Le secret d'argile
Chapitre 6
Debout devant l’entrée principale de l’Excelsior, Clara Tannenberg et Ahmed Husseini guettaient avec impatience le taxi qu’ils avaient commandé. Ni l’un ni l’autre ne remarqua l’homme svelte, à la chevelure châtain qui émergeait d’un autre taxi et entrait en catastrophe dans l’hôtel.
Une minute plus tard, la voiture qu’ils attendaient arriva enfin. Ils s’y engouffrèrent sans prêter attention à l’homme qui ressortait à toutes jambes de l’hôtel en gesticulant en direction du taxi qui les emportait au loin. Dépité, l’homme entra à nouveau dans le hall de l’hôtel et se dirigea vers la réception.
— Ils sont partis. Pouvez-vous me dire s’ils se rendent à l’aéroport. Ont-ils l’intention de quitter Rome ?
Le réceptionniste le toisa d’un air soupçonneux, malgré son air respectable : cheveux courts, traits harmonieux, mise élégante quoi que vêtu d’un survêtement…
— Je suis malheureusement dans l’impossibilité de vous dire quoi que ce soit.
— Mais c’est très important. Je dois leur parler.
— Comprenez-moi bien, monsieur. Nous n’avons pas pour habitude de demander à nos clients où ils se rendent quand ils quittent l’hôtel.
— Mais lorsqu’ils ont commandé un taxi, ils vous ont certainement dit où ils allaient... Je vous en prie. Il s’agit d’un cas de force majeure.
— Je ne sais que vous dire. Je vais voir ce que je peux faire...
— Je vous demande seulement de me dire s’ils se rendaient à l’aéroport…
Quelque chose dans le ton et le regard de l’homme poussa le vieux réceptionniste à passer outre son devoir de réserve.
— Très bien, ils allaient à l’aéroport. Ils ont avancé la date de leur retour à Amman. Leur avion décolle dans une heure. Ils sont partis en catastrophe. La dame était en retard et...
Mais l’homme s’élançait déjà vers la sortie et sauta dans un taxi.
— Á l’aéroport, vite !
Le chauffeur, un vieux Romain, le dévisagea dans le rétroviseur. S’il y avait dans tout Rome un taxi qui aimait prendre son temps, c’était bien lui. Il se mit tranquillement en route pour Fiumicino, sans se laisser attendrir par le désespoir qui se lisait sur les traits de son client.
Une fois à l’aéroport, l’homme consulta immédiatement le panneau d’affichage des vols en partance et se dirigea aussitôt vers la porte d’embarquement du vol pour Amman, en Jordanie.
Mais trop tard. Tous les passagers avaient déjà passé la douane et le carabiniere refusa catégoriquement de le laisser passer.
— Ce sont des amis à qui je n’ai pas pu dire au revoir. Je n’en ai que pour une minute. S’il vous plaît, laissez-moi passer !
Inflexible, le représentant de l’ordre lui intima de passer son chemin. Il se mit à errer sans but dans l’aérogare. Il ne savait à quel saint se vouer et n’avait qu’une idée en tête : parler à cette femme coûte que coûte, quitte à la suivre au bout du monde s’il le fallait.
***
Dès qu’ils sortirent de l’avion, une chaleur suffocante chargée d’une odeur d’épices s’abattit sur eux comme un coup de massue. Ils étaient de retour chez eux, en Orient. Ahmed précéda Clara sur la passerelle, une sacoche Louis Vuitton à la main. L’homme qui se tenait derrière elle la suivait à la trace tout en s’efforçant de passer inaperçu.
Ils passèrent la douane sans encombre. Leurs passeports diplomatiques leur ouvraient toutes les portes, car bien qu’elle fît officiellement allégeance à Washington, et qu’elle ne portât pas Saddam dans son cœur, la famille royale de Jordanie entendait ménager la chèvre et le chou.
La voiture qui attendait Clara et Ahmed à la sortie de l’aéroport les conduisit directement à l’hôtel Marriot. Étant donné l’heure avancée, ils se firent monter à dîner dans la chambre.
La tension entre eux était toujours palpable.
— Je vais appeler mon grand-père.
— Je ne pense pas que ce soit une bonne idée.
— Pourquoi ? Nous sommes à Amman.
— Les Américains ont des espions partout. Ne peux-tu attendre demain, lorsque nous aurons passé la frontière ?
— Non. J’ai besoin de lui parler.
— Clara, je commence à en avoir par-dessus la tête de tes caprices !
— Parce que d’après toi, c’est un caprice ?
— Tu devrais être plus prudente, Clara.
— J’en ai assez de m’entendre dire que je dois être discrète et prudente. Et d’ailleurs pourquoi le serais-je ?
— C’est à ton grand-père qu’il faut poser la question, rétorqua Ahmed avec humeur.
— Mais c’est à toi, que je la pose.
— Tu n’es pas idiote, Clara, même si ton aïeul s’obstine à te traiter en gamine, et je suppose donc que depuis le temps, tu auras su tirer tes propres conclusions.
Clara se mura dans le silence. Elle n’était pas certaine de comprendre ce qu’il entendait par là, même si force lui était de reconnaître qu’il y avait des zones d’ombre... Elle était née à Bagdad, comme sa mère, et avait passé son enfance entre le Caire et Bagdad. Deux villes qu’elle chérissait.
Et le jour où elle avait annoncé à son grand-père qu’elle voulait achever ses études aux États-Unis, ce dernier s’était cabré. Mais pour finir, et après maintes tractations, elle avait eu raison de ses réticences.
La vie était agréable en Californie, et elle avait gardé un bon souvenir de San Francisco – la ville où elle était devenue une femme –, même si elle savait qu’elle n’aurait pas pu y vivre. L’Orient, avec ses senteurs, ses saveurs, et sa nonchalance lui manquait... de même que la langue arabe. Elle pensait en arabe, aimait en arabe. Raison pour laquelle elle s’était éprise d’Ahmed.
Tous les garçons Américains qu’elle avait connus lui avaient semblé insipides, même s’ils lui avaient révélé tout ce qu’une femme orientale ignorait.
— Que tu le veuilles ou non je vais l’appeler, finit-elle par dire.
Elle demanda à l’opératrice de la mettre en relation avec Bagdad. Quelques minutes plus tard, la voix de Fatima retentit dans le combiné.
— C’est moi, Clara !
— Ma fille, quel bonheur ! Je vais tout de suite prévenir monsieur.
— Il ne dort pas au moins ?
— Non, il est en train de lire dans son bureau. Il va être content de vous entendre...
Clara entendit Fatima qui disait à Ali, le valet de chambre, d’aller prévenir monsieur que sa petite-fille était en ligne.
— Clara, ma chérie...
— Grand-père...
— Vous êtes à Amman ?
— Nous arrivons à l’instant. J’ai hâte de te revoir, de rentrer à la maison.
— Que se passe-t-il ?
— Pourquoi cette question ? Tu trouves étrange que j’aie envie de te voir ?
— Non, mais je te connais comme si je t’avais faite. Et quand tu étais petite, à la moindre contrariété tu venais te réfugier dans mes bras.
— Le congrès de Rome ne s’est pas bien passé.
— Je suis au courant.
— Vraiment ?
— Oui, Clara.
— Mais, comment le sais-tu ?
— Allons bon, tu ne vas pas commencer à me harceler de questions ?
— Non, mais...
Le vieil homme soupira.
— Et Ahmed, comment va-t-il ?
— Il est ici avec moi.
— Bien. J’ai pris toutes les dispositions pour que vous rentriez sans encombre à la maison. Passe-moi ton mari, tu veux ?
Clara tendit le téléphone à Ahmed qui s’entretint brièvement avec le grand-père de son épouse. Ce dernier avait hâte qu’ils soient de retour à Bagdad. Le lendemain matin, à la première heure, Clara et Ahmed attendaient, dans le hall de l’hôtel, la voiture qui devait les ramener en Irak. Ni l’un ni l’autre ne remarqua les quatre hommes, qui ne semblaient pas se connaître, en train de les épier. La veille au soir, ces derniers avaient fait leur rapport à Marini. Jusqu’à présent, rien à signaler, tout se passait comme prévu.
Si passer la frontière fut un jeu d’enfant pour Clara et son mari, il n’en alla pas de même pour les hommes de Marini qui s’étaient scindés en deux paires et avaient engagé des chauffeurs expérimentés recommandés par l’hôtel d’Amman. Le problème était qu’à moins d’avoir une bonne raison pour cela (aller voir de la famille ou faire de la contrebande, par exemple), personne ne se hasardait à se rendre en Irak. Si bien qu’ils avaient dû débourser une fortune pour que les chauffeurs acceptent de se prêter à leur jeu et de prendre en filature le 4X4 Toyota vert qui les précédait.
Si la circulation fut fluide sur la route de Bagdad, il était évident qu’il s’y livrait un trafic intense. Lorsqu’ils atteignirent Bagdad il faisait nuit. L’une des voitures continua de suivre la Toyota tandis que l’autre se rendit à l’hôtel Palestina où, aux dires des chauffeurs, descendait une majorité d’Occidentaux. Même si la chose pouvait paraître incongrue en ces temps de crise, ils avaient décidé de se faire passer pour des négociants venus pour affaires à Bagdad.La Toyota s’était arrêtée devant une grille et attendait qu’elle s’ouvre. Les hommes de Marini poursuivirent leur chemin. Ils savaient désormais où vivait Clara Tannenberg. Demain, ils reviendraient pour faire leur tour d’inspection.
La maison de deux étages, surveillée par des gardiens invisibles, se dressait au centre d’un parc parfaitement entretenu. Située dans un quartier résidentiel, la villa, surnommée la Maison Jaune en raison de sa façade jaune vif régulièrement peinte de frais, avait appartenu jadis à un homme d’affaires anglais.
Fatima attendait dans le vestibule, à demi assoupie sur une chaise, quand la porte s’ouvrit. Clara entra et se jeta aussitôt au cou de la nourrice qui l’avait vue grandir. Au début Clara était intimidée par les voiles noirs de la vieille chiite, mais bien vite elle avait trouvé entre ses bras la tendresse dont sa mère l’avait privée.
Veuve de bonne heure avec un petit garçon sur les bras, Fatima avait dû aller vivre chez sa belle-mère qui ne l’avait pas reçue de bon cœur et la traitait avec rudesse. Mais Fatima avait accepté son sort sans se plaindre. Jusqu’au jour où sa belle-mère l’avait envoyée ici, dans la maison où vivait un étranger et sa jeune épouse, une Égyptienne du nom de Alia. Elle ne devait plus jamais les quitter ensuite. Elle avait servi Alfred Tannenberg et sa femme, les avait accompagnés en déplacement au Caire où ils possédaient une autre résidence, et, surtout, elle s’était occupée de leur fils aîné, Helmut, puis de la fille de ce dernier, Clara.
Á présent, qu’elle n’était plus qu’une vieille femme qui avait perdu son fils dans cette maudite guerre contre l’Iran, il ne lui restait plus que Clara.
— Tu as mauvaise mine, fillette.
— Je suis fatiguée.
— Á ton âge, tu devrais cesser de voyager et commencer à songer à faire des enfants.
— Tu as raison. Dès que j’aurai trouvé la Bible d’argile je le ferai, s’esclaffa Clara.
— Ah, fillette. Prends garde qu’il ne t’arrive la même chose qu’à moi ! Je n’ai eu qu’un fils, et maintenant qu’il est mort, je me retrouve seule au monde.
— Mais je suis là, moi.
— Oui, c’est vrai. Et si je ne t’avais pas, je ne serais plus bonne à rien.
— Allons, Fatima, je viens à peine d’arriver et tu commences déjà à geindre. Où est mon grand-père ?
— Il dort. Aujourd’hui il a passé la journée à vadrouiller, et quand il est rentré il était fatigué et soucieux.
— Il t’a dit quelque chose ?
— Juste qu’il voulait dîner. Après il est allé s’enfermer dans sa chambre en me disant qu’il ne voulait pas être dérangé.
— Dans ce cas, je le verrai demain.
Laissant les deux femmes à leurs bavardages, Ahmed fila se mettre au lit. Il était exténué et démoralisé à l’idée de devoir se rendre au ministère le lendemain pour faire son rapport sur le congrès de Rome – un véritable fiasco ! Ahmed avait parfois l’impression d’avoir une cotte mal taillée, même s’il faisait partie des privilégiés. Ses problèmes de conscience avaient commencé lorsqu’il avait réalisé que ses parents et lui appartenaient à l’élite d’un régime dictatorial. Mais plutôt que de renoncer à ses privilèges, il avait préféré se mentir à lui-même et se convaincre qu’il collaborait avec le régime pour soutenir sa famille et non pas Saddam. Après quoi, il avait fait la connaissance de Clara et des Tannenberg et sa vie avait à jamais sombré dans l’abîme. Il avait plongé corps et âme dans la corruption. Et de son plein gré, qui plus est. Il avait accepté d’entrer dans l’organisation d’Alfred et de devenir son héritier, tout en sachant pertinemment ce que cela signifiait. La solide position qu’il occupait au sein du régime, grâce aux liens que sa famille entretenait avec Saddam, s’était renforcée avec Alfred au point de le rendre intouchable, car ce dernier comptait quelques puissants amis parmi les proches collaborateurs du dictateur. Toujours est-il qu’Ahmed avait de plus en plus de mal à se supporter lui-même et à supporter de vivre aux côtés d’une femme qui préférait se voiler la face plutôt que de chercher à savoir ce que manigançaient les gens de son entourage, afin de pouvoir continuer à les choyer.
Pour sa part, il avait cessé de l’aimer. Mais l’avait-il jamais aimée ? Quand il avait fait sa connaissance, à San Francisco, il n’avait vu en elle qu’une aventure. Tous deux étaient Irakiens et parlaient arabe, tous deux étaient archéologues ; ils avaient des amis communs à Bagdad, et tous deux connaissaient la famille de l’autre, même s’ils ne s’étaient pour ainsi dire jamais fréquentés. L’exil les avait rapprochés. Clara était une émigrée cousue d’or, et lui disposait de suffisamment d’argent pour pouvoir se payer un appartement luxueux avec vue sur la baie de San Francisco.
Ils avaient décidé de vivre ensemble. Ils avaient tant de choses en commun, comme cette même sensation de liberté aux États-Unis, même si leur pays et leurs proches leur manquaient.
Lorsque son père était venu lui rendre visite à San Francisco, il l’avait mis en demeure d’épouser Clara. Une telle union ne présentait, selon lui, que des avantages, sans compter que le vent n’allait pas tarder à tourner. Dans les milieux diplomatiques, le bruit commençait à circuler que l’administration américaine voulait se débarrasser du pantin encombrant qu’était devenu Saddam. Et comme il fallait bien songer à l’avenir, il fut décidé qu’Ahmed unirait sa vie à celle de cette fille ravissante, immensément riche, surprotégée et pourrie gâtée.
Clara entra brusquement dans la chambre, tirant Ahmed de sa rêverie.
— Ah, tu es là ! lui dit-elle. Tu aurais pu au moins prendre le temps de saluer Fatima. Tu es passé devant elle comme si tu ne l’avais pas vue.
— Je lui ai dit bonsoir. Que veux-tu que je lui dise d’autre ?
— Tu sais combien je suis attachée à elle.
— Oui, je le sais.
Le ton courroucé de son mari la surprit, même si ces derniers temps il avait tendance à lui faire des scènes et à la traiter comme un boulet.
— Que se passe-t-il, Ahmed ?
— Rien du tout. Simplement, je suis fatigué.
— Tu mens. Je vois bien que quelque chose ne va pas.
Ahmed la regarda droit dans les yeux. Il avait envie de lui dire qu’elle ne le connaissait pas, qu’elle ne l’avait jamais connu et qu’il en avait par-dessus la tête d’elle et de son grand-père. Mais il ne desserra pas les dents. De toute façon, il était trop tard pour songer à prendre la fuite.
— Viens te coucher, Clara. Demain nous avons une journée chargée. Je dois aller au ministère pour commencer à préparer sérieusement les fouilles. D’après ce que je me suis laissé dire à Rome, il va y avoir la guerre, même si tout le monde ici prétend le contraire.
— Sauf mon grand-père.
— Sauf ton grand-père. Bien, et maintenant, essayons de dormir. Nous déferons les valises demain.
***
Alfred Tannenberg était dans son bureau avec Mustafa Nassir, son associé, lorsque Clara entra et surprit les deux hommes en train de discuter âprement.
— Grand-père...
— Ah, te voilà, ma chérie ! Entre, entre.
Tannenberg planta son regard d’acier dans celui de Nassir, qui arbora aussitôt un grand sourire.
— Ma très chère enfant, il y a si longtemps que tu ne nous as pas honorés de ta visite au Caire. Mes filles n’arrêtent pas de me demander de tes nouvelles.
— Bonjour Mustapha, répondit sèchement Clara qui avait entendu la conversation échauffée entre son grand-père et l’Égyptien.
— Clara, nous sommes en pleine réunion de travail, mais je te recevrai dès que nous en aurons terminé.
— Très bien. En attendant, je vais sortir faire quelques emplettes.
— Fais-toi accompagner.
— Oui, bien sûr. Fatima va venir avec moi.
Clara sortit en compagnie de Fatima et de l’homme qui était à la fois son chauffeur et son garde du corps. Ils montèrent dans la Toyota verte et prirent la direction du centre-ville.
Depuis que les États-Unis avaient instauré le blocus pour faire pression sur le régime de Saddam Hussein, la ville n’était plus que l’ombre d’elle-même, et les Bagdadiens devaient déployer des trésors d’ingéniosité pour pouvoir survivre.
Les hôpitaux continuaient de vivoter tant bien que mal grâce au concours des ONG, mais le manque de médicaments et de nourriture s’aggravait de jour en jour.
Clara n’avait aucune sympathie pour Saddam, mais elle en voulait encore plus au président Bush et à tous ceux qui avaient réduit son pays à l’indigence. Clara déambulait dans le bazar sans se rendre compte qu’elle était suivie, mais son garde du corps avait remarqué qu’à chaque coin de rue ils croisaient toujours les mêmes hommes aux allures de touristes égarés.
Il n’en avisa pas les deux femmes de peur de les affoler, mais dès qu’ils furent de retour à la Maison Jaune, le chauffeur alla faire son rapport à Alfred Tannenberg.
— Il y avait quatre hommes qui allaient deux par deux, l’informa-t-il. Ils nous suivaient, c’est évident. Et d’ailleurs ils ne passaient pas inaperçus. Leurs vêtements, leurs faciès... ce n’était pas des Irakiens, ni des Égyptiens ou des Jordaniens... ils ne parlaient pas anglais. Il me semble qu’ils parlaient italien.
— Et que cherchaient-ils d’après toi ?
— Savoir où allait mademoiselle Clara. Je n’ai pas l’impression qu’ils lui voulaient du mal, encore que...
— On ne sait jamais. Veille à ce qu’elle ne sorte pas seule. Dorénavant, deux hommes armés vous accompagneront partout où vous irez. Et mieux vaut pour vous tous qu’il n’arrive rien à ma petite-fille.
Ce genre de menace était inutile. Yassir savait qu’il paierait de sa vie la moindre défaillance, de même qu’il n’ignorait pas qu’il ne serait ni le premier ni le dernier à mourir par la volonté de Tannenberg.
— Oui, monsieur.
— Renforce la sécurité autour de la maison. Je veux que toutes les allées et venues soient strictement contrôlées. Pas question de laisser entrer un jardinier venu remplacer un cousin malade, ni aucun marchand ambulant. Personne n’est autorisé à pénétrer dans cette propriété sans mon consentement exprès. Á présent, nous allons tendre un piège à ces fouille-merdes. Je veux connaître leur identité, qui les envoie et pour quelle raison.
— Les attraper tous les quatre ne va pas être facile.
— Pas besoin des quatre. Un seul suffit.
— Oui, monsieur, mais dans ce cas, il va falloir que mademoiselle Clara sorte à nouveau.
— En effet. Ma petite-fille va nous servir d’appât. Mais fais en sorte qu’elle ne se rende pas compte, et surtout qu’il ne lui arrive rien. Tu en répondras de ta vie, Yassir.
— Je le sais, monsieur. Mais il ne lui arrivera rien. Vous pouvez me faire confiance.
— Je ne fais confiance à personne, Yassir, ne l’oublie jamais.
— Oui, monsieur.
Tannenberg l’envoya chercher sa petite-fille qui, une heure durant, lui raconta comment s’était passé le congrès de Rome. Il ne fut pas surpris d’apprendre que sa requête avait été mal accueillie. Il s’y attendait. Ses amis lui avaient conseillé d’attendre la chute de Saddam avant d’entreprendre les fouilles des vestiges mis au jour entre les deux antiques cités d’Ur et de Babylone. Mais il ne voulait pas attendre.
Ou plutôt, il ne le pouvait pas, car il était malade et savait qu’il ne lui restait que quatre mois à vivre, six tout au plus. Il avait exigé de son médecin qu’il lui dise la vérité, et la vérité était que la fin était proche.
Il avait quatre-vingt-cinq ans et le foie rongé par un cancer. Moins de deux ans auparavant, il avait déjà subi une hépatectomie partielle.
Clara était à la charge d’Ahmed, et disposait de suffisamment d’argent pour ne manquer de rien jusqu’à la fin de ses jours, mais il voulait lui faire un cadeau, le cadeau qu’elle lui réclamait depuis l’adolescence : être celle qui découvrirait la Bible d’argile.
C’était pour cela qu’il l’avait envoyée à Rome : pour qu’elle rende publique l’existence des deux tablettes qu’il avait trouvées quand il était jeune, encore plus jeune qu’elle ne l’était elle-même aujourd’hui.
Les mauvaises langues avaient beau se gausser de l’histoire des tablettes d’Abraham et crier à la supercherie, il n’empêche que la communauté scientifique était désormais au courant de son existence.
Personne désormais, pas même ses chers amis, ne pourrait couper l’herbe sous le pied à sa petite-fille et lui ravir l’honneur d’être la découvreuse de la Bible d’argile.
Il avait déjà rédigé la lettre que l’un de ses hommes allait emporter à Amman pour la remettre à un agent qui, à son tour, l’apporterait à Washington afin de la remettre en mains propres à Robert Brown, lequel la transmettrait personnellement à George Wagner.
Mais avant d’envoyer la missive, il devait se débarrasser des intrus qui suivaient Clara partout, et peut-être devrait-il ajouter un post-scriptum. Ce soir, il espérait pouvoir s’entretenir avec Ahmed. Ce matin, lorsque le mari de Clara lui avait remis la lettre de Brown, il l’avait trouvé tendu. Il était sûr de la loyauté d’Ahmed, et connaissait son ambition : quitter l’Irak. Mais il savait aussi que sans son argent, c’est-à-dire celui dont Clara hériterait et dont Ahmed disposerait tant qu’il resterait à ses côtés, il ne le pourrait pas.
Les hommes de Marini étaient sur le pied de guerre depuis le lever du jour. La veille, ils avaient repéré un café dans la même rue que la Maison Jaune, mais sur le trottoir d’en face. Tenu par un homme affable mais un peu trop bavard à leur goût, l’établissement était idéalement situé pour pouvoir observer les allées et venues des occupants de la villa.
Á huit heures tapantes, ils virent sortir Ahmed Husseini au volant de la Toyota verte. Un homme, qui ne cessait de jeter des regards suspicieux autour de lui, occupait le siège côté passager. Mais ce n’est qu’à dix heures que Clara sortit à son tour dans un 4X4 Mercedes en compagnie d’une femme entièrement vêtue de noir et d’un garde du corps.
Les hommes de Marini, qui continuaient d’opérer deux par deux, communiquaient par talkie-walkie. Ceux qui se trouvaient dans le café ordonnèrent à leurs compères garés deux rues plus loin de prendre la Mercedes en chasse.
Celle-ci prit la direction des faubourgs, suivie par les hommes de Marini.
Ils roulaient depuis plus d’une demi-heure quand la Mercedes bifurqua sur un chemin de terre bordé de palmiers. Les hommes d’Investigations et Sécurité hésitèrent un instant, puis décidèrent de poursuivre leur chemin. Voyant que la Mercedes accélérait, ses poursuivants firent de même. Pas question de perdre de vue la femme qui devait les mener jusqu’au vieil homme qu’ils avaient ordre de photographier.
Soudain, la Mercedes donna un coup d’accélérateur en soulevant un nuage de poussière ; l’instant d’après, d’autres véhicules tout-terrains surgirent de chaque côté de la route et foncèrent droit sur la première voiture de détectives comme s’ils voulaient l’emboutir. Ses occupants réalisèrent trop tard qu’ils étaient cernés et furent forcés de s’arrêter.
Leurs compères, qui suivaient dans la deuxième voiture, pilèrent net. Les Italiens ne portaient pas d’armes, ils n’avaient rien pour affronter les brutes qui avaient extirpé violemment leurs camarades de leur véhicule et commençaient à les rouer de coups. Il était évident qu’ils se feraient eux aussi tabasser s’ils tentaient d’intervenir. Cependant, ils ne pouvaient pas laisser leurs collègues se faire sauvagement frapper sans réagir. La seule solution était de faire demi-tour, non pas pour fuir, même s’ils en donnaient l’impression, mais pour aller chercher de l’aide. Ils étaient déjà loin quand l’un de leurs malheureux compagnons fut contraint de s’agenouiller sous les yeux horrifiés de son collègue, tandis que ses agresseurs lui logeaient une balle dans la nuque. Deux minutes plus tard, les deux hommes gisaient morts dans le creux du fossé.
***
Carlo Cipriani se prit la tête entre les mains. Mercedes, livide, demeura impassible, tout comme Hans Hausser et Bruno Müller, lorsque Luca Marini leur raconta ce qui s’était passé.
Ils se trouvaient dans le bureau de Marini qui les avait convoqués de toute urgence.
Tout le personnel de l’agence était en deuil, et il régnait un silence de mort dans les locaux.
Demain, un avion rapporterait les dépouilles des deux limiers d’Investigations et Sûreté.
Ils avaient été assassinés après avoir été violemment frappés. Leurs compagnons ignoraient s’ils avaient parlé, de même qu’ils ignoraient qui étaient leurs agresseurs. Ils savaient seulement que dix véhicules à quatre roues motrices les avaient pris en étau et obligés à s’arrêter. Ils avaient vu ensuite qu’on les passait à tabac, mais rien de plus.
Ce n’est que plus tard, quand ils étaient revenus avec une patrouille de police, qu’ils avaient trouvé les corps sans vie de leurs camarades. Alors qu’ils exigeaient qu’une enquête soit ouverte, ils avaient manqué se faire arrêter en tant que principaux suspects. Personne n’avait rien vu, personne ne savait rien.
L’interrogatoire de police avait été musclé, ainsi que l’attestaient les multiples contusions et coupures que les deux hommes portaient au visage, au thorax et à l’abdomen. Après plusieurs heures passées au bloc, ils avaient été relâchés et sommés de quitter au plus tôt le territoire irakien.
L’ambassadeur d’Italie avait immédiatement déposé une plainte et exigé un entretien avec le ministre des Affaires étrangères. Il lui avait été répondu que ce dernier était en visite officielle au Yémen, mais que la police allait procéder à des investigations afin d’identifier les coupables qui, selon toute vraisemblance, étaient des gangsters qui rançonnaient les touristes.
On n’avait rien retrouvé dans les poches des victimes : ni papiers, ni argent, ni cigarettes. Leurs assassins leur avaient tout pris.
Luca Marini avait l’impression de revivre les heures sombres qu’il avait connues quand il était à la tête de la brigade antimafia en Sicile et qu’il devait appeler les femmes de ses compagnons pour leur annoncer que leur mari avait été abattu.
Du moins, dans ces cas-là, organisait-on des funérailles officielles auxquelles assistait le ministre chargé de remettre une médaille au défunt et une généreuse pension à la veuve de la victime. Mais cette fois, l’enterrement allait devoir être célébré dans la discrétion, sans médaille, afin d’éviter que la presse ne fourre son nez dans ce qui ne la regardait pas.
— Je suis navré, mais les récents événements m’obligent à rompre le contrat qui nous lie. Vous vous êtes embarqués dans une sale histoire. Ce double assassinat est une mise en garde. Ces gens veulent vous dissuader de poursuivre vos recherches, quelle qu’elles soient.
— Nous aimerions aider les familles de ces deux hommes, même si nous ne pouvons pas, hélas, leur rendre la vie, dit Mercedes. Dites-nous le montant d’une compensation qui vous semble correcte.
Marini posa sur Mercedes un regard étonné. Cette femme avait les pieds sur terre, comme toutes les femmes, mais en plus elle ne perdait pas de temps à pleurnicher.
— Tout dépend de vous. Francesco Amatore laisse une femme et une petite fille de deux ans. Paolo Silvestre était célibataire, mais je pense que ses parents accueilleront de bon cœur un geste de votre part, dans la mesure où ils ont d’autres enfants à élever.
— Un million d’euros, soit cinq cent mille euros pour chaque famille, ça vous paraît correct ? demanda Mercedes.
— Il me semble que c’est une offre généreuse, répondit Luca Marini. Mais il y a un autre problème que nous devons résoudre. La police aimerait savoir pourquoi deux de mes hommes se trouvaient en Irak, qui les a payés pour partir et à quelles fins. Jusqu’ici, je me suis défilé comme j’ai pu, mais demain, je dois rencontrer le commandant. Il veut que je lui fournisse les réponses que le ministre de l’Intérieur exige de lui. Et bien que nous soyons de vieux amis, lui et moi, je dois répondre à ses attentes. Á présent, dites-moi, s’il vous plaît, ce que je peux dire et ce que je dois taire.
Les quatre amis échangèrent un regard entendu.
La situation était délicate.
Car quelles raisons plausibles pouvaient invoquer un médecin à la retraite, un professeur de physique, un pianiste concertiste et une promotrice immobilière lorsque la police leur demanderait pourquoi ils avaient envoyé quatre détectives privés en Irak.
— Quelles raisons allons-nous invoquer ? demanda Bruno Müller.
— Vous ne m’avez jamais dit ce que vous vouliez à Clara Tannenberg ni ce que vous cherchiez en Irak, fit remarquer Marini.
— C’est une affaire strictement privée, rétorqua sèchement Mercedes.
— Madame, la police ne saurait se contenter d’une réponse comme celle-là. Je vous rappelle qu’il y a eu mort d’hommes.
— Luca, verrais-tu un inconvénient à ce que nous nous entretenions un instant en privé ? demanda Carlo Cipriani.
— Mais non, naturellement. Vous pouvez vous installer dans la salle du conseil. Lorsque vous aurez pris une décision, faites-moi prévenir.
Marini les fit passer dans une salle contiguë à son bureau, puis referma la porte doucement.
Dès qu’ils furent seuls, Carlo Cipriani prit la parole.
— Nous avons deux possibilités : ou bien nous disons la vérité, ou bien nous trouvons un alibi en béton.
— Nous n’avons pas d’alibi, fit remarquer Hans. Pas avec deux morts sur les bras. Des innocents, de surcroît. Si seulement l’un d’eux avait été...
— Si nous disons la vérité, tout est fichu. Y avez-vous songé ? s’enquit Bruno d’une voix tendue par l’angoisse.
— Personnellement, je refuse de rendre les armes, dit Mercedes. Nous devons trouver un moyen de surmonter la crise. Nous en avons vu d’autres. Il ne s’agit jamais que d’un contretemps, si douloureux et inattendu soit-il.
— Ce que tu peux être dure ! s’exclama Carlo sans même réfléchir.
— Dure ? C’est toi qui me dis que je suis dure, Carlo ? Alors qu’il y a des années que nous nous préparons, que nous nous sommes jurés de tout faire pour arriver à nos fins ? Alors au lieu de nous lamenter, réfléchissons.
— J’en suis incapable, murmura Hans Hausser.
Mercedes toisa un instant ses compagnons avec dédain, puis déclara en se redressant :
— Bien. Carlo. Toi et moi sommes amis de longue date. Je suis de passage à Rome et je t’ai parlé de mes projets : la guerre en Irak paraissant inévitable, j’aimerais que mon entreprise participe à la reconstruction et se taille si possible la part du lion. De sorte que j’envisage d’aller séjourner à Bagdad pour faire un état des lieux, recenser les besoins en matière de bâtiment. Quand je t’ai annoncé mon projet, tu m’as traitée de vieille folle et dit qu’il existait des agences spécialisées dans l’évaluation des besoins dans les zones de conflit. Tu m’as présenté un vieil ami à toi, Luca Marini. J’ai hésité, songeant à m’adresser à une agence espagnole, et pour finir j’ai opté pour Investigations et Sûreté. Nous allons accepter la version des Irakiens. Les hommes de Marini ont été tués par un gang de malfrats. Rien d’étonnant quand on connaît la situation actuelle de l’Irak. Naturellement, je suis désolée et je veux aider les familles en leur versant une petite indemnité.
Les trois hommes la regardèrent bouche bée. En un clin d’œil, elle avait trouvé un alibi en béton.
Et même si les flics n’en croiraient pas un mot, du moins son histoire était-elle plausible.
— Vous avez d’autres idées ou est-ce que celle-là vous convient ?
N’ayant rien à suggérer, ils acceptèrent la version de Mercedes.
Lorsqu’ils en firent part à Luca Marini, ce dernier resta dubitatif. L’alibi était solide à condition que personne n’aille révéler que ses hommes avaient pris Clara Tannenberg en filature pendant son séjour à Rome.
— Vous avez raison, concéda Mercedes. Il ne faut pas mélanger les deux « affaires ». Dès l’instant qu’il ne s’est rien passé ici, il est inutile de révéler aux flics que deux jours auparavant vos hommes étaient en filature à Rome. Le problème s’est produit en Irak.
— Sans doute, reconnut Marini, mais il n’empêche que toute cette « affaire », comme vous dites, a débuté à Rome et qu’elle implique cette femme. De plus, nous ignorons si mes hommes ont parlé avant de mourir. Mais il y a de fortes chances pour qu’ils aient avoué qu’ils travaillaient pour Investigations et Sûreté et qu’ils avaient reçu l’ordre de suivre Clara Tannenberg.
— Vous avez raison, intervint Hans Hausser, mais la police irakienne est restée muette au sujet des deux autres hommes, et l’ambassadeur n’a fait, à notre connaissance, aucune déclaration. De plus, les Irakiens ont classé le dossier. De sorte que je ne vois pas pourquoi la police italienne n’en ferait pas autant.
— Monsieur Marini, ajouta Mercedes. Ces gens ont voulu nous donner un avertissement en assassinant vos hommes. Un avertissement macabre. Une façon de dire à quoi ils sont prêts si nous nous approchons d’une certaine personne ou de ses proches.
— Mercedes, qu’entendez-vous par là ? Quelle est cette personne ? insista Luca Marini qui en avait par-dessus la tête de ces quatre vieillards et de leurs manigances.
— Luca, nous n’avons pas trouvé d’autre alibi que celui que nous t’avons donné. Si tu penses que cette version peut satisfaire la police italienne, dis-le-nous, s’il te plaît.
Le ton grave de Carlo Cipriani bouleversa le directeur d’Investigations et Sûreté.
Cipriani était un vieil ami, il lui avait sauvé la vie alors que ses confrères médecins, le déclarant perdu, avaient renoncé à l’opérer. De sorte qu’il était prêt à l’aider, et ce malgré toute l’antipathie que pouvait lui inspirer cette Mercedes Barreda.
— Si vous me disiez le nom de la personne que vous recherchez et pour quelles raisons, je serais plus à même de comprendre ce qui s’est passé.
— Non, Luca, nous ne pouvons pas en dire plus, répondit Carlo. Ce n’est pas une question de confiance.
— Très bien, dans ce cas, je vais m’en tenir à l’explication de madame Barreda. J’espère que mes amis de la police se montreront compréhensifs et qu’ils ne me chercheront pas des poux dans la tête. Les familles de mes hommes sont brisées par le chagrin, mais elles mettent l’incident sur le compte du chaos qui règne actuellement en Irak. Bush a déjà réussi à convaincre deux familles italiennes de prendre fait et cause pour l’action qu’il mène contre « l’empire du mal »... J’ai découvert que la femme de Paolo et les parents de Francesco ignoraient qu’ils étaient en mission en Irak. Ils ne leur avaient rien dit. De sorte qu’ils ne devraient pas chercher à nous mettre des bâtons dans les roues, surtout si vous êtes disposés à les indemniser… Bien. Je vous tiendrai au courant de mes tractations avec la police.
— Excuse-moi de te poser à nouveau la question, mais es-tu absolument certain de n’avoir pas dit à tes hommes par qui ils avaient été engagés ?
— Absolument certain, Carlo. Tu avais bien précisé que personne ne devait connaître votre existence. Et quand je donne ma parole, ce n’est jamais à la légère.
— Merci, murmura Carlo.
Sur ce, les quatre amis prirent congé.
— Que diriez-vous d’aller prendre un verre ? suggéra Mercedes. Je ne sais pas vous, mais moi, je suis complètement vidée.
Ils entrèrent dans un vieux café. Le soleil brillait généreusement sur Rome, mais ils étaient trop abattus pour s’en réjouir.
— Il nous a découverts, dit Bruno.
— Pas du tout ! contra Mercedes avec force. Les hommes de Marini n’ont pas parlé, pour la bonne raison qu’ils ne savaient rien.
— Il faut que nous gardions les pieds sur terre, rappela Hans Hausser. Nous avons passé l’âge de céder à la paranoïa.
— Nous allons attendre que Luca nous rappelle pour nous dire comment les choses se sont passées avec les flics, suggéra Carlo. Et maintenant, mes amis, je vais vous quitter pour faire un saut à la clinique. Je n’ai pas envie que mes enfants se posent trop de questions. Mais on pourrait se retrouver pour le dîner si cela vous dit.
— Carlo, coupa Mercedes. Je crois que nous avons tous besoin de repos. Je propose de nous revoir demain.
— Tu as raison, approuva Bruno. Mieux vaut nous séparer. Rien ne sert de ressasser sans fin cette histoire.
Les quatre amis se quittèrent à la porte du café. Ils avaient besoin de quelques heures de solitude, pour pouvoir se ressourcer.
Carlo venait juste de finir de donner ses instructions à sa secrétaire, quand Lara entra dans son bureau.
— Papa, te voilà enfin de retour ! Où étiez-vous donc passés, toi et ta vieille bande de potes ?
— Allons, Lara. Un peu de respect pour la vieillesse, tu veux...
— Tu n’as pas l’air de te rendre compte que nous nous sommes fait un sang d’encre. N’est-ce pas Maria ?
— C’est vrai, docteur.
— Merci, Maria, nous nous verrons demain, dit le docteur Cipriani, en invitant sa secrétaire à le laisser seul avec sa fille.
— J’espère que tu ne vas pas être en retard, ce soir.
— Ce soir ?
— Papa ! Tu n’as tout de même pas oublié que nous sommes tous invités chez Antonino pour fêter l’anniversaire de sa femme...
— Ah, l’anniversaire ! Mais non, je ne l’avais pas oublié, simplement j’avais la tête ailleurs.
— Arrête, ton nez est en train de s’allonger. Tu as pensé à un cadeau ? Tu sais que la femme d’Antonino est un peu spéciale.
— Je pensais aller faire un tour chez Gucci.
— Tu vas encore lui acheter un foulard ?
— Tu as une autre idée ?
— Tu pourrais lui offrir un sac pour changer. Veux-tu que je t’accompagne ?
Carlo sourit. C’était une bonne idée. Ainsi elle pourrait le mettre au courant des affaires de la clinique pendant qu’ils feraient du lèche-vitrine.
***
Alfred Tannenberg écoutait, impassible, les explications du Colonel. Ils se connaissaient depuis des années et le Colonel lui avait toujours rendu d’excellents services, moyennant finances, naturellement, mais c’était sans importance.
Le Colonel appartenait au clan de Saddam. Il était comme lui originaire de Tikrit, et s’était vu offrir un poste de confiance à la sécurité d’État.
De sorte que grâce à lui Tannenberg était au courant des derniers potins du Palais.
— Eh bien, dis-moi par qui ces hommes avaient été engagés, insista le Colonel.
— Je n’en ai pas la moindre idée. C’étaient des Italiens, qui travaillaient pour l’agence Investigations et Sécurité, et avaient pour ordre de prendre Clara en filature. Ils n’ont rien dit de plus, pour la bonne raison qu’ils ne savaient rien de plus. S’ils l’avaient su, je peux te garantir que nous aurions trouvé les moyens de les faire parler.
— Je ne comprends pas pourquoi quelqu’un voudrait s’en prendre à ta petite-fille.
— Moi non plus, mais c’est peut-être moi qu’on cherche à atteindre à travers elle.
— J’imagine qu’un homme comme toi ne compte plus ses ennemis.
— Ni ses amis. Dont tu fais partie.
— C’est vrai, mais si tu veux que je t’aide, tu dois m’en dire un peu plus. Je sais que tu as des amis puissants. Les aurais-tu froissés d’une manière ou d’une autre ?
Alfred ne chercha pas de réponse à cette question et son visage resta de marbre.
— Toi aussi, tu as des amis puissants. Comme George Bush qui s’apprête à vous envoyer ses marines pour tous vous rejeter à la mer.
Le Colonel laissa échapper un ricanement tout en allumant une cigarette égyptienne.
— Si tu ne m’en dis pas plus, je pourrai difficilement protéger Clara.
— Je t’assure que j’ignore absolument qui a engagé ces hommes. Je te demande simplement de renforcer la sécurité autour de la Maison Jaune et de me transmettre toutes les informations, aussi insignifiantes soient-elles, que tu pourras recueillir. C’est moi qui te demande de m’aider à démasquer les salopards qui se cachent derrière cette histoire.
— Et je le ferai, mon ami. Je ne te cache pas que je suis moi-même inquiet. Je pense que Bush va nous déclarer la guerre, même si au Palais on affirme qu’il n’osera jamais mettre ses menaces à exécution. J’ai l’intime conviction qu’il va essayer de conclure le conflit enclenché par son père.
— Moi aussi.
— J’aimerais mettre mon épouse et mes filles à l’abri. Pour mes deux garçons, je ne peux hélas pas grand-chose étant donné qu’ils sont dans l’armée. Mais pour les femmes... je crains de ne pas avoir les moyens.
— Je m’en charge.
— Tu es un vrai ami.
— Toi aussi.
Alfred Tannenberg ne savait rien des Italiens, si ce n’est qu’ils avaient été engagés pour suivre sa petite-fille depuis Rome jusqu’en Irak. Quelqu’un cherchait peut-être à remonter jusqu’à lui. Mais qui ? Était-ce un avertissement, une façon de lui faire comprendre qu’il ne pouvait pas enfreindre les règles en léguant la Bible d’argile à Clara ?
Si tel était le cas, il ne pouvait s’agir que de « ses vieux amis ». Sauf que cette fois, ils ne parviendraient pas à prendre le dessus. Sa petite-fille allait découvrir la Bible d’argile et se couvrir de gloire. Jamais il ne laisserait quiconque entraver les projets de Clara.
Bien qu’il fût pris d’atroces nausées, il continua à marcher en direction de la voiture. Il n’était pas question que ses hommes puissent déceler le moindre signe de faiblesse. Il allait devoir remettre à plus tard son voyage au Caire où l’attendait un spécialiste prêt à procéder à de nouveaux examens et à l’opérer le cas échéant. Sauf qu’il n’était nullement décidé à remonter sur la table d’opération. Car il savait ses « vieux amis » capables de tout. Ils pourraient en profiter pour l’endormir définitivement. Non pas parce qu’ils le haïssaient – ils l’aimaient bien, au contraire –, mais parce que les règles entre eux étaient sacrées et que personne ne devait les enfreindre. Sans compter qu’il refusait de se prêter à l’acharnement thérapeutique. Tout ce qui comptait à présent, c’était de tout mettre en œuvre pour que Clara puisse entreprendre les fouilles au plus vite.
Il se fit conduire au ministère de la Culture. Il voulait s’entretenir avec Ahmed.
Ce dernier était au téléphone quand il entra dans son bureau.
— Bonnes nouvelles, fit Ahmed lorsqu’il eut enfin raccroché. C’était le professeur Picot. Il ne veut prendre aucun engagement, mais il est d’accord pour venir faire un repérage, et si ce qu’il trouve le satisfait, il reviendra avec une équipe pour que nous commencions les fouilles. Je vais appeler Clara. Il faut nous organiser.
— Quand ce Picot pense-t-il arriver ?
— Demain après-midi, il vient de Paris. Il veut que nous nous rendions immédiatement à Safran, et exige de voir également les deux tablettes… Il faudra les lui montrer.
— Non. Je refuse de voir ce Picot. Tu sais très bien que je ne reçois personne que je n’aie moi-même expressément convoqué.
— Je n’ai jamais compris pourquoi, du reste.
— Cela ne regarde que moi. Tu vas te charger de tout organiser. Je veux que cet archéologue nous apporte son concours. Offre-lui tout ce dont il peut avoir besoin.
— Picot est un homme riche. Il n’y a rien que nous puissions lui offrir. S’il est convaincu que les ruines de Safran méritent son attention, il viendra, sinon, rien ni personne ne pourra le faire changer d’avis.
— Mais où sont passés les archéologues irakiens ?
— Vous savez bien que nous n’avons jamais eu de grands archéologues. Nous sommes peu nombreux et tous ceux qui en ont eu la chance ont quitté le pays depuis belle lurette. Deux de nos meilleurs spécialistes enseignent dans des universités américaines et sont devenus plus américains que la statue de la Liberté. Ils ne reviendront jamais. De plus, vous n’êtes pas sans savoir que les fonctionnaires, comme moi, ont vu leur traitement réduire de moitié ces derniers mois. Nous ne sommes pas en Amérique. Il n’y a pas ici de fondations, de banques ou d’entreprises qui se chargent de financer les missions archéologiques. Il ne faut pas espérer trouver plus d’un ou deux archéologues pour nous prêter main-forte.
— Nous les paierons bien. Je vais aller parler au ministre. Nous allons avoir besoin d’un avion, ou mieux, d’un hélicoptère, pour nous rendre à Safran.
— Nous pourrions aller à Bassora et de là...
— Nous n’avons pas de temps à perdre, Ahmed. Je m’en occupe. Quand Picot arrivera, tu le conduiras à l’hôtel Palestina.
— Ne pouvons-nous pas le recevoir à la maison ? L’hôtel Palestina a connu des jours meilleurs.
— L’Irak a connu des jours meilleurs. Nous allons pratiquer l’hospitalité à l’occidentale. Là-bas, il n’est pas bien vu d’accueillir chez soi des étrangers. Nous allons donc traiter Picot en étranger. D’ailleurs, je ne veux pas risquer de me retrouver nez à nez avec lui dans la Maison Jaune. Je te l’ai déjà dit, Picot ne doit pas savoir que j’existe.
Ahmed acquiesça. Il allait faire ce que le grand-père de Clara lui ordonnait. Personne ne contrariait jamais Alfred Tannenberg.
Le Colonel vous a appris quelque chose concernant les hommes qui suivaient Clara ?
— Non, il n’en sait pas plus que nous.
— Était-il vraiment indispensable de les tuer ?
Alfred fronça les sourcils. La question d’Ahmed le dérangeait, mais il était évident qu’il avait parlé trop vite.
— Absolument. Maintenant, ceux qui nous les ont envoyés vont y réfléchir à deux fois avant de recommencer.
— C’est après vous qu’ils en ont, n’est-ce pas ?
— Oui.
— Á cause de la Bible d’argile ?
— C’est précisément ce que nous cherchons à savoir.
— Je ne vous ai jamais posé la question, car personne n’ose en parler, mais on raconte que votre fils a été assassiné. Est-ce vrai ?
— Sa femme, Nur, et lui ont été victimes d’un accident qui leur a coûté la vie.
— Un accident provoqué, n’est-ce pas ?
Ahmed regarda Alfred dans les yeux, mais ce dernier soutint son regard sans sourciller, bien que la mort d’Helmut et de sa femme fût pour lui un sujet extrêmement douloureux.
Les deux hommes se toisèrent pendant quelques instants, jusqu’à ce qu’Ahmed, vaincu, finisse par baisser les yeux.
— Eh bien, Ahmed, aurais-tu peur ?
— Non.
— Tant mieux. Je me suis toujours efforcé de te dire la vérité. Tu sais en quoi consiste mon commerce. Un jour viendra où tu devras reprendre le flambeau, et cela risque d’arriver plus tôt que tu ne le crois. Cela étant, je t’interdis de me juger, Ahmed. Et ne compte pas sur Clara pour te servir de bouclier.
— Je le sais, dit Ahmed. Je sais à quelle race d’hommes vous appartenez.
Ahmed avait dit cela d’un ton désabusé, le ton d’un homme qui sait qu’il a pactisé avec le diable.
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