Le secret d'argile

Navarro · Chapitre 19 sur 42

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Le secret d'argile

Chapitre 17

— Madame ! Madame !

Les cris des gardes du corps tirèrent brusquement Clara de sa rêverie.

Que se passe-t-il, Ali ?

— Le chef du village est furieux. Il fait nuit, le dîner est prêt et ces dames vous attendent.

— Je viens, dit-elle en se levant et en époussetant ses vêtements couverts de poussière.

Elle ne se sentait pas du tout d’humeur à faire la conversation avec le chef du village ou sa famille. Elle avait envie de savourer la solitude de ce lieu où régnerait bientôt une activité fébrile.

Chamas hantait ses rêveries. Elle l’avait doté d’un visage et d’une voix et avait même l’impression d’entendre le bruit de ses pas. Sans doute était-ce un scribe débutant, d’où son écriture hésitante. Mais ce devait aussi être une personne hors du commun, particulièrement douée et proche du patriarche Abraham pour que ce dernier ait daigné lui narrer l’histoire de la Création.

Mais quelle idée Abraham se faisait-il de la Genèse ? Son récit n’était-il qu’un amalgame de différentes légendes mésopotamiennes ?

C’était un nomade, chef de tribu. Or, il était bien connu que les tribus adoptaient de nouvelles coutumes au hasard de leurs pérégrinations, et que leurs légendes et leurs croyances finissaient pas se mélanger.

Il était évident que le Déluge, tel que raconté par les Hébreux dans la Bible, avait un lien avec la légende de Gilgamesh.

La maison d’Alfred Tannenberg, au Caire, était située dans le quartier résidentiel d’Héliopolis où vivaient toutes les huiles du gouvernement.

Depuis les fenêtres de son bureau, on apercevait une rangée d’arbres parmi lesquels déambulaient des hommes chargés de monter la garde.

Avec l’âge, Tannenberg était devenu tellement méfiant qu’il ne faisait même plus confiance à ses amis, des hommes pour qui il aurait jadis donné sa vie, et qui en auraient fait autant pour lui.

Mais pourquoi diable s’obstinaient-ils à vouloir s’approprier la Bible d’argile alors qu’il était prêt à leur donner tout ce qu’il possédait en échange de ces tablettes ? Sa petite-fille avait de quoi vivre dans l’aisance jusqu’à la fin de ses jours. Ce n’était pas une question d’argent, mais de respectabilité.

Car il était inutile de se leurrer : le monde dans lequel ils avaient vécu était en train de s’effondrer, ainsi que l’attestaient les renseignements que lui faisait parvenir George depuis un an. Depuis le 11 septembre 2001 le monde avait cessé de tourner rond.

D’un côté les États-Unis avaient besoin d’un adversaire pour pouvoir contrôler les sources d’énergie, et de l’autre les Arabes s’imaginaient que pour sortir de la misère et se faire respecter ils devaient employer la force. En fin de compte, leurs intérêts se complétaient. Ils voulaient la guerre, et ils l’avaient eue, et lui, Alfred Tannenberg, se démenait au milieu de toute cette effervescence et se tenait prêt, comme toujours, à faire des affaires. Sauf que cette fois-ci il ne lui restait que quelques mois à vivre et qu’il se faisait du mauvais sang pour sa petite-fille dont l’avenir n’était ni à Bagdad ni au Caire. Ahmed, le mari de Clara, le savait bien. Raison pour laquelle il cherchait à fuir. Sauf qu’il était hors de question que sa petite-fille devienne une réfugiée politique, honnie de tous, non seulement parce qu’elle était irakienne, mais parce que, tôt ou tard, on apprendrait qui elle était vraiment. La seule façon d’échapper à l’opprobre était de pouvoir revendiquer la découverte de la Bible d’argile et d’acquérir ainsi une certaine respectabilité dans les cercles de l’archéologie. Mais George ne voulait rien savoir, pas plus que Frankie ou Enrique, du reste, qui étaient pourtant eux aussi des pères de famille. De sorte qu’il se retrouvait seul contre tous, et comme si cela ne suffisait pas, il ne lui restait que très peu de temps à vivre.

Il relut attentivement le bilan médical. Les médecins voulaient l’opérer à nouveau pour tenter d’extirper la tumeur qui lui rongeait le foie. Mais il était hors de question qu’il repasse entre les mains des chirurgiens, d’autant que ceux-ci ne pouvaient lui garantir aucun résultat. Pire même son cœur risquait de lâcher pendant l’opération. Or, depuis quelque temps il souffrait de tachycardie et d’hypertension. Son unique souci était de vivre suffisamment longtemps pour aider Clara à découvrir la Bible de Safran avant que les Américains ne passent à l’offensive.

Soudain on frappa à la porte. Le majordome lui annonça que Yassir et un homme du nom de Mike Fernandez étaient arrivés.

Tannenberg se leva pour accueillir ses visiteurs. Yassir le salua d’un petit mouvement de tête et d’un léger rictus qui ressemblait à une grimace. Il ne lui avait pas pardonné l’humiliation qu’il lui avait infligée la dernière fois qu’ils s’étaient vus. Mais Alfred n’avait nullement l’intention de lui faire des excuses.

Il savait que Yassir allait chercher à le poignarder dans le dos dès qu’il serait certain que l’affaire qu’ils avaient en cours ne pouvait plus lui échapper. Le tout était de rester sur ses gardes pour pouvoir esquiver le coup à temps.

Mike Fernandez toisa le vieil homme. La vigueur avec laquelle Alfred lui serra la main le surprit, et il eut la désagréable impression de se trouver face à un être profondément malfaisant. Même si lui-même n’était pas un saint. Depuis qu’il était au service de Dukais, il trempait dans des affaires dont sa mère aurait rougi, la pauvre femme, si elle avait vécu. Mais malgré toutes ces années passées à traficoter, il arrivait encore à distinguer le bien du mal, et il sentait au plus profond de lui-même que ce vieillard était le mal incarné.

Le majordome entra dans le bureau avec un plateau de rafraîchissements qu’il déposa sur la table basse autour de laquelle les trois hommes avaient pris place. Dès qu’il eut quitté la pièce, Alfred entra dans le vif du sujet.

— Quel est votre plan ? demanda-t-il à Fernandez sans préambule.

— J’aimerais aller jeter un coup d’œil à la frontière du Koweït et de l’Irak, et inspecter divers points de la frontière jordanienne et turque. J’aimerais savoir de quelles infrastructures nous allons disposer là où nous avons décidé de déployer nos hommes, et, surtout, quelles sont les solutions de repli. Je connais une compagnie spécialisée qui exporte des balles de coton depuis l’Égypte jusqu’en Europe. Elle pourrait nous servir de couverture.

— Et quoi d’autre ? s’enquit sèchement le vieillard.

— Vous allez diriger les opérations, pendant que je serai sur le terrain. C’est pourquoi j’ai besoin de faire un repérage.

— Je vais vous dire par où, précisément, les hommes devront passer pour entrer et sortir d’Irak. Il y a des années que nous empruntons ces pistes au nez et à la barbe des Irakiens, des Turcs, des Jordaniens et des Koweïtiens. Nous connaissons le terrain comme notre poche. Vous vous chargerez de vos hommes, mais au lancement de l’opération ce seront les miens qui passeront à l’action, ce seront eux qui entreront et sortiront d’Irak.

— Ce n’est pas ce qui était prévu.

— Ce qui était prévu, c’était d’entrer et de sortir aussi vite que possible et sans se faire remarquer. Je crains que vous ne puissiez pas vous fondre dans le paysage, et je doute fort que les hommes de Paul soient capables de le faire. Un seul coup d’œil suffit pour voir que vous n’êtes pas d’ici. Si on vous arrêtait, toute l’opération tomberait à l’eau. Mais nous, nous pouvons entrer et sortir car nous passons inaperçus, alors que vous et vos hommes seriez aussi visibles que la statue de la Liberté. Vous pourrez placer quelques gars en divers points stratégiques que je vous indiquerai. Quant à cette compagnie d’import-export de coton, je la connais – elle m’appartient – mais elle ne me semble pas convenir pour ce genre d’affaire. Ce qu’il nous faut c’est une autorisation de nos amis de Washington pour pouvoir emprunter les appareils militaires stationnés sur les bases du Koweït et de la Turquie et qui font escale en Europe. Une fois là-bas, nous nous chargerons du reste. Vos hommes et vous voyagerez à bord de ces avions, pas les miens. Que chacun se contente d’agir sur son propre terrain, et les moutons seront bien gardés.

— Et c’est vous qui décidez quel est le meilleur terrain pour les uns ou les autres ?

— Vous savez, quand on voyage dans le désert, on se laisse toujours surprendre par les Bédouins. On a l’impression d’être seul, et soudain, on lève les yeux et ils sont devant vous. Comment ils sont arrivés là et depuis combien de temps ils vous suivaient, c’est un mystère.

— Vos hommes sont des Bédouins ?

— Mes hommes sont nés ici, sur cette terre aride et ils savent ce qu’ils ont à faire, à quel endroit et comment s’y rendre. Ils passent totalement inaperçus que ce soit à Bagdad, Bassora, Mossoul, Kairah ou Tikrit. Ils sont aussi à l’aise sur ce terrain que vous pouvez l’être dans votre salon. Nous avons toujours procédé ainsi. Je suis ici sur mon territoire et il est hors de question que nous changions quoi que ce soit à notre mode de fonctionnement. Á moins que ces messieurs de Washington aient complètement perdu la tête ?

— Pas du tout, seulement ils exigent de contrôler l’opération.

— Contrôler l’opération ? Je m’en charge.

— Vous la dirigez, sans l’ombre d’un doute, mais ils veulent que des hommes à eux participent.

— Je crains fort que nous ne devions tout annuler s’ils refusent de se plier à mes conditions. Ils savent très bien, au demeurant, que sans moi vous ne pourriez pas franchir une seule frontière.

— Je vais parler à Dukais.

— Tenez, le téléphone est là.

Mike Fernandez ne fit pas un geste. Il avait essayé de forcer la main de Tannenberg parce qu’il ne voulait pas jouer un rôle de simple exécutant.

Mais il savait que Dukais serait furieux s’il l’appelait, car ce dernier lui avait clairement dit qu’il devait suivre à la lettre les ordres d’Alfred.

— Je l’appellerai plus tard, répondit Mike Fernandez, surpris par la dureté affichée par le vieillard.

— Comme vous voudrez, mais sachez que j’ai horreur qu’on me force la main et que ceux qui s’y sont essayés en ont été pour leur frais.

Fernandez ne répondit rien. Il était clair qu’Alfred Tannenberg n’était pas prêt à lui céder ne serait-ce qu’une miette de ses prérogatives.

Le mieux qu’il avait à faire était d’accepter la situation. Car, tout bien considéré, Tannenberg avait raison : il ne connaissait pas le terrain et l’opération était condamnée à l’échec si lui ou l’un des siens venait à être arrêté. Après tout, si d’autres voulaient courir ce risque, c’était leur problème.

Après cela, Tannenberg lui exposa une heure durant la stratégie qu’il comptait adopter. Au moyen d’une carte d’état-major, il lui montra les points où il devait déployer ses hommes et quels déplacements effectuer et dans quelles directions pour rallier les bases américaines du Koweït et de Turquie, la route pour rejoindre Amman et même un itinéraire bis pour rentrer en Égypte.

— Et vos hommes à vous, monsieur Tannenberg, par où vont-ils entrer ?

— Ce n’est pas votre problème. Si je vous le disais, ce serait comme de l’annoncer sur Internet.

— Vous n’avez pas confiance en moi ? s’étonna Fernandez.

— Ni en vous ni en personne. Mais dans le cas présent, il ne s’agit pas de confiance. Vous allez faire part de mon plan à Paul Dukais, et si je vous dis par où mes hommes comptent passer, vous allez logiquement l’en informer. Or, je ne veux pas que l’information soit divulguée. Mon travail consiste à franchir les frontières du Moyen-Orient sans me faire remarquer, mon vieux. Vous en savez déjà bien assez avec ce que je viens de vous dire. Vous n’avez pas besoin d’en savoir davantage.

Mike s’attendait à une telle réponse ; il savait que Tannenberg se montrerait inflexible et qu’il n’obtiendrait rien de lui. Mais il insista malgré tout.

— Il n’empêche que vous m’avez donné les coordonnées sur lesquelles mes hommes vont devoir se caler...

— En effet, mais si vous vous imaginez pouvoir déduire quoi que ce soit de ce renseignement, vous vous leurrez.

— Bien, je vois que nous allons avoir du mal à travailler ensemble, monsieur Tannenberg.

— Vous vous trompez, ce sera très facile, au contraire. Je ne veux qu’une chose : que chacun fasse ce qu’il a à faire. Vous faites votre travail, moi je fais le mien, et tout ira pour le mieux. Nous ne sommes pas en train d’organiser un circuit touristique, de sorte que je n’ai pas besoin que vous me disiez comment vos supérieurs entendent convaincre ces messieurs du Pentagone de leur prêter des avions, de même que je n’ai pas à vous dire combien d’hommes je compte mettre dans cette opération ni où je vais les déployer. En revanche, je vais vous dire de combien d’hommes vous allez avoir besoin.

— Vraiment ? demanda l’ex-colonel des bérets verts avec un petit sourire ironique.

— Parfaitement, pour la bonne et simple raison que vous ne savez même pas comment rallier les bases militaires américaines depuis les points que je vous ai indiqués. C’est pourquoi je vais devoir nommer un détachement qui va se charger d’escorter vos hommes, et surtout s’assurer que tout marche comme prévu.

— Et combien d’hommes dois-je amener avec moi ?

— Pas plus d’une vingtaine, si possible capable de parler une autre langue que l’anglais.

— Vous voulez dire l’arabe ?

— Exactement.

— Je crains que sur ce plan, nous ne puissions vous satisfaire...

— Débrouillez-vous.

— Je vais en toucher un mot à Dukais.

— Il sait à quels critères doivent répondre les hommes de cette mission, c’est pour cela qu’il vous a choisi.

***

Á leur descente d’avion, à Amman, ils sentirent le souffle brûlant du désert. Marta souriait, ravie d’être de retour en Orient. Mais Fabian, oppressé par la chaleur, se hâta de regagner le terminal.

Ils attendaient leurs bagages devant le tapis roulant quand un homme grand et brun s’approcha d’eux et dit dans un espagnol excellent :

— Monsieur Tudela ?

— Oui, c’est moi...

L’homme lui tendit une main ferme et résolue.

— Mon nom est Haydar Annassir. C’est Ahmed Husseini qui m’envoie.

— Ah ! répondit Fabian, laconique.

Marta, nullement offensée qu’Haydar ne l’ait pas saluée, lui tendit la main à son tour.

— Je suis le professeur Gomez, enchantée.

— Bienvenue, professeur, répondit Haydar Annassir en exécutant une petite courbette en même temps qu’il lui serrait la main.

— Madame Tannenberg n’est pas ici ? s’étonna Marta.

— Non, elle est déjà à Safran. Bien, mais avant de songer à la rejoindre, nous devons passer la douane. Donnez-moi, s’il vous plaît, tous les reçus correspondants aux bagages que vous avez amenés avec vous. Je vais m’occuper de les faire viser puis charger dans les camions.

— Nous allons directement à Safran ? s’enquit Fabian.

— Non, je vous ai réservé une chambre au Marriot. Demain nous passerons la frontière pour nous rendre à Bagdad et de là nous prendrons un hélicoptère pour Safran. Si tout va bien, vous devriez avoir rejoint madame Tannenberg d’ici deux jours.

Grâce à Haydar, les formalités douanières s’effectuèrent sans encombre. Après s’être assurés que tous les bagages et le matériel avaient été chargés à bord des trois camions qui attendaient dans la zone de déchargement, ils se rendirent à l’hôtel. Haydar leur dit qu’il reviendrait les voir à l’heure du dîner, mais qu’entre-temps, s’ils le souhaitaient, ils pouvaient se reposer.

— Que penses-tu du personnage ? demanda Fabian plus tard, lorsqu’ils descendirent prendre un verre au bar.

— Plutôt courtois et efficace.

— Et son espagnol est excellent de surcroît.

— Oui, il a certainement étudié en Espagne. Ce soir nous lui demanderons à quelle fac il est allé.

— Tu as vu comme il t’a ignorée, au début ?

— Oui, il s’est adressé à toi, parce que tu es un homme. Mais ça lui passera.

— Je m’attendais à ce que tu le remettes à sa place avec une réflexion dont tu as le secret.

— Mais, non, voyons. Il ne l’a pas fait pour m’offenser mais parce qu’il a été éduqué comme ça. Et ne va surtout pas t’imaginer que vous valez mieux, s’esclaffa Marta.

— Non, mais nous nous sommes repris en main et nous avons fait un effort considérable pour nous hisser à la hauteur des nanas, qui sont en fait des surhommes, c’est bien connu.

— Absolument, c’est à sa sœur que pensait Nietzsche quand il a pondu sa théorie sur le surhomme. Non, mais, blague à part, quand je viens en Orient, je sais à quoi m’attendre sur ce plan-là. D’ici quelques jours il se rendra à l’évidence et comprendra que c’est moi qui commande.

— Je vois, tu as décidé de prendre le pouvoir. Merci de m’en avoir informé.

Ils continuèrent de plaisanter en sirotant leur whisky, et à huit heures et demie tapantes Haydar Annassir parut, ainsi qu’il le leur avait annoncé. Marta l’examina de la tête aux pieds tandis qu’il traversait le bar pour venir à leur rencontre. Il portait un costume bleu marine bien coupé et une cravate Hermès à motif d’éléphants. La cravate avec les éléphants, c’est limite, mais il a de la classe et il est plutôt mignon, songea Marta en réprimant un sourire pour ne pas déconcerter l’homme qui était visiblement mal à l’aise en présence des deux étrangers. Il les emmena dîner dans un quartier huppé, fréquenté presque exclusivement par des Occidentaux. Les hommes d’affaires de passage dans la capitale hachémite ou les politiciens jordaniens avaient pour habitude de dîner ici.

Fabian et Marta laissèrent à Haydar le soin de composer le menu avec l’aide du maître d’hôtel, sans laisser deviner un instant qu’ils parlaient l’arabe.

— Je suis curieux de savoir où vous avez appris à parler espagnol, demanda Fabian.

La question eut l’air de déranger Haydar, mais il répondit poliment :

— J’ai fait une licence d’Économie à l’université Complutense de Madrid. Le gouvernement espagnol s’est toujours montré généreux envers les étudiants jordaniens. J’ai vécu six ans à Madrid en tant que boursier.

— Quand cela ? s’enquit Marta.

— Il y a une quinzaine d’années.

— Une époque intéressante, insista Marta dans l’espoir que Haydar allait se décider à parler.

— Oui, j’ai connu la fin de la Transition, et le premier gouvernement socialiste.

— Ça ne nous rajeunit pas ! s’exclama Fabian.

— Mais, dites-moi, vous travaillez pour madame Tannenberg ? demanda Marta sans ambages.

— Non, pas exactement. Je travaille pour son grand-père. Je dirige les bureaux de monsieur Tannenberg à Amman, répondit Haydar visiblement gêné.

— Monsieur Tannenberg est archéologue ? poursuivit Marta, passant outre le trouble du Jordanien.

— Il est dans les affaires.

— Ah ! J’avais cru comprendre qu’il avait lui-même découvert il y a des années les tablettes de Hâran qui ont causé un tel émoi au sein de la communauté scientifique, renchérit Fabian.

— Je suis navré, mais je ne suis pas au courant. Je travaille pour lui mais je ne lui connais pas d’autre activité que celle d’homme d’affaires, insista Haydar.

— Et serait-il indiscret de vous demander de quel type d’affaires s’occupe monsieur Tannenberg ?

La question de Marta prit Haydar de court. Il ne s’attendait visiblement pas à un tel interrogatoire.

— Les affaires de monsieur Tannenberg sont assez diversifiées. C’est un homme respecté et respectable et, par-dessus tout, très discret, répondit Haydar avec une pointe d’humeur.

— Sa petite-fille est-elle connue en Irak pour ses travaux d’archéologie ? demanda Marta sans désarmer.

— Je ne la connais pour ainsi dire pas. Je sais que c’est une personne sérieuse et qu’elle est l’épouse d’un professeur réputé de l’université de Bagdad. Mais j’imagine que vous pourrez lui poser toutes ces questions quand vous la rencontrerez, à Safran.

Fabian et Marta échangèrent un regard, et convinrent tacitement de ne pas insister. Ils s’étaient montrés particulièrement discourtois avec leur hôte.

En Orient, questionner de façon aussi directe son interlocuteur pouvait passer pour un affront.

— Vous viendrez avec nous à Safran ? demanda Fabian.

— Je serai à votre disposition tout le temps que durera le chantier. Mais je ne sais pas encore si je vais devoir séjourner à Safran ou à Bagdad. J’irai là où ma présence sera requise.

Lorsqu’il les laissa devant la porte de l’hôtel, Haydar leur rappela qu’il passerait les chercher le lendemain matin à cinq heures. Les camions qui transportaient l’équipement étaient déjà en route pour Safran.

Une fois devant la porte de l’ascenseur, Fabian dit à Marta :

— Je crois qu’on lui a un peu mis la pression.

— Oui, il m’a tout l’air d’avoir passé un sale quart d’heure. Mais tant pis. Je veux savoir quand et comment ce Tannenberg a entrepris des fouilles à Hâran. Car tu sais peut-être que j’ai moi aussi j’ai participé à des fouilles dans cette zone. Avant de partir, j’ai fait le recensement de toutes les expéditions archéologiques qui se sont rendues là-bas, mais je n’ai retrouvé nulle part le nom de Tannenberg.

— Va savoir. Si ça se trouve, le vieux tocard n’a jamais fait de fouilles ailleurs que dans son jardin. Il a peut-être même racheté les tablettes à un pilleur de ruines.

L’idée m’a effleurée, moi aussi. Mais il n’empêche que je suis comme Yves, intriguée par le grand-père de Clara Tannenberg.

Le voyage à Bagdad se révéla épuisant à cause de la chaleur. La ville avait l’aspect d’une cité assiégée. Partout la misère était visible, comme si, du jour au lendemain, la bourgeoisie prospère avait déserté la capitale irakienne. Dans l’hélicoptère, malgré les soins attentifs de Fabian, Marta fut prise de nausées et rendit tripes et boyaux.

En arrivant à Safran, elle était livide et épuisée, mais elle décida de prendre sur elle, consciente qu’elle n’allait pas pouvoir se reposer avant plusieurs heures.

Á sa grande surprise Clara Tannenberg était brune, de taille moyenne, avec un teint couleur de cannelle et des yeux d’un bleu métallique. Elle était belle. D’une beauté naturelle. Clara jaugea elle aussi Marta.

Elle devait avoir dépassé la quarantaine. Il émanait d’elle une assurance de femme occidentale qui a travaillé dur pour réussir et qui n’a pas l’habitude de se laisser commander. C’était une grande femme élancée et séduisante. Chevelure noire, lisse et coupée au carré, yeux bruns et ongles parfaitement manucurés.

Clara observait toujours les mains des femmes, ainsi que sa grand-mère qui le lui avait appris. C’était à ses mains qu’on savait si une femme travaillait ou non. Et elle avait toujours suivi son conseil.

Les mains d’une femme étaient le reflet de son âme et de sa condition sociale. Celles de Marta étaient longues et fines, avec les ongles passés au vernis transparent qui leur conférait un certain éclat.

Après les politesses de rigueur, elle les informa que les camions étaient arrivés et attendaient d’être déchargés.

— Vous avez la possibilité de loger chez l’habitant ou dans des tentes si vous préférez. Nous avons également commencé à construire plusieurs maisons en pisé. Oh, toutes simples, selon la technique utilisée en Mésopotamie depuis des siècles et qui prévaut encore de nos jours dans les campagnes. Certaines sont prêtes, mais il manque encore la literie et le mobilier qui devraient arriver d’ici deux jours. Ce n’est pas le grand luxe, mais j’espère que vous ne manquerez de rien.

— Serait-il possible d’aller jeter un coup d’œil aux environs ? demanda Fabian.

— Vous voulez parler du site où nous avons découvert les ruines ? s’enquit Clara.

— Absolument, répondit Fabian en dardant sur elle son plus beau sourire.

— Bien, je vais faire transporter vos bagages jusqu’à votre logement, puis nous irons à pied jusqu’au palais. C’est à deux pas et comme il ne fait pas trop chaud…

— Si cela ne vous ennuie pas, intervint Marta, j’aimerais mieux y aller en voiture. Pour tout vous dire, j’ai mal supporté les secousses de l’hélicoptère et je ne me sens pas très vaillante.

— Vous préférez rester ici pour vous reposer ? s’enquit Clara.

— Non, mais j’aimerais bien boire un verre d’eau et souffler un peu, et si possible ne pas avoir à marcher, implora Marta.

Clara donna des ordres, et en un clin d’œil, les bagages de Marta étaient expédiés chez le chef du village et ceux de Fabian dans la maison voisine.

Après s’être rafraîchie, Marta rejoignit les autres et ils montèrent à bord d’une jeep qui les emmena sur le site où ils allaient passer les mois à venir. Fabian sauta en marche sans attendre l’arrêt complet du véhicule, puis s’approcha en hâte du site et entreprit de faire le tour des ruines qui avaient été mises au jour. Il prit quelques instants pour inspecter le cratère laissé quelques mois plus tôt par l’explosion d’une bombe.

— Je vois que vous avez commencé à déblayer le terrain, commenta-t-il.

— Oui, nous avons de bonnes raisons de penser que nous nous trouvons sur le toit d’un édifice et que ce qu’on aperçoit ici, à travers cette brèche, serait une salle qui servait à entreposer des tablettes ; raison pour laquelle nous avons trouvé une grande quantité de débris d’argile. Ce qui laisse à penser que nous sommes en présence d’un temple-palais, expliqua Clara.

— Il n’est nulle part fait mention de l’existence d’un tel temple aux environs immédiats d’Ur, objecta Fabian.

— Sans doute, mais je vous rappelle, professeur, que c’est justement ce qui fait la valeur d’une découverte : l’absence d’indices attestant son existence. Si nous avions la possibilité de fouiller l’Irak de long en large, nous trouverions des dizaines de ces temple-palais qui tenaient lieu de centres administratifs aux Mésopotamiens, poursuivit Clara.

Marta, de son côté, s’était éloignée pour pouvoir prendre du recul et avoir une vue d’ensemble du site. Fabian et Clara la regardaient aller et venir sans l’interrompre.

— C’est votre épouse ? demanda Clara.

— Marta ? Non. Nous sommes tous les deux professeurs d’archéologie dans la même université. La Complutense de Madrid. Et elle a une grande expérience des fouilles. Il se trouve qu’il y a quelques années, elle a entrepris des fouilles du côté de Hâran, où votre grand-père a découvert ces mystérieuses tablettes, je crois ?

Clara acquiesça en silence. Son grand-père lui avait formellement interdit de divulguer la moindre information le concernant. Et même s’ils insistaient pour connaître les détails de son séjour à Hâran, elle resterait coite. De sorte qu’elle décida de changer de sujet de conversation.

— Il faut que vous ayez eu beaucoup de courage pour venir en Irak en pareilles circonstances. Je vous tire mon chapeau.

— Espérons que tout va bien se passer. Ça ne va pas être facile de travailler dans l’urgence.

— Oui, nous autres Irakiens nous nous attendons à tout moment à ce que Bush s’en prenne à Saddam.

— Et vous avez raison. Il vous a déclaré la guerre et dès qu’il aura réuni toutes les forces nécessaires il passera à l’attaque. C’est-à-dire d’ici six à sept mois environ.

— Mais pourquoi l’Espagne soutient-elle les États-Unis contre l’Irak ?

— Il ne faut pas confondre l’Espagne et son gouvernement. Les Espagnols sont majoritairement opposés à la guerre. Nous ne partageons pas le point de vue de Bush.

— Dans ce cas, pourquoi ne vous révoltez-vous pas ?

Fabian partit d’un éclat de rire.

— Vous ne manquez pas d’humour. Vous parlez de révolte alors que vous-mêmes vivez sous la botte de Saddam ? Écoutez, je ne suis pas d’accord avec la politique de mon gouvernement et pas seulement vis-à-vis de l’Irak. Mais mon gouvernement à moi est démocratique. Ce qui veut dire qu’il est toujours possible d’en changer en votant.

— Mais les Irakiens sont attachés à Saddam, affirma Clara.

— C’est faux, et le jour où il tombera, parce qu’il va tomber, c’est certain, il n’y aura qu’une poignée de privilégiés pour prendre sa défense. Les gens se taisent, mais ils ne l’aiment pas. Ils souffrent en silence. La seule chose qui restera gravée dans les mémoires, après sa chute, c’est sa sauvagerie. Et que les choses soient claires. Ce n’est pas parce que nous sommes opposés à la guerre que nous soutenons le régime de Saddam. Saddam est un dictateur sanguinaire qui n’a pas hésité à éliminer tous ceux qui ont osé lui tenir tête, à commencer par les Kurdes. Il incarne tout ce que déteste un démocrate.

« Et d’ailleurs peu nous importe ce qu’il adviendra de Saddam. Nous sommes contre la guerre parce que nous trouvons injuste que des milliers d’hommes perdent leur vie pour qu’on en élimine un seul. Et surtout parce que c’est une guerre sale, dont le véritable motif est le pétrole irakien. L’Amérique veut contrôler les sources énergétiques parce qu’elle redoute la concurrence du géant chinois ! Mais j’insiste : ceux qui sont contre la guerre abhorrent Saddam.

— Vous ne m’avez pas demandé si j’étais pour ou contre, lui fit remarquer Clara sur un ton de reproche.

— Peu m’importe de quel bord vous êtes. Que voulez-vous faire ? Me dénoncer à ces soldats pour qu’ils m’arrêtent ? J’imagine que si vous vivez bien en Irak, c’est parce que vous êtes dans les petits papiers de Saddam. Nous ne pourrions pas entreprendre ces fouilles si votre grand-père n’était pas un homme influent. En tout cas, n’allez surtout pas vous imaginer que nous sommes venus ici pour apporter notre soutien à Saddam ou chanter les louanges du régime. C’est un dictateur, et cela nous répugne profondément.

— Mais, malgré cela, vous êtes venus.

— Oui, et si nous parvenons à éviter l’affrontement politique, nous pourrons mener les fouilles jusqu’au bout. Mais la situation est particulièrement tendue et, croyez-moi, la décision de venir ici n’a pas été facile à prendre. D’aucuns pourraient chercher à récupérer notre présence ici, et à la faire valoir comme une marque de soutien au régime de Saddam. Nous sommes à deux doigts de faire une découverte exceptionnelle, si ce que vous avez dit au congrès de Rome est fondé. Nous allons engager une course contre la montre et travailler d’arrache-pied et si nous n’atteignons pas notre objectif, nous aurons tout de même essayé. L’occasion était trop belle pour que nous la laissions passer.

— Vous êtes un ami d’Yves Picot ?

— Oui, nous nous connaissons depuis pas mal d’années. C’est un excentrique, mais il est génial, et le seul qui ait réussi à convaincre des collègues de venir risquer leur peau ici.

— Combien d’archéologues participeront à la mission ?

— Pas suffisamment, malheureusement, compte tenu de l’importance du chantier. Il y a deux experts en prospection magnétique, un professeur d’archéozoologie, un spécialiste des civilisations méditerranéennes, sept archéologues spécialistes de la Mésopotamie, en plus de Marta, d’Yves et moi, plus quelques étudiants en doctorat. Au total, nous serons trente-cinq.

Clara, qui avait espéré que Picot parviendrait à réunir une horde de spécialistes, ne put cacher sa déception, au grand dam de Fabian, qui dit :

— Vous devriez remercier le ciel. C’est un véritable miracle que nous ayons pu réunir trente-cinq personnes. Et tout cela grâce à Yves. Votre pays est à deux doigts de se faire pilonner, autant dire que les circonstances ne sont guère propices aux aventures archéologiques. Et malgré cela, Yves a réussi à nous convaincre de tout lâcher pour venir ici. Et je vous prie de croire que ça n’a pas été une mince affaire de persuader le doyen de la faculté de nous laisser partir en plein mois de septembre, juste au moment où les cours vont reprendre. Sachez que tous ceux qui ont accepté de venir ici l’ont fait au prix d’un gros sacrifice. Ils jouent leur réputation de chercheurs, car ils ne savent pas encore si le jeu en vaut la chandelle, sans parler du temps et de l’énergie qu’ils vont devoir consacrer à ce chantier.

— Á vous entendre, on croirait que vous me faites une faveur ! riposta Clara, excédée. Si vous êtes ici, c’est parce que vous savez que le jeu en vaut la chandelle. Sans quoi vous ne seriez pas venus !

Marta avait terminé son tour d’inspection et s’était approchée. En les entendant élever la voix, elle demanda :

— Que se passe-t-il ?

— Simple échange de points de vue, commenta Fabian.

Clara ne dit rien. Elle baissa les yeux et inspira profondément pour se calmer. Elle ne pouvait pas se permettre de s’emporter, surtout maintenant, alors que le chantier était sur le point de débuter.

Si seulement Ahmed avait été là. Lui au moins savait se montrer diplomate et dire ce qu’il avait à dire sans offenser personne ni renier ses idées.

— Bien, dit Marta. Je viens de jeter un coup d’œil au site. De combien d’ouvriers pouvons-nous disposer ?

— Une centaine. Des hommes du village et des environs.

— Ce ne sera jamais suffisant pour déblayer tout ce sable. Ce sont les maisons qui ont été construites exprès pour le chantier ? demanda-t-elle en désignant au loin les bâtisses en pisé.

— Oui. Elles se trouvent à trois cents mètres environ. Ainsi nous pourrons faire le trajet à pied, sans avoir à prendre la voiture, répondit Clara.

— Nous avons apporté des tentes de bonne qualité. Si vous voulez mon avis, c’est une bonne chose que les ouvriers terminent ce qu’ils sont en train de faire, mais la priorité reste le chantier, déclara Marta d’un ton ferme.

— Déjà ? Avant même l’arrivée de l’expédition ? s’étonna Fabian.

— Oui, déjà. Car pour être franche, je crains que nous n’ayons pas le temps de mener à bien notre mission. Nous devons nous mettre au travail le plus vite possible. C’est-à-dire dès demain. Maintenant, si vous le voulez bien, je propose de rentrer au village pour expliquer aux hommes ce que nous attendons d’eux. Nous allons essayer de déblayer la plus grande partie du site avant l’arrivée d’Yves et de l’équipe. Qu’en dites-vous ?

— C’est toi qui commandes, dit Fabian.

— Personnellement, je n’y vois pas d’inconvénient, approuva Clara.

— Bien, à présent, je vais vous expliquer comment je vois l’organisation du chantier...

 

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