Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 23 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 21

En temps normal, Tom Martin n’avait aucun mal à choisir ses hommes, mais cette fois, son instinct semblait lui dire que la requête du faux monsieur Burton comportait de très gros risques.

De sorte qu’il lui avait fallu une bonne semaine avant de décider qui allait se rendre en Irak pour liquider tous les Tannenberg qu’il pourrait y trouver. Car telle était la mission : d’abord se renseigner sur la possible existence d’un vieillard du nom de Tannenberg quelque part dans le fief de Saddam, et, le cas échéant, le liquider ainsi que toute sa descendance. Son client avait été on ne peut plus clair : aucun Tannenberg, quel que soit son âge, ne devait survivre.

Il avait hésité à mettre plusieurs hommes sur le coup, puis décidé d’en envoyer qu’un seul, quitte à prévoir des renforts en cas de besoin. Il savait par expérience que les tueurs à gages étaient des solitaires qui n’aimaient pas travailler en équipe. Chacun avait ses propres méthodes et ses petites manies.

Il avait également hésité à parler de cette mission à son ami Paul Dukais, le président de Planet Security, quand ce dernier l’avait appelé pour qu’il l’aide à trouver un quidam qui puisse se fondre incognito dans une équipe d’archéologues, dont faisait partie la fameuse Clara Tannenberg. Paul avait apparemment reçu l’ordre de lui dérober des tablettes d’argile et au besoin de l’assassiner. Mais, pour finir, il n’avait rien dit à Dukais. De toute façon, il était certain que le Croate qu’il avait recommandé à Paul s’acquitterait de sa mission, tout comme l’homme qu’il avait désigné pour cette autre mission. Il partait avec un avantage concurrentiel certain : il savait que les Tannenberg avaient maille à partir avec un grand nombre de personnes qui se disaient prêtes à payer grassement quiconque accepterait de leur faire la peau. Lion Doyle entra dans le bureau de Tom Martin et resta debout jusqu’à ce que ce dernier l’invite à s’asseoir.

— Assieds-toi, Lion, je t’en prie. Comment te portes-tu ?

— Comme un charme, je rentre de vacances.

— Tant mieux, comme ça, au moins, tu seras d’attaque pour la mission que j’aimerais te confier.

Une heure durant les deux hommes passèrent en revue toutes les informations dont ils disposaient, y compris celles concernant le mystérieux monsieur Burton que Tom Martin avait réussi à photographier avant qu’il ne quitte les bureaux de Global Group.

— Je n’ai pas réussi à trouver le plus petit début d’indice le concernant. Il n’est manifestement pas britannique, même s’il parle un anglais irréprochable. Mes amis de Scotland Yard n’ont retrouvé aucun homme lui ressemblant dans leurs fichiers. Et ceux d’Interpol non plus.

— C’est probablement un citoyen ordinaire, qui paie régulièrement ses impôts, et qui n’a pas de raison particulière de figurer dans les fichiers de la police, commenta Doyle.

— Certes, mais les citoyens ordinaires n’ont pas pour habitude d’engager des tueurs à gages. Et puis, dès qu’il a ouvert la bouche, il s’est mis à dire « nous ». Les commanditaires sont plusieurs, il n’y a pas que lui.

— Apparemment, les Tannenberg n’ont pas que des amis. Vu qu’ils trempent dans des affaires louches, il n’est pas impossible qu’il s’agisse de clients à qui ils ont joué un tour de cochon et qui cherchent à se venger.

— C’est possible, mais j’ai comme l’impression que ce n’est pas la seule raison.

— Alors, combien ?

— Combien de quoi ?

— Combien proposes-tu pour cette mission ? Tu ne sais pas si je dois tuer un seul Tannenberg ou quatre, et si en plus de cette femme et de l’invisible vieillard il y a d’autres Tannenberg, y compris des enfants. Je n’aime pas tuer des enfants.

— Un million d’euros. C’est ce qu’ils proposent. Net d’impôts.

— J’en veux la moitié avant de commencer.

— Je ne suis pas sûr que ce soit possible. Le client ne m’a versé que des arrhes.

— Dans ce cas, tu n’auras qu’à lui dire que j’exige un demi-million, tout simplement.

— D’accord.

— Tu sais comment procéder pour les versements. Si le virement arrive dans trois jours je pars pour l’Irak.

— Tu vas avoir besoin d’une couverture ?

— Oui. Qu’as-tu à me proposer ?

— Quelles sont tes préférences...

— Si ça ne t’ennuie pas, je vais m’occuper moi-même de me chercher une couverture. Je ne ferai appel à toi qu’en dernier recours. J’ai trois jours pour me retourner, je t’appellerai.

En sortant de Global Group, Lion Doyle se dirigea vers le parking où il avait laissé son monospace gris métallisé. Il commença par rouler au hasard des rues de Londres, juste pour s’assurer qu’il n’était pas suivi. Après quoi il s’engagea sur l’autoroute en direction du pays de Galles où il était revenu s’installer après une longue absence. Il avait acheté une vieille ferme qu’il avait retapée avant d’épouser une prof de l’université de Cardiff spécialisée dans la philologie. C’était une femme extraordinaire, restée délibérément célibataire jusqu’à l’âge de quarante-cinq ans pour pouvoir gravir tous les échelons de la hiérarchie universitaire jusqu’au titre de professeur titulaire. Marian avait des cheveux châtain clair et des yeux verts. C’était une grande femme plutôt enveloppée. Elle s’était éprise de lui quasiment au premier regard. Brun, les yeux noisette, solidement charpenté, Lion Doyle était un homme à la présence rassurante et qui inspirait confiance.

Il lui avait raconté qu’il s’était engagé dans l’armée jusqu’au jour où il en avait eu assez de ne pas avoir de foyer. Il s’était alors reconverti comme consultant en sécurité, un business qui marchait rondement et qui lui avait permis de gagner suffisamment d’argent pour pouvoir racheter sa ferme et la restaurer entièrement.

Bien qu’il fût trop tard pour qu’elle ou lui songe à avoir des enfants, tous deux étaient prêts à partager les bons moments de la vie et à vieillir ensemble.

Si on avait dit à Marian que son mari détenait sur l’île de Man un compte en banque suffisamment garni pour qu’il n’ait pas besoin de travailler jusqu’à la fin de ses jours, elle ne l’aurait pas cru. Elle était convaincue qu’ils n’avaient aucun secret l’un pour l’autre, et bien qu’ils fussent à l’aise financièrement, elle était loin de se douter qu’ils roulaient sur l’or.

C’est pourquoi Marian se satisfaisait d’une femme de ménage qui ne venait que trois fois par semaine pour mettre de l’ordre dans la maison et d’un jardinier qui ne travaillait que lorsque Lion, qui aimait bien s’occuper lui-même du jardin, n’était pas là.

Car il n’était pas rare que son mari s’absente pendant plusieurs semaines d’affilée. Mais si son travail l’exigeait, il fallait bien qu’elle se fasse une raison. Certes, il lui arrivait d’oublier de l’appeler et elle n’aimait pas tomber sur son répondeur quand elle essayait de le joindre sur son portable. Mais lorsqu’il rentrait de voyage il lui ramenait toujours un petit quelque chose : un sac, des boucles d’oreilles, un foulard, autant de petites attentions qui lui montraient qu’il ne l’avait pas oubliée. De sorte que Marian ne se faisait pas de souci. Elle savait que, tôt ou tard, Lion rentrerait à la maison.

***

Il n’était que huit heures et demie du matin, mais Hans Hausser était déjà à l’université en train de savourer la quiétude de son bureau avant l’arrivée des étudiants. Il en profita pour se connecter à l’adresse de courrier électronique domiciliée à Hong Kong que lui avait fournie Tom Martin. Le courriel de Tom Martin était on ne peut plus concis :

« Mettez-vous en rapport avec moi. »

Quand Hausser appela sa fille pour lui dire qu’il devait se rendre à Bonn et ne serait de retour, dans le meilleur des cas, que le lendemain, Berta poussa des hauts cris. Après avoir raccroché, il quitta le campus et prit un bus pour le centre-ville. De là, il se rendit à la gare et acheta un billet pour Berlin.

Il était une heure de l’après-midi quand il arriva à destination. Une fois à la gare il se rendit en bus dans le centre-ville.

Les rues de Berlin grouillaient de monde. Les gens avaient l’air pressés et marchaient droit devant eux sans regarder personne. Hans se dit qu’il eût été difficile d’attirer l’attention de quiconque au milieu de ce zoo humain.

Il entra dans une boutique de téléphonie où il acheta un téléphone mobile et une carte. La boutique était pleine à craquer et c’est à peine si la vendeuse, qui ne savait plus où donner de la tête, regardait les clients.

Une fois le téléphone dans sa poche, il commença à remonter l’une des artères principales de la ville. Arrivé à un croisement, il fit une halte et appela Tom Martin sur sa ligne directe.

— Ah, c’est vous ! dit Martin. Vous tombez à pic. Je voulais justement vous signaler que j’ai trouvé la personne qu’il vous faut. Mais celle-ci exige une avance.

— De combien ?

— La moitié de la moitié.

— J’ai compris. Et sinon ?

— Sinon, elle refuse de faire le travail. C’est une tâche difficile, délicate qui requiert beaucoup de savoir-faire. En réalité, la mission dont vous m’avez chargé est extrêmement complexe...

— Pour quand lui faut-il l’argent ?

— D’ici trois jours au plus tard.

Hans Hausser raccrocha. Ils avaient parlé une minute et demie en tout. Il entra dans une autre boutique de téléphonie et acheta une nouvelle carte SIM. L’étape suivante consistait à se mettre en relation avec ses amis. Il entra dans un cybercafé et acheta une heure de connexion. Il n’allait pas avoir besoin d’autant, mais il préférait ne pas être pressé par le temps.

Il commença par envoyer un e-mail à Carlo, qu’il fit ensuite suivre à Mercedes, puis à Bruno pour leur communiquer son nouveau numéro de téléphone en se servant du langage codé qu’ils avaient mis au point. Il les avisa qu’il serait dans le cybercafé pendant une demi-heure encore, au cas où ils voudraient se connecter à l’adresse de monsieur Burton, et qu’il n’était pas impossible qu’il cherche à les joindre aux numéros qu’ils lui avaient transmis.

Il savait qu’il y avait peu de chances pour qu’ils lui répondent dans la foulée, mais il décida malgré tout d’essayer, et, coup de chance, Bruno était connecté et lui répondit aussitôt.

En sortant du cybercafé, il sauta dans un taxi pour se rendre à l’aéroport. Il entra dans une cabine et appela Mercedes. Leur conversation fut brève, moins d’une minute. Après avoir raccroché, Mercedes informa sa secrétaire qu’elle rentrait chez elle.

Une fois dehors, elle prit la direction des Ramblas et entra dans un cybercafé. Elle alla s’asseoir derrière un ordinateur installé à l’abri des regards et ouvrit l’adresse de courrier électronique dont elle ne se servait que pour communiquer avec ses amis.

En plus du message annoncé par Hans, Bruno lui faisait savoir qu’il était en ligne et Carlo, à qui le professeur venait de parler, également.

Cela fait, Mercedes se mit en quête d’une cabine téléphonique. De là, elle appela l’aéroport et réserva une place pour Paris le lendemain dans le premier avion. Au même moment, à Rome, Carlo Cipriani achetait un billet d’avion pour le soir même.

Bruno Müller, tout comme Mercedes, n’arriverait pas avant le jour suivant.

Hans Hausser avait un faible pour Paris et les quais de la Seine. Mais le chauffeur de taxi avait la langue bien pendue, et comme il ne voulait pas passer pour un butor, Hans lui répondait par monosyllabes.

Á l’aéroport de Berlin, il avait eu le temps de s’acheter une petite mallette dans laquelle il avait fourré une chemise, quelques sous-vêtements et un nécessaire de toilette. Pour autant, le réceptionniste du Grand Hôtel du Louvre n’eut pas l’air de se formaliser en voyant le minuscule bagage du vieux monsieur aux cheveux blancs qui avait réservé une chambre par téléphone. De même qu’il ne trouva pas étonnant de le voir ressortir de l’hôtel, une heure à peine après avoir pris possession de sa chambre. Hans remonta l’avenue jusqu’à la place de l’Opéra et entra dans un café.

Dès qu’il fut assis, il commanda un verre de vin et un encas. Il n’avait rien mangé de la journée et son estomac commençait à réclamer. Une demi-heure plus tard, un autre septuagénaire comme lui entra dans le café et lui fit signe. Hans se leva et les deux hommes échangèrent une chaleureuse accolade.

— Je suis content de te voir, Carlo.

— Moi aussi. Tu parles d’une aventure ! Tu n’as pas idée de l’histoire que j’ai dû inventer pour que mes enfants me fichent la paix. J’ai fait jurer à ma bonne de ne pas leur dire que j’étais en déplacement. J’ai l’impression d’être un adolescent qui fait une fugue.

— Moi pareil. J’ai appelé Berta qui est devenue complètement hystérique. J’ai dû me fâcher tout rouge et lui rappeler que j’étais assez grand pour savoir ce que j’avais à faire. Mais je sais que je l’ai blessée, et ça me donne mauvaise conscience. Qu’est-ce que tu dirais d’aller manger un morceau ? Je meurs de faim.

— Bonne idée. Je connais un petit bistrot à deux pas d’ici dont tu me diras des nouvelles.

Hans Hausser expliqua de vive voix à son ami ce qu’il lui avait déjà dit par courriel : Tom Martin lui réclamait un demi-million d’euros tout de suite. Il lui avait déjà versé trois cent mille euros à la signature du contrat, et le montant total de l’opération avait été fixé à deux millions. Lui donner un demi-million de plus revenait quasiment à lui donner la moitié de la somme d’entrée de jeu.

— Il va pourtant falloir que nous le payions. Nous n’avons pas le choix, ni d’ailleurs de raisons de nous méfier de lui. Luca m’a affirmé qu’il était réglo en affaires, et compte tenu de la spécificité de la mission... Enfin, tout ce que j’espère c’est qu’il ne va pas chercher à nous arnaquer. J’ai apporté l’argent avec moi. Mercedes et Bruno vont faire de même. Nous avons tous sorti du liquide de la banque comme prévu, en cas de besoin.

Après dîner, les deux amis se séparèrent. Carlo avait réservé une chambre à l’hôtel Horse, situé non loin de celui de Hans.

À onze heures, les quatre amis se retrouvèrent au café de la Paix. Paris s’était levé sous un fin crachin qui imprégnait toute chose et ralentissait le trafic.

Mercedes sirotait son café en grelottant. Son petit tailleur ne la protégeait ni du froid ni de la pluie. Bruno Müller, plus prévoyant, avait emporté une gabardine.

— Mon avion pour Londres décolle à quatorze heures, dit Hans Hausser. Dès mon retour à la maison je vous appelle.

— Non, je ne pourrai jamais attendre demain, protesta Mercedes. Je vais mourir d’impatience. Il faut que nous sachions si tout s’est bien passé. S’il te plaît, arrange-toi pour nous appeler avant.

— Je vais essayer, Mercedes, mais je me connais, je vais être stressé. Tu oublies que je ne suis plus un jeune homme, je n’ai plus mes réflexes d’antan. Avant de songer à vous appeler, il faudra que je trouve un moyen de semer les hommes de Tom Martin. Car je suis certain qu’il va me faire suivre pour essayer de savoir qui se cache derrière le mystérieux monsieur Burton.

— Hans a raison, dit Bruno. Il faut nous armer de patience.

— Et prier, conclut Carlo.

— Eh bien que ceux qui connaissent une prière la disent ! fut la réponse contrariée de Mercedes.

Hans Hausser sortit du café avec un sac des Galeries Lafayette dans lequel se trouvaient, soigneusement dissimulées, sous un pull-over, les enveloppes que ses amis lui avaient remises et qui contenaient au total un demi-million d’euros destiné à Tom Martin.

Après Hans, ce fut au tour de Mercedes de prendre congé. Refusant qu’ils l’accompagnent, elle monta dans un taxi et fila directement à l’aéroport. Carlo et Bruno décidèrent de déjeuner ensemble avant de quitter Paris.

À Londres il tombait des cordes. Hans Hausser se félicita d’avoir acheté un imperméable à l’aéroport Charles-de-Gaulle. Il s’était dit qu’en mettant l’argent dans ses poches il n’aurait pas besoin de s’encombrer d’un bagage à main. Il était fatigué et commençait à ressentir le stress des dernières vingt-quatre heures, mais avec un peu chance il serait de retour chez lui demain en début de matinée. Il avait appelé Berta qui l’avait supplié de lui dire où il se trouvait. Il se surprit lui-même à lui répondre que si elle continuait à essayer de s’immiscer dans sa vie privée, ils devraient cesser d’habiter sous le même toit. Berta avait réprimé un sanglot avant de raccrocher précipitamment.

Un taxi le déposa à quelques centaines de mètres du siège de Global Group. Il marchait d’un pas aussi léger que le lui permettaient ses vieilles jambes.

Tom Martin eut un sursaut quand on lui annonça que monsieur Burton était dans le hall et demandait à le voir.

— Si je m’attendais à votre visite, lui dit le président de Global Group en lui serrant la main.

Il avait l’air surpris.

— Pourquoi cela ? demanda sèchement le faux monsieur Burton.

— J’étais à mille lieues de m’imaginer que vous vous présenteriez ici sans prévenir. Vous auriez pu faire un virement...

— Nous avons estimé qu’il était plus simple de procéder ainsi. Donnez-moi un reçu pour un montant d’un demi-million d’euros et l’affaire est réglée. Quand votre homme doit-il se rendre en Irak ?

— Dès qu’il aura touché l’argent.

— Je vous ai fait une avance de trois cent mille euros...

— Je sais, mais le professionnel que j’ai chargé de la mission a exigé que lui soit versée une avance conséquente. Vous savez, il joue sa peau, dans cette affaire, ni plus ni moins.

— Ce n’est pas la première fois, j’imagine.

— Non, c’est vrai, mais cette mission-ci revêt un caractère particulier, dans la mesure où il ignore combien de personnes et de quel âge, il va devoir supprimer, et dans quelles conditions. De plus, toute personne entrant en Irak est fichée, et pas seulement par la police de Saddam. Les Américains aussi veillent au grain, de même que mes anciens collègues du MI5.

— Vous avez travaillé pour le MI5 ?

— Vous l’ignoriez ? Je croyais que vous saviez tout me concernant.

— Monsieur Martin, je n’ai que faire de votre passé. Seuls m’intéressent les services que vous pouvez me rendre à l’heure d’aujourd’hui.

— Eh bien sachez tout de même que j’ai été au service de sa gracieuse Majesté, jusqu’au jour où les chefs ont décidé de pousser vers la sortie tous ceux qui avaient pris part à la guerre froide. Nous étions devenus obsolètes, l’ennemi était désormais ailleurs, disaient-ils. Et, effectivement, ils étaient en train de se fabriquer un nouvel ennemi : les Arabes. Les Arabes sont pauvres dans leur immense majorité, même si leurs dirigeants se sont enrichis grâce au pétrole. Ils vivent sous des régimes dictatoriaux et sont d’autant plus faciles à manipuler que leur frustration est grande. L’Occident a besoin d’un nouvel ennemi, depuis que certains ont décrété que, derrière le Mur, il y avait des milliers d’âmes prêtes à se convertir au consumérisme.

— S’il vous plaît, faites-moi grâce de vos discours.

— Comme vous voudrez.

Tom Martin rédigea à la main un reçu d’un demi-million d’euros sur lequel il apposa sa signature puis le sceau de Global Group avant de le remettre au prétendu monsieur Burton.

— Quand aurai-je de vos nouvelles ? demanda le professeur Hausser.

— Dès que j’en aurai moi-même. Demain mon homme aura reçu l’argent. Après-demain il mettra tout en marche. Il doit trouver une couverture pour entrer incognito en Irak. Et une fois sur place, il cherchera tous ceux que vous souhaitez éliminer. Il va falloir être patient, car ce genre de chose ne se fait pas du jour au lendemain.

— Bien. Veuillez noter ce numéro de téléphone portable, je vous prie. Appelez-moi dès que vous aurez du nouveau.

— Il est plus sûr de communiquer par courriel.

— Je ne crois pas. La prochaine fois appelez-moi.

— Très bien. Vous n’êtes pas un homme ordinaire, monsieur Burton...

— Comme la plupart de vos clients, j’imagine.

— En effet. Monsieur Burton... J’imagine que ce n’est pas votre vrai nom ?

— Monsieur Martin. Deux millions d’euros ne vous suffisent pas ? Sachez que j’ai horreur qu’on se mêle de mes affaires.

— Dans mon métier, c’est moi qui gère les secrets, monsieur Burton, dans une affaire comme celle-là, connaître votre identité est beaucoup plus qu’une simple formalité. Vous vous êtes présenté dans nos bureaux pour nous confier une mission à tout le moins délicate. Je vous rappelle que c’est vous qui êtes venu sonner à notre porte et non l’inverse.

— Dans votre métier, monsieur Martin, la discrétion est une donnée essentielle. Votre curiosité me surprend, j’ajouterai même qu’elle me semble peu professionnelle. Ne perdez pas votre temps à essayer de me faire suivre. Respectez le contrat que nous avons passé. Je vous paie pour cela. Et maintenant, si vous voulez bien m’excuser, je dois m’en aller.

— Le client est roi, monsieur Burton.

Après avoir serré la main de Tom Martin, Hans Hausser sortit du bureau. Les limiers de Global Group allaient certainement le prendre en filature. Mais cette fois il aurait du mal à les semer, car il ne pouvait pas leur refaire le coup de l’hôtel.

Dans la rue, il se mit à marcher jusqu’à ce qu’il aperçoive un taxi. Il le héla et lui demanda de le déposer à l’hôpital central. Sa propre ingéniosité ne manquait pas de le surprendre.

En réalité, toutes ses idées lui venaient des nombreux thrillers qu’il dévorait à ses heures perdues. Par moments, il se sentait parfaitement ridicule de se comporter ainsi. Sa plus grande crainte était de croiser une connaissance qui eut dévoilé son identité de respectable professeur de physique quantique.

Le taxi le laissa devant l’entrée principale de l’hôpital. D’un pas assuré il entra dans l’immense hall et se dirigea vers les ascenseurs. Il ignorait s’il était suivi ou non. Il monta dans le premier ascenseur dont les portes s’ouvrirent, mais n’enfonça aucun bouton. Chaque fois que l’ascenseur s’arrêtait et que des gens montaient et descendaient, il scrutait les visages en s’efforçant de repérer un détective. Arrivé à l’avant-dernier étage, il descendit en même temps que deux dames à l’aspect souffreteux, un vieillard dans un fauteuil roulant poussé par une femme, et un jeune homme à l’aspect débraillé.

N’importe laquelle de ces personnes aurait pu être un limier de Global Group, songea-t-il.

Tous se mirent à longer le corridor. Il fit mine de les suivre puis revint sur ses pas. Aucun ne se retourna pour regarder en arrière. Hausser entra dans l’ascenseur suivant et recommença le même manège. Il descendit au troisième et attendit l’ascenseur suivant. Il s’était écoulé une bonne heure quand il décida enfin de sortir de l’hôpital en catimini. Il attendit que l’ascenseur se vide complètement, puis appuya sur le bouton du sous-sol. Une fois au sous-sol, il repéra le service des urgences, puis pénétra d’un pas résolu dans un couloir dont un panneau signalait qu’il était strictement interdit à toute personne étrangère au service.

Voyant que personne ne le suivait, il se mit à longer le corridor jusqu’à une salle où plusieurs malades amenés en urgence étaient étendus sur des civières. Juste au moment où il s’apprêtait à franchir la porte par laquelle entraient et sortaient les ambulanciers, il entendit :

— Hep, que faites-vous ici ?

Le médecin qui l’avait apostrophé n’avait pas l’air commode, et Hans Hausser sursauta comme un gamin pris en faute.

— Les membres de la famille ne sont pas autorisés à entrer ici. Sortez, je vous prie, et attendez comme tout le monde qu’on vous donne des nouvelles.

Soudain, Hans Hausser sentit qu’il blêmissait tandis que son cœur se mettait à battre la chamade.

— Que se passe-t-il ? lui demanda le médecin, voyant qu’il avait un malaise.

— Un ami vient de m’amener aux urgences, je ne me sens pas bien. J’ai du mal à respirer et des douleurs dans le bras droit. Je fais de la tachycardie et je suis de passage à Londres..., mentit Hans Hausser.

— Entrez dans cette salle, lui ordonna le médecin.

Trois minutes plus tard, il passait un électrocardiogramme. On lui fit également une prise de sang et une radio du thorax. Après quoi, les médecins décidèrent de le garder en observation et l’installèrent dans un lit.

Il était sept heures du matin quand les médecins des urgences déclarèrent qu’il ne présentait pas de pathologie cardiaque et que l’épisode de tachycardie devait être dû à une indisposition passagère.

Comme il se plaignait de n’être pas bien, ils décidèrent de le faire transporter en ambulance jusqu’à l’aéroport, à ses propres frais, naturellement. Mais ils ne voulaient pas que sa famille puisse se retourner contre eux au cas où il aurait un malaise en cours de route.

Après avoir réglé sa nuit d’hospitalisation en espèces, Hans Hausser monta dans l’ambulance. Pendant le trajet, il appela l’aéroport pour réserver un aller pour Berlin sur le vol de neuf heures en précisant qu’il arrivait en ambulance.

Une fois à l’aéroport, l’infirmière l’accompagna jusqu’au guichet d’embarquement. Elle expliqua à la réceptionniste que monsieur Hausser était apte à voyager, mais qu’il valait mieux aviser l’équipage au cas où il aurait à nouveau une crise. Une hôtesse poussa le fauteuil roulant jusqu’à une salle où il ne resta que quelques minutes avant d’être transféré directement à bord de l’avion sans passer par aucun des contrôles habituels. À Berlin il pleuvait à seaux. Lorsque l’hôtesse, pleine de prévenance, insista pour le pousser jusqu’à la sortie dans son fauteuil roulant, il refusa, à sa grande surprise, puis fila jusqu’à la sortie et sauta dans un taxi qui le déposa à la gare cinq minutes à peine avant le départ du train pour Bonn.

Une fois dans le train, il appela Berta pour lui annoncer qu’il serait à la maison en milieu d’après-midi. Il téléphona à Bruno pour lui dire que tout allait bien et lui demander de faire passer le message à Carlo et Mercedes. Il se sentait honteux et las.

Deux heures et demi plus tard, Berta ne put cacher sa stupéfaction en voyant la mine de son père quand ce dernier poussa la porte. Hans Hausser avait le teint gris d’un vieil homme malade. Il avait l’air si mal en point qu’elle passa outre ses protestations et appela le médecin. Ce dernier, un ami de longue date, accourut aussitôt au chevet de Hans pour constater qu’il se portait comme un charme. Lorsque les uns et les autres le laissèrent enfin tranquille, Hausser put prendre le seul remède dont il avait vraiment besoin : une bonne douche suivie d’une longue nuit de sommeil réparateur.

***

Paul Dukais relut à nouveau à fond le rapport qu’Anté Plaskic lui avait fait parvenir. Tom Martin avait décidément eu la main heureuse en choisissant ce Croate. Un de ces quatre, il faudrait qu’il lui renvoie l’ascenseur. Dans un anglais tout à fait correct et compréhensible, Anté Plaskic lui racontait par le menu l’état d’avancement des travaux de la mission archéologique et les difficultés auxquelles ils étaient confrontés :

« Ayed Sahadi se méfie de moi, et moi de lui. Sahadi est le contremaître. Son rôle consiste à superviser les travaux d’excavation, à diriger les ouvriers et à constituer les équipes de travail.

« À mon avis Ayed Sahadi n’est pas juste un contremaître. Il s’agit probablement d’un espion ou d’un policier chargé d’assurer la sécurité de Clara Tannenberg. C’est évident.

« Il ne la perd jamais de vue. Il y a toujours trois ou quatre hommes autour d’elle, en plus de sa garde personnelle, qui vous mettent en joue dès que vous cherchez à l’approcher.

« Ce qui ne l’empêche pas d’échapper à la vigilance de ses gardiens de temps à autre. À chaque fois qu’elle disparaît, c’est branle-bas de combat dans le camp. C’est déjà arrivé à deux ou trois reprises. Toujours le matin de très bonne heure. La première fois, elle était allée se baigner dans l’Euphrate en compagnie de madame Gomez. La seconde fois, elle et plusieurs autres femmes du groupe avaient organisé une petite escapade sans prévenir personne. Pas même Picot. La troisième fois, elle avait décidé de passer la nuit sur le site et emporté une couverture pour dormir à la belle étoile.

« Mais cela ne risque plus de se reproduire, car les hommes ont encore resserré leur surveillance. Deux d’entre eux dorment à même le sol à quelques mètres seulement de la porte de la maison où elle loge.

« Il y a une sorte d’administrateur nommé Haydar Annassir, dont le rôle consiste à payer les ouvriers et à qui Ayed Sahadi s’adresse pour se procurer tout ce que lui réclame le professeur Picot. Une fois, elle s’est empoignée avec lui. Il l’a menacée d’appeler son grand-père, et l’a fait, probablement, car elle n’arrête pas de le regarder de travers depuis qu’un petit contingent de soldats armés jusqu’aux dents est arrivé en renfort depuis Bagdad.

« Picot a exigé davantage d’ouvriers et Ayed Sahadi et Haydar Annassir ont réussi à recruter cent hommes de plus. Le rythme de travail est insoutenable et les nuits sont courtes. Résultat, il commence à y avoir des tensions au sein de l’équipe. Deux des universitaires qui accompagnent le professeur Picot se sont disputés avec lui au sujet des méthodes de travail. Les étudiants clament haut et fort qu’ils sont bassement exploités, et les ouvriers, à bout de forces et les mains en sang, tombent d’épuisement. Mais le professeur Picot et Clara Tannenberg font la sourde oreille.

« Picot a pour bras droit un archéologue chargé de jouer les médiateurs quand la tension est trop vive. Il se nomme Fabian Tudela et il est le seul à pouvoir calmer le jeu quand la situation devient explosive. Mais avec un rythme de travail de quatorze heures par jour, on court droit à l’affrontement.

« Il semblerait qu’ils aient découvert un temple suite à un bombardement aérien qui aurait mis au jour l’étage supérieur de l’édifice dans lequel se trouvait une bibliothèque, d’où la grande quantité de tablettes exhumées. On a déjà réussi à dégager trois salles et récupéré plus de deux mille tablettes d’argile qui se trouvaient entreposées dans des niches creusées à même les murs.

« Les étudiants, sous la supervision de quatre professeurs, procèdent à la classification des tablettes après qu’elles aient été nettoyées. Il semblerait que la plupart recèlent des inscriptions relatives à l’administration du palais, même si dans la dernière salle mise au jour on a retrouvé des restes de tablettes comportant la description détaillée de différents minéraux et animaux.

« Jusqu’ici, les salles qui ont été dégagées mesurent 5,30 m x 3,60 m, mais il semblerait que le palais en comporte d’autres plus grandes.

« On a retrouvé des tablettes sur lesquelles figure, dans la partie supérieure, le nom des scribes qui en sont les auteurs, ainsi que le veut la coutume. Sur certaines, recensant toutes les espèces de la flore locale, est gravé le nom de ce fameux Chamas. Mais, à ce jour, on n’a pas encore trouvé l’ombre d’une tablette comportant des poèmes épiques ou relatant des événements historiques. Résultat, Clara Tannenberg est dans ses petits souliers et Yves Picot, qui estime qu’il est en train de perdre son temps, est de mauvais poil.

« Il y a quelques jours, toute l’équipe s’est réunie pour procéder à une estimation des trouvailles. Le bilan de Picot était plutôt négatif, mais Fabian Tudela, madame Gomez et d’autres chercheurs ont déclaré qu’ils se trouvaient en présence de l’un des sites archéologiques les plus importants du siècle, du fait, notamment, que le palais n’avait jamais été recensé et qu’il se trouvait à proximité de la ville d’Ur. Sans être immense, l’édifice est suffisamment spacieux pour pouvoir abriter une importante bibliothèque, celle-là même qui a été découverte dans les étages supérieurs.

« Madame Gomez a suggéré qu’on élargisse les recherches au-delà du périmètre du temple, afin de localiser les murailles et les habitations. Il s’en est suivi une discussion qui a duré trois heures, et, pour finir, madame Gomez, soutenue par Fabian Tudela et Clara Tannenberg, a obtenu gain de cause. Ce qui explique pourquoi une centaine d’ouvriers supplémentaires ont été recrutés et que d’autres devraient bientôt venir grossir les rangs.

« Cela dit, il n’est pas facile de trouver des hommes car le pays est en état d’alerte. Mais la misère est si grande, et les Tannenberg si influents, qu’on attend des renforts venus des quatre coins du pays dans les jours à venir.

« Mon travail ici consiste à saisir sur ordinateur la liste de tous les objets retrouvés, accompagnés de photos prises sous différents angles et d’un descriptif détaillé. Il y a trois étudiants pour me seconder.

« Tous les archéologues viennent dans la salle des Communications pour s’assurer que nous faisons bien le travail et nous donner des instructions, mais nous travaillons surtout sous le contrôle de madame Gomez, une femme soupçonneuse et pointilleuse à l’excès et proprement insupportable.

« Le gendre du chef du village, le contact que vous m’avez donné pour vous faire parvenir mes rapports, est l’un des chauffeurs qui s’occupent d’aller chercher le ravitaillement dans les villages alentour. Il semblerait qu’il jouisse de la confiance d’Ayed Sahadi, si tant est que cet homme puisse faire confiance à quelqu’un et si tant est que, dans ce pays, que faire confiance ait un sens.

« S’ils parviennent à retrouver les tablettes qu’ils recherchent, il ne va pas être facile de les leur chiper et encore moins de filer à l’anglaise. Je sais bien qu’avec de l’argent on peut acheter n’importe qui, mais le problème ici, c’est qu’il y a toujours quelqu’un pour faire monter les enchères. De sorte que je ne serais pas outre mesure étonné d’être trahi sauf, bien sûr, si quelqu’un se chargeait de dire à mon contact que personne ne lui versera jamais de récompense qui puisse égaler celle qu’il touchera pour m’aider à sortir d’ici... »

 

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