Le secret d'argile
Chapitre 16
— Mais, Abram, tout ce que tu me racontes là a déjà été dit dans
l’épopée de Gilgamesh, protesta Chamas.
— En es-tu certain ?
— Absolument. Nous l’avons étudiée en classe avec Ili.
— Je t’ai déjà expliqué que les hommes se servent parfois des contes et des épopées pour expliquer les phénomènes qu’ils observent.
— Sans doute, mais finis d’abord de me raconter l’histoire de Noé.
— En réalité, il ne s’agit pas de l’histoire de Noé mais de celle de la colère de Dieu contre les hommes. Tout ce qu’Il voyait sur terre était mauvais, c’est pourquoi Il décida d’exterminer la créature qui lui était le plus chère : l’homme. Mais comme Dieu est miséricordieux, Il fut ému par la bonté de Noé et décida de le sauver.
— C’est pour cela qu’Il lui a ordonné de construire une arche de bois résineux. Je l’ai déjà écrit, fit remarquer Chamas en relisant une des tablettes qu’il avait empilées à côté du palmier contre lequel ils s’étaient adossés. Et j’ai également noté les dimensions : trois cents coudées de long, cinquante de large et trente de haut. Elle comportait trois étages et la porte se trouvait sur un côté.
— Je vois que tu as consigné fidèlement ce que je t’ai dit.
— Bien sûr, mais je t’avoue que cette histoire-là ne me plaît pas autant que celle de la création du monde.
— Et pourquoi cela ?
— J’ai pas mal réfléchi à Adam et Ève, qui se sont cachés car ils avaient honte d’être nus devant Dieu. Et à la malédiction dont le serpent a été frappé pour avoir incité Ève à désobéir.
— Chamas, tu ne peux pas écrire que ce qui te plaît. Dès lors que tu m’as demandé de te raconter l’histoire du monde, il est important que tu saches que Dieu a voulu punir les hommes en inondant la terre. Mais si tu ne veux pas continuer...
— Oh, mais si ! Bien sûr ! Simplement, l’épopée de Gilgamesh m’est revenue à l’esprit...
L’enfant se mordilla la lèvre, craignant d’avoir offensé Abram.
— S’il te plaît, pardonne-moi. Continue !
— Où en étions-nous déjà ?
Chamas jeta un coup d’œil à la tablette qu’il tenait à la main et lut à haute voix : « Entre dans l’arche, toi et toute ta famille, car je t’ai vu seul juste à mes yeux parmi cette génération. De tous les animaux purs, tu prendras sept paires, le mâle et sa femelle ; des animaux qui ne sont pas purs, tu prendras un couple, le mâle et sa femelle… »
— Écris, ordonna Abram. « (Et aussi des oiseaux du ciel, sept paires, le mâle et sa femelle) pour perpétuer la race sur toute la terre. Car encore sept jours et je ferai pleuvoir sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits et j’effacerai de la surface du sol tous les êtres que j’ai faits. Noé fit tout ce que Yahvé lui avait commandé.
« Noé avait six cents ans quand arriva le déluge, les eaux sur la terre. Noé – avec ses fils, sa femme et les femmes de ses fils – entra dans l’arche pour échapper aux eaux du déluge. (Des animaux purs et des animaux qui ne sont pas purs, des oiseaux et de tout ce qui rampe sur le sol, un couple entra dans l’arche de Noé, un mâle et une femelle, comme Dieu avait ordonné à Noé.) Au bout de sept jours, les eaux du déluge vinrent sur terre.
« En l’an six cent de la vie de Noé, le second mois, le dix-septième jour du moi, ce jour-là jaillirent toutes les sources du grand abîme et les écluses du ciel s’ouvrirent. La pluie tomba sur la terre pendant quarante jours et quarante nuits. Et Yahvé ferma la porte sur Noé. »
Tout en faisant courir son stylet sur l’argile, l’enfant se représentait les immenses portes du ciel s’ouvrant pour déverser les pluies diluviennes. C’était un peu comme l’eau s’échappant à gros bouillons d’une cruche qui se brise. Chamas continua d’écrire, sans lever les yeux, ce qui lui racontait Abram.
« Les eaux montèrent de plus en plus sur la terre et toutes les plus hautes montagnes qui sont sous tout le ciel furent couvertes. Alors périt toute chair qui se meut sur la terre : oiseaux, bestiaux, bêtes sauvages, tout ce qui grouille sur la terre, et tous les hommes.
« Alors Dieu se souvint de Noé et de toutes les bêtes sauvages et de tous les bestiaux qui étaient avec lui dans l’arche ; Dieu fit passer un vent sur la terre et les eaux désenflèrent. Les sources de l’abîme et les écluses du ciel furent fermées ; – la pluie fut retenue de tomber du ciel et les eaux se retirèrent petit à petit de la terre ; – les eaux baissèrent au bout de cent cinquante jours et, au septième mois, au dix-septième jour du mois, l’arche s’arrêta sur les monts d’Ararat. Les eaux continuèrent de baisser jusqu’au dixième mois et, au premier du dixième mois, apparurent les sommets des
montagnes[12]. »
Abram se tut et ferma les yeux. Chamas profita de ce court répit pour souffler un peu. Il écrivait sur les deux faces de chaque tablette, une tâche qui n’avait rien de facile. Quand Abram aurait fini l’histoire de Noé, il lui parlerait des rêves qu’il faisait la nuit et qui le tourmentaient. Il voulait retourner à Ur. Il avait l’impression d’être un étranger à Hâran, bien qu’il fût ici avec son père, sa mère et ses frères. Mais la joie avait déserté leur foyer depuis qu’ils habitaient à la ville. Ses parents étaient presque toujours de mauvaise humeur. Tous regrettaient la fraîcheur de la maison que son père avait construite aux portes d’Ur. La vie de nomade n’avait plus autant d’attrait qu’avant.
— Á quoi penses-tu Chamas ?
— Á Ur.
— Pourquoi ?
— Parce que ma grand-mère me manque. Et Ili aussi.
— Tu n’aimes pas Hâran ? Ici aussi, tu continues d’apprendre des choses.
— C’est vrai, mais ici, tout est différent.
— Que veux-tu dire ?
— Le jour et la nuit, la façon de parler des gens et même le goût des figues.
— Ah, tu es nostalgique !
— C’est quoi, être nostalgique ?
— C’est regretter les choses qu’on a perdues, et parfois même celles qu’on n’a pas connues.
— Je ne veux pas quitter la tribu, mais je ne suis pas heureux ici.
— Nous n’allons pas rester bien longtemps.
— Je sais que Térach est vieux et que c’est toi qui nous mèneras jusqu’à Canaan quand il ne sera plus là. Mais je ne suis pas certain de vouloir aller à Canaan. Ma mère aussi aimerait bien rentrer à Ur.
Chamas se tut, honteux d’avoir déballé tout ce qu’il avait sur le cœur. Il avait peur qu’Abram n’aille répéter à son père qu’il n’était pas heureux. Comme s’il avait lu dans ces pensées, celui-ci lui dit :
— N’aie crainte, je ne le dirai à personne. Mais il faut que nous trouvions un moyen de te rendre ta joie de vivre.
Soulagé, l’enfant reprit son calame en main pour continuer à écrire sous la dictée d’Abram.
Et c’est ainsi qu’il apprit que Noé lâcha d’abord un corbeau, puis ensuite une colombe pour voir si la terre était asséchée, et qu’il dut en lâcher une autre et une troisième avant qu’elle ne s’en revienne. Et c’est alors que Dieu eut pitié des hommes et dit : « Plus jamais je ne maudirai la terre à cause de l’homme, plus jamais je ne frapperai ce qui est vivant comme je l’ai fait. »
Dieu, expliqua Abram, bénit Noé et ses fils en leur disant d’être féconds et de se multiplier et de remplir la terre. Il fit également cadeau aux hommes de tout ce qui se meut et vit sur terre, ainsi qu’Il leur avait donné l’herbe des pâturages, mais Il leur interdit de manger la viande avec son âme, c’est-à-dire, son sang : « Et sachez-le, je redemanderai le sang de vos âmes à tout animal et à l’homme : à tous je redemanderais l’âme de l’homme. »
— Tu veux dire qu’Il a rendu le Paradis aux hommes ? s’enquit Chamas.
— Non, pas exactement. Même s’Il nous a pardonné et qu’il a replacé l’homme au centre de sa Création en nous donnant tout ce que la Terre a créé ; mais en posant une condition, toutefois. Les hommes et les animaux allaient désormais devoir lutter pour survivre, travailler la terre pour en cueillir les fruits, et les femmes enfanter dans la douleur. Non, Dieu ne nous a pas rendu le Paradis, simplement, il s’est engagé à ne pas nous effacer de la surface de la Terre. Plus jamais les vannes du ciel ne s’ouvriront pour déverser une pluie diluvienne. Mais restons-en là pour aujourd’hui. Le soir commence à tomber. Demain, je te raconterai pourquoi les hommes ne parlent pas tous la même langue et pourquoi ils ne parviennent pas toujours à se mettre d’accord.
L’enfant écarquilla des yeux étonnés. Abram avait raison, on y voyait presque plus. Pourtant il aurait bien aimé continuer.
Mais sa mère allait s’inquiéter s’il ne rentrait pas, et puis son père aurait hâte de voir ce qu’il avait appris à l’école des scribes. De sorte qu’il se leva d’un bond et, ramassant délicatement ses tablettes, partit en courant vers la maison de pisé où logeait sa famille.
Le lendemain, Abram ne vint pas au rendez-vous qu’il avait fixé à Chamas. Il avait entendu la voix de Dieu et recherchait la solitude. Durant la nuit, il avait été pris de sueurs froides et s’était réveillé en sursaut avec l’estomac noué.
Dès son lever, il avait quitté Hâran et s’était mis à marcher droit devant lui pendant des heures. Á la fin de la journée, il s’était assis dans l’herbe fraîche d’une palmeraie et avait attendu un signe du Seigneur.
Il ferma les yeux et sentit une pointe lui transpercer le cœur lorsque la voix sacrée du Seigneur lui parvint.
« Abram, quitte ton pays, ta parenté et la maison de ton père, pour le pays que je t’indiquerai. Je ferai de toi un grand peuple, je te bénirai, je magnifierai ton nom ; sois une bénédiction !
« Je bénirai ceux qui te béniront, je réprouverai ceux qui te maudiront.
Par toi se béniront tous les clans de la terre[13]. »
Il ouvrit les yeux, s’attendant à voir le Seigneur, mais les ombres de la nuit avaient envahi la palmeraie, et la seule lumière était celle de la lune rousse et des étoiles qui brillaient par milliers au firmament.
L’angoisse étreignit à nouveau Abram, la voix de Dieu lui était parvenue avec une telle netteté qu’il sentait encore en lui résonner Ses paroles.
Il savait désormais avec certitude qu’il allait devoir se rendre à Canaan, ainsi que le lui avait ordonné le Seigneur. Mais son destin était déjà tracé avant même qu’il ne quitte Ur, car Térach, qui sentait venir la mort, avait émis le vœu de reposer sur la terre de ses ancêtres, à Hâran. Plus les jours passaient et moins la tribu semblait disposée à quitter Hâran. Il y avait ici de bons pâturages et une cité prospère où il était possible de faire du commerce. Lorsqu’ils étaient venus ici, conformément aux souhaits de Térach, Abram savait qu’ils devraient repartir un jour, et ce jour était arrivé.
Il se sentait le cœur lourd à l’idée de contrarier Térach pour accomplir les desseins du Seigneur.
Son vieux père, qui n’y voyait presque plus et avait du mal à marcher, passait le plus clair de son temps à somnoler et à errer dans les limbes du souvenir en attendant l’angoissant passage dans l’au-delà.
Comment allait-il lui annoncer qu’ils devaient partir ? songea-t-il tandis que les larmes jaillissaient de ses yeux sans qu’il puisse les retenir.
Il aimait ce père qui l’avait guidé tout au long de sa vie et lui avait appris tout ce qu’il savait. C’était en le regardant fabriquer des statues qu’il avait compris que les mains d’un homme ne pouvaient façonner un Dieu.
Térach croyait en Lui, et il avait réussi à semer la graine de la croyance divine dans les âmes de sa tribu, même si cette dernière continuait d’honorer les statues d’argile qui ornaient les sanctuaires.
Abram marchait d’un pas rapide. Il était tard et il devait regagner promptement la maison, car il savait que Sarah guettait son retour.
Curieusement, il avait le sentiment que Térach aussi l’attendait.
Il venait d’entrer dans Hâran lorsqu’il aperçut un homme qui le mena auprès de son père. Durant l’après-midi, lui expliqua-t-il, Térach avait sombré dans un sommeil dont personne ne parvenait à le tirer, et ne faisait que murmurer le nom d’Abram.
Dès qu’il fut à la maison, il ordonna aux femmes et à son frère Nachor de le laisser seul avec le vieil homme. Épuisé par une rude journée de labeur, Nachor ne se fit pas prier. Laissant Térach aux soins d’Abram, il sortit respirer l’air frais de la nuit.
Les autres s’étaient rassemblés pour épier les murmures provenant de la chambre de Térach, et il leur sembla entendre la voix fatiguée du vieillard.
Le lendemain matin, Térach était mort. L’esclave de Sarah, l’épouse d’Abram, alla prévenir Yadine, le père de Chamas, qui se rendit aussitôt chez Térach où étaient réunis Abram, son frère Nachor, leurs épouses respectives, Sarah et Milca et le petit Lot.
Les femmes pleuraient à chaudes larmes en s’arrachant les cheveux, tandis que les hommes se taisaient, la gorge nouée par le chagrin.
Yadine fit appeler son épouse pour qu’elle vienne faire la toilette mortuaire et préparer ainsi le défunt au voyage dans l’au-delà.
Tout comme Ur, la terre d’Hâran était chère au cœur de Térach, car elle avait vu naître un grand nombre de ses ancêtres.
La tribu observa le délai de rigueur avant d’inhumer la dépouille. C’était la saison sèche et la terre était aride et craquelée.
Le chagrin d’Abram se lisait sur ses traits défaits. Térach lui avait non seulement appris tout ce qu’il savait, mais il l’avait aidé à rencontrer Dieu. Jamais il ne l’avait puni quand il se gaussait des divinités d’argile qu’il façonnait pour les seigneurs ou pour le roi.
Térach, tout comme Abram, avait senti la présence de Dieu au fond de son cœur. Á présent, Abram allait devoir prendre la tête de la tribu et la mener vers une terre fertile où elle coulerait des jours heureux.
La terre promise par Dieu.
— Nous allons aller à Canaan, annonça Abram. Préparez-vous à lever le camp.
Les hommes discutèrent ensuite de la route qu’ils allaient suivre. Certains déclarèrent vouloir rester à Hâran, d’autres rentrer à Ur, et d’autres enfin se disaient prêts à suivre Abram où qu’il aille.
Yadine vint trouver son cousin, devenu désormais chef de la tribu.
— Abram, nous n’irons pas avec toi à Canaan.
— Je le sais.
— Tu le sais ? Comment est-ce possible, alors qu’hier encore je ne le savais pas moi-même ?
— Je l’ai vu dans les yeux des tiens. Chamas ne rêve que de rentrer à Ur, ton épouse se languit, elle aussi, de la ville où est restée sa famille, quant à toi, tu préfères aller et venir avec ton clan entre Ur et Hâran pour faire paître ton troupeau. N’y vois aucun reproche. Je comprends ta décision, et je m’en réjouis pour Chamas.
— Tu as raison. C’est la nostalgie que j’ai vue dans les yeux de mon fils qui m’a décidé à rentrer au pays.
— Chamas est appelé à perdurer à travers ses écrits. Il va devenir un bon scribe et un homme juste et sage. Son destin n’est pas celui d’un berger.
— Quand comptes-tu te mettre en route ?
— Pas avant la prochaine lune. J’ai des affaires à régler et, surtout, je ne peux pas m’en aller avant d’avoir achevé le récit que je suis en train de faire à Chamas. Il va devoir expliquer à ceux qui sont restés à Ur et à tous ceux qu’il va croiser durant son existence qui nous sommes, d’où nous venons et quelle est la volonté de Dieu. Nous ne saurions comprendre pourquoi nous devons affronter l’adversité si nous ne savons pas pourquoi le Seigneur nous a créés et qu’elle a été la faute commise par le premier homme et la première femme. Seuls les écrits restent, et avant de partir, je veux que Chamas grave dans l’argile tout ce que j’ai à lui dire.
— Il en sera ainsi. Je vais dire à mon fils de venir te voir et je vais fabriquer un nombre suffisant de tablettes pour qu’il puisse prendre note de tout ce que tu lui dicteras.
Abram s’en fut attendre l’enfant là où ils avaient coutume de se retrouver, à l’extérieur des remparts. Ils s’étaient très peu vus depuis la mort de Térach et Chamas s’approcha avec circonspection. Il réfléchissait à la façon dont il allait exprimer ses condoléances à Abram. Mais c’était peine perdue, car dès qu’il le vit, Abram posa une main sur son épaule et l’invita à s’asseoir à côté de lui.
— Je sens que tu vas me manquer, lui dit Abram.
— Tu ne reviendras jamais à Ur, ni même à Hâran ? demanda Chamas, déçu.
— Non. Le jour où je me mettrai en route, ce sera pour toujours et pour ne jamais revenir. Nous ne nous reverrons plus, Chamas, mais je te porterai toujours dans mon cœur et j’espère que tu ne m’oublieras pas. Tu garderas les tablettes de l’histoire du monde et tu expliqueras aux nôtres ce que je t’ai moi-même expliqué. Il faut qu’ils connaissent la vérité et qu’ils cessent d’adorer des statues d’argile peintes de pourpre et d’or.
Chamas acquiesça en silence. C’était une lourde mission que lui confiait Abram, mais c’était aussi la preuve qu’il lui faisait confiance. Timidement, il demanda si Dieu avait recommencé à lui parler.
— Oui. Il m’a parlé le jour où Il s’apprêtait à rendre Térach à la terre avec laquelle Il a façonné le premier homme. Je dois me soumettre à ses ordres. Il faut que tu saches, Chamas, que ma descendance peuplera les quatre coins de la terre et qu’on dira de moi que je suis le père de la multitude.
— Mais alors, on va t’appeler Abraham – affirma l’enfant tandis qu’un sourire incrédule plissait le coin de ses lèvres. Il savait que Sarah, l’épouse d’Abram ne lui avait pas donné d’enfants.
— Tu as raison. C’est ainsi que m’appelleront les enfants de mes enfants, et les enfants de leurs enfants, et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.
La conviction affichée par Abraham lorsqu’il affirmait qu’il allait donner naissance à de nombreuses tribus, étonna l’enfant, qui le crut, malgré tout. Car il savait qu’il n’avait jamais menti, et qu’il était le seul à pouvoir parler avec Dieu.
— Je vais leur dire à tous qu’ils doivent t’appeler Abraham.
— Et ils t’obéiront. Á présent, prépare-toi, car tu vas devoir écrire. Il y a encore beaucoup de choses que tu dois savoir avant de nous séparer.
Saisissant un calame, Chamas posa une tablette vierge sur ses genoux. Il était prêt à écrire.
— Noé vécut neuf cent cinquante ans et eut trois fils : Sem, Cham et Japhet, qui repeuplèrent la terre avec leurs fils et les fils de ceux-ci. Á cette époque, tous les hommes parlaient la même langue, la langue de Noé.
« Comme les hommes se déplaçaient à l’orient, ils trouvèrent une vallée au pays de Shinéar et ils s’y établir. Ils se dirent l’un à l’autre : “Allons ! Faisons des briques et cuisons-les au feu !” La brique leur servit de pierre et le bitume leur servit de mortier. Ils dirent : “Allons ! Bâtissons-nous une ville et une tour don le sommet pénètre les cieux ! Faisons-nous un nom et ne soyons pas dispersé sur toute la terre !”. »
« Or Yahvé descendit pour voir la ville et la tour que les hommes avaient bâties. Et Yahvé dit : “Voici que tous font un seul peuple et parlent une seule langue, et tel est le début de leurs entreprises ! Maintenant, aucun dessein ne sera irréalisable pour eux. Allons ! Descendons ! Et là, confondons leur langage pour qu’ils ne s’entendent plus les uns les
autres[14].” »
— Mais, pourquoi ? se hasarda à demander Chamas. Quel mal y a-t-il à vouloir atteindre le ciel. Á Ur, pour étudier les étoiles, les prêtres grimpent sur des promontoires. Le roi a songé à faire ériger une ziggourat à Safran, non loin d’Ur pour que les prêtres puissent déchiffrer les mystères du Soleil et de la Lune, l’apparition et la disparition des étoiles, les poids et les mesures. Si nous savons que la Terre est ronde, c’est parce qu’ils ont observé le ciel et fait des calculs.
— Tais-toi ! intima Abraham. Tu dois écrire ce que je te dis, sans mettre en doute la parole de Dieu.
Chamas se tut. Il craignait Dieu, ce Dieu d’Abraham et de son clan, qui était capable de lire dans les cœurs et qui s’emportait fréquemment contre les hommes. Allait-Il le punir pour avoir osé penser qu’Il était injuste ?
— Ces hommes, reprit Abraham, entendaient défier le pouvoir de Dieu en construisant une tour dans laquelle ils pourraient se réfugier au cas où Dieu déciderait d’envoyer sur terre un autre châtiment comme le Déluge.
« De sorte que, cette fois, Il décida de brouiller leurs langues afin qu’ils ne puissent plus s’entendre les uns avec les autres. Et c’est depuis lors que chaque clan possède sa langue propre et que les tribus du nord et du sud, de l’est et de l’ouest n’arrivent pas à se comprendre. Et voilà comment, dans une même ville, on trouve des hommes qui ne se comprennent pas parce qu’ils viennent de pays distincts.
« Le Seigneur ne tolère ni l’orgueil ni l’arrogance. On ne peut pas défier Dieu, ni prétendre s’approcher des limites qu’Il a fixées entre le Ciel et la Terre. »
De nouveau, le soir tomba, et ils durent reprendre le chemin de Hâran. Abraham aida Chamas à rassembler ses tablettes. Arrivés devant chez lui, ils trouvèrent Yadine qui invita Abraham à entrer et à partager avec eux, un repas de pain et de lait.
Les deux hommes parlèrent des voyages qu’ils comptaient entreprendre dans des directions opposées, tout en sachant qu’il y avait peu de chances pour qu’ils soient à nouveau amenés à se revoir.
Yadine voulait abandonner le métier de berger et s’établir définitivement à Ur, où Chamas allait entrer au palais pour devenir scribe. Ili continuerait de lui enseigner le maniement des bullae et des calculi, pour lequel il avait montré des aptitudes hors du commun durant son séjour à Hâran.
Ces dernières années, Chamas avait beaucoup mûri. Il était devenu un adolescent responsable et conscient que l’apprentissage requérait un effort. D’ailleurs, les scribes de Hâran n’avaient pas la patience de son maître d’Ur, et Chamas avait dû travailler d’arrache-pied sous peine d’être renvoyé de l’école s’il ne se donnait pas à fond à ses études.
Mais malgré son assiduité, il avait encore beaucoup à apprendre pour devenir dub-sar (scribe) et ce n’est qu’après des années de métier qu’il pourrait prétendre au grade de ses-gal (grand frère) et enfin, reconnaissance suprême, à celui de um-mi-a (maître).
Chamas écoutait en silence la conversation des deux hommes et les recommandations qu’ils se faisaient l’un à l’autre.
L’hiver était passé et le printemps commençait à habiller la terre de vert et à teindre le ciel d’un bleu intense. Le moment était venu de se mettre en route.
Abraham et Yadine décidèrent de sacrifier un mouton au moment de la séparation, dans l’espoir de contenter le Seigneur.
— Père, quand allons-nous partir ? demanda l’enfant quand Abraham se fut retiré dans sa tente.
— Tu l’as entendu aussi bien que moi, à la prochaine lune nous lèverons le camp. Mais nous ne serons pas seuls. D’autres membres du clan vont rentrer à Ur avec nous. Tu es certain que tu ne veux pas suivre Abraham ?
— Non, père. Je veux rentrer à la maison.
— Ta maison est ici.
— Ma maison est celle où j’ai grandi, à Ur. Je me souviendrai d’Abraham, mais il m’a dit que chacun de nous devait suivre le chemin qui est le sien. Il doit faire ce que Dieu lui a ordonné, et je sais qu’il veut que je retourne sur la terre de nos ancêtres. Là-bas, j’ai pour tâche de raconter aux nôtres l’histoire du monde, et de garder précieusement les tablettes sur lesquelles j’ai écrit ce qu’Abraham m’a dicté.
— Tu as choisi ton destin.
— Non, père, je crois que Dieu l’a choisi pour moi. Quand Abraham m’a demandé ce que je voulais faire, j’ai senti au fond de moi que je devais rentrer au pays.
— Et il en va de même pour moi et pour ta mère, mon fils. Elle se languit des siens et je sais qu’elle retrouvera le sourire quand nous serons de retour à Ur. Elle veut mourir là où sont nés et morts ses ancêtres. Notre maison a beau être ici, elle s’y sent comme une étrangère. C’est pourquoi nous devons partir.
Chamas approuva. Il était heureux à l’idée de reprendre bientôt la route. Rompre avec la monotonie était pour lui une nécessité vitale. Ils allaient marcher tout le jour pour ne s’arrêter que le soir venu et planter leurs tentes pendant que les femmes prépareraient à manger et feraient cuire le pain.
Il savourait déjà les baignades dans l’Euphrate et les veillées autour du feu.
Il songea à Abraham et son cœur se serra. Il allait lui manquer. Il savait que son oncle était un homme différent. Il était l’élu de Dieu, qui l’avait choisi pour qu’il devienne le père de nombreuses tribus. Comment ? C’était un mystère, car à ce jour Sarah ne lui avait jamais donné d’enfants.
Mais si Dieu l’avait dit, Chamas était certain qu’il ne pouvait en être autrement.
Il avait écrit l’histoire du monde. La Création de la Terre selon Abraham. Et il était certain que les choses s’étaient passées ainsi.
Sa relation avec Dieu était difficile. Parfois il avait l’impression qu’il était sur le point de comprendre le mystère de la vie, et puis juste au moment où il croyait l’avoir saisi, son esprit s’embrouillait et il était incapable de penser. Du coup, il se perdait en conjectures. Il ne comprenait pas les desseins de Dieu et sa sévérité envers les hommes, et pourquoi leur désobéissance lui était à ce point intolérable.
Mais ne pas comprendre les desseins de Dieu et lui reprocher intérieurement certaines de ses décisions ne l’empêchaient nullement de croire en Lui.
Sa foi était comme un roc inébranlable.
Son père lui avait recommandé d’être prudent lorsqu’ils seraient de retour à Ur. Il ne devait pas remettre en question l’existence de Enlil, le père de tous les dieux, ni celle de Mardouk, ni celle de Tiamat, ni celle de toutes les autres divinités.
Chamas savait qu’il était difficile de parler d’un Dieu qui n’avait pas de visage, un Dieu qu’on ne pouvait voir ou sentir que dans son propre cœur.
De sorte qu’il allait se montrer circonspect, et ne chercherait pas à imposer ses convictions.
Il allait d’abord devoir planter la graine de la foi dans le cœur de ceux qui l’écouteraient, et attendre que celle-ci germe.
Le jour des adieux arriva. Peu avant l’aube, dans la fraîcheur du matin naissant, Abraham et sa tribu, Yadine et les siens se préparèrent à partir. Tandis que les femmes chargeaient les ânes, leurs enfants à peine réveillés s’ébattant autour d’elles.
Chamas attendait impatiemment qu’Abraham vienne lui parler et son cœur bondit de joie quand ce dernier lui fit signe de s’approcher.
— Viens. Il nous reste un peu de temps avant le départ, profitons-en, lui dit Abraham.
— Maintenant que le moment approche, je sens combien tu vas me manquer, lui dit Chamas.
— Oui, nous allons beaucoup penser l’un à l’autre. Et maintenant, je te le répète : prends bien soin de l’histoire de la Création. Ce que je t’ai raconté, c’est ainsi que Dieu a créé toute chose. Nous autres, humains, avons tendance à oublier que nous sommes le souffle de Dieu et à nous imaginer que nous n’avons pas besoin de Lui. Et parfois nous lui reprochons de ne pas être présent quand nous avons besoin de Lui.
— C’est vrai, cela m’arrive à moi aussi.
— Comment pourrions-nous comprendre les voies du Seigneur ? Nous qui sommes faits d’argile, comme ces divinités que nous avons façonnées, Térach et moi. Nous marchons, nous parlons, nous sentons parce qu’Il nous a insufflé la vie, et Il peut nous l’ôter quand il le veut, tout comme j’ai moi-même détruit les taureaux ailés que les autres vénèrent comme des dieux.
« Nous ne pouvons pas Le comprendre, et encore moins Le juger. Je ne peux pas répondre à tes questions pour la bonne raison que je n’ai pas les réponses. Je sais seulement qu’il n’y a qu’un seul Dieu tout-puissant, qui nous a créés et nous a condamnés à mourir après nous avoir laissé libres de choisir.
— Que Dieu t’accompagne partout où tu iras, Abraham.
— Et qu’il t’accompagne, toi aussi. Il voit tout et sait tout.
— Avec qui vais-je pouvoir parler de Dieu ?
— Avec ton père, Yadine, qui le porte dans son cœur. Avec le vieux Joab, avec Zabulon, et avec tous ceux qui vont faire le voyage, et avec un grand nombre de ceux qui sont restés à Ur.
— Mais qui me guidera ?
— Il arrive un moment dans la vie où nous devons trouver en nous-mêmes la force de choisir. Tu as ton père à tes côtés. Tu peux compter sur son amour et sa sagesse. Fais-le, il saura t’aider et il trouvera les réponses aux questions qui assaillent ton cœur.
Ils entendirent la voix de Yadine qui les appelait. Chamas sentit sa gorge se nouer et il dut prendre sur lui pour ne pas pleurer. Maintenant qu’il était presque un homme, tous se seraient moqués de lui s’il fondait en larmes. Abraham et Yadine échangèrent une accolade. Ils étaient émus car ils savaient qu’ils ne se reverraient plus jamais. Après avoir échangé les dernières recommandations, ils se souhaitèrent une vie heureuse.
Abraham serra ensuite Chamas dans ses bras, et l’enfant laissa échapper malgré lui une larme qu’il écrasa aussitôt avec son poing.
— Il ne faut pas avoir honte. Il est normal d’avoir de la peine quand on quitte ceux qu’on aime. Moi aussi, j’ai les larmes aux yeux, même si j’arrive à les retenir. Je ne t’oublierai pas, Chamas. N’oublie jamais que grâce à toi les hommes vont connaître l’histoire du monde et qu’ils la raconteront à leurs enfants et ainsi de suite jusqu’à la fin des temps.
Abraham donna enfin le signal du départ, et le cortège s’ébranla. Au même moment, Yadine leva la main pour indiquer aux siens qu’il était temps de partir. Les deux familles prenaient chacune une direction opposée. Certains tournaient la tête et agitaient la main pour un dernier au revoir. Chamas regarda dans la direction d’Abraham dans l’espoir qu’il se retournerait, mais il marchait d’un pas décidé en regardant droit devant lui. Ce n’est qu’une fois à la hauteur de la palmeraie où ils avaient coutume de se retrouver qu’il fit une courte halte pour jeter un regard en arrière. Il sentit les yeux de Chamas sur lui et se retourna, sachant que l’enfant attendait ce dernier signe d’adieu. Ils étaient trop éloignés pour pouvoir se voir, mais chacun savait que l’autre le regardait.
Le soleil était déjà haut dans le ciel. Un jour nouveau venait de se lever.
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