Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 19 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 19

 

Il plut toute la semaine, mais le samedi suivant, le soleil revint. À croire que même la météo conspirait avec Eridan.

Nous avions convenu de nous retrouver à Cave Rock et il était déjà au rendez-vous lorsque je me glissai dans l’eau.

Mon regard tomba sur sa blessure au front, d’aspect net. 

— Prête pour le départ ?

— Si seulement je savais où nous allons !

Il pencha la tête, observant ma tenue. Outre ma combinaison, j’avais fixé une bouteille d’eau à ma ceinture et je tenais mon masque sous le bras. 

— Tu risques d’avoir chaud lorsque le soleil sera haut. Tu portes quelque chose en-dessous ?

— Oui, répondis-je, laconique.

Son regard était désormais plus intense. Mes joues avaient chaud, tout comme mon ventre. Et le pire était qu’il avait l’air de savoir exactement l’effet qu’il me faisait.

Pauvre petite humaine amoureuse !

Une fois complètement immergée, le feu dans mon corps se détendit et je commençai à nager en direction du large, aux côtés d’Eridan.

Il me laissa me débrouiller seule jusqu’à la barrière de corail. 

— Il va falloir t’accrocher fort à moi, dit-il. Je ne descendrai pas beaucoup, mais j’ai besoin d’être attentif à mon environnement et il ne faut pas que tu me lâches, sous aucun prétexte.

— Est-ce que nous allons traverser des endroits dangereux ?

— Le danger n’est jamais fixe dans l’océan. Je serai sur mes gardes pendant la deuxième partie du trajet, mais je t’assure que tu ne crains rien. J’accélèrerai seulement la cadence. 

— Je te fais confiance.

Il prit mes deux avant-bras pour les enrouler autour de ses épaules musclées. J’étais à présent calée contre son dos, mon masque à la limite de toucher son oreille.

— Bien installée ?

— Ça reste à voir lorsque tu seras en mouvement. Je ne sais pas si tous ces muscles sont confortables.

— Tous ces muscles ont leur utilité, me répondit-il avec malice. Pour le confort, tu m’en diras des nouvelles.

Un frisson me parcourut lorsqu’il se mit à nager. Telle une touriste qui prend le petit train pour visiter la ville, je n’eus pas à fournir le moindre effort. J’eus même le luxe de contempler les alentours, de noter dans un coin de ma tête les espèces de poissons que nous croisions, et de sentir les changements dans le courant, mais sans les subir.

Eridan prit graduellement de la vitesse, et mon corps accompagna le rythme des ondulations de sa nageoire et de son buste. Lorsqu’il changeait de direction, je suivais le mouvement le plus naturellement du monde.

J’étais à la fête foraine.

— Alors, suis-je assez confortable pour toi ? me demanda-t-il.

Il n’en manquait pas une.

— Ça va, marmonnai-je.

Il rit et je l’imitai.

Je fermai les yeux, bercée par la cadence régulière de sa caudale. Plus je me détendais, plus mon souffle devenait profond et s’accordait au tempo mené par Eridan.

— Carly, il va falloir te tenir davantage.

Je rouvris les yeux.

— Nous arrivons dans la deuxième partie du trajet ?

— Oui.

Il n’attendit pas que je resserre mon étreinte et il réajusta mes bras autour de lui.

Je n’étais pas prête à ce que signifiait pour lui « accélérer la cadence ». La vitesse prit une tout autre dimension. Je passai de la balade de complaisance au grand huit. Mes bras me faisaient mal, je subissais la pression de l’eau, ballotée de haut en bas. Les fonds sablonneux et les rochers étaient partiellement visibles et lorsqu’un obstacle se dressait devant nous, Eridan le contournait en manquant de me déboiter une épaule.

Une main palmée effleura ma jambe pour m’inciter à l’enrouler autour de sa taille. Je ne réfléchis pas et m’exécutai. Ainsi serrée contre lui, les oscillations devinrent moins violentes et je retrouvai un semblant de stabilité. Mais alors, j’étais beaucoup, beaucoup, trop proche de lui. Chaque parcelle de mon corps était ventousée, accroché à lui aussi solidement qu’une étoile de mer.

Et encore, il aurait pu choisir de me tenir face à lui, collée contre son torse, mon ventre contre le sien…

L’allure d’Eridan se modifia. Il commença à ralentir, l’eau s’éclaircit, signe qu’il était en train de regagner la surface. Mon corps se décrispait, parcouru d’une étrange sensation d’apesanteur. Des microbilles éclataient à la surface de ma peau. Je n’avais plus de force.

Nous sortîmes la tête de l’eau et je clignai des yeux face à la luminosité. 

— Nous y sommes.

Un îlot, une plage vierge… mais dont les contours étaient flous.

— Carly, tu m’entends ?

Mes jambes et mes bras ne répondaient plus, je flottai sur le dos dans un état second. Le ciel était d’un bleu limpide. Pouvait-on se noyer à la fois dans le ciel et l’océan ?

Eridan me fit doucement glisser sur l’eau. Mon dos rencontra le sable. Son visage soucieux était penché sur moi.

— Parle-moi, Carly, dis-moi si quelque chose ne va pas.

— J’ai… la tête qui tourne.

Il se mit doucement à rire.

— Ah, c’était sans doute un peu trop rapide pour toi.

Je me redressai en position assise et ôtai mon masque. 

— Un peu trop rapide ? On aurait dit que tu allais dix fois plus vite qu’un bateau ! J’ai cru que tous mes organes se comprimaient !

— Et ils le sont ?

— De quoi ?

— Tes organes ? Est-ce que tout est à la bonne place ?

Il se payait ma tête. Je lui envoyai de l’eau à la figure, mais il ne cligna même pas des yeux.

— Frimeur ! Je sais d’où Nalu tient ce comportement !

— Je voulais arriver tôt pour que tu puisses profiter de la journée.

Mon exaspération s’évanouit. Nous nous trouvions face à une plage de sable blanc, complètement déserte ; les arbres balançaient doucement leurs branches et quelques oiseaux pépiaient.

— Je te fais visiter, proposa-t-il.

Je remis mon masque et il prit ma main dans la sienne. Nous nageâmes tranquillement, empruntant un petit ruisseau qui traversait l’îlot. L’eau transparente révélait tout : des crabes, des écrevisses et autres invertébrés. Soudain Eridan lâcha ma main et plongea la tête en avant. Ses bras s’enfoncèrent dans le sable, soulevant de la poussière. Lorsqu’il remonta à la surface, il tenait entre ses doigts serrés une truite qui, après quelques secondes, cessa de s’agiter.

Eridan me le confia, puis il plongea une seconde fois. Seulement les poissons avaient compris qu’un prédateur se trouvait dans les parages et tous avaient fui dans des directions opposées. Il me fit signe de l’attendre pendant qu’il s’éloignait.

Je sortis de l’eau. Nous nous trouvions au cœur de l’îlot, abrités par des palmiers. L’air était chaud et sec et ma combinaison devint vite gênante. Je me tortillai sur place pour défaire la fermeture tout en maintenant le poisson de l’autre main. En-dessous, je portai un bikini rouge et blanc. Je dégageai seulement les manches de la combinaison, mais sans l’enlever totalement. Autant éviter de donner une raison supplémentaire à Eridan de me regarder.

Je rassemblai un petit tas de branches fines, des feuilles sèches et un bout d’écorce que je déchirai en tout petit. J’avais appris à faire ça en campant avec mon frère.

J’ouvris l’étui accroché à ma ceinture et qui contenait un couteau suisse avec allume-feu. Je frictionnai la lame contre le bâton en magnésium comme le faisaient à l’époque les gens avec un silex, et après plusieurs tentatives, des étincelles se formèrent et enflammèrent le petit tas de brindilles. Je soufflai délicatement pour que le feu grandisse.

Lorsqu’Eridan réapparut, avec une deuxième truite, il rampa hors de l’eau et s’avança d’un bon mètre dans le sable. Je nettoyai une fine branche pour embrocher la truite et la placer au-dessus du feu.

Nous restâmes silencieux pendant la cuisson.

— L’odeur est vraiment particulière, commenta Eridan.

— Est-ce que tu veux goûter ? 

— Pourquoi pas ?

J’étais assez curieuse de savoir s’il aimerait le poisson cuit. J’en découpai un morceau pour en manger en premier. La chair était tendre et fondante. Je pris une part un peu plus généreuse entre mes doigts et la tendis à Eridan.

— Attention, c’est chaud, dis-je.

Il attrapa mon poignet pour le guider jusqu’à ses lèvres. Il glissa le poisson dans sa bouche, non sans lécher mes doigts au passage.

— Les saveurs sont très différentes, dit-il pensivement.

— Tu aimes ?

— Absolument.

Je mis le deuxième poisson sur la grillade improvisée et soufflai pour ranimer le feu.

— J’aime beaucoup te voir utiliser la technologie humaine, me confia Eridan. Tu donnes l’impression de pouvoir tout faire.

Je baissai les yeux au compliment et me rassis à ses côtés, en lui présentant le deuxième poisson cuit.

— Qu’est-ce que tu feras après tes études ?

— Je ne sais pas encore. Mes recherches sur le myriophylle servaient surtout à soigner ma mère. Mais je me verrais mal passer ma vie dans un labo. J’ai toujours voulu exercer un métier qui permette de sensibiliser la population à la protection de l’environnement.

— Sensibiliser ? 

— Ça veut dire avertir. La pollution est un vrai problème, qui est en train d’empirer sur le long terme. Les humains – surtout nos dirigeants – refusent d’entendre l’urgence de la situation et sont trop obnubilés par leurs intérêts personnels. Et la pollution a aussi un impact négatif sur les espèces aquatiques.

Eridan resta un moment silencieux et j’évitai son regard, gênée à l’idée de passer pour celle qui, au final, était complice d’un système destructeur.

— Tu t’inquiètes vraiment des effets de cette pollution sur nous.

— Bien sûr, car elle est réelle.

Il eut un geste d’assentiment. Sa réaction désinvolte me stupéfiait.

— Tu n’as pas l’air alarmé par la situation.

— Je ne suis pas aussi préoccupé que toi. Et je pense que tu surestimes les humains. L’océan sera toujours plus fort.

Je méditai un moment sur la question. J’aurais voulu avoir autant d’assurance que lui et pouvoir balayer mes préoccupations d’un revers de la main ; mais dans le fond, je croyais bien trop au pouvoir de nuisance des humains.

D’où venaient les siréniens ? Avions-nous des ancêtres communs ? Incarnaient-ils l’espèce qui avait été capable de s’adapter : respirer à l’air libre, mais aussi sous l’eau ? Peut-être qu’un jour, les humains disparaîtraient de la surface de la terre, mais les siréniens continueraient de vivre.

Eridan tourna la tête vers moi et, en un regard, j’eus l’impression que toutes mes pensées étaient exposées. La peau de son torse avait séché, lui donnant une nouvelle allure. Un rayon de soleil perça à travers les branches des arbres et éclaira sa peau. Il prit ma main et la posa sur ses pectoraux.

— Ta peau est tellement lisse, murmurai-je.

— Elle me permet de nager vite. La tienne est différente, très douce.

Sa main palmée caressait ma joue. Je ne savais plus à quel moment il avait commencé.

Son visage s’inclina et son nez entra en contact avec mon oreille. Il respirait ma peau. J’étais d’ailleurs suffisamment proche pour sentir la sienne, cette fameuse odeur salée qui me faisait tourner la tête.

— Est-ce que je peux poser mes lèvres, juste là ?

Son souffle chatouilla la base de mon cou, ses lèvres étaient si proches qu’il aurait pu se passer de ma permission.

Il fallait que je reprenne mes distances.

Je passai ma main dans ses cheveux pour l’écarter, mais il se méprit sur mon geste : ses lèvres embrassèrent ma peau. Et je m’embrasai. Ce baiser était bien plus langoureux et sensuel que tout ce qu’il avait fait jusqu’à présent. Un de ses bras se resserra autour de ma taille pour m’attirer contre lui. Dans ses bras, ma joue collée contre sa tempe, il découvrait ma peau, la mordillait, la suçait…

Ma main redescendit le long de sa colonne vertébrale. Il avait ouvert une digue sur des sensations exquises. 

— Ta peau est chaude, murmura Eridan. L’odeur de soleil et de sel est encore plus prononcée que sur tes jambes.

Un soupir d’expectative m’échappa. Eridan s’écarta pour m’observer à la dérobée.

— J’ai dit quelque chose qu’il ne fallait pas ?

J’optai pour l’honnêteté :

— C’est juste… que tu me retournes la tête, quand je suis avec toi.

— Et ce n’est pas bien ?

— Il vaut mieux réfléchir avant d’agir. La raison me rappelle que nous sommes différents, que je risque de souffrir.

— Je te fais souffrir ?

Je grimaçai.

— Pas en ce moment.

— Alors où est le problème, Carly ?

— Qu’est-ce que diraient Adaro ou Kailano s’ils étaient là ?

— Ils trouveraient que j’ai très mauvais goût.

Je grognai intérieurement.

— Mais encore ?

— Ils me demanderaient sans doute d’expliquer ma fascination pour tes jambes.

— Eridan !

Il redevint sérieux.

— Ils ne comprendraient pas, admit-il.

Une ombre de tristesse passa sur son visage.

— Ils ne comprendraient pas, répéta-t-il plus doucement, mais je ne cherche pas leur assentiment. Ce que je ressens pour toi, c’est quelque chose d’inconnu et d’exaltant. Je sais dans le fond que je ne devrais pas agir ainsi… mais la force qui me pousse vers toi est plus puissante que la plus grande des tempêtes. Je ne vois plus ce qui nous oppose, mais ce qui nous unit. Même si je voulais me retenir, me détourner, je ne pourrais pas. 

Ce n’était plus ma tête qui était toute retournée, mais mon cœur également. Chaque mot avait été pesé avec autant d’assurance que la Terre gravite autour du Soleil. 

— Viens, dit-il, j’aimerais te montrer quelque chose.

Il s’écarta de moi et commença à manœuvrer sa nageoire pour retourner à l’eau. Pendant qu’il redescendait la rivière en direction du large, je préférai marcher pour reprendre mes esprits. La plage de sable fin s’étendit devant moi. Il faisait plus chaud qu’à l’ombre des palmiers ; une invitation à enlever complètement ma combinaison. Je fis descendre la fermeture jusqu’en bas de mon dos et tirai dessus pour libérer mes hanches ; je ne portais plus que mon maillot de bain. Au loin, Eridan s’était mis sur le dos, yeux clos et visage tourné vers le soleil.

J’entrai silencieusement dans l’eau avec l’impression d’être nue. Un sixième sens l’avertit de ma présence, car il se tourna vers moi. Il murmura mon prénom et m’attira dans ses bras, la peau de mon ventre entra en contact avec la sienne, ma poitrine épousa son torse. L’océan était son domaine, il retrouvait l’aisance qu’il n’avait pas à l’air libre et pouvait m’enlacer comme bon lui semblait. Ses doigts caressèrent doucement mon dos.

— Tu te souviens de cette première soirée en ville où nous avons vu un couple danser ?

— Oui. 

— Je n’aurai jamais de jambes pour te faire danser comme cet humain, dit-il, mais je pourrais te montrer comment nous dansons à la manière des siréniens.

Mon masque était resté sur la plage, mais je ne me voyais pas une seule seconde ressortir de l’eau pour aller le chercher.

— Je resterai en apnée, dis-je. Si j’ai le moindre problème…

— …tu tires sur ton oreille, termina-t-il avec un sourire.

Eridan posa les mains sur ma taille, puis il plongea dans un univers bleu et silencieux, m’entraînant dans un ballet étourdissant. Sa nageoire nous fit tourbillonner, virevolter, pirouetter… Je m’enivrais de la caresse de l’eau, ouvrant grand les bras pour l’enlacer à mon tour et être accueillie en son sein. 

Mes jambes se prirent dans la nageoire d’Eridan et je bafouillai une excuse étouffée dans l’eau. En réponse, il me serra contre lui et ramena ma jambe droite, puis gauche, autour de sa taille. Un contact intime, de confiance.

Il remonta à la surface. 

— Tu es prête ?

— À quoi ?

— À faire des sauts comme les siréniens.

J’ouvris de grands yeux ronds.

— Comme Nalu ?

Il rit.

— On peut dire ça. Alors ?

Mon regard parla pour moi. Il me serra un peu plus fort dans ses bras et je gonflai mes poumons d’oxygène. Eridan plongea. Je me pris à rêver que j’étais devenue une sirène. La résistance de l’eau, lorsqu’il accéléra, créa des bulles tout autour de nous. La pression atteignit son maximum, puis nous perçâmes la surface. De sirène, je devins oiseau. En tendant les bras, je pouvais saisir le ciel et l’océan le temps d’une seconde volée. Eridan arqua son corps pour prolonger le moment de suspension, puis nous plongeâmes à nouveau, tête la première.

Je riais tellement fort sous le coup de l’adrénaline que l’eau entra dans ma bouche et mon nez et je toussai. Je n’eus pas besoin de tirer sur mon oreille, Eridan regagna rapidement la surface.

Je crachai l’eau salée que j’avais avalée et inspirai avec soulagement. 

— Alors ?

— C’était magique !

Mon sourire parlait pour moi. Eridan me le rendit, comme si me faire plaisir le comblait de bonheur. Voir, à travers ses yeux, son propre monde était un cadeau fabuleux. Nos deux cœurs battaient à l’unisson.

Et la dernière barrière en moi céda.

— Embrasse-moi.

Eridan s’écarta légèrement, comme s’il avait mal entendu.

— Est-ce que tu… Carly, tu m’avais dit que tu ne voulais pas que je recommence. 

Je collai mon front contre le sien. Notre premier baiser avait jeté la confusion et la honte dans mon cœur, mais désormais, l’avidité et le désir dictaient mes mots.

— Embrasse-moi, répétai-je. À ta façon.

Nos visages étaient à la même hauteur, son souffle salé proche du mien.

— Prends une inspiration, dit-il.

J’inspirai avant de bloquer mon souffle. Doucement, Eridan m’attira sous l’eau. J’ouvris les yeux, clignant des paupières dans une tentative de rendre ma vision plus nette. Mais voir était devenu secondaire. Son nez s’approcha presque timidement, ses lèvres m’effleurèrent, puis s’entrouvrirent pour se marier aux miennes d’un baiser délicat. Un fantasme dont j’ignorais l’existence se concrétisait. Sa bouche serait ma nouvelle obsession. Toute ma tension intérieure se relâcha et quelque chose d’autre naquit.

L’ardeur.

Un appétit et une soif fiévreuse.

Mes mains s’aventurèrent dans ses cheveux, cherchant à approfondir le baiser.

J’expirai sans m’en rendre compte et des bulles se formèrent entre nos bouches. J’avalais de l’eau par mégarde. Eridan me ramena à la surface en riant.

— Il faut que je boive, lui dis-je en reprenant mon souffle.

— Je t’amène jusqu’à la plage.

Toujours collée contre son torse, je me laissai faire jusqu’à ce que j’aie à nouveau pied. Eridan me lâcha et je retournai sur le sable, à l’endroit où j’avais laissé ma combinaison. M’affalant avec un soupir, je récupérai ma gourde.

Eridan profita d’une vague pour se laisser échouer sur le sable à mes côtés. Je m’allongeai, pris appui sur un coude et enroulai mes bras autour de son cou en évitant ses branchies.

À mon tour.

Ma langue contre la sienne rencontra le goût de l’océan. Gourmande, taquine et insatiable. Mes mains parcoururent le dessin de ses pectoraux et de ses abdominaux.

Eridan suivait ma danse avec la même ardeur. L’envie et le désir montaient. Je ne me demandais plus ce que nous étions en train de faire, la logique et la raison avaient été abandonnées quelque part dans les cendres de notre dernier repas. 

Lorsque mes mains s’égarèrent sur ses écailles, je perdis un peu de mon assurance.

— Que se passe-t-il, Carly ? demanda-t-il en passant sa main dans mes cheveux humides. Ai-je fait quelque chose qui t’a déplu ?

Je soupirai :

— Bien sûr que non. Tu demandes la permission pour tout.

— C’est vrai. Contrairement à toi.

Je m’esclaffai. Son sourire s’élargit.

— Quelque chose te dérange.

C’était une constatation.

— Tu ne m’as jamais vraiment expliqué comment vous, hum, vous accoupliez.

Je me mordis l’intérieur de la joue sur le dernier mot.

— Ah.

Je sentis de l’amusement dans sa voix.

— Nous sommes des mammifères, Carly.

Si c’était censé m’aiguiller, ça ne m’avançait pas beaucoup !

— Et donc ?

— Il y a quand même quelques similitudes entre nos deux espèces. J’ai vu ton ami Bastien, on peut dire que j’ai une idée de la façon dont les humains s’accouplent.

La sortie en bateau… je me mis à rire en pensant aux trois siréniens en train d’étudier sans gêne l’anatomie de Bastien.

— D’accord la morphologie des humains est assez visible. Mais ce n’est pas le cas des siréniens.

Eridan désigna ses écailles.

— Nous sommes plus discrets, tout est rétracté à l’intérieur du corps. On pourrait croire qu’il y a peu de différences entre sirènes et siréniens, mais je peux t’assurer que nous sommes biologiquement assez semblables aux humaines et humains.

Sa réponse me donna un frisson.

— Alors…

Je n’arrivais pas à formuler ma phrase. Eridan colla son front contre le mien.

— Que veux-tu savoir, Carly ?

Sa voix était douce, rassurante. 

— Tu crois que ce serait possible que nous soyons intimes ?

— Pour s’accoupler ?

Je grimaçai.

— Pas exactement dans le but de faire un enfant. D’ailleurs nous ne sommes probablement pas compatibles.

— Probablement pas, admit-il.

Il resta silencieux.

— Et donc ? repris-je, comme il n’avait pas répondu.

— Je ne sais pas si ce serait faisable, mais j’en aurais envie.

Il caressa ma lèvre de son pouce.

— J’ai déjà la sensation d’être intime avec toi de bien des manières. Tes jambes autour de ma taille par exemple. C’est la chose la plus fascinante que j’ai vécue.

Il caressait ma cuisse tout en parlant. Avec une telle adoration que j’en venais à croire que mes sentiments pour lui puissent être réciproques.

— Tu es à nouveau perdue dans tes pensées.

— En réalité, j’ai arrêté de penser quand je t’ai demandé de m’embrasser.

Son regard s’embrasa, moite, exalté. Sa main possessive remonta le long de ma jambe, jusqu’à ma hanche.

— Je me sens proche de toi, comme si nous étions connectés.

— J’aime bien ce mot, murmurai-je. Connecté entre la mer et la terre, comme un pont entre nos deux espèces.

— Je ne réfléchis pas comme ça, je ne vois plus nos différences. Sauf lorsque tu me les rappelles, bien sûr.

Je soupirai.

— Donc c’est moi qui gâche tout ?

— Hmm, il faut croire. Ça ne me gêne pas, tant que tu essaies de te faire pardonner.

Je voulus le repousser, mais ses bras étaient enroulés trop fort autour de moi.

Nos différences. Il en restait une de taille. Mon sourire s’effaça. 

— Les sirènes…

Eridan haussa un sourcil surpris.

— Oui ?

— Est-ce que tu comptes t’accoupler avec l’une d’entre elles ?

— Honnêtement, il est rare que je le fasse avec seulement une, il y en a plusieurs qui…

Je le repoussai d’un coup de coude et il pouffa. 

— D’accord, d’accord. Tu ne souhaites pas que je m’accouple, c’est bien ça ?

Je redevins sérieuse.

— Pour moi, ça signifie autre chose qu’une question de procréation. C’est un acte intime que l’on ne fait qu’avec une seule personne. Je sais que vous fonctionnez différemment, que c’est dans votre nature, mais…

— Je ne le ferai pas, dit alors Eridan. Si c’est si important pour toi, je ne le ferai pas.

Il y avait beaucoup de solennité dans son ton.

— Ça ressemble un peu à une preuve d’amour, murmurai-je.

— Ah oui ?

Je ne pensais pas avoir parlé à voix haute. Le regard tendre qu’il posait sur moi fit sauter le dernier verrou. Je le repoussai sur le dos et passai à califourchon sur lui. Mon corps épousa le sien en de nouvelles ondulations, mes lèvres se pressèrent contre les siennes, nos dents s’entrechoquèrent. Le corps d’Eridan devint dur. Ses mains se contractèrent sur mes hanches, puis sur mes fesses. Les miennes descendirent à sa taille, explorèrent ses écailles. J’allais franchir une nouvelle limite. L’ultime limite. Je ne savais pas vraiment où chercher, mais je devais me rapprocher, car il me prit les mains et se redressa.

— C’est toi qui es censée être la plus raisonnable, dit-il d’une voix rauque.

Malgré son envie, il se retenait.

— Vraiment ?

— Il me semblait que tu posais les limites de ce qui était convenable ou non. Je suis certain qu’il s’agit là d’une limite.

Je pris conscience de mes actes. Seulement je n’arrivais plus à faire passer la raison d’abord.

— Peut-être que j'ai besoin que tu me dises comment me retenir.

Son regard se fit brûlant. Mon désir décuplait le sien. 

— Tu rends les choses vraiment difficiles pour moi, soupira-t-il.

— Maintenant, tu sais ce que je ressentais ces derniers jours.

Je libérai mes mains et les glissai à nouveau à sa taille.

— Montre-moi.

J’avais murmuré, espérant ne pas briser le moment, espérant que ni lui ni moi n’allions nous rendre compte de faire une incommensurable erreur. L’hésitation et le doute se disputaient sur son visage. Il m’embrassa à nouveau, lentement. Ses lèvres sur les miennes me parurent rugueuses, presque sèches.

Quelque chose n’allait pas. Ses écailles collaient l’intérieur de mes cuisses de manière désagréable et son corps transpirait.

— Eridan ?

— Je ne me sens pas bien.

La peau de son torse avait pris une couleur rosée. Des gouttes de sueur perlaient à son front et ses branchies palpitaient de manière erratique. 

— J’ai besoin de retourner à l’eau. 

En me levant, l’intérieur de mes cuisses s’écorcha au contact de ses écailles sèches. Je réprimai un cri. Eridan n’était pas dans le bon sens pour retourner à l’eau et il commença péniblement à ramper.

— Est-ce que je peux t’aider ?

— Je vais m’en sortir.

Eridan tendit le bras vers l’océan et un mince filet d’eau se déplaça comme un aimant et humidifia ses écailles et sa peau. Il retrouva vigueur et roula deux fois sur lui-même avant d’être en partie immergé. Il se laissa flotter sur quelques mètres.

En le rejoignant, un tiraillement entre mes cuisses me fit grimacer. Ma peau était à vif et l’eau salée exacerbait la douleur.

— Carly ?

Le visage d’Eridan se voila.

— C’est de ma faute. 

— Ce n’est rien.

Je prenais sur moi pour qu’il ne culpabilise pas. 

— Viens, je vais regarder, proposa-t-il.

— Ça ira, ne t’inquiète pas.

Sans m’écouter, il me prit entre ses bras et nagea jusqu’à la ligne de rochers formant une digue au bout de la plage. Il m’installa dessus et écarta doucement mes jambes pour observer la peau. Son visage était sombre.

— Je sais ce dont tu as besoin. Ne bouge pas, je reviens très vite.

— Tu t’en vas ? Eridan !

Trop tard. Je n’aurais pas pu le suivre même si je l’avais voulu. La tête entre les mains, je ressassais. Qu’est-ce que j’en avais à faire d’une écorchure ? Est-ce que ça valait la peine de gâcher le moment ?

À son retour, il tenait entre ses doigts une coquille dont le mollusque s’agitait.

— Un escargot de mer, me dit-il. Sa bave va soulager les brûlures.

— Après avoir été intime avec un sirénien, tu veux que je le sois avec un escargot ?

Ma tentative d’humour ne le découragea pas. Coinçant ma jambe gauche sous son aisselle, il déposa l’escargot sur mes écorchures. Après quelques secondes, la douleur reflua.

— Tous les remèdes sont dans l’océan, murmurai-je.

— Nous avons tout ce qu’il faut pour nous soigner. Même les blessures causées par le récif peuvent être soulagées par l’acidité des plantes. Ça m’a été plusieurs fois utile pour Nalu.

Après quelques minutes, je retournai à l’eau. Eridan aurait voulu que je patiente plus longtemps, mais je préférai braver la douleur pour être à nouveau auprès de lui. Je passai ma main sur sa nageoire, les écailles avaient retrouvé leur aspect lisse.

— Je suis vraiment désolé, Carly. Ça ne se reproduira pas.

J’avais été si bien dans ses bras, allongée sur la plage, j’espérais au contraire que la situation se reproduirait.

— Peut-être qu’il faisait trop chaud pour toi, dis-je pensivement, que nous aurions dû nous mettre à l’ombre.

— Probablement. Mais ça ne change rien au fait que je suis plus à l’aise dans l’eau.

J’eus du mal à cacher ma déception. Mais comme il avait toujours été honnête, je me devais de l’être également.

— Pas moi, murmurai-je. Je ne crois pas que je pourrais être intime avec toi dans l’eau.

Il hocha la tête, compréhensif, et nous restâmes enlacés pendant plusieurs minutes. Je frissonnai. 

— Tu as froid, murmura Eridan.

— Je me sens très bien.

Il sourit et caressa du bout des doigts la peau de mon avant-bras où j’avais la chair de poule.

— Je dois te ramener chez toi.

— C’est vraiment ce à quoi tu penses maintenant ?

— Pas exactement, et toi ?

Pour toute réponse je l’embrassai à nouveau. Mais ce baiser n’avait plus la même saveur. Le moment d’exaltation était passé. Finalement ce n’était pas la raison qui avait repris le pas sur nous, mais nos différences.

 

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