Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 23
Le vent transportait les nouvelles plus vite que l’on ne pourrait le croire.
Venant du large, il ramenait avec lui des odeurs chimiques émanant de la marée verte. Toute la côte était en alerte et des règlementations strictes furent mises en place, avec notamment l’interdiction d’accéder aux plages ou de naviguer en mer.
J’écoutais les informations à la TV avec l’impression de fixer des choses venant d’une autre réalité. La mienne avait été altérée. Je me sentais vide, absente, déconnectée. Une partie de moi manquait et je ne savais pas si je la retrouverais un jour.
Les cours à l’université s’enchaînaient, mais j’étais incapable de me concentrer sur quoi que ce soit.
En poussant la porte du labo, je me rendis compte que je n’étais pas venue depuis longtemps. Thompson était en pleine étude, la tête penchée sur un microscope.
— Ah, Carly, me salua-t-il, je me doutais que vous viendriez me voir.
Je pris place sur un tabouret en face de lui.
— Qu’est-ce que vous regardez ? demandai-je en désignant le microscope placé devant lui.
— Je termine l’analyse d’un échantillon de la marée verte pour étudier la manière dont elle se disperse dans l’eau.
Il ne nomma pas les types de polluants impliqués ; à ce stade, que leur utilisation soit légale ou non, le mal était fait.
J’étais prête à tout entendre, les effets sur le court terme, le long terme, les risques. Je m’étais blindée.
— Carly, je peux me permettre une remarque ?
Thompson s’était écarté de son microscope.
— Si vous êtes ici pour vous autoflageller, je ne suis pas la bonne personne pour vous écouter.
Dommage, l’autoflagellation me paraissait être une bonne idée.
— Je sais ce qui se raconte au sujet de votre frère, vous ne devriez pas vous laisser…
— Vous avez raison, l’interrompis-je. Ce qui est fait est fait. Ce que je veux savoir, c’est l’impact sur l’environnement et les mesures qui vont être prises.
Ma réponse n’était pas tout à fait honnête. Mais l’action me paraissait être une bien meilleure option que la victimisation.
— Le courant est en train de ramener la marée verte vers les terres. Nous avons plusieurs techniques à l’étude, en nous inspirant de celles déjà pratiquées pour les marées noires. L’utilisation de dispersants pour commencer.
Les dispersants accéléraient la dispersion naturelle par la houle, mais ils étaient aussi toxiques et dangereux pour l’écosystème.
— C’est la solution économique.
— Effectivement. Nous avons aussi la technique des désémulsifiants. Lorsque les nappes sont importantes, la mise en place de barrages flottants peut limiter la propagation. Son utilisation permettrait de séparer la marée verte des eaux maritimes. On effectue le pompage en surface à l’aide d’un chalutier qui, grâce aux barrages flottants, permet de contenir la pollution et ensuite de l’aspirer.
— Laissez-moi deviner : cette méthode est plus coûteuse ?
— Oui, les navires sont des engins complexes, très coûteux et peu polyvalents. Mais je plaide en faveur de cette option. J’attends un coup de fil cet après-midi, pour savoir si elle sera retenue.
Il m’adressa un faible sourire.
— Et si la marée verte atteint les plages ?
— Ce que j’ai vu au microscope sur la composition des produits n’envisage rien de bon. Les plages de galets présentent des risques élevés de contamination en profondeur. Il sera pratiquement impossible de tout nettoyer. Sans compter que les couches de produits chimiques risquent de s’agglutiner ; soumis aux marées, ils seront emportés et provoqueront une nouvelle pollution ailleurs.
Il n’en parlait pas, mais il y aurait dans ce cas aussi, une conséquence pour la faune ; les oiseaux étaient les victimes suivantes des désastres écologiques.
Thompson se racla la gorge.
— Concernant notre ami sirénien…
— Il est parti, dis-je précipitamment. Ils le sont tous.
Thompson hocha la tête.
— C’est sans doute plus sage.
Je fixai mes mains sans répondre. Le scénario catastrophe était en marche. Un premier déséquilibre en entrainerait un second, et ainsi de suite. Aussi formidable qu’était le Pacifique, la force de nuisance des êtres humains l’était davantage. Il finirait par reprendre ses droits, mais à quel prix ?
Ma gorge se serra.
— Si vous avez besoin de bénévoles pour aider à quoi que ce soit…
— Je ne manquerai pas de faire appel à vous, merci Carly.
*
— Comment était ta journée ? me demanda ma mère lorsque je passai le pas de la porte.
Je haussai les épaules, guère d’humeur à faire la conversation.
— Ça va… Quelle quantité de myriophylle il te reste ?
Même si j’avais eu ma dose de soucis pour la journée, je ne pouvais faire l’impasse sur ce sujet-là.
— Trois flacons pleins, me répondit-elle.
Soit l’équivalent de trois semaines, peut-être quatre, de traitement. Cela paraissait tellement peu. À l’heure qu’il était, le myriophylle n’était pas encore touché par la pollution de la marée verte, mais cela ne saurait tarder. Si seulement les sorties en bateau étaient autorisées ! J’en aurais organisé une avec Tasha et Bastien, pour en récolter une quantité capable de tenir plusieurs mois… C’était irréaliste. Trois humains n’auraient jamais pu faire mieux que trois siréniens.
— Tu as faim ? me proposa-t-elle.
Je jetai un regard à l’horloge, ce qui ne lui échappa pas. Il était dix-neuf heures ; Jared rentrait habituellement à vingt heures et je faisais systématiquement en sorte de l’éviter.
— Carly, j’aimerais que tu fasses preuve d’un peu plus de bienveillance vis-à-vis de Jared. Il ne va pas bien.
— Il a raison de ne pas aller bien, je m’en voudrais aussi à sa place.
C’était terriblement mesquin, mais je n’avais pu m’en empêcher.
Ma mère soupira.
— Il fait ce qu’il peut pour se rattraper. Le jugement a été rendu, tu n’as pas besoin d’en rajouter.
— Quel jugement ?
— Jared a dû rendre des comptes. Il a été jugé pour l’accident qui a causé la marée verte. Il encourt des travaux d’intérêt général et s’engage à aider au nettoyage de l’océan, en plus d’une amende de plusieurs milliers de dollars.
Je me servis un verre de jus d’orange et bus quelques gorgées.
— Ce n’est pas son patron qui est censé payer l’amende ?
Ma mère eut un pauvre sourire, comme si elle n’était pas surprise de mon ignorance.
— Son patron s’est désolidarisé de Jared. Il lui fait porter le chapeau en prétendant que Jared a pris des initiatives seul. Ce qui est en partie vrai, car lorsque Jared a été promu, son patron a insisté pour qu’il accélère la cadence de l’extraction des minerais, en lui faisant savoir que s’il n’était pas efficace, il n’hésiterait pas à le virer. Les polluants utilisés ont été approuvés par son supérieur, mais seulement à l’oral, il n’y a donc pas de preuve écrite qui inculperait le patron.
Je serrai les dents.
— Ce type est malhonnête.
— Et très bien protégé par son avocat.
Je vidai mon verre de jus d’orange et partis m’enfermer dans ma chambre en prétextant des devoirs. Là, je me laissai tomber sur mon lit. Est-ce que les choses pouvaient encore empirer ?
*
En fin de semaine, je rejoignis Tasha et Bastien pour notre cours de natation habituel.
L’entraîneur vociférait pendant que nous avalions des longueurs. Entre deux nages, les autres étudiants chuchotaient entre eux en commentant la mauvaise humeur de notre coach. On se serait cru au dernier entraînement avant les JO. Il réprimandait les bavardages, nous engueulait lorsque nous prenions plus de cinq secondes de pause et nous comparait à un troupeau de vaches en train de barboter.
En ce qui me concernait, ses cris me passaient au-dessus de la tête.
Je me concentrai sur mes mouvements et leur automatisme, ma respiration tous les deux temps pour le crawl et le papillon. Ma technique avait changé, j’avais gagné en rage. L’eau m’avait consumée, dévorée, altérée. Cet élément indomptable avait repris le pouvoir et m’avait fait comprendre que je ne serais jamais gagnante. Il m’avait tout offert : il avait capturé mon cœur, m’avait redonné la foi et conquise par ses merveilles… avant de me précipiter dans son maelstrom.
Lorsque je sortis la tête de l’eau, l’entraîneur me regarda avec un drôle d’air.
— Tu as battu ton record personnel, Carly. Bravo, tes efforts ont payé.
Il y eut des murmures autour de moi. Ce n’était pas son genre de faire des compliments. Lorsque le dernier nageur fut passé, je détenais toujours le meilleur temps.
— Allez, tout le monde, c’est fini pour aujourd’hui ! Vous pouvez regagner les vestiaires.
— Tu viens, Carly ? demanda Tasha.
— Dans une minute.
Les étudiants sortirent de l’eau à tour de rôle et je me retrouvai bientôt seule dans le bassin. La ligne d’horizon redevint calme. Mes muscles se relâchèrent, mais en contraste, mon esprit tourbillonnait.
Pourquoi avais-je des sentiments aussi mitigés ? Pourquoi les choses ne pouvaient-elles pas redevenir comme avant ?
Ma fascination pour l’océan datait de l’enfance. Je n’avais pas attendu de rencontrer Eridan pour aimer répertorier toutes les nuances de bleu, tenter de retenir les deux cent trente mille espèces sous-marines connues à ce jour, ou rêver de parcourir les fonds océaniques jamais vus par l’homme. L’océan pouvait être accueillant et hostile, onctueux et rugueux.
Il n’avait fallu qu’une noyade et un coup du destin pour que ma vie se retrouve liée à celle d’Eridan. J’étais devenue une enfant de l’océan. Plus jamais je ne pourrais nager sans penser à lui. Il avait creusé en moi un abîme, un siphon tantôt dense et léger, tantôt concentré et bouillonnant.
Les derniers étudiants se dirigeaient vers les vestiaires et leurs voix m’insupportaient. Je voulais du calme, je voulais le silence.
J’inspirai et m’immergeai totalement.
L’accalmie. La sécurité. L’équilibre.
J’étais à ma place.
Je fermai les yeux, imaginant Eridan et Nalu à mes côtés. Emmenez-moi dans votre cité de corail. Ils me sourirent, comme si ma demande était légitime.
Prends ma main et celle de papa, me dit Nalu.
Ainsi escortée, je nageai avec eux. Fière et invincible, je pouvais retenir ma respiration bien plus longtemps que je ne l’imaginais. C’était euphorique.
Est-ce qu’on arrive bientôt ?
Oui, sois patiente, rit Nalu. Tu ne seras pas déçue.
Le bleu devint obscurité.
Je ne vois rien.
Pas de réponse.
Eridan ? Nalu ? Vous m’entendez ?
Noir, noir, noir. Quelque chose n’allait pas. Dans ma solitude, mon pire cauchemar ressurgissait. Une force m’aspira et s’empara de mon corps pour le mener dans une valse effervescente. Mes membres étaient lourds, mes poumons ne répondaient pas.
Eridan ne devait pas être loin, il ne me laisserait pas me noyer, il ne m’avait jamais laissée me noyer.
Où est-il ?
Ne m’abandonne pas.
Le bruit d’une secousse et d’une onde se propagea comme si quelque chose avait heurté la surface de l’eau. Des bras se refermèrent sur moi. La sensation d’apesanteur disparut, l’air remplaça l’eau.
— Carly !
Mon dos entra en contact avec le carrelage dur. Je voulais retourner dans les bras soyeux de l’océan. Des mains se posèrent sur mon visage et mes épaules. Ma poitrine resta bloquée, ma bouche s’ouvrit, mais je n’eus pas davantage de chance qu’un poisson en train d’asphyxier.
— Respire !
Tasha mima une inspiration puis une expiration. Bastien à côté d’elle en fit de même.
Je poussai un râle et mes poumons se gonflèrent d’oxygène. Mes pensées s’ordonnèrent. J’étais allongée à côté du bassin et l’entraîneur avait surélevé mes jambes.
— C’est bon, elle reprend conscience, dit-il. Tu peux m’expliquer à quoi tu jouais, Carly ?
Mes amis attendaient eux aussi une réponse, la mine inquiète.
— Je faisais… un exercice d’apnée.
Le coach plissa les yeux.
— De l’apnée ? Tu te moques de moi ? Ne refais jamais ça seule. Jamais sans sécurité. Tu risquais la syncope.
Je restai muette face à ses remontrances. Il s’adoucit :
— Dis-moi quand tu te sentiras mieux et tu pourras te redresser. Je vais aller te chercher un sucre et de l’eau. Vous deux, restez auprès d’elle.
Lorsqu’il s’éloigna, je me redressai lentement.
— Je t’apporte une autre serviette, proposa Bastien.
— Enfin, Carly, qu’est-ce qui t’a pris ? s’enquit Tasha.
Elle semblait prête à en remettre une couche.
— Je viens de te le dire.
— Tu veux vraiment me faire avaler ton histoire d’apnée ? On voyait ton corps à la surface et tu ne réagissais pas lorsqu’on t’appelait. Tu avais la tête sous l’eau et tu flottais comme si… comme si…
L’angoisse montait dans sa voix. Quelle image macabre leur avais-je donnée ? Mes larmes arrivèrent trop vite, puis coulèrent sur mes joues. Tasha m’enlaça.
— Je ne voulais pas… vous faire peur, vraiment… C’est juste… qu’il me manque…
J’enfouis ma tête contre l’épaule de Tasha. Des torrents d’eau salée dévalèrent mes joues. Irrépressibles. Bastien déposa une serviette sur mes épaules.
— Il ne reviendra pas, c’est ça ? demanda doucement Tasha.
Je fis un léger signe de négation.
— Je suis désolée, Carly.
Les sanglots reprirent de plus belle. Ma tristesse s’ancrait dans la réalité. Tasha me serra plus fort contre elle et Bastien me frictionna le dos.
— Ça va aller, me souffla-t-il, on est là, on ne va nulle part.
— On sera toujours là, renchérit Tasha.
Je continuais de pleurer. Et mon chagrin trouva un nouvel écho à celui que j’avais ressenti, des années plus tôt, au départ de mon père. Une porte qui se referme, une silhouette qui disparaît sans un regard en arrière. Le premier abandon qui m’avait brisé le cœur. J’avais choisi de me barricader derrière la colère et le ressentiment, contre lui et contre l’amour, mais c’était la tristesse qui voulait s’exprimer.
Ce jour-là je pleurais un autre abandon. La partie de mon cœur éprise d’Eridan venait de mourir.
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