Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 24 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 24

 

Bastien et Tasha ne me quittèrent pas à la sortie de la piscine. Calée entre eux deux, bras dessus, bras dessous, nous ressemblions à des enfants inséparables. Et je devais bien reconnaître que leur présence me reboostait. 

— Vous n’êtes pas obligés de me raccompagner chez moi, je vous assure que je me sens mieux.

— Et tu n’es pas obligée de faire bonne figure pour nous, dit Tasha.

Je fis tourner la clé dans la serrure, mes amis sur mes talons. Ils s’installèrent comme chez eux, firent bouillir de l’eau pour préparer une tisane et écumèrent les placards à la recherche d’une boîte de chocolats. Le meilleur remède pour tous les maux, selon Tasha. 

Il s’était à peine écoulé un quart d’heure que la porte s’ouvrait sur mon frère et ma mère.

Debra embrassa chaleureusement Tasha et Bastien, qui n’étaient pas passés à la maison depuis un moment.

Jared les salua, mais son sourire n’était pas tout à fait naturel et je le regardai vraiment pour la première fois depuis une semaine. Il était épuisé et il avait maigri. Des cernes creusaient ses yeux à cause du manque de sommeil et du stress. On aurait dit qu’il avait pris dix ans d’un coup.

— Vous voulez rester manger ? proposa Debra.

— Avec plaisir ! répondirent mes amis.

Le dîner fut relativement agréable. Jared m’avait lancé un regard prudent au début du repas. La hache de guerre entre lui et moi était loin d’être enterrée, mais ce soir-là je n’avais plus d’énergie pour lui en vouloir. Nos échanges se limitèrent à préparer à manger.

Cela faisait longtemps que nous n’avions pas eu une soirée aussi détendue et je remerciai intérieurement Tasha et Bastien ; ils avaient même improvisé une tarte aux pommes pour le dessert. Comme si tout était comme avant.

Alors que je débarrassais la table, Jared me rejoignit dans la cuisine.

— J’ai une nouvelle qui pourrait t’intéresser.

Il avait parlé bas, comme s’il craignait de me faire fuir.

— Une bonne nouvelle, précisa-t-il. Après plusieurs discussions haut placées, les fonds ont été débloqués : l’Autorité de Protection Environnementale va mettre en place une équipe qui va utiliser des désémulsifiants pour nettoyer les eaux.

La solution la plus écologique, pas la plus économique.

— C’est vrai ?

Il acquiesça.

— On commence dès lundi officiellement, mais dès demain, on installera les barrages flottants pour limiter la propagation.

Je lui jetai un coup d’œil en coin. Le « on » ne m’avait pas échappé.

— Maman m’a raconté pour ton patron…

Jared secoua la tête.

— Ce type me sort par les yeux. J’aurais dû comprendre depuis longtemps quel genre d’individu il était. J’ai tenté de le convaincre de financer l’aide de nettoyage.

— Je ne le savais pas.

Il y avait tellement de choses que j’avais manquées.

— Il a menacé de me griller auprès de toutes les entreprises concurrentes pour que je ne rebosse jamais dans l’exploitation minière, mais à ce stade, il n’y a plus rien qu’il puisse faire contre moi.

J’ouvris la bouche, mais Jared me devança :

— Tu n’as pas besoin de dire quoi que ce soit, d’accord ?

S’il y avait bien une chose que j’avais comprise, c’était que la confiance était primordiale dans toute relation. Mon frère avait ébranlé celle que j’avais en lui ; il faisait tout pour se racheter, il s’épuisait, il assumait enfin ses erreurs, mais au final pourrais-je lui assurer que notre relation redeviendrait comme avant ?

Le téléphone de Jared sonna dans sa poche. Il l’en extirpa, et sa mine soucieuse s’apaisa un instant.

— Allô papa ?

Je tressaillis. En temps normal j’aurais aussitôt quitté la pièce. Mais quelque chose me retint.

— C’est merveilleux ! Est-ce que… est-ce que je peux le dire à Carly ?

Il se tourna vers moi. Ce qu’avait dit notre père semblait avoir égayé sa journée.

L’air hésitant, il me tendit le téléphone, et je l’acceptai avec lenteur.

— Carly ?

La voix de mon père. Si familière et étrangère à la fois.

— Oui, c’est moi.

Ma voix ne parut pas tout à fait naturelle. Presque enfantine.

— Il y a quelque chose dont j’aimerais te parler. Jared est déjà au courant depuis quelques semaines, mais j’attendais de pouvoir te le dire de vive voix…

Les doutes étaient en train de monter. Jared sortit de la cuisine, comme pour nous laisser un peu d’intimité.

Le cri d’un nourrisson retentit dans l’appareil.

— Tu as une petite sœur, Carly.

Pendant une seconde, j’encaissai l’information.

Une petite sœur.

— Elle s’appelle Scarlett. Elle est née hier. Et elle… elle te ressemble, tu sais.

L’émotion dans la voix de mon père était telle que les larmes me montèrent aux yeux.

— Pourquoi ? articulai-je.

J’avais rêvé d’avoir une petite sœur. Tout comme j’avais rêvé de garder une famille unie et soudée. Autant d’années de déceptions qui s’étaient écoulées depuis le divorce. 

Je revis tous les reproches que je lui avais faits depuis son départ. Mes refus de répondre lorsqu’il m’invitait à lui rendre visite, qu’il me souhaitait mon anniversaire avec de magnifiques cartes postales d’Hawaii, ou qu’il m’envoyait de l’argent.

J’en avais assez de repousser tout le monde autour de moi.

— Pourquoi tu es parti ? repris-je.

— Oh Carly, je suis désolé. J’ai été lâche, je le sais. J’ai gâché beaucoup d’années, je le sais aussi. J’ai quitté votre mère, mais pas vous. Jared et toi comptez tellement pour moi. 

Ma voix resta bloquée dans ma gorge.

— J’ai des torts, je les ai longtemps fuis, par facilité, mais je ne veux pas continuer comme ça. Je sais que je suis maladroit, mais je veux faire partie de ta vie.

Chaque année depuis le divorce, il faisait le trajet jusqu’à Christchurch. Pourquoi avais-je refusé obstinément de lui adresser la parole ? Pourquoi ne pas avoir tenté de lui expliquer ce que je ressentais ? J’avais fait en sorte qu’il se lasse et qu’il espace ses visites.

— Moi aussi je suis désolée.

Mon père renifla à l’autre bout du fil. Il pleurait. Comme c’était bête de nous rendre malheureux pour si peu !

Il me répéta qu’il m’aimait, qu’il voulait que Scarlett connaisse sa grande sœur, si forte et courageuse – c’était ainsi qu’il me voyait. Et ses paroles me mirent du baume au cœur. Au moment de nous dire au revoir, pour la première fois depuis longtemps, je pus affirmer que je serais heureuse de lui rendre visite.

 

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