Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 1
Chapitre 30
Chapitre 31
Chapitre 32
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Chapitre 1
Le Pacifique. Le plus grand monstre connu. Cerné par la ceinture de feu, qui occasionne séismes, tsunamis, et catastrophes colossales, il renferme des canyons de plus de dix mille mètres de profondeur, avec une pression cent fois supérieure à celle de la surface. La plus grande masse d’eau sur Terre capable de toucher de ses doigts, à la fois les côtes californiennes, japonaises et néo-zélandaises.
Un monstre respectable, qui pouvait rendre d’infinis services lorsqu’on savait demander.
J’en ai justement un à te demander.
La houle frappait la coque à un rythme régulier et je devais me cramponner solidement. Une gerbe d’eau plus grosse que les précédentes m’éclaboussa et j’ouvris la bouche de surprise, avant de jeter un regard en direction de la cabine.
Jared, leva une main d’excuse en articulant un « désolé » derrière la vitre. Le chalutier avait beau être d’un petit gabarit et surtout en piteux état, il avait du mérite à le manier seul.
Je baissai un peu mes lunettes de soleil pour consulter l’application de navigation marine sur mon téléphone. Notre destination approchait.
Je retournai en cabine.
— Tu vas enfin me dire ce qu’on est venu pêcher ? me demanda Jared.
— Qui a dit qu’on allait pêcher ?
— Depuis que tu as l’âge de parler, tu ne poses que des questions sur l’océan. Et depuis que tu sais écrire, tu recenses tout ce que tu observes comme une analyste. Et depuis que tu prévois de devenir biologiste marin…
— Ça va, ça va, dis-je en riant. J’ai gardé le suspens assez longtemps, c’est ça ?
— Disons que tu as de la chance que je sois patient. Et serviable. Et disponible. Et avec le permis bateau.
Je le poussai du coude en m’esclaffant.
— Fais attention à ce que tes chevilles ne nous fassent pas couler !
— Ça m’ennuierait, je n’ai pas pris mon maillot, car je maintiens qu’on est là pour pêcher, pas se baigner.
Campé sur ses deux pieds, sa casquette vissée sur la tête, il attendait que je mette fin à ses interrogations.
— OK, tu as gagné. Nous sommes là pour trouver des hippocampes dorés.
— Ça se mange ?
— Pas du tout. Ce qui m’intéresse, c’est leur lieu d’habitat. On les trouve à vingt mètres de profondeur, et ils se nourrissent de petits crustacés et de plancton qu’on ne trouve que sur le Myriophyllum australis, une variante de la plante du même nom en Océanie.
Cette fois, il avait compris. Jared leva un sourcil à la fois sceptique et intrigué, un regard qu’il ne réservait qu’à moi.
— Puisqu’on est là, je ne vais pas tuer ton enthousiasme tout de suite, pas vrai ?
— J’aimerais mieux éviter.
— Tu sais que tu peux vraiment être têtue lorsque tu veux ?
Il dit ça en souriant.
— Une promesse est une promesse.
— Tu avais quel âge quand tu as décidé de découvrir la plante qui va révolutionner la science ? Dix ans ?
— Douze. Après le pneumothorax de maman.
Jared retint une grimace au souvenir. Il avait cinq ans de plus que moi et se souvenait parfaitement de ce jour où nous avions cru perdre notre mère.
— Par quoi on commence ?
C’était la formule magique. J’exposai mon plan, trop vite et trop technique pour que Jared retienne tout en une fois ; mais comme il me l’avait fait remarquer, il était patient.
Puis nous lançâmes le filet à plusieurs reprises. À chaque fois, mon cœur manquait un battement durant la demi-seconde où je retenais ma respiration. L’espoir pouvait créer de drôles de sensations. Et la déception n’était jamais loin : le filet remontait, trainant seulement quelques algues et un ou deux poissons égarés, mais sans aucune trace d’hippocampe.
La tâche en devint vite répétitive : lancer, remonter, observer, relâcher.
Mais j’avais de l’énergie à revendre. La seule chose qui jouait contre moi était le temps. Lorsque la luminosité baisserait – ce qui pouvait arriver vite lorsqu’on voyait au loin les cumulus portés par le vent – nous serions contraints de rentrer.
Je surpris Jared dissimuler un bâillement.
— Fatigué ?
— Un peu, fit-il évasif.
— Ton boss ne vous fait pas bosser trop dur ?
— Il veut des gars ambitieux qui n’ont justement pas peur de travailler dur. Mais longues heures et concentration ne font pas bon ménage, et il en faut pour sa technologie haut de gamme. Ce ne sont pas n’importe quels robots qui descendent à mille cinq cents mètres de profondeur !
— Toujours cette histoire de minerais ?
— Pas n’importe quels minerais. Regarde.
Jared tira de la poche arrière de son jean une petite boule de couleur brun-noir, légèrement aplatie.
Nodule polymétallique. Un fragment rocheux que l’on trouvait sur le lit océanique, recherché pour sa richesse en manganèse, fer, silicium, nickel, cuivre ou cobalt.
— Vous avez vraiment trouvé ça à mille cinq cents mètres ?
— J’ai dit mille cinq cents ? Peut-être que c’était plutôt quatre mille cinq cents.
Il me fit un clin d’œil. Ce boulot, il en était particulièrement fier. Pour la première fois de sa vie, il bossait pour une boîte sérieuse avec des perspectives d’évolution. Ses expéditions dans le Pacifique attisaient ma curiosité et Jared en profitait pour jouer aux petits secrets, sous couvert qu’il avait signé un contrat de confidentialité et ne pouvait rien révéler. Une vraie torture pour moi.
À la remontée du filet, celui-ci faillit se coincer dans la drague.
— C’est censé être dans cet état, une drague ?
— Elle est hors d’usage.
— Pourquoi tu as pris un chalutier en aussi mauvais état ?
Il me donna une bourrade.
— Car c’est le seul que j’ai réussi à louer à la dernière minute pour ma charmante petite sœur.
Jared déversa le contenu du filet : algues, plastiques et quelques poissons s’agitaient entre les mailles. Nous commençâmes à trier.
— Au moins, ça n’a pas dû coûter trop cher.
Jared fit la moue.
— Mille dollars.
— Tu es sérieux ?
Je grognai.
— Je te rembourserai.
— Pas la peine. Tu n’as pas l’argent, alors que moi oui.
— Tu viens à peine d’être embauché.
— J’en ai toujours plus que toi, car contrairement à toi je ne déchire pas les chèques que papa envoie.
Je grimaçai. Peu importe que la moitié de l’océan Pacifique nous sépare, notre père restait le pire sujet de discussion possible.
Je relâchai le troisième poisson dans l’océan pendant que Jared défaisait un nœud dans le filet. Et alors, au milieu d’algues vertes et marron, une forme allongée aux protubérances arrondies s’enroulait et se dépliait : l’hippocampe !
Corps long et museau épais, sa couronne se dressant vers l’arrière et sa livrée jaune d’une texture granuleuse, il ne devait pas dépasser les vingt centimètres.
Il était pour moi aussi précieux qu’un lingot d’or.
Je lui rendis sa liberté et notai les coordonnées GPS ainsi que la profondeur indiquée par le sondeur bathymétrique : trente mètres.
Cette plante j’en rêvais nuit et jour depuis mes douze ans. J’avais lu toutes les recherches effectuées par les biologistes marins, je m’étais improvisée scientifique et j’avais repris les analyses laissées en plan faute de moyens, alors que les conclusions tirées étaient prometteuses : les propriétés thérapeutiques du myriophylle austral pourraient faire des miracles.
Le miracle dont nous avions besoin pour notre mère.
Jared était en train de rejeter à l’océan les dernières plantes et algues lorsqu’il poussa une exclamation en retirant sa main.
— Ça m’a brûlé !
— Fais voir.
Le dessus de sa peau, éraflé, était devenu rouge vif.
Jared rinça sa main à l’eau claire pendant que j’apportais la trousse de secours.
— Ne bouge pas trop, ça va piquer.
Il serra les dents pendant que j’appliquais le désinfectant. Dès qu’il bougeait les doigts, cela lui tirait une grimace. Impossible pour lui de manier le filet…
Que pouvais-je faire ? Le chalut de fond n’était pas adapté pour racler les fonds marins – c’était le rôle de la drague – et de toute manière le principe n’était pas vraiment écologique.
Il n’y avait qu’une solution.
— Je vais plonger.
Jared me lança un regard éberlué.
— On n’a pas l’équipement.
— Trente mètres c’est faisable en apnée, je l’ai déjà fait avec Tasha.
— Tu n’es pas une si bonne plongeuse, Carly.
— Merci, fis-je avec humeur.
— Tu sais bien ce que je veux dire.
— C’est juste pour jeter un coup d’œil. Je ne ferai pas d’imprudences.
Il baissa les yeux sur sa main encore un peu enflée en s’apprêtant à renchérir, mais referma finalement la bouche.
Je me déshabillai pour mettre mon maillot de bain une pièce, encore humide après la séance de natation de ce midi et enfilai mes palmes et mes lunettes de piscine.
Je sautai.
L’eau était tiède et agréable sous ce soleil d’été. Je pris plusieurs inspirations avant de m’immerger totalement et me placer à la verticale.
« Veille à bien compenser les oreilles » m’aurait rappelé Tasha. J’avais omis de préciser à Jared que ma meilleure amie et moi avions plongé uniquement à vingt mètres et que cette séance avait davantage ressemblé à une partie de rigolade qu’un véritable apprentissage technique.
Dès les premiers mètres, mes poumons remplis d’air poussaient mon corps vers la surface, m’obligeant à nager pour aller plus profond. La pression sur mon corps doubla à partir de dix mètres. À cette profondeur l’air compressé réduit la taille des poumons de moitié. Vers douze mètres, on entre dans une zone sans gravité, que les apnéistes appellent le « seuil des profondeurs ». À ce stade, l’océan ne vous attire plus vers la surface, mais vers les profondeurs. En plaçant les bras, relaxés, le long de mon corps, je continuais ma descente sans effort.
Le bleu s’assombrissait et me donna l’impression de m’envahir. Des bulles d’air m’échappèrent. Quelque chose d’instinctif me rappela à la surface. Je poussai sur mes bras et mes jambes pour faire demi-tour.
J’ouvris la bouche et inspirai un grand coup en clignant des yeux face au soleil.
— Alors ? demanda Jared.
— Je ne suis pas assez descendue.
— Le temps se gâte.
Il pointa du doigt des cumulus pour me montrer la force du vent. Des vaguelettes tambourinaient contre la coque à un rythme rapide.
— J’y retourne.
— Carly…
— Une dernière fois.
Et avant qu’il n’ait protesté, je replongeai.
Cette fois, je ne pensais à rien d’autre qu’à la technique. Le silence des profondeurs avait ce côté irrésistible qui pouvait parfois mettre les apnéistes en danger, lorsque le corps se mettait à sécréter un cocktail de substances qui faisait presque oublier qu’il est contre nature de ne pas respirer.
Je plissai les yeux pour distinguer les grands herbiers. Ton bleu sur ton bleu sur ton bleu. Impossible de faire la différence entre le myriophylle ordinaire, et la variante que je cherchais. Sans parler de repérer les hippocampes.
À ma remontée à la surface, Jared tournait en rond.
— Ça fait deux minutes trente !
— Mon record personnel, blaguai-je. Tous les pros disent que le secret est de ne pas faire de fixette sur le chrono.
Jared n’avait pas envie de rire.
— Je ne veux pas que tu descendes seule comme ça. On rentre.
Il me tendit la main et m’aida à remonter à bord. Le vent soufflait fort. J’ôtai masque et palmes et m’enroulai dans une serviette pour me sécher.
Le soleil avait disparu. Rien d’étonnant à ce que je sois incapable de distinguer quoi que ce soit. J’aurais dû prévoir une lampe. Je le notai dans mon téléphone portable pour la prochaine plongée et me rhabillai à la va-vite.
Jared accéléra et je fus ballotée d’un côté et de l’autre, ce qui m’obligea à me tenir fermement à la main courante. Il passait en travers des vagues, mais nous étions dans le sens le moins confortable pour naviguer. Le vent m’obligeait à plisser les yeux, les grains d’eau me fouettaient le visage comme autant de petites aiguilles.
La côte était en vue, ainsi que le port de Lyttelton.
Jared naviguait d’une main experte, quoiqu’un peu crispée. Mon estomac suivait le rythme des montées et des descentes entre deux vagues, comme à la fête foraine.
Je ne lui étais d’aucune utilité. J’étais peut-être incollable sur les marées, les courants océaniques et autre, mais je n’avais tenu la barre qu’une seule fois dans ma vie et sur une courte distance. Et sans remous.
Un bout de tissu s’agita sur ma droite : le ciré de Jared accroché à une corde menaçait de s’échapper. Je fis quelques pas précautionneux pour le récupérer avant qu’il ne s’envole au prochain coup de vent.
Je ne vis rien venir.
Mes pieds décollèrent de quelques centimètres et mon cœur remonta dans ma gorge. Le temps d’une seconde. Je retombai brutalement sur le pont, mes genoux encaissant le choc. Une gerbe d’eau explosa sur la cabine et j’en reçus dans les yeux. J’eus à peine le temps de voir la seconde vague arriver.
Elle montait, hostile, prête à avaler sa proie. Elle stagna un instant, nous jaugeant. Hypnotisée, je voulus attraper la main courante, mais trop tard. L’eau se déversa avec une force titanesque. Je glissai sur le ventre, comme une étoile de mer échouée, et mes yeux se fermèrent en recevant une deuxième claque d’eau en plein visage.
Jared tourna la tête dans ma direction et cria quelque chose que je n’entendis pas.
En voulant me relever, ma jambe droite résista. Le bas de mon pantalon était bloqué dans la drague, en train de se déverser dans l’océan. À la secousse suivante, je volai par-dessus bord.
Je n’eus le temps de rien faire. Je percutai la surface de l’eau et celle-ci s’infiltra partout. Ma bouche s’ouvrit, seules des bulles en sortirent. Je bloquai ma respiration. Mon pied coincé m’entrainait trop vite, trop profondément. D’étoile de mer, je devins feu follet. Je gigotai dans une tentative désespérée de me libérer, de me mesurer à cette force colossale qui me malmenait.
Haut, bas.
Bas, haut.
Ma chaussure glissa hors de mon pied et la pression sur ma cheville se relâcha. Remonter. Par où ? L’eau de mer me brûlait les yeux, m’asséchait la gorge. Mes poumons hurlaient.
Bas, haut.
Haut, bas.
Mes muscles s’étaient raidis, vidés de leur énergie. L’océan se jouait de moi comme d’une poupée de chiffon.
De l’air, je voulais de l’air !
Le silence me répondit.
Une lumière, un guide, quelque chose !
Le noir me répondit.
L’eau s’engouffra à nouveau dans mes poumons. L’océan m’envahissait. Je n’étais qu’un grain de sable. Je pouvais supplier, il avait autorité sur moi.
La poupée abandonnée irait se perdre là où personne ne pourrait la clamer. Un froid glacial me parcourut, éteignant le feu d’un peu plus tôt.
Plus d’air.
Plus de lumière.
Noir, tout était noir.
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