Le secret d'argile
Chapitre 31
Tom Martin ouvrit l’enveloppe que venait de lui apporter sa secrétaire. Il l’attendait impatiemment. Le directeur de Photomundi l’avait appelé pour lui signaler qu’un fax de Doyle était arrivé.
Il lut la brève missive et la déchira aussitôt. Il devait joindre le mystérieux monsieur Burton sur-le-champ pour le tenir informé. Ce dernier l’avait appelé quelques jours plus tôt, furieux. Après avoir versé une avance aussi conséquente, il estimait avoir droit à des résultats. Si l’agent qu’il avait envoyé en Irak avait retrouvé la trace de Tannenberg et de sa petite-fille, pourquoi diable n’avait-il pas honoré son contrat ?
Il s’agissait d’une mission particulièrement délicate, avait argué le président de Global Group, avant d’expliquer que son agent avait certainement de bonnes raisons de ne pas avoir encore accompli sa mission. Sans doute attendait-il le moment propice. Mais il avait eu beau essayer de l’exhorter à la patience, monsieur Burton ne voulait rien savoir.
Il composa le dernier numéro de téléphone qu’il lui avait communiqué. C’était un numéro de portable britannique, mais Tom Martin n’aurait su dire où se trouvait Burton.
— Allô ?
— Monsieur Burton ?
— Je vous écoute, monsieur Martin.
— Ah, vous m’avez reconnu.
— Eh bien ?
— On m’a chargé de vous dire que la chose serait faite cette semaine.
— Vous en êtes absolument certain ?
— Je vous transmets ce qui m’a été dit par mon agent.
— Quand saurons-nous précisément si la mission a réussi ?
— Cette semaine, je pense pouvoir vous donner de bonnes nouvelles.
— Je veux des preuves, pas des nouvelles.
— Cela, malheureusement, monsieur Burton, risque de poser problème. Tout au moins dans un premier temps.
— Je vous rappelle que c’est une des clauses du contrat.
— J’honore toujours mes contrats, monsieur Burton.
— C’est la moindre des choses.
— Bien, je vous rappellerai sous peu.
— À bientôt.
Hans Hausser raccrocha le téléphone et se plongea à nouveau dans le livre qu’il lisait quand le président du Global Group l’avait appelé.
Il était dix-neuf heures passées, mais il ne résista pas à l’envie d’appeler les autres. Il savait que ses amis étaient impatients de savoir ce qui était en train de se jouer dans le petit patelin perdu d’Irak, dont le monstre semblait avoir fait son repaire.
Il se leva, saisit sa gabardine et se dirigea à pas de loup vers la porte d’entrée, afin de ne pas attirer l’attention de sa fille qui préparait le dîner les enfants.
Mais Berta avait l’oreille fine. En un clin d’œil, elle était dans le vestibule.
— Papa, où est-ce que tu vas ?
— J’ai besoin de me dégourdir un peu les jambes.
— Mais il est tard, et puis il fait un temps de chien.
— Berta, s’il te plaît, arrête de me traiter en gamin ! J’ai passé la journée à la maison et j’ai besoin de m’aérer. Je vais faire un tour et je reviens aussitôt.
Il referma la porte derrière lui sans laisser le temps à sa fille de riposter. Il savait qu’elle se faisait du mauvais sang pour lui, mais c’était inévitable.
Il eût été déloyal envers ses amis s’il ne les avait pas avisés tout de suite.
Le professeur Hausser marcha pendant un bon moment afin de s’éloigner le plus possible de son domicile. Puis il monta dans un autobus et en descendit quatre arrêts plus loin. Après quoi, il chercha une cabine téléphonique.
Carlo Cipriani était à la clinique, avec son fils qui opérait un ami malade des reins. Mais Maria, sa secrétaire, lui promit que le docteur Cipriani le rappellerait dès son retour au bureau.
Hans Hausser raccrocha et composa le numéro suivant, celui du téléphone portable de Bruno Müller.
— Bruno...
— Hans... comment vas-tu ?
— Bien, bien. J’ai des nouvelles : on m’a assuré que la mission serait accomplie cette semaine.
— Tu en es certain ?
— C’est ce qu’on m’a dit. J’espère qu’ils vont tenir parole.
— Il y a des années que nous attendons, alors une semaine de plus ou de moins...
— Sauf que je n’en peux plus d’attendre. J’ai hâte qu’on en finisse et que la vie reprenne comme avant.
Bruno Müller médita quelques instants en silence. Il ressentait la même angoisse que son ami. Tous deux partageaient le même désir violent d’en finir avec Tannenberg. Ce jour-là, comme le disait si bien Hans, ils reviendraient à la vie, une vie différente de celle qu’ils avaient vécue jusque-là.
— Tu l’as annoncé à Carlo et Mercedes ?
— Non. Quand j’ai appelé, Carlo était au bloc opératoire avec son fils, Antonino. Je vais essayer de joindre Mercedes à présent.
— Quand tu auras Carlo au bout du fil, ne lui parle pas de son cadet, d’accord ?
— Il n’a toujours pas de nouvelles ?
— Non. Nous nous sommes parlés l’autre jour. Il était complètement abattu. Il ne leur a ni écrit ni téléphoné. Quand ils appellent chez lui, on leur répond qu’il va bien mais personne ne veut leur dire où il se trouve. Apparemment, il serait en train de traverser une crise existentielle grave. Carlo se sent coupable. Il dit qu’il porte l’entière responsabilité de tout ceci.
— Et son ami, le président d’Investigations et Sécurité, il ne peut rien faire pour lui ?
— Le gamin a laissé entendre que si son père cherchait à le retrouver, il romprait à jamais avec lui.
— Les enfants sont une source de bonheur mais aussi d’angoisse.
— Oui. Mais que serions-nous sans eux ?
— Bien. Je vais appeler Mercedes et dès que j’ai des nouvelles je te tiens informé.
Mercedes Barreda avait presque fini de se maquiller. Ce soir elle était invitée par Liceo son banquier et ne pouvait malheureusement pas se désister.
Le plus ennuyeux c’est qu’elle ne raffolait pas d’opéra, même si elle adorait la musique classique. Mais c’était surtout le côté mondain de la chose, ce besoin que certains avaient de participer à un événement artistique uniquement pour voir et être vus qui l’exaspérait.
De sorte qu’elle était d’humeur massacrante. En entendant la sonnerie du téléphone, elle hésita à répondre, puis réalisa qu’il s’agissait du téléphone portable qu’elle avait acheté quelques jours plus tôt pour que Hans puisse la joindre et dont elle lui avait transmis le numéro par Internet.
— Allô, dit-elle d’une voix tendue par l’émotion.
— J’ai cru que tu n’étais pas joignable.
— C’est que j’ai confondu la sonnerie de ce portable et celle de l’autre. Alors, raconte, comment vont les choses ?
— Il semblerait que tout sera réglé cette semaine.
— Tu en es sûr ?
— C’est ce qu’on m’a affirmé. Et maintenant, nous n’avons plus qu’à attendre.
— J’en ai assez d’attendre.
— Allons, une semaine, ce n’est pas long. Il ne faut pas tout faire capoter alors que nous touchons au but.
— Tu as raison. Quand vas-tu me rappeler ?
— Dès que j’aurai du nouveau.
— Merci, je compte sur toi.
— Tu seras la première à être avertie.
— Au revoir.
— Prends soin de toi.
— Toi aussi.
Hans Hausser sortit de la cabine téléphonique. Voyant que la pluie tombait drue, il décida de prendre un taxi. Le temps d’arriver à la maison il était trempé jusqu’aux os et commençait à tousser.
Quand elle verrait qu’il s’était enrhumé, Berta allait pousser des hauts cris.
***
Paul Dukais enfonça plusieurs fois de suite la sonnette de la porte d’entrée, signe qu’il était impatient.
— Tout le monde est là ? demanda-t-il à Robert Brown quand celui-ci vint lui ouvrir.
— Oui. Ralph Berry vient d’arriver et j’ai appelé le George Wagner. J’irai le voir dès que tu m’auras fait part de cette information tellement urgente.
Dukais entra dans le salon dont la décoration chic et sobre dénotait le goût très sûr du président de la fondation Monde Antique. Ralph Barry était assis, un verre de whisky à la main. Paul se dit que la présence de Barry n’était tout compte fait pas plus mal, dans la mesure où il était impliqué dans l’affaire en tant que directeur de la fondation.
Ramon Gonzalez, le majordome, lui demanda s’il voulait boire quelque chose.
— Un double whisky avec de la glace et sans eau.
Lorsque Ramon se fut retiré, après lui avoir servi son whisky, Dukais contempla les deux hommes en songeant au choc qu’ils allaient recevoir lorsqu’il les informerait de l’assassinat de Yassir.
— Alfred Tannenberg a fait descendre Yassir. Mais pas seulement. Non content de l’avoir étripé, il lui a fait couper les mains et les pieds, et arracher les yeux. Après quoi, il a emballé le tout dans une caisse qu’il nous a fait parvenir en guise de souvenir. Je viens juste de la recevoir. C’est la raison pour laquelle je vous ai aussitôt appelés. J’ai également en ma possession une lettre de Tannenberg adressée à ton Mentor et à ses associés. Et j’ai réussi à parler avec un de mes hommes au Caire qui a pu à son tour s’entretenir avec Ahmed. D’après lui, Husseini à a moitié perdu la tête. Il semblerait que l’assassinat de Yassir l’ait beaucoup impressionné.
Paul Dukais ne leur épargna pas la vue des restes de Yassir. Il ouvrit une caisse métallique dans laquelle se trouvait une autre caisse dont il ôta le couvercle, mettant à découvert un amas de chair et de sang séché et une paire d’yeux en décomposition.
Horrifié, le président de Monde Antique se leva de son siège, livide et les yeux exorbités.
Ralph Barry était lui aussi sous le choc. Ni l’un ni l’autre ne semblait en état de proférer la moindre parole. Soudain, Barry se précipita hors de la pièce, en proie à une violente nausée.
— Referme ça tout de suite ! hurla Robert Brown, hystérique.
Paul Dukais referma la boîte et la rangea à nouveau dans la caisse métallique qu’il ferma à clé. Puis il rangea la clé dans sa poche.
— Mon Dieu, mais quelle horreur ! s’écria Robert Brown, Tannenberg est un monstre !
Dukais ne répondit pas. Il pensait que Robert Brown n’était pas meilleur que lui ou que Tannenberg, car lui aussi était impliqué, fut-ce de façon indirecte, dans l’opération de pillage et dans l’assassinat.
La seule chose qui le différenciait des hommes qu’il employait, était que ces derniers risquaient leur peau en se chargeant du sale boulot pendant que lui sirotait tranquillement son whisky en attendant qu’ils lui rapportent le butin.
Ralph Barry s’en revint au salon, les traits décomposés.
— Tu n’es qu’un fils de pute ! lança-t-il écœuré, à Dukais.
— Parce que tu t’imagines que ça m’amuse ? protesta Dukais en désignant la caisse qui reposait à présent sur un guéridon à côté du sofa. Je ne vois pas pourquoi je devrais être le seul à encaisser ce genre de provocations. Vous aussi, vous êtes dans le coup. Je ne vois pas pourquoi vous devriez être épargnés.
Paul Dukais se leva et alla se servir une généreuse rasade de scotch.
— Rien de tel qu’un bon whisky pour se rincer la bouche.
Mais ni Brown ni Barry ne firent le moindre geste. Ils étaient toujours en état de choc. Au bout d’un moment, Robert Brown finit par émerger de son engourdissement et demanda :
— Au fait, qu’a dit Ahmed ?
— Ahmed et les hommes que j’ai postés à Safran semblaient tous s’accorder pour dire qu’Alfred était mourant. Selon eux, il n’avait pas plus d’une semaine à vivre. Sauf qu’ils se sont trompés. En assassinant Yassir, il a voulu nous faire savoir qu’il était bien vivant et prêt à défendre bec et ongles son territoire.
— Mais qu’a dit Ahmed ? réitéra Robert Brown.
— D’après mon contact au Caire, Ahmed ne pense qu’à fuir le plus vite possible. Mais il devra d’abord remplir sa partie du contrat. Mon contact le lui a bien fait comprendre. Pas question de le laisser se défiler. Maintenant, il ne nous reste plus qu’à attendre. Pas besoin de changer quoi que ce soit à notre plan initial. Encore quelques jours et cette maudite guerre va enfin éclater.
— Et Clara Tannenberg ? s’enquit Ralph Barry.
— À en croire Ahmed, elle aussi s’est transformée en monstre, comme son grand-père.
— Elle a retrouvé les tablettes ? demanda Ralph.
— Non, toujours pas. Mais elle est prête à remuer ciel et terre pour y arriver. Ah, j’oubliais. Ahmed a fait savoir que Picot avait réussi à convaincre Clara et son grand-père de laisser sortir hors d’Irak toutes les pièces mises au jour. Il a l’intention d’organiser une méga expo dans plusieurs capitales européennes et même ici, en Amérique, de sorte que je suppose qu’il ne devrait pas tarder à t’appeler. Tu es ami avec Picot, n’est-ce pas ?
Ralph Barry but un long trait de whisky et soupira avant de répondre :
— Nous nous connaissons. Le monde universitaire est tout petit, et tous ceux qui se sont taillé une certaine réputation se connaissent.
— Ce qui veut dire que les pièces de Safran ne vont pas nous parvenir avec les autres, murmura Robert Brown.
— En effet, c’est une petite surprise que nous réservaient Clara et son grand-père. Il semblerait qu’Alfred ne soit pas opposé à ce que les pièces soient vendues, mais seulement après que sa petite-fille les ait fait connaître au monde entier. Alfred semble vouloir nous exhorter à la patience. Tout est une question de temps.
— Il est fou ! éructa Robert Brown.
— Je dirais plutôt qu’il joue la carte de la prudence, rectifia Paul Dukais.
Le président de Planet Security ouvrit son porte-documents et en sortit trois dossiers qu’il remit à Robert Brown.
— Voici un compte rendu détaillé de tout ce qui s’est passé à Safran au cours des derniers jours, y compris la mort d’une infirmière et de deux gardes du corps.
— Mais comment se fait-il que tu ne nous en aies pas parlé avant ? Que s’est-il passé ? demanda Ralph Barry de plus en plus décontenancé.
— Je vous le dis maintenant. Vous n’aurez qu’à lire le rapport. Tout y est. Vous m’avez chargé de m’informer de l’état de santé réel de Tannenberg. Mais il se trouve qu’il est invisible, surtout depuis son arrivée à Safran – raison pour laquelle un de mes hommes a dû s’introduire dans sa chambre. Ce faisant, il semblerait qu’il ait rencontré un problème et qu’il n’a eu d’autre choix que de liquider l’infirmière et deux gardes du corps. Il a également assommé la vieille gouvernante de Tannenberg. Toujours est-il qu’il a constaté qu’Alfred était sous perfusion et monitoring. Mais, apparemment, il a ressuscité entre-temps. Tout est écrit là. À présent je vous laisse. Dites-moi s’il y a des changements.
— Non, il n’y aura pas de changements. Nous allons nous en tenir à notre plan initial, dit Robert Brown.
Paul Dukais se leva et quitta le salon sans même dire au revoir. Bien qu’il fût tout aussi choqué que Brown et Barry, il ne devait pas le montrer. Il n’allait tout de même pas se laisser intimider par une malheureuse caisse renfermant deux pieds, deux mains et deux yeux alors qu’il dirigeait une organisation de tueurs professionnels.
La seule chose qui le rassurait était que Mike Fernandez, l’ancien des bérets verts, lui avait affirmé que le plan qu’ils avaient méticuleusement préparé se déroulait comme prévu. Il avait confiance en Mike plus qu’en aucun autre de ses hommes.
Après le départ de Paul Dukais, Robert Brown et Ralph Barry restèrent un moment silencieux, chacun enfermé dans ses propres pensées.
Robert Brown s’inquiétait de la réaction de son mentor. George Wagner allait entrer dans une colère noire, même s’il n’en laisserait rien paraître.
C’était précisément sa froideur et la dureté de son regard qui l’épouvantaient. Au fond, Wagner et Tannenberg, c’était kif-kif. L’un évoluait dans les salons feutrés du Pentagone tandis que le deuxième se faufilait dans l’obscur enchevêtrement des ruelles du Moyen-Orient, mais ils n’étaient pas si différents l’un de l’autre.
— Je vais passer un coup de fil, attends-moi ici, dit-il à Ralph Barry.
Ce dernier acquiesça. Il savait que son chef allait passer un sale quart d’heure. George Wagner n’était pas du genre à encaisser les humiliations sans broncher, même quand ceux-ci venaient de son vieil ami Tannenberg.
***
Les hommes étaient épuisés à force de charrier des tonnes de terre. C’est à peine si Clara leur laissait le temps de souffler. Yves Picot la laissait faire, mais il se refusait à prendre part à la cadence frénétique que Clara avait imposée aux ouvriers.
L’équipe d’archéologues avait commencé à remballer le matériel afin d’être prête à lever le camp dès qu’Ahmed Husseini leur donnerait le feu vert, mais elle ne pouvait malgré tout pas se soustraire complètement aux ordres de Clara.
De son côté Ayed Sahadi redoublait de vigilance, sachant qu’il serait le prochain à y laisser sa vie s’il arrivait quoi que ce soit à Clara.
Gian Maria non plus, ne quittait pas la jeune femme d’une semelle, et chaque fois qu’elle disparaissait de sa vue, il était pris de panique.
Impressionnés par sa détermination, Fabian et Marta faisaient de leur mieux pour aider Clara qui ne dormait et ne mangeait pratiquement pas.
Elle ne quittait le site que pour aller voir son grand-père et Fatima pendant quelques minutes avant de s’en retourner au chantier.
Clara regrettait amèrement de ne pas pouvoir passer avec son grand-père les quelques jours qu’il lui restait à vivre. Car Alfred Tannenberg était clairement au bout du rouleau, et seul un prodigieux effort de volonté le maintenait encore en vie.
Fatima avait commencé à se lever, et même si elle ne pouvait se rendre utile, elle avait supplié le docteur Najeb de la laisser retourner dans la maison, auprès de son maître.
— Madame Husseini.
Clara ignora la voix qui l’appelait et continua à dégager les ruines de ce qui ressemblait à un chapiteau. Elle avait décidé que désormais elle ne répondrait plus à ceux qui l’appelaient par le nom de son époux. Elle ne l’avait dit à personne, mais elle espérait que les gens finiraient par s’en rendre compte et qu’ils arrêteraient d’eux-mêmes. Mais la voix insistait.
— Madame Husseini...
Elle se retourna, excédée. Un garçon d’à peine dix ans la regardait, apeuré. On lui avait dit que la maîtresse s’emportait facilement et il était terrorisé. Puis, voyant qu’elle lui souriait, l’enfant se détendit.
— Que veux-tu ?
— C’est le docteur Najeb qui m’envoie. Il demande à vous voir tout de suite.
— Pourquoi ? demanda Clara, affolée.
— Je n’en sais rien, on m’a simplement dit de venir vous chercher.
Se relevant d’un bond, Clara suivit le garçon qui avait repris en courant la direction du campement. Elle craignait le pire. Si le docteur Najeb la demandait, c’est que l’état de son grand-père avait empiré.
Il régnait à l’intérieur de la maison un silence inhabituel qui ne présageait rien de bon.
En voyant que la chambre de son grand-père était vide, elle ne put retenir ses larmes. Elle sortit de la maison en poussant des cris.
Le garçon s’approcha d’elle et lui montra du doigt l’hôpital de campagne, où se trouvait le docteur Najeb.
Elle trouva ce dernier et Aliya en train d’essayer de réanimer Alfred Tannenberg. Le vieil homme avait fait une embolie cérébrale.
Clara resta sans voix en voyant son grand-père inconscient et entièrement paralysé d’un côté.
Elle suivait des yeux chacun des gestes du médecin et de l’infirmière.
Au bout d’un moment qui lui sembla une éternité, le docteur se tourna vers elle et, l’agrippant par le bras, l’entraîna au-dehors.
— J’ignore combien de temps il lui reste à vivre, quelques heures, une journée... mais cette fois, je doute fort qu’il s’en remette.
Clara fondit en larmes. Elle était épuisée à force de courir contre la montre, mais surtout elle ne se sentait pas capable de continuer sans son grand-père. Sans lui, sa vie n’avait plus de sens.
— Vous en êtes certain ? balbutia-t-elle.
— Je ne vous cache pas que je n’arrive pas à comprendre comment il a réussi à tenir aussi longtemps. Il vient de faire un infarctus cérébral. Je doute qu’il reprenne connaissance, et de toute façon il ne pourra plus parler et il y a peu de chances pour qu’il vous reconnaisse. Il est au plus mal. Je suis navré.
— Et si nous le sortons d’ici ? demanda-t-elle, cherchant à se raccrocher à un dernier espoir.
— Je vous l’ai proposé je ne sais combien de fois, mais vous avez toujours refusé. Maintenant il est trop tard. Si nous le transportons, il ne supportera pas le voyage.
— Que pouvons-nous faire ?
— Rien. Nous avons déjà tenté l’impossible. À présent, il ne nous reste plus qu’à attendre et voir ce qui se passe. Aliya et moi allons rester à son chevet. Quant à vous, ne vous éloignez pas. Il peut mourir d’un moment à l’autre.
Ayed Sahadi attendait, intrigué, à quelques pas de Clara et du docteur Najeb. Il s’efforçait de ne pas perdre un mot de leur conversation. Gian Maria se tenait à côté du contremaître, prêt à venir en aide à Clara en cas de besoin.
La jeune femme rejeta les épaules en arrière et essuya ses larmes. Elle ne devait montrer aucun signe de faiblesse. Son grand-père le lui avait dit : ici, les hommes n’obéissent qu’au son du tambour et au fouet.
— Ayed, vous allez renforcer la garde autour de l’hôpital. Mon grand-père a eu un malaise mais il va s’en sortir. Notre bon docteur est en train de faire le nécessaire, dit-elle en regardant Salam Najeb dans les yeux, le mettant au défi de dire le contraire.
— Bien, madame, répondit le contremaître.
— Parfait. À présent faites ce que je vous ai dit, et veillez à ce que personne n’interrompe le travail. Je vais rester ici un petit moment.
— Je vais rester moi aussi, répondit Ayed Sahadi.
— Non. Retournez immédiatement sur le site pour surveiller les ouvriers.
— Monsieur Tannenberg m’a interdit de vous laisser seule.
Lorsque Clara vint se camper fermement devant le contremaître, ce dernier crut qu’elle allait le frapper tant il y avait de colère dans ses yeux.
Puis, sans élever la voix, elle répéta :
— Ayed, quand vous vous serez assuré que tout marche normalement là-bas, vous reviendrez. Est-ce clair ?
— Oui, madame.
Sans ajouter un mot, Clara entra dans l’hôpital, Gian Maria sur ses talons. Ce dernier lui posa une main sur l’épaule en la suppliant de l’écouter.
— Clara, j’ignore si votre grand-père était chrétien pratiquant, mais si vous le souhaitez... je peux... je suis prêtre. Je peux lui donner l’extrême-onction pour l’aider à rejoindre notre Seigneur.
— L’extrême-onction ?
— Oui, les derniers sacrements. Pour l’aider à mourir en chrétien, même s’il n’a pas mené une vie de chrétien. Dieu est miséricordieux.
— Je ne sais pas si mon grand-père accepterait de recevoir l’extrême-onction s’il était... s’il était conscient.
— Je veux seulement l’aider, et vous aider vous aussi. En tant que prêtre j’y suis obligé, je ne peux pas laisser mourir un homme né dans la religion du Christ sans lui offrir l’ultime réconfort de l’Église.
— Mon grand-père n’était pas croyant. Et je ne le suis pas davantage. Dieu n’a jamais fait partie de nos vies, nous n’avons jamais eu besoin de lui.
— Ne le laissez pas mourir sans recevoir l’extrême-onction, répéta Gian Maria.
— N’insistez pas. Il ne m’a laissé aucune instruction dans ce sens. Si je vous laissais accomplir un rituel... ce serait un sacrilège.
— Mais enfin, que dites-vous ! protesta le prêtre.
— Je suis désolée, Gian Maria, mais mon grand-père mourra comme il a vécu. Si votre Dieu existe et s’il est miséricordieux, il n’aura que faire que mon grand-père reçoive l’extrême-onction.
— Clara, je vous en conjure ! Laissez-moi vous aider. Laissez-moi aider votre grand-père. Vous en avez besoin l’un et l’autre, même si vous ne le savez pas.
— Non, Gian Maria.
Sur ce, elle tourna les talons et s’en retourna à l’hôpital. Il n’était pas question qu’elle soumette son grand-père à une cérémonie religieuse sans son consentement. En réalité, elle ne savait pas en quoi consistait l’extrême-onction.
Elle n’était ni catholique, ni chrétienne, ni musulmane. Dieu n’avait jamais fait partie de sa vie, ni à Bagdad, ni au Caire.
Pas plus que son père, son grand-père ne lui avait jamais parlé de Dieu. Pour eux, la religion était l’affaire des fanatiques et des ignorants.
Gian Maria resta pétrifié, ne sachant que faire. Clara s’était montrée intraitable, et il ne pouvait pas lui imposer quoi que ce soit.
Il décida de rester à proximité de l’hôpital et de prier pour que Dieu montre la voie à Clara, afin qu’elle l’autorise à donner l’extrême-onction à son grand-père.
Picot, Fabian et Marta s’en vinrent à leur tour à l’hôpital pour voir s’ils pouvaient se rendre utiles. Et tout le reste de l’équipe les imita.
Marta fit un geste de plus : elle proposa à Clara de la remplacer sur le chantier jusqu’à ce qu’elle puisse reprendre le travail.
— Je vous remercie, Marta. De vous savoir là-bas, je me sentirai plus tranquille. Ces gens sont incapables de faire quoi que ce soit quand on n’est pas constamment sur leur dos.
— Ne vous inquiétez pas. Je vais vous remplacer aussi longtemps qu’il le faudra.
Cette nuit-là fut la plus longue que Clara ait jamais vécue. Elle assistait impuissante à l’agonie de son grand-père.
Salam Najeb lui avait dit que le patient ne finirait pas la semaine. Mais il s’était trompé. Il commençait à peine à faire jour quand Alfred Tannenberg ouvrit les yeux.
Il donnait l’impression de revenir de très loin et son regard égaré indiquait qu’il souffrait et qu’il était angoissé.
Le vieil homme sembla reconnaître Clara mais fut incapable de prononcer un mot. Il avait tout une moitié du corps paralysé et était très faible.
Clara suivait en silence chaque geste du docteur Najeb, en attendant que le médecin lui fasse signe. La matinée était déjà bien avancée quand il la pria de le rejoindre dehors.
— L’état de votre grand-père s’est stabilisé. Vous pouvez aller vous reposer à présent.
— Vous voulez dire qu’il ne va pas mourir ?
— Je n’en sais rien. Il se peut que dans une heure il ait une nouvelle attaque et retombe dans le coma. Je ne sais pas s’il tiendra un jour ou trois semaines. Pour tout vous dire, je n’arrive pas à comprendre comment il a réussi à surmonter une crise aussi grave.
— Et maintenant, qu’allons-nous faire ? Qu’allez-vous faire ?
— Dans l’immédiat, je vais aller prendre une bonne douche et dormir un peu. Et je vous conseille d’en faire autant, précisément parce que nous ne savons pas ce qui peut arriver. Allez dormir. Ce n’est pas en étant épuisée que vous pourrez venir en aide à votre grand-père. Ce n’est bon ni pour lui ni pour vous.
— Mais, s’il lui arrive quelque chose ?
— Aliya est avec lui. Pour l’instant, elle n’a pas besoin de nous. Et puis Fatima est avec elle. En cas de problème, elle viendra nous prévenir.
Clara décida de suivre les recommandations du médecin. Dès qu’elle se mit au lit, elle sombra dans un sommeil profond.
L’homme appela Marta. Un coup de pic avait suffi pour ouvrir une brèche à travers laquelle on distinguait une cavité qui ressemblait à une autre salle.
— Madame, regardez. Il y a une autre chambre ici...
Marta s’approcha de l’ouverture et jeta un coup d’œil à l’intérieur. Elle vit une chambre de petites dimensions qui contenait des fragments de poterie.
Elle expliqua aux ouvriers comment procéder pour agrandir l’ouverture sans provoquer trop de dégâts. Deux heures plus tard, ils avaient dégagé les vestiges du mur et ménagé une ouverture suffisante pour accéder à la chambre.
Aucun ne semblait particulièrement enthousiaste. Mis à part une ou deux statuettes ou un bas-relief intacts, il ne fallait pas espérer trouver grand-chose. Ce n’était tout compte fait qu’une salle parmi tant d’autres.
Le sol était jonché de débris d’argile, des morceaux de tablettes fracassées lors de la bataille, sans doute. Le mur opposé présentait des encoches qui laissaient supposer qu’il y avait eu jadis dans cette pièce des étagères de bois supportant les tablettes.
Elle examina plusieurs tablettes, mais celles-ci ne portaient aucune inscription réellement digne d’intérêt. Il s’agissait de poèmes sumériens, connus et maintes fois reproduits.
Cependant, elle ordonna aux ouvriers de ramasser soigneusement tous les débris pour les porter ensuite à l’entrepôt afin qu’ils soient déchiffrés et classés.
Ils découvrirent encore plusieurs statuettes brisées, ainsi que des bouts de calames.
Elle chargea un ouvrier d’aller avertir Picot et Fabian afin qu’ils viennent juger par eux-mêmes de l’importance de leur découverte.
Quand les deux archéologues arrivèrent, ils examinèrent la salle et en vinrent à la même conclusion que Marta : il n’y avait pas de bas-relief, mais il allait malgré tout falloir déchiffrer les restes de tablettes.
Les tablettes intactes étaient rares, mais certains fragments étaient suffisamment importants pour qu’on puisse y lire plusieurs phrases d’affilée.
Ils passèrent le reste de la journée à déblayer cette partie du temple, tout en recueillant méticuleusement les tablettes destinées à être classées.
— Gian Maria pourrait nous être utile, songea Marta. Mais il erre comme une âme en peine autour de l’hôpital.
— S’il veut nous aider, c’est le moment où jamais. Il faut déchiffrer ces tablettes pour savoir si elles en valent la peine, dit Picot.
Fabian alla chercher le prêtre. De toute façon, il était certain que Clara ne le laisserait pas approcher de son grand-père.
Pendant les deux jours suivants, la vie au campement retrouva un semblant de normalité, même si la tension était palpable au sein de l’équipe qui attendait impatiemment le moment de plier bagages.
Le mois de mars avait fait une entrée fracassante. Nous seulement les jours avaient rallongé, mais la chaleur était étouffante.
De sorte que le coup de fil d’Ahmed Husseini fut accueilli avec joie par les membres de l’équipe.
Picot souriait, heureux. Ahmed lui avait annoncé que les autorités étaient d’accord pour qu’ils emportent avec eux les objets découverts dans le temple afin de les exposer dans des musées. À une condition, cependant : Clara et lui devaient être nommés commissaires de l’exposition. En outre, Picot allait devoir signer un document certifiant qu’il prenait l’entière responsabilité des objets qui lui seraient confiés et qu’il devrait ensuite restituer intégralement au peuple irakien.
S’ils étaient prêts, et Picot lui affirma qu’ils l’étaient, les hélicoptères viendraient les chercher dans une semaine, le jeudi matin. Ils allaient être transférés à Bagdad, puis de là à la frontière jordanienne. D’ici dix jours tout au plus, ils auraient regagné leur foyer.
Clara accueillit la nouvelle avec indifférence. Son unique préoccupation était son grand-père. Avec un peu de chance, Alfred Tannenberg survivrait. Il semblait avoir miraculeusement surmonté son attaque cérébrale, même si le docteur Najeb ne cessait de répéter que l’amélioration n’était que provisoire.
En réalité, le vieil homme ne pouvait plus ni parler ni bouger.
Parfois, il semblait reconnaître Clara, et parfois son regard se perdait dans des horizons lointains.
— Il faut faire sortir le maître de cet hôpital, affirmait la vieille Fatima, convaincue que Tannenberg se rétablirait si on le confiait à ses bons soins.
Mais le docteur Najeb y était fermement opposé.
Bien que Clara souffrît de ne pouvoir accompagner son grand-père dans les méandres mystérieux de sa pensée, elle n’osait pas quitter son chevet pour se rendre sur le chantier.
Un soir, il se mit à balbutier des paroles incompréhensibles. Il lui sembla qu’il parlait l’allemand, une langue qu’elle ne comprenait pas.
Visiblement agité, Tannenberg cherchait à se débattre tandis que la colère se lisait dans ses yeux. Le docteur Najeb proposa de lui administrer un sédatif, mais Clara refusa, convaincue que son grand-père essayait de recouvrer l’usage de la parole. Elle réussit à persuader le médecin de l’aider à l’installer dans un fauteuil à l’extérieur de la maison. Respirer l’air du soir ne pouvait que lui faire du bien.
À sa grande surprise, une fois dehors, son grand-père se mit à jeter des regards intrigués autour de lui, comme s’il découvrait le campement pour la première fois. Puis il esquissa un sourire.
— Grand-père, grand-père, tu m’entends ? Tu me reconnais, grand-père ? S’il te plaît, parle-moi.
Alfred Tannenberg écarquilla les yeux et laissa errer son regard sur les archéologues qui discutaient tranquillement à l’extérieur des tentes.
Il ne connaissait pas ces gens. Il ne les avait jamais vus, mais quelle importance ?
Son regard se posa sur la femme qui se tenait à ses côtés et qui cherchait à lui dire quelque chose bien qu’il ne l’entendît pas. Mais oui, bien sûr, c’était Greta. Pourtant, il ne se souvenait pas de l’avoir amenée ici avec lui. Il ferma les yeux et respira l’air parfumé du soir. Il se sentait plein de vie.
Si seulement on l’avait laissé savourer pleinement l’état d’apesanteur dans lequel il se trouvait, au lieu de chercher à lui parler.
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