Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 21 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 21

 

L’air était chaud et gorgé d’humidité. En descendant du bus, l’averse tomba. Les yeux rivés au sol, je regardais où je mettais les pieds pour éviter de glisser. Le tonnerre gronda et la ville s’illumina lorsqu’un éclair zébra le ciel. 

Je franchis les derniers mètres me séparant de la maison. La porte claqua derrière moi et je me débarrassai de mes chaussures trempées et de ma veste qui m’avait servi de parapluie. Je m’installai dans la cuisine en me servant un soda. L’orage était parti pour durer. Je pouvais tirer un trait sur l’idée de me rendre à la plage. Ne pas voir Eridan me minait d’avance. Lui et Nalu étaient-ils en sécurité ?

Ma mère entra quelques minutes plus tard, trempée de la tête aux pieds.

— Quel temps ! s’exclama-t-elle.

— Tu veux un jus ?

— Je préfèrerais une tisane. Et je comptais préparer une brandade de morue pour ce soir, le père de Bastien nous a offert trois poissons.

Je m’apprêtais à faire chauffer l’eau pour la tisane lorsque ma mère me devança avec un clin d’œil. Il n’était plus nécessaire que je sois aux petits soins avec elle.

Nous nous apprêtions à vider les poissons lorsque la porte d’entrée s’ouvrit avec fracas, me faisant lâcher le couteau que je tenais.

— Maman, j’ai besoin d’aide ! appela Jared d’une voix urgente.

Il boitait. Son imperméable était trempé, tout comme ses cheveux. En se baissant pour retirer ses bottes, il poussa un gémissement de douleur.

Du sang. Son pantalon était déchiré et sa jambe droite tachée.

— Assieds-toi sur le canapé, dit aussitôt Debra en repoussant la table basse pour faire de la place.

— Ça me brûle, grogna-t-il.

— Ne bouge pas. Je vais chercher des serviettes.

Elle alla dans la salle de bain et revint avec deux grandes serviettes.

— Qu’est-ce qui s’est passé ? demandai-je.

— Nous avons été attaqués, répondit sombrement Jared alors que notre mère plaçait un tabouret sous sa jambe.

Attaqués. L’orage grondait à présent à l’intérieur de ma poitrine.

— Par qui ?

— Des siréniens. Ils ont failli noyer deux d’entre nous.

— Quoi ?!

Ma voix partit dans les aigus. Jared ne me regardait pas. Notre mère ne s’embarrassa pas du jean : elle découpa directement le tissu pour laisser apparaître la blessure.

— Une morsure, murmura-t-elle.

Les traces de dents étaient facilement reconnaissables : une mâchoire identique à celle des humains. 

— Un des siréniens m’a entrainé au fond, expliqua Jared. Je me suis débattu et il m’a mordu la jambe.

Des images plus atroces les unes que les autres se bousculaient dans ma tête. C’était impossible ! Des siréniens n’auraient jamais pas pu faire ça !

— Je vais désinfecter, dit notre mère. Tu te sens fiévreux ? Nauséeux ?

C’est moi qui me sens nauséeuse.

— Non, juste cette blessure qui me fait un mal de chien.

— La plaie n’est pas très profonde. Je vais surveiller ta température. Si jamais tu as de la fièvre, on t’emmène voir un médecin.

Jared rejeta sa tête en arrière et ferma les yeux pendant que notre mère désinfectait.

— Raconte, demandai-je d’une voix blanche.

Plus tôt il parlerait, plus vite je saurais à quoi m’en tenir.

— Ils étaient quatre. C’était la fin de journée, on s’apprêtait à rentrer. On a vu leurs nageoires grises de loin, à la surface. Ils ne cherchaient pas à se cacher. Lorsqu’ils sont arrivés à hauteur du bateau, celui en tête a fait quelque chose d’étrange : l’eau s’est déplacée comme si elle prenait vie et s’est infiltrée dans le bateau, droit sur l’extracteur. Les trois autres siréniens se sont déployés sous l’eau. Il y a eu des chocs répétés. L’alarme s’est déclenchée lorsque la coque a été percée et mes hommes se sont empressés de verrouiller la salle de l’extracteur pour que nous ne nous mettions pas à couler. Mon collègue, Dan, a pris le harpon et a tiré. Le sirénien qui manipulait l’eau n’a pas été touché, mais il a attiré mon collègue en le faisant passer par-dessus bord. Il ne réapparaissait plus. J’ai pris le harpon et j’ai plongé à sa suite. Je l’ai manqué de peu. Le sirénien a foncé sur moi, ce qui a permis à Dan de remonter à la surface. Là, nous nous sommes battus. Il m’attirait vers le fond, l’air me manquait. Je ne sais plus à quel moment il m’a mordu, mais j’ai réussi à le blesser à l’épaule et il m’a lâché. 

J’avais retenu ma respiration tout au long du récit, mes doigts plantés dans mes genoux.

— Après ça ils étaient partis, il n’y avait plus aucune trace d’eux. De toute manière on ne voyait plus rien.

— Pourquoi ça ? 

Ma question sembla hérisser Jared.

— Ils ont eu ce qu’ils voulaient. L’extracteur est détruit, il a implosé sur lui-même et le produit s’est répandu dans l’eau.

Je savais ce que ça voulait dire : ce phénomène s’était déjà produit à cause d’une fuite. Ce jour-là, Nalu était tombé malade. Et maintenant, quel en serait l’impact ?

— Et ton collègue ? demanda notre mère.

— Il a probablement quelques côtes cassées. Il est parti à l’hôpital. J’étais censé prévenir sa famille…

— Je vais le faire.

Debra prit son portable et partit dans le bureau de Jared récupérer le numéro dont elle avait besoin.

Je me retrouvai seule face à mon frère.

— Tu n’as pas une question à me poser ?

Je me mordis la langue, j’en avais plusieurs, mais surtout une en particulier, je devais le reconnaître.

— Tu ne veux pas savoir si ton ami sirénien était parmi eux ? 

— Eridan ne ferait jamais une telle chose.

— Eridan, répéta Jared comme s’il se rendait compte pour la première fois qu’il avait un nom. Je t’avais prévenue à leur sujet. Et voilà ce qui est arrivé. 

— Je suis sûre qu’il y a une bonne raison.

— Ils nous ont attaqués, Carly ! 

— Les siréniens que j’ai rencontrés ne sont pas violents.

— Et que fais-tu de ceux-là ? Tu te rends compte que ces êtres soi-disant intelligents n’ont pas discuté, qu’ils étaient prêts à nous tuer ? Qu’est-ce que ça peut leur faire ce que l’on fait avec les minerais ?

Je n’avais pas la réponse. 

— Il faut que j’en parle à Eridan, insistai-je, il aura une explication.

Je tripotais malgré moi la flûte maorie dans la poche de ma veste. Jared m’attrapa le poignet.

— Ce sirénien n’est pas ton ami, Carly.

— Bien sûr que si ! Il est même plus que ça.

Je compris à son expression que je venais de faire une erreur.

— Plus que ça ?

Son visage se mua en une mine horrifiée. 

— C’est un poisson !

— Je tiens à lui. Tu n’essaies pas de comprendre. Tu n’as que des préjugés.

— Je me base sur ce qui vient de se passer. Tu ne dois pas le revoir, Carly.

Il baissa les yeux sur mon poignet et remarqua la flûte.

— Qu’est-ce que c’est ?

Je ne répondis pas.

— C’est ton lien avec lui, c’est ça ?

— Jared, non !

Il fut plus fort, et surtout plus rapide, que moi. Il ouvrit mes doigts pour me prendre la flûte et la ranger dans sa veste. Lorsque je tentai de la récupérer, il bloqua mes mains.

— Arrête ! Lâche-moi !

Il serra davantage mes poignets, me tirant des larmes. Lorsqu’il comprit ce qu’il était en train de faire, il m’attira brusquement dans une étreinte.

— Je suis désolé, mais je t’aime trop pour risquer qu’il te fasse du mal.

La porte du bureau s’ouvrit sur notre mère. J’étouffai le cri qui menaçait de jaillir de ma gorge. Lorsque Jared desserra son emprise, je me dégageai et allai m’enfermer dans ma chambre.

*

Je dormis très mal cette nuit-là. Je revoyais en boucle la scène de l’attaque décrite par Jared et mes réveils étaient ponctués par le tonnerre et le vent. La tempête faisait rage, que mes yeux soient ouverts ou clos.

À l’aube, le ciel restait gris, mais l’orage était passé. Seule ma mère se trouvait dans la cuisine. Elle écoutait les informations à la télévision et coupa le son au moment où j’entrai.

Les images étaient suffisamment parlantes : au large de la côte, une étendue vert foncé était en train de se répandre. Les images aériennes dévoilaient le lieu de l’accident, qui se situait à une distance encore éloignée des terres, et même s’il était difficile d’estimer les dégâts, il y en aurait.

— Ils l’appellent la marée verte à cause de sa couleur, me dit ma mère. Ils mentionnent l’entreprise d’extraction des minerais, qui n’a pas encore répondu aux questions des journalistes ; officiellement personne ne sait ce qui s’est passé. Tu te doutes qu’on ne parle pas de siréniens. Les médias veulent faire le buzz avant même de savoir ce que les spécialistes diront.

Je hochai la tête sans rien ajouter. 

Un peu plus tard, en arrivant à l’université, je fus la cible de tous les regards. On m’observait, on me pointait du doigt, on chuchotait sur mon passage. Tout le monde savait que mon frère travaillait dans l’extraction des minerais.

Je cherchai Tasha et Bastien au milieu du flot d’étudiants et je finis par les repérer au bout du couloir, devant la classe du cours de géobiologie.

Une silhouette me bloqua le passage.

— Salut Carly.

Tobias. Il était entouré de son habituelle bande de copains. Cela faisait plusieurs jours que je ne l’avais pas croisé.

— Je n’ai pas envie de parler, le rabrouai-je.

— J’ai vu un documentaire sympa à la télé. Le genre qui pourrait t’intéresser. Il s’agit d’une fille qui prétend pouvoir parler avec les baleines.

Il ne méritait pas que je perde mon temps avec lui. Je voulus le contourner, mais il m’en empêcha.

Cette fois, il se pencha pour me chuchoter à l’oreille :

— Je t’ai vue à la plage l’autre jour, tu étais en sacrée compagnie.

Mon cœur se glaça. Quand ? Qu’avait-il vu ?

— Je n’aurais jamais imaginé que tu avais de tels… goûts.

Le rouge me monta aux joues.

— Ça te fait quoi de l’embrasser ? Il doit avoir une sacrée odeur de poisson, non ? Sans parler de sa peau visqueuse. Il parait qu’il a des crochets sur les mains et les écailles. C’est ça qui t’excite ?

Je le repoussai.

— Arrête, menaçai-je.

— Je comprends mieux pourquoi tu refusais de sortir avec moi. Si je ne suis pas assez bien pour toi, c’est que personne ne l’est.

— Tais-toi !

Je me jetai sur lui en enfonçant mes poings dans son torse. Il manqua de perdre l’équilibre, mais se rétablit et continua de rire ouvertement.

— Carly !

Je sentis les bras de Tasha m’entourer pendant que Bastien se plaçait devant moi. Il avait une demi-tête de moins que Tobias, mais l’effet fonctionna. Tobias battit en retraite, non sans quitter son sourire goguenard. 

— Qu’est-ce qui s’est passé ? chuchota Tasha contre moi. Il t’a fait du mal ?

Les larmes coulaient sur mes joues. C’était plus que je ne pouvais le supporter.

 

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