce que tu as toujours su, même si nous n’en avons jamais parlé. Je ne peux pas te laisser mon affaire en héritage, pour la bonne raison qu’elle n’est pas respectable. Mon affaire mourra avec moi, et toi tu disposeras de suffisamment d’argent pour pouvoir vivre dans le confort jusqu’à la fin de tes jours. Consacre-toi à l’archéologie, fais-toi un nom. C’est ce que nous avons toujours voulu, toi et moi. Et à partir de là, tu pourras faire ton chemin dans la vie. Dans ce pays, on me respecte. Je vends et j’achète tout ce que je veux. Je fournis des armes à des groupes terroristes, je satisfais les caprices les plus extravagants de magnats, de chefs d’État ou de princes. Je fais en sorte de neutraliser leurs ennemis, et en échange ils me font des faveurs. Par exemple, ils ferment les yeux quand je pille le patrimoine archéologique de leur pays. Mais je ne vais pas te faire le détail de mon négoce. Sache simplement que j’en suis satisfait. Tu es déçue ?

— Non, grand-père, jamais tu ne pourras me décevoir. Je t’aime plus que tout au monde. Je savais certaines choses te concernant. Je voyais bien que tes affaires n’étaient pas... faciles. Je ne te juge pas et je ne le ferai jamais. Je suis sûre que tu as agi de cette façon parce que tu estimais que c’était ton devoir.

La loyauté absolue dont faisait preuve Clara était la seule chose qui émouvait le vieil homme.

Il savait qu’il pouvait compter sur elle jusqu’à son dernier soupir. Il lui suffisait de lire dans ses yeux pour voir qu’elle était sincère, qu’elle se montrait à lui telle qu’elle était vraiment.

— Dans le monde qui est le mien, pour se faire respecter, il faut se faire craindre. Or, je suis en train de mourir. Et je suis certain que le bon docteur Aziz n’en fait pas secret. De sorte que les vautours volent déjà au-dessus de ma tête. Et ces mêmes rapaces te tomberont dessus lorsque je ne serai plus de ce monde. J’avais espéré qu’Ahmed reprendrait mes affaires, et qu’il allait se charger de te protéger, mais votre séparation m’a obligé à changer mes plans.

— Ahmed sait en quoi consistent tes affaires ?

— Suffisamment. Il n’est pas blanc comme neige, même s’il a pu donner l’impression de se repentir ces derniers temps. Quoi qu’il en soit il se chargera de te protéger jusqu’à ce que tu soies hors d’Irak. Il a été grassement payé pour cela.

Clara se sentit brusquement prise de nausée. Son grand-père venait de détruire sa dernière chance de réconciliation avec son mari.

Elle ne lui en voulait pas. Il était en train de la préparer à affronter la réalité, et cette réalité était qu’Ahmed avait été payé pour veiller sur elle.

— Mais qui pourrait vouloir attenter à mes jours ?

— George, Frankie et Enrique réclament la Bible d’argile à cor et à cris. J’ai la certitude que des hommes à eux ont réussi à infiltrer l’expédition et qu’ils sont prêts à faire main basse sur la Bible si nous la retrouvons. Elle n’a pas de prix, ou plutôt, son prix est tel qu’ils refusent de considérer l’offre que je leur ai faite.

— Que leur as-tu proposé ?

— Un marché, le dernier, étant donné le peu de temps qu’il me reste à vivre.

— Tu penses qu’ils seraient prêts à m’éliminer ?

— Ils veulent à tout prix récupérer la Bible. S’ils y parviennent sans trop de mal, je pense qu’ils t’épargneront, mais si nous refusons de la leur donner, ils ne nous feront pas de cadeau. Les hommes qu’ils ont mandatés ne sont pas des enfants de chœur. Ils n’hésiteront pas à tuer en cas de besoin. De sorte que je veux leur couper l’herbe sous le pied. Tant que la Bible n’aura pas été retrouvée tu ne risques rien. C’est quand elle fera surface que les ennuis vont commencer.

— Tu es certain que tes amis ont envoyé des hommes ici...

— Oui. Ayed Sahadi n’a pas encore réussi à les démasquer, même s’il en soupçonne plusieurs. Il se peut qu’ils fassent partie des ouvriers ou des fournisseurs, ou même de l’équipe de Picot. Pour faire assassiner quelqu’un, il suffit d’y mettre le prix. Et ces gens ont plus d’argent qu’il n’en faut pour cela. Mais moi, j’en ai tout autant pour te protéger.

Bien qu’elle fût complètement bouleversée par cette conversation, Clara ne voulait pas passer pour une couarde, et encore moins donner à penser à son grand-père qu’elle avait honte de lui ou qu’elle le jugeait. Et d’ailleurs, qu’aurait-elle pu lui reprocher ? Peu lui importait ce qu’il faisait ou avait pu faire par le passé. Elle avait toujours pensé que sa vie au Moyen-Orient était un don du ciel. Dans cette poudrière, seule une poignée de bienheureux disposaient de tout à profusion. Et comme elle appartenait à ce groupe de privilégiés, elle disposait en permanence d’une escorte de gardes du corps prêts à donner leur vie pour sauver la sienne. Son grand-père les payait pour cela.

Depuis toute petite elle avait appris que c’était un homme influent et implacable, et elle ne dédaignait pas la considération respectueuse dont on l’entourait quand elle allait au lycée et, plus tard, à l’université. Non, elle n’ignorait pas que son grand-père était un homme puissant, et si elle ne lui avait jamais posé de questions, c’est parce qu’elle ne voulait pas s’entendre donner des réponses dérangeantes.

De sorte qu’elle s’était délibérément maintenue dans une ignorance aussi confortable qu’hypocrite.

— Quelle est ton idée ?

— Je veux que mes amis te laissent la Bible d’argile, en échange de quoi ils pourront garder la totalité des bénéfices découlant de l’opération que nous avons mise en place. C’est une offre généreuse, mais ils l’ont rejetée.

— La Bible est une idée fixe pour eux aussi...

— Ce sont mes amis, Clara, et je tiens beaucoup à eux, mais moins qu’à toi. Il faut que tu quittes ce pays. Il faut que nous retrouvions la Bible d’argile avant que les Américains ne débarquent. Dès que nous l’aurons, il faudra lever le camp. Le concours du professeur Picot nous est précieux. Il a beau avoir une réputation sulfureuse, personne ne nie ses capacités en tant qu’archéologue. Grâce à lui, tu vas pouvoir faire ton entrée dans un monde nouveau, mais pour cela, il faut que tu sois en possession de la Bible d’argile.

— Et si nous ne la trouvons pas ?

— Nous la trouverons. Mais si jamais ce n’était pas le cas, il faudrait que tu quittes l’Irak de toute façon pour te réfugier au Caire. Là-bas, tu pourras vivre dans une paix relative, même si je ne te cache pas que j’ai toujours rêvé que tu ailles t’installer en Europe, à Paris, Londres ou Berlin... où que tu ailles, tu ne manqueras pas d’argent.

— Mais, jusqu’ici, tu n’as jamais voulu que j’aille en Europe.

— C’est vrai, et tu ne dois y aller que si tu trouves la Bible. Sinon tu risques de rencontrer de grosses difficultés. Je ne veux pas qu’on te fasse du mal.

— Mais qui pourrait me faire du mal ?

— Le passé, Clara. Le passé qui ressurgit parfois comme un raz-de-marée pour engloutir le présent.

— Mon passé n’a pas d’importance.

— C’est vrai. Mais je ne pensais pas au tien. Maintenant, dis-moi comment avance le chantier.

— Gian Maria a émis l’hypothèse selon laquelle Chamas aurait pu entreposer la Bible d’argile chez lui, plutôt que de la laisser au temple. Nous avons commencé à élargir le périmètre des fouilles. Aujourd’hui, j’ai appris qu’ils avaient découvert les fondements d’un village qui se trouvait aux abords du temple. Il se peut que la maison de Chamas en fasse partie... Dans le temple, il y avait des tablettes d’argile, des bullae et des calculi, ainsi que quelques statuettes. Avec un peu de chance, nous allons mettre au jour les restes de la maison de Chamas.

— Ce prêtre, Gian Maria, ne vous pose pas de problèmes ?

— Comment sais-tu qu’il est prêtre ?

Clara éclata de rire en réalisant l’absurdité de sa question. Son grand-père savait tout ce qui se passait dans le campement. Ayed Sahadi, le contremaître, le tenait informé de tout au jour le jour et il était probable qu’il n’était pas le seul à veiller au grain.

Alfred Tannenberg but une gorgée d’eau en attendant que sa petite-fille réponde à la question qu’il lui avait posé.

Il sentait la fatigue du voyage, mais il était satisfait de la conversation qu’il avait eue avec Clara. Elle était comme lui.

Elle n’avait pas cillé en apprenant que quelqu’un en voulait à ses jours, de même qu’elle ne s’était pas récriée comme une vierge effarouchée quand il lui avait expliqué en quoi consistait son négoce.

— Gian Maria est un très brave homme, et très érudit. Il a étudié les langues mortes. L’akkadien, l’hébreu, l’araméen et le hourrite n’ont pas de secrets pour lui. Il doute qu’Abraham ait pu dicter sa propre version de la Genèse à quiconque, mais il travaille sans rechigner. Et puis, tu n’as pas de souci à te faire. C’est un prêtre, il est doux comme un agneau.

— En tout cas, je peux te dire que les gens ne sont pas toujours ce qu’ils donnent l’impression d’être.

— Mais Gian Maria est un homme d’église...

— C’est exact, nous avons vérifié.

— Tu sais donc aussi bien que moi qu’il est inoffensif.

Tannenberg ferma les yeux. Clara caressa tendrement sa joue creusée de rides.

— J’aimerais dormir un peu à présent.

— Je te laisse. Il se peut que Picot veuille t’être présenté ce soir.

— Nous verrons. À présent laisse-moi.

Fatima avait installé Salam Najeb dans une maison contiguë et l’infirmière dans une chambre proche de celle de Tannenberg, même si elle demeurait convaincue qu’elle aurait pu se charger elle-même de faire le travail de Samira. Elle connaissait suffisamment bien le maître pour savoir ce dont il avait besoin sans qu’il ait à le lui dire. Il suffisait d’un seul geste, un mouvement de la main ou du torse pour qu’elle aille au-devant de ses désirs. Mais le médecin s’était montré inflexible : Samira devait rester près du malade afin de pouvoir lui signaler le moindre problème. Il occupait la maison mitoyenne à celle de Tannenberg.

— Que se passe-t-il ? demanda la vieille duègne à Clara lorsque celle-ci s’en revint à la cuisine.

— Il va très mal...

— Il vivra, affirma Fatima. Il vivra jusqu’à ce que vous ayez retrouvé les tablettes. Il ne t’abandonnera pas.

Sa vieille nounou la serra dans ses bras. Clara se laissa faire. Elle savait qu’elle pouvait compter sur elle en toutes circonstances.

— Où sont le médecin et l’infirmière ?

— En train de préparer l’hôpital de campagne.

— Bien, je vais sur le site. Je serai de retour pour le dîner. Je ne sais pas si mon grand-père voudra manger seul ou s’il souhaitera que moi ou quelqu’un d’autre soit présent.

— Ne t’inquiète pas, il y aura de quoi nourrir des invités.

La Jeep était garée à l’extérieur de la maison et une demi-douzaine d’hommes attendait qu’elle leur donne le signal du départ.

Cinq minutes plus tard, elle était sur le chantier.

Lion Doyle s’approcha d’elle en souriant.

— Vous connaissez la nouvelle ? Ils ont retrouvé les fondations d’un village. Vos collègues sont fous de joie.

— Oui, je suis au courant mais je n’ai pas pu venir avant. Comment se présente votre reportage photo ?

— Bien. Mieux que je ne l’espérais. Et de plus Picot m’a embauché.

— Il vous a embauché ? Pour quoi faire ?

— Une revue d’archéologie lui a commandé un reportage sur les fouilles, si possible illustré. Il m’a chargé de faire les photos. Comme ça, au moins, je n’aurai pas fait le voyage pour rien.

Clara, contrariée, serra les dents. Ainsi donc Picot cherchait à s’arroger toute la gloire du projet en publiant un article dans une revue d’archéologie.

— Et de quelle revue s’agit-il ?

— De la Revue d’archéologie scientifique, il me semble. Elle paraît en France, au Royaume-Uni, en Allemagne, en Espagne, en Italie, aux États-Unis... Enfin, une revue importante.

— Très importante. Au point que seuls comptent les travaux qui sont publiés dans cette revue.

— Je ne demande qu’à vous croire. Je n’entends pas grand-chose à l’archéologie, même si je dois reconnaître que l’équipe est en train de me communiquer son enthousiasme.

Laissant Lion Doyle en plan, elle s’approcha de Marta et Fabian.

Ils avaient déterré une autre partie du temple et découvert un syllabaire.

C’était comme si, d’un seul coup, le site avait décidé de leur révéler ses mystères en leur permettant de récolter les fruits de leur dur labeur.

— Où est Picot ? demanda Clara de but en blanc.

— Ce jour est à marquer d’une pierre blanche, répondit Marta. On a mis au jour les restes de la muraille de Safran. Il est là-bas, dit-elle en montrant au loin Picot et un groupe d’ouvriers creusant la terre à mains nues.

— Vous savez, Clara, je crois que nous sommes ici sur la deuxième terrasse du temple. J’ai l’impression qu’il s’agit d’une ziggourat, dit Fabian. Ici, vous apercevez les restes de la muraille intérieure et nous avons commencé à exhumer un escalier.

— Nous allons avoir besoin d’ouvriers supplémentaires, fit Marta.

— Je vais le signaler à Ayed, mais ça ne va pas être facile. Le pays est en état d’alerte, fit remarquer Clara.

Yves Picot, occupé à déblayer les gravats, était tellement absorbé par sa tâche qu’il ne la vit pas arriver.

— Alors, il paraît que c’est un grand jour ? lui lança Clara en guise de salut.

— En effet. Il semblerait que la chance soit avec nous. Nous avons retrouvé des restes de la muraille extérieure à laquelle sont adossées des fondations. Venez donc y jeter un coup d’œil.

Picot la mena jusqu’à un amas de briques parfaitement empilées dont seul l’œil exercé d’un expert aurait pu dire qu’il s’agissait des vestiges d’une habitation.

— J’ai mis plus de la moitié de mes hommes à travailler dans cette zone. Mais Fabian vous aura certainement dit que les excavations sont bien avancées du côté du tertre et qu’il semblerait que le temple soit en fait une ziggourat.

— Oui, il me l’a dit. Je vais rester à explorer ce secteur.

— Très bien. Pensez-vous que nous puissions obtenir davantage d’ouvriers ? Si nous voulons déblayer ce secteur rapidement, il le faudra.

— Je sais, Fabian et Marta m’ont dit la même chose. Je vais voir ce que je peux faire. Au fait, le photographe, ce Lion je ne sais plus comment, m’a dit que vous l’aviez engagé.

— Oui, je lui ai demandé de réaliser un reportage photo sur le site.

— J’ignorais que vous aviez prévu de faire publier un article sur notre expédition archéologique, dit Clara en insistant sur « notre ».

Yves Picot lui décocha un regard amusé, puis éclata de rire.

— Allons, Clara, pas d’affolement. Personne ne cherche à s’attribuer quoi que ce soit ! Il se trouve que j’ai des amis à la Revue d’archéologie scientifique qui m’ont demandé un reportage sur le chantier que nous allions entreprendre ici. Le monde entier s’intéresse à votre Bible d’argile. Si nous la retrouvons, l’histoire de l’archéologie va s’en trouver changée. Nous allons démontrer que non seulement Abraham a vraiment existé, mais qu’en plus il connaissait l’histoire de la Genèse. C’est une révolution. Mais dites-vous bien que même si nous ne mettons pas la main sur les tablettes, les découvertes que nous avons faites jusqu’ici sont déjà suffisamment importantes en soi. Nous sommes en train de mettre au jour une ziggourat dont personne ne soupçonnait l’existence, et dans un état de conservation exceptionnel. Soyez sans crainte, si notre expédition est couronnée de succès, chacun y trouvera largement son compte. En ce qui me concerne, madame, ma carrière est déjà faite et je n’ai plus rien à démontrer. Ah, et vous avez bien fait de dire « notre » expédition archéologique, car rien de tout ceci n’aurait été possible sans le concours de Fabian Tudela, de Marta Gomez et de tous les autres collègues.

Yves s’agenouilla et reprit sa tâche sans se soucier plus longtemps de Clara qui, sans dire un mot, se dirigea vers un groupe d’ouvriers qui sondaient une autre parcelle de terrain.

Le soleil commençait à sombrer à l’horizon quand Picot décida qu’ils avaient suffisamment travaillé et donna le signal du départ. Ils étaient tous exténués et affamés et avaient hâte de regagner le campement pour se reposer et reprendre des forces.

En rentrant à la maison, Clara trouva Fatima qui l’attendait sur le seuil. La vieille femme était d’excellente humeur.

— Ton grand-père s’est réveillé. Il a faim et il t’attend.

— Je file me doucher et je le rejoins.

— Il m’a dit qu’il ne souhaitait voir personne d’autre que toi. Demain, il recevra les archéologues.

— Très bien.

Ils finissaient de dîner quand Fatima entra pour dire qu’Yves Picot demandait à être reçu par monsieur Tannenberg.

Clara allait riposter, mais Alfred ne lui en laissa pas le temps. Il dit à Fatima de le laisser entrer.

Les deux hommes échangèrent une solide poignée de main en se toisant.

Picot éprouva d’emblée une profonde aversion pour le vieillard au regard de glace et empreint de cruauté.

La force qui émanait du Français n’échappa pas non plus à Tannenberg, qui dirigea la conversation de telle façon que Picot se sentit obligé de répondre aux questions très directes qu’il lui posait sur l’état d’avancement des travaux.

Picot s’efforça de satisfaire la curiosité du grand-père de Clara tout en guettant le moment où il pourrait à son tour lui poser des questions.

— J’avais très envie de faire votre connaissance. Je n’ai jamais réussi à faire dire à Clara quand et comment vous aviez découvert les tablettes de Hâran qui nous ont amenés jusqu’ici.

— C’était il y a très longtemps.

— En quelle année ? Qui dirigeait l’expédition ?

— Mon pauvre ami, tout cela est si vieux que je ne m’en souviens plus moi-même. C’était avant la grande guerre, à l’époque où l’Orient attirait des romantiques qui préféraient l’aventure à l’archéologie et qui se laissaient guider par leur instinct pour entreprendre des fouilles. Il ne s’agissait pas à proprement parler d’une expédition, mais plutôt d’un groupe de personnes passionnées d’archéologie. Nous avons fouillé la zone de Hâran et découvert les tablettes rédigées par un certain Chamas, prêtre ou scribe, et qui font référence à Abraham et à l’histoire de la Création. Depuis lors, j’ai gardé l’intime conviction que nous découvririons un jour le reste des tablettes auxquelles se réfère le scribe. La Bible d’argile, ainsi que je l’ai surnommée.

— C’est également ainsi que l’a appelée Clara, lorsqu’elle l’a présentée au congrès de Rome et provoqué une petite révolution au sein de la communauté scientifique.

— Si l’Irak n’était pas menacé de guerre, vous pouvez être certain que plus d’une expédition archéologique aurait rappliqué pour demander à Saddam de lui accorder l’exclusivité des fouilles. Vous avez pris de gros risques en venant ici. Vous avez fait preuve de courage.

— La vérité, c’est que je n’avais rien de mieux à faire, répondit Yves Picot avec un certain cynisme.

— Oui, je sais que vous êtes suffisamment riche pour ne pas avoir à vous soucier de boucler les fins de mois. Votre mère est issue d’une famille de banquiers, n’est-ce pas ?

— Ma mère est anglaise, fille unique, et mon grand-père possède effectivement une banque sur l’île de Man qui, comme vous le savez, est un paradis fiscal.

— Je le sais. Mais vous avez la nationalité française.

— Mon père est français, alsacien, et j’ai partagé mon enfance entre l’île de Man et l’Alsace. Ma mère a hérité de la banque, et c’est mon père qui la dirige.

— Et vous ne vous intéressez pas au monde de la finance, dit Tannenberg plus sur le ton de l’affirmation que du questionnement.

— En effet. Tout ce qui m’intéresse dans l’argent, c’est de pouvoir le dépenser de la façon la plus agréable possible. Et c’est ce que je fais.

— Mais vous allez hériter de la banque, un jour. Qu’en ferez-vous ?

— Mes parents jouissent tous deux d’une santé excellente, de sorte que ce jour me paraît très lointain. D’ailleurs, j’ai une sœur beaucoup plus intelligente que moi, qui est prête à prendre les rênes des affaires familiales.

— Peu vous importe de ne rien laisser de concret à vos enfants ?

— Je n’en ai pas et je n’ai pas l’intention d’en avoir.

— Les hommes ont pourtant besoin de savoir qu’il laisse une postérité derrière eux.

— Certains hommes, oui, mais pas moi.

Clara, qui écoutait sans rien dire la conversation des deux hommes, avait remarqué qu’Yves Picot ne faisait aucun effort pour plaire à son grand-père. Ce fut Samira qui mit un terme à leurs échanges. Elle fit brusquement irruption dans la maison en déclarant :

— Monsieur Tannenberg, c’est l’heure de votre piqûre.

Le vieil homme foudroya l’infirmière du regard. Il l’aurait giflée s’ils avaient été seuls. Comment osait-elle entrer et s’adresser à lui avec une telle familiarité ?

— Sortez, ordonna-t-il d’un ton glacial.

Saisissant fermement l’infirmière par le bras, Fatima l’entraîna au dehors en la semonçant vertement.

Tannenberg prolongea la veillée pendant une demi-heure encore, sans égard pour la fatigue de Clara qui réprimait à grand-peine ses bâillements. Puis il congédia Picot en lui promettant de trouver des renforts d’ouvriers.

Quelques minutes plus tard, un cri perçant déchira le silence. Puis on entendit geindre une femme dont les sanglots s’apaisèrent peu à peu pour faire à nouveau place au silence.

Clara se retourna dans son lit, mal à l’aise. Elle savait que son grand-père venait de faire payer à Samira son insolente irruption de tout à l’heure.

L’infirmière allait devoir apprendre qu’Alfred Tannenberg payait bien ses employés, mais qu’il ne tolérait pas le moindre faux pas. Il avait dû la corriger sauvagement. Ce n’était pas la première qu’il châtiait de la sorte.

Ayed Sahadi avait ordonné à ses hommes de surveiller Lion Doyle et Anté Plaskic. Ni l’un ni l’autre ne lui inspirait confiance, et il était certain que tous deux étaient venus sous une fausse identité.

Lion Doyle était lui aussi sur ses gardes. Il avait senti qu’Ayed Sahadi était autre chose qu’un simple contremaître. Quant à Anté Plaskic, le paisible informaticien, il aurait mis sa main au feu que c’était un tueur, comme lui-même – peut-être envoyé ici par Tom Martin ou ses amis.

Les trois hommes avaient deviné qu’ils avaient affaire à des assassins, des mercenaires qui louaient leurs services au plus offrant.

Le Gallois pressentait que le moment de passer à l’acte était proche. L’équipe n’avait toujours pas retrouvé la Bible d’argile, mais les travaux avançaient à grands pas, et la tension au sein du campement devenait chaque jour plus palpable. Les nouvelles qui arrivaient de l’extérieur ne laissaient guère de doutes : à tout moment, les troupes américaines allaient larguer des tonnes de bombes sur l’Irak.

Les plaisanteries allaient bon train parmi les ouvriers. Ils allaient les tirer comme des lapins, ces Américains. Car jamais ils ne les laisseraient fouler au pied la terre d’Islam.

Mais ils avaient beau jouer les bravaches, personne n’était dupe. Tous ces hommes se savaient condamnés tôt ou tard à mourir au combat ou sous les bombes.

Clara ne semblait pas se méfier de Lion. Loin de chercher à l’éviter, elle prenait au contraire le temps de lui donner des explications sur chacun des objets qu’ils mettaient au jour et des indications sur la manière de les photographier afin de leur donner toute leur valeur archéologique.

Lion avait bien ri en apprenant par le directeur de Photomundi que ses photos de Bagdad avaient été achetées par une agence de presse, et que son reportage photo publié dans la Revue d’Archéologie scientifique avait fait un malheur.

Le seul inconvénient était que le reportage avait mis la puce à l’oreille des chaînes de télévision. Plusieurs de leurs correspondants se rendirent à Safran pour couvrir l’événement : « Un groupe d’archéologues, venus de différents pays, menait des fouilles sans se soucier de la guerre qui grondait à l’horizon. »

Lion Doyle ne fut donc pas surpris de voir rappliquer Miranda et Daniel, le caméraman, ainsi que tous les autres journalistes, avec la bénédiction du ministère de l’Intérieur.

— Eh, le photographe ! lui lança Miranda en guise de salut.

— Bonjour, ravi de te revoir. Alors, comment vont les choses à Bagdad ?

— Mal, bigrement mal. Les gens sont à bout. Ton ami Bush est persuadé que Saddam détient des armes de destruction massive et il y a deux jours, le 5 février exactement, Colin Powell a prononcé un discours devant le Conseil de Sécurité de l’ONU, en montrant des photos prises par satellites sur lesquelles on était censé voir des déplacements de troupes ainsi que des soi-disant caches d’armes.

— Tu penses que c’est du pipeau ?

— Toi aussi, avoue.

— Je n’en sais rien.

— Allons, Lion, cesse de jouer les innocents !

— Écoute, je n’ai pas envie de polémiquer, d’accord ?

Voyant que leurs propos tournaient à l’aigre, Daniel changea de sujet de conversation.

— Au fait, comment avez-vous passé les fêtes de Noël ?

— Nous n’avons pas célébré Noël. Ici, on ne nous laisse pas une minute de répit. On travaille dix-huit heures par jour.

— Même le jour de Noël ? s’étonna Daniel.

— Oui. La seule chose, c’est qu’ils ont amélioré l’ordinaire.

— À Bagdad, on a improvisé une petite fiesta. Chacun a apporté ce qu’il a pu trouver.

Miranda les avait laissés pour aller visiter le site. Elle regardait autour d’elle avec curiosité. On lui avait parlé d’Yves Picot et de Clara Tannenberg. Elle avait envie de les interviewer tous les deux.

Sortir de Bagdad pour se retrouver dans ce désert de sable jaune lui rappelait les excursions qu’elle faisait quand elle était écolière et qui l’aidaient à rompre la monotonie du train-train quotidien.

Picot et Clara acceptèrent de bon cœur d’accorder une interview aux reporters, même si cela les obligeait à interrompre momentanément leurs travaux.

Clara remarqua d’emblée que Picot n’était pas indifférent au charme de Miranda. Il la suivait comme un petit chien. Ils passaient leur temps à parler et à plaisanter, indifférents à leur entourage.

Pensant qu’ils se connaissaient peut-être d’avant, elle éprouva un pincement de jalousie.

Miranda était tout ce qu’elle n’était pas : une femme indépendante, sûre d’elle, qui n’avait de compte à rendre à personne, habituée à traiter d’égale à égale avec les hommes sans faire la moindre concession. Elle ne fut pas surprise de voir qu’elle connaissait Lion Doyle. Après tout, tous ces gens étaient des journalistes.

Quand arriva l’heure du déjeuner, Miranda s’attabla avec Marta Gomez, Fabian Tudela, Gian Maria et Albert Anglade, ainsi que Daniel et Haydar Annassir, l’aide de camp de Tannenberg, et de Clara. Lion se joignit à eux en faisant fi de l’œillade assassine que lui décocha Miranda.

— Les gens manifestent dans toute l’Europe. Ils ne veulent pas de cette guerre, annonça Daniel.

— Quelle guerre ? Nous ne sommes pas encore en guerre. Il n’est pas impossible que Bush change d’avis. Peut-être cherche-t-il simplement à intimider Saddam, suggéra timidement Haydar Annassir.

— Il va lancer l’offensive, affirma Miranda. Au mois de mars.

— Pourquoi en mars ? s’enquit Clara.

— Parce que c’est le temps qu’il lui faut pour mettre sur pied son arsenal de guerre. Après cela, les grandes chaleurs vont arriver, et ses hommes ne sont pas habitués à combattre sous le soleil implacable de l’Irak. Croyez-moi, ils vont attaquer en mars, au plus tard en avril.

— Espérons qu’ils vont prendre du retard, dit Picot.

— Vous êtes ici pour combien de temps ? demanda Miranda.

— Si j’en crois vos calculs, il ne nous reste qu’un mois, répondit Picot.

— Mes calculs ?

— Oui, vous venez de dire qu’ils allaient lancer l’offensive en mars et nous sommes en février.

— Ah, mais oui, vous avez raison. Il ne reste qu’un mois. Et comment comptez-vous sortir d’ici ? Je doute que les soldats puissent vous protéger quand les bombardements auront commencé. Saddam va avoir besoin de tous les hommes disponibles, et tôt ou tard il en viendra à mobiliser les ouvriers.

La remarque de Miranda jeta un froid. Brusquement, ils venaient de prendre conscience que le monde extérieur vivait à un autre rythme que le petit hameau perdu dans lequel ils évoluaient en vase clos depuis plusieurs mois, dans l’espoir de découvrir un secret qui remontait à la nuit des temps et qui n’était peut-être qu’une chimère.

Marta Gomez rompit le silence qui s’était abattu sur l’assistance.

— Au fait, vous l’avez vu ? Nous avons découvert un temple qui semble faire partie d’une ziggourat, même si nous n’en sommes pas encore tout à fait certains. D’après nos calculs, il daterait de deux mille ans avant Jésus-Christ. Et dire qu’on ignorait tout de son existence. Nous avons également exhumé les fondations d’un village datant de la même époque et dont il ne reste pas grand-chose, malheureusement. Nous sommes en train de déchiffrer des centaines de tablettes qui étaient entreposées à l’intérieur de la ziggourat. Nous avons aussi retrouvé des statues en bon état, des bullae et des calculi... Bref, tout ça pour dire, Miranda, que le travail effectué en si peu de temps est véritablement phénoménal. Ce que nous avons fait en l’espace de cinq mois aurait pris des années en temps normal. Je comprends qu’en ce moment les gens aient autre chose en tête que les découvertes archéologiques, mais si les bombes ne détruisent pas ce que nous avons mis au jour, je peux vous garantir que ce site va devenir l’un des plus importants de tout le Moyen-Orient. À condition, naturellement, que nous puissions revenir ici quand cette maudite guerre sera finie. Sincèrement, je crois que nous pouvons être fiers du travail accompli.

— Sans la bienveillance de Saddam vous n’auriez pas pu entreprendre ces fouilles, fut la réponse de Miranda.

— C’est vrai. Sans l’autorisation expresse du gouvernement, nous n’aurions rien pu faire. Nous avons obtenu la permission de creuser et trouvé les fonds nécessaires – qui proviennent directement de la poche de Picot, soit dit en passant, précisa Fabian Tudela.

— Je croyais que madame Tannenberg était pour moitié responsable de l’expédition et du financement...

Clara décida de rebondir sur la question de Miranda pour réaffirmer que cette expédition était la sienne et que toutes les découvertes passées et futures lui appartenaient autant qu’à Picot.

— Effectivement, c’est un projet que nous avons mis sur pied ensemble, le professeur Picot et moi-même. C’est un chantier onéreux et difficile, étant donné les circonstances, mais comme vous l’a dit madame Gomez, il a déjà donné ses fruits, des fruits extraordinaires.

— Mais j’avais cru comprendre que vous cherchiez autre chose. Il me semble qu’à l’occasion d’un congrès qui s’est tenu à Rome l’année dernière, vous avez évoqué l’existence de tablettes d’argile rédigées par un scribe sous la dictée du prophète Abraham et que vous aviez retrouvé par hasard des tablettes portant la même signature ici même, sur ce site. Me trompé-je ?

Cette fois ce fut Picot qui répondit à Miranda.

— Non, c’est exact. Clara possède des tablettes que nous avons pu dater et qui portent le nom d’un scribe du nom de Chamas qui raconte qu’un certain Abram s’apprête à lui révéler l’histoire de la Création du monde. Clara pense que ledit Abram n’est autre que le prophète Abraham, et si sa théorie venait à se confirmer, nous serions en présence d’une découverte réellement extraordinaire.

— Car n’oublions pas que la science doute de l’existence des prophètes, dont personne jusqu’ici n’a réussi à démontrer qu’ils étaient des êtres de chair et de sang, expliqua Fabian. Si nous retrouvons les tablettes en question, nous seulement nous ferions la démonstration que la Bible dit vrai, mais que la Genèse fut révélée par Abraham. Vous n’avez pas idée de l’impact qu’une telle découverte aurait sur l’archéologie, la science et la religion.

— Mais vous ne les avez pas retrouvées..., souligna Miranda.

— Non, pas encore, répondit Marta. Mais nous avons découvert quantité de tablettes portant la signature de Chamas, de sorte que nous avons bon espoir de retrouver la Bible d’argile.

— La Bible d’argile ?

— Miranda, comment appelleriez-vous des tablettes qui relatent l’histoire de la Création ? s’enquit Marta à son tour.

— Vous avez raison. Et d’ailleurs ce nom me plaît bien… La Bible d’argile. Et vous, que pensez-vous de tout ceci ? Vous êtes prêtre, n’est-ce pas ?

En entendant la question de Miranda, Gian Maria rougit jusqu’à la racine des cheveux et s’étrangla.

— Fichtre, c’est bien la première fois que je vois rougir un homme ! s’esclaffa Miranda.

— Allons, Gian Maria, il n’y pas de quoi vous émouvoir, l’encouragea Marta.

Le jeune prêtre ne trouvait pas ses mots. Il avait les joues en feu de sentir tous les yeux posés sur lui. Fabian tenta de lui venir en aide en détournant l’attention.

— Gian Maria est un expert en langues mortes. Il nous est extrêmement utile, car il nous aide à déchiffrer les tablettes au fur et à mesure. Sans lui, nous ne pourrions pas progresser aussi vite. Quoi qu’il en soit, tant que nous n’aurons pas retrouvé ces tablettes et que nous ne les aurons pas analysées et soumises à l’expertise d’autres confrères, nous ne pourrons pas affirmer qu’il s’agit d’une Bible d’argile. Jusqu’ici, nous n’avons fait qu’émettre des hypothèses. Il existe deux tablettes rédigées d’une main malhabile qui ressemblent à un journal intime, un journal tracé dans l’argile en quelque sorte, et dont l’auteur nous dit que quelqu’un va lui faire un récit. Mais comme l’a dit Marta, même si nous ne trouvons pas ces tablettes, les découvertes que nous avons faites justifient amplement notre présence ici.

— Mais comment pouvez-vous affirmer que les deux tablettes qui vous ont attirés jusqu’ici ont été rédigées d’une main malhabile ? demanda Miranda.

— Le tracé. C’est comme si ledit Chamas ne dominait pas l’art de manier le calame qui, comme vous le savez, est le roseau taillé qui servait à écrire sur l’argile. En outre, les tablettes que nous avons trouvées ici et qui portent également le nom de Chamas sur la partie supérieure, ne ressemblent en rien à celles que détient Clara. Le Chamas de Safran était un scribe qui non seulement dominait l’écriture et l’arithmétique, mais également un fin naturaliste qui nous a laissé un étonnant catalogue de la faune locale, répondit à nouveau Fabian.

— Mais il n’est pas exclu que le Chamas qui a rédigé les tablettes de Hâran et le Chamas de Safran soient deux personnes différentes, même si Clara affirme le contraire, argua Marta.

— Et qu’est-ce qui vous laisse penser qu’il s’agit de la même personne ? demanda Miranda.

— Le tracé, encore une fois. Bien qu’il présente des différences, il comporte malgré tout des similitudes qui laissent penser que les deux séries de tablettes ont été gravées par la même main. Ma théorie est que Chamas a pu rédiger les tablettes de Hâran quand il était enfant ou adolescent et celles que nous avons retrouvées ici plus tard, quand il était adulte.

Clara avait dit cela sans hésiter. Elle connaissait les tablettes par cœur, et les analyses du laboratoire semblaient confirmer qu’il s’agissait bien de la même personne.

— J’aimerais savoir ce que pense l’Église de tout cela, insista Miranda en s’adressant à Gian Maria.

Ce dernier, à peine remis de ses dernières émotions, rougit à nouveau mais trouva malgré tout le courage de satisfaire la curiosité de la journaliste.

— Je ne puis répondre au nom de l’Église, seulement en mon nom propre.

— Eh bien, quelle est votre opinion ?

— Nous savons par la Bible que le prophète Abraham a existé. Naturellement, je crois à son existence, qu’il y ait ou non des preuves archéologiques.

— Et vous croyez qu’Abraham connaissait l’histoire de la Genèse et qu’il aurait pu la raconter à quelqu’un ?

— La Bible ne nous renseigne pas sur cela, même si elle est assez spécifique pour tout ce qui touche à la vie d’Abraham. De sorte que... eh bien, je suis sceptique. Je n’arrive pas à croire que la Bible d’argile existe. Mais si jamais nous trouvons les tablettes, ce sera à l’Église de statuer sur leur authenticité.

— Dans ce cas, pourquoi le Vatican vous a-t-il envoyé ici ? s’étonna Miranda.

— Oh, mais pas du tout ! Le Vatican n’a jamais rien fait de tel, se récria Gian Maria, affolé.

— Alors, pourquoi êtes-vous ici ? insista la reporter.

— Disons que je suis arrivé ici par hasard...

— Expliquez-vous, le somma Miranda, en dépit de l’embarras évident qu’elle provoquait chez l’homme d’église.

— Tu ne peux pas lui fiche la paix ? intervint soudain Lion Doyle qui était resté silencieux jusque-là.

— Tiens donc, notre chevalier sans peur et sans reproche s’en mêle ! Toujours prêt à secourir son prochain, que ce soit une femme prise au milieu d’une fusillade ou un curé dans l’embarras.

— Tu es impossible, Miranda ! riposta Lion avec humeur.

— Mais je peux vous répondre, murmura Gian Maria d’une voix à peine audible. En fait, je suis venu à Bagdad avec l’intention de travailler pour une ONG quand j’ai fait la connaissance du professeur Picot. J’ai eu envie de venir voir son chantier. Comme il savait que j’étais expert en langues mortes, il m’a embauché.

— Et en tant que prêtre vous avez le droit de faire ce que vous voulez ? s’étonna Miranda.

— J’ai obtenu l’autorisation de venir ici, répondit Gian Maria en rougissant à nouveau jusqu’aux yeux.

Miranda et Daniel passèrent l’après-midi à filmer les archéologues au travail. Ils interviewèrent Picot et Clara, ainsi que Marta Gomez et Fabian Tudela, tandis que leurs confrères interrogeaient le reste de l’équipe.

— Ces gens sont épuisants, en particulier Miranda. Ce qui ne m’empêche pas de la trouver sympathique.

— Allons, Marta, soyons fair-play, il faut bien qu’il fasse leur boulot.

— Ouais, n’empêche que nous avons perdu une journée de travail.

Fabian Tudela alluma une cigarette et laissa son regard se perdre dans les volutes de fumée. Force lui était de reconnaître que Marta n’avait pas tort.

Si ce que prédisaient les journalistes s’avérait exact, la guerre risquait d’éclater en mars ou au plus tard en avril.

Il s’agenouilla à côté de Marta et commença à déblayer le sable qui recouvrait ce qui ressemblait aux restes d’une plate-forme laissant entrevoir une cour carrée dallée de briques vernissées.

Le soleil avait presque complètement disparu à l’horizon quand ils regagnèrent le campement. Épuisés, les ouvriers maugréaient. Mais ce qui les inquiétait par-dessus tout, c’étaient les rumeurs alarmantes colportées par les journalistes : non seulement la guerre était inévitable mais elle était imminente.

Clara avait dressé le couvert autour de six feux de camp au-dessus desquels des agneaux assaisonnés d’herbes aromatiques avaient été mis à rôtir.

Un reporter hollandais filmait la scène, enthousiaste, tandis que ses collègues de la radio pestaient contre la mauvaise connexion satellite qui ne leur permettait pas de transmettre leur chronique du jour.

Avec une patience infinie, Yves Picot s’efforçait de résoudre les problèmes des uns et des autres avec le concours de Haydar Annassir, qui finissait toujours par trouver une solution.

— Vous avez l’air heureux.

Picot se retourna en entendant la voix de Clara.

— J’ai de bonnes raisons de l’être.

— Oui, mais vous me semblez tout de même d’humeur particulièrement joyeuse.

— Bah, cela faisait un bout de temps que je n’avais pas eu de contacts avec le monde extérieur, et non seulement ces gens nous apportent des nouvelles fraîches, mais ils nous rappellent qu’il y a une vie en dehors de l’archéologie.

— Et soudain le monde extérieur vous manque.

— Eh, comme vous y allez ! Vous oubliez que cela fait cinq mois que nous sommes ici. À force de travailler, le nez dans la poussière, j’ai fini par oublier que la terre continuait de tourner.

— Vous voulez partir ?

— Je ne vous cache pas que je me fais du souci pour la sécurité de l’équipe. Demain, je vais appeler votre époux. J’aimerais qu’Ahmed m’explique le plan d’évacuation. Il m’a promis de mettre tout en œuvre pour nous sortir d’ici quand les premières bombes commenceront à tomber.

— Et si nous n’avons pas retrouvé la Bible d’argile d’ici là ?

— Nous devrons partir de toute façon. Nous ne pourrons pas poursuivre les fouilles si les Américains attaquent l’Irak. Vous ne vous imaginez tout de même pas qu’ils vont épargner Safran sous prétexte qu’une équipe de fous a décidé d’y mener un chantier archéologique ? Je suis responsable de ces gens, certains sont des amis proches. Il est hors de question que je mette leur vie en danger, même pour retrouver la précieuse Bible d’argile.

— Quand partirez-vous ?

— Je ne le sais pas encore. Mais je veux être prêt. Je pense que le moment est venu de faire le point. Il faut que je réunisse l’équipe et que nous en discutions tous ensemble. Mais il ne faut pas se leurrer. Vous avez entendu ce qu’ont dit les journalistes.

— La situation n’a pas empiré depuis cinq mois. Nous en sommes toujours au même point.

— Ils ne disent pas cela.

— Les journalistes noircissent toujours le tableau. Comment croyez-vous qu’ils gagnent leur vie ?

— Vous vous trompez. Je ne nie pas que certains d’entre eux puissent en rajouter, mais ils ne sont pas tous dans ce cas. Nous avons ici des reporters venus d’horizons très divers, des Hollandais, des Grecs, des Britanniques, des Français, des Espagnols...

— Je suis au courant, merci.

— Je ne vois pas comment tous ces gens pourraient mentir, ou raconter que Bush est sur le point de lancer une offensive si ce n’était pas vrai.

— En tout cas, moi, je reste.

Yves Picot la fixa un instant. Il ne pouvait pas l’obliger à renoncer, mais l’idée qu’elle puisse poursuivre les recherches sans lui le contrariait.

— Vous allez continuer à travailler sous une avalanche de bombes ?

— Il n’est pas dit que vos amis vont gagner.

— Quels amis ?

— Ceux qui vous lâcher les bombes.

— Auriez-vous un brusque regain de ferveur nationaliste ? Vous perdez votre temps si vous espérez me faire culpabiliser. Et d’ailleurs, je vais être franc avec vous. Pour moi, Saddam n’est qu’un dictateur sanguinaire qui mérite de finir ses jours en prison. Je me fiche de ce qui peut lui arriver comme de ma première chemise. Tout ce que je vois, c’est que le peuple irakien va souffrir à cause de lui.

— À cause de lui, ou parce que certains cherchent à nous voler notre pétrole ?

— Les deux. Saddam n’est qu’un alibi. C’est certain. Personnellement, il y a belle lurette que j’ai cessé de m’intéresser à la politique.

— Vous êtes revenu de tout, n’est-ce pas ?

— Quand j’avais vingt ans, j’avais le cœur à gauche. Et puis j’ai appris à connaître le parti pour lequel je militais de l’intérieur, et je suis parti en courant. J’ai découvert que la politique et l’imposture vont le plus souvent de pair. Que les gens ne sont pas ce qu’ils donnent l’impression d’être. Et j’ai fini par décrocher. Je ne fais plus guère que défendre la démocratie bourgeoise qui nous donne l’illusion de jouir de la liberté.

— Et le reste ? Qu’en est-il des gens comme nous qui n’ont pas eu la chance de naître dans des pays riches ? Que pouvons-nous faire ou espérer ?

— Je l’ignore. Mais toujours est-il que les grandes puissances n’hésitent pas à vous prendre en otages pour défendre leurs intérêts, et que vous êtes victimes de vos gouvernements et de vous-mêmes. En tant que Français je suis un fervent adepte de la Révolution. Je pense que tous les pays devraient faire la révolution des lumières et de la raison. Mais dans cette partie du monde, je constate que des gens comme vous et votre grand-père vivent dans l’opulence en exploitant la misère de leurs compatriotes, alors, de grâce, ne me demandez pas ce que vous pouvez faire. Personnellement, je n’ai rien à me reprocher.

— Vous pensez que votre culture est supérieure à la nôtre...

— Vous voulez vraiment connaître mon opinion ? Eh bien, oui. L’Islam vous empêche de faire la révolution. Tant que vous n’aurez pas réussi à séparer la religion et l’État, vous piétinerez. Je ne supporte pas de voir des femmes voilées de la tête aux pieds, comme celle qui vous suit partout. Fatima, n’est-ce pas ? Je suis outré de voir qu’elles marchent derrière leur mari, sans pouvoir adresser normalement la parole à un homme.

Fabian s’approcha d’eux avec un verre dans chaque main.

— C’est une chance que nous ne soyons pas dans un pays de stricte observance islamique. Nous pouvons tout de même boire un verre de temps en temps.

— Clara et Picot s’emparèrent des verres qu’il leur tendait avec des gestes d’automates.

— Que se passe-t-il ? s’enquit Fabian.

— Je viens d’annoncer à Clara que nous allions bientôt devoir songer à lever le camp.

— Oui, et à en croire les nouvelles, nous ferions bien de ne pas traîner, approuva Fabian.

— Demain, je vais appeler Ahmed pour lui demander de se mettre en rapport avec Albert, afin de régler tous les détails de notre évacuation. Nous resterons jusqu’à la toute dernière minute avant le début des hostilités, mais pas une seconde de plus, déclara Picot d’un ton sans réplique.

Clara réalisa soudain qu’elle avait perdu la bataille.

— Clara, nous avons mis au jour de véritables trésors. Vous n’avez pas l’air de vous en rendre compte, dit Fabian pour lui remonter le moral.

— Quels trésors ? répliqua-t-elle furieuse.

— Nous avons exhumé un temple et un village jusqu’ici demeurés inconnus. Du point de vue archéologique, cette mission est un succès. Nous ne repartons pas les mains vides et nous pouvons être fiers du travail accompli. Les gens qui nous ont aidés ne se sont jamais plaints des journées harassantes. Il y a cinq mois que nous ne faisons rien d’autre que creuser la terre. Vous ne voudriez pas que nous y laissions notre vie par-dessus le marché ?

Clara regarda Fabian sans rien dire. Au fond d’elle, elle savait que Picot et Fabian avaient raison, mais le reconnaître eut été comme de s’avouer vaincue.

— Quand comptez-vous partir ? réussit-elle à demander au bout d’un moment.

— Nous ne le saurons pas tant que nous n’aurons pas parlé avec Ahmed. J’aimerais aussi discuter avec des amis que j’ai à Paris, et avec mes parents. Les banquiers savent généralement quand les guerres vont éclater. Et toi, Fabian, tu ferais bien de passer un ou deux coups de fil à Madrid pour voir ce qu’on dit là-bas.

— Oui. Nous verrons ça demain. Mais pour l’heure, faisons honneur à l’équipe de journalistes et au somptueux méchoui. Je meurs de faim.

La lune était cachée et on n’y voyait presque rien, ce soir-là, depuis la petite fenêtre de la chambre.

Tout le campement dormait à poings fermés, sauf Clara qui n’arrivait pas à trouver le sommeil. La conversation qu’elle avait eue avec Picot, puis plus tard avec Salam Najeb, le médecin de son grand-père, l’avait bouleversée.

Ce dernier n’y était pas allé par quatre chemins : son grand-père avait eu une perte de connaissance, et le résultat des analyses était préoccupant. Selon lui, il fallait songer à le transférer dans un vrai hôpital.

Quand elle était allée voir son grand-père, elle avait eu un choc tant il semblait avoir vieilli en l’espace d’une journée. Ses yeux étaient profondément enfouis dans leur orbite et il avait le souffle court.

Lorsqu’elle lui avait dit qu’il fallait le transférer à Bagdad, puis de là au Caire, il avait fait non de la tête en murmurant qu’il ne partirait pas tant qu’ils n’auraient pas retrouvé la Bible d’argile.

Et elle n’avait pas eu le courage de lui annoncer que Picot s’apprêtait à lever le camp.

La pendule marquait trois heures du matin et il faisait froid. Elle enfila un sweat-shirt et après avoir éteint la lumière, sortit de sa chambre et se faufila dans celle de Fatima. La vieille femme dormait si profondément qu’elle ne l’entendit par ouvrir la fenêtre pour sauter à l’extérieur.

Assoupis dans le vestibule, les gardes du corps ne semblaient pas non plus se préoccuper de ce qui se passait sur l’arrière de la maison.

Clara attendit quelques instants que les battements de son cœur ralentissent puis, rasant les murs, elle commença à s’éloigner du campement en direction de la ziggourat. Elle voulait toucher les vieilles briques d’argile et sentir la brise nocturne sur son visage.

Les gardiens dormaient comme des bébés. Ayed Sahadi n’aurait pas hésité à les tuer s’il avait su que quelqu’un avait réussi à se faufiler jusqu’au site à leur insu. Mais il ne fallait pas qu’il compte sur Clara pour les dénoncer.

Elle chercha un endroit où s’asseoir pour méditer en paix. Elle sentait que sa vie était sur le point de changer irréversiblement. Sa tranquillité d’esprit et ses certitudes étaient en train d’être balayées au loin par le chagrin et la solitude.

Pour la première fois, elle prenait conscience qu’elle n’avait jamais vraiment pris le temps de réfléchir. Jusqu’ici, elle n’avait fait que vivre, sans se préoccuper de rien, et en fermant égoïstement les yeux sur tout ce qui aurait pu perturber son petit confort.

Non, elle ne valait pas mieux qu’Ahmed qui allait toucher une somme d’argent conséquente pour veiller sur elle. La seule différence, c’est qu’elle n’était pas hypocrite et qu’elle n’avait rien à se reprocher.

Elle s’étendit sur le sable et, recroquevillée en chien de fusil, s’endormit en rêvant de Chamas.

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