Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 15 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 15

 

Le retour sur la terre ferme s’effectua en silence, tant nous étions tous les trois exténués. Je récupérai les bacs de myriophylle pour les placer dans le coffre de la voiture, j'embrassai une dernière fois mes amis, puis nous nous séparâmes.

Alors que je conduisais vers Christchurch, la nuit tomba et les premières étoiles s’illuminèrent dans le ciel. L’horizon disparut, l’océan et le ciel se marièrent de la même couleur, happés l’un dans l’autre, en miroir.

Deux opposés qui se rejoignaient le temps de quelques heures. La Voie lactée formait un pont entre deux univers qui n’avaient rien en commun ; deux amis qui se tenaient la main chaque nuit, souriant face à leurs différences qui n’avaient somme toute aucune importance. 

Pouvait-on vraiment prétendre qu’il existait un pont entre les profondeurs et la surface ? Entre Eridan et moi ?

La question ne franchit pas mes lèvres et la nuit continua de sourire en silence. Peut-être n’avais-je pas le courage de connaître la réponse, semblait-elle me souffler.

Lorsque je me garai devant la maison, la porte d’entrée était ouverte. Jared se tenait sur le palier, me guettant.

— Tu as besoin d’aide ?

— Je veux bien que tu m’aides à porter les bacs jusqu’à la cabane du jardin, dis-je en désignant les trois bacs de plante.

Jared souleva le premier bac et je le suivis avec le second. Pendant qu’il allait chercher le dernier, je filai sous la douche. J’avais pris des couleurs après cette journée en bateau. Mes cheveux châtains semblaient plus dorés et lumineux – mais toujours aussi indisciplinés – et ma peau surlignait la couleur gris-vert de mes yeux.

Une note avait été laissée sur le frigo de la part de notre mère, indiquant qu’elle dînait avec des collègues. Son mot me tira un sourire ; elle recommençait bel et bien à vivre.

La porte claqua et je me retournai vers Jared.

— Tu as déjà mangé ?

— Je t’attendais.

Il ôta ses chaussures.

— Vous avez récolté une grosse quantité de myriophylle, me dit-il.

— Oui, je n’ai pas réussi à cultiver la plante en labo alors j’ai voulu en prendre un maximum pour qu’elle dure longtemps.

— Et vous étiez seulement trois ?

J’étais en train de piocher dans un paquet de chips lorsque je suspendis mon geste.

Jared m’observait avec un regard suspicieux, l’air de me défendre de mentir.

— Maman m’a raconté, dit-il alors. J’ai dû lui tirer les vers du nez, ça ne lui faisait pas plaisir de devoir me donner les détails, mais elle m’a expliqué que tu recevais de l’aide.

À l’entendre, on aurait dit que aide rimait avec danger.

— J’aurais dû t’en parler plus tôt, convins-je.

— Alors pourquoi tu ne l’as pas fait ?

— Personne ne croit à l’existence des siréniens, on n’en parle que dans les légendes maories.

— Moi j’y crois, dit Jared. Et je ne suis pas le seul. Si tu m’en avais parlé plus tôt, je t’aurais mise en garde contre ces animaux marins.

La fin de sa phrase me fit l’effet d’une claque.

— On ne peut pas les comparer à des animaux. Ils sont doués d’intelligence exactement comme nous.

— Évidemment qu’ils sont intelligents. Tu n’as pas idée du nombre de choses que j’entends. Ce que les pêcheurs observent et les conclusions qu’ils tirent des disparitions en mer. Ils pourraient vous emmener au fond, vous noyer… Tu dois savoir ces détails.

— C’est un sirénien qui m’a sauvé la vie lorsque j’ai failli me noyer. C’est lui qui m’a apporté le myriophylle pour maman. Ça ne compte pas ?

— Je veux juste que tu sois en sécurité.

— Je le suis.

J’avais mal au cœur. Le fossé qui se creusait entre nous deux depuis quelque temps avait fini par devenir abyssal.

Jared soupira.

— Carly, je ne fais que jouer mon rôle de grand frère.

— Vraiment ? Car là j’ai l’impression que tu te prends pour mon père.

Jared se crispa. Je n’aurais pas dû dire ça.

— Si papa était au courant, ça ne lui plairait pas davantage.

— Sauf qu’il n’est pas là.

Jared soupira.

— Tu ne sais pas tout. C’est compliqué.

Je levai les yeux au ciel. Jared continuait de s’attacher à une figure paternelle qui n’existait pas. Quel genre de relation pensait-il avoir avec celui qu’il ne voyait qu’une ou deux fois par an ? Une relation d’apparence, de faux-semblants. Une relation que je refusais d’avoir.

— L’océan est imprévisible, reprit Jared. Mais il y a parfois certaines… choses qui se passent, qu’on met sur le compte de la malchance, mais si tu y réfléchis, beaucoup de questions non résolues sont liées aux siréniens.

Je croisai les bras sur ma poitrine. Allait-il oser exprimer sa pensée à voix haute ?

— Ce ne sont pas des siréniens qui ont causé la fuite à bord de ton bateau.

— Je n’ai pas dit ça. Je veux juste que tu fasses preuve de bon sens, est-ce que c’est trop demander ?

Il avait élevé la voix.

Je ne l’avais jamais vu comme ça. La fatigue, le stress, le manque de sommeil pouvaient excuser beaucoup de choses, mais pas ça. Venant d’une autre personne, ses critiques ne m’auraient pas autant affectée. Si je ne pouvais plus compter sur le soutien de mon propre frère, que deviendrait notre famille déjà bancale ? 

Lui tournant le dos, j’attrapai mon sac au passage et enfilai mes chaussures.

— Où tu vas ?

Je ne lui répondis pas.

— Carly, il est tard. Tu devrais manger quelque chose.

— J’ai besoin de prendre l’air. Et je n’ai plus faim.

Cette fois il ne dit rien. Je ne lui laissai pas l’opportunité de me rattraper : j’ouvris et refermai sèchement la porte avant de me mettre à marcher. 

Mes pas me guidèrent jusqu’à l’appartement de Tasha.

Je m’étais déjà réfugiée chez elle à des heures improbables après un chagrin, et inversement. Sa porte était toujours ouverte pour moi, mais lorsque je toquai ce soir-là, je craignis de la déranger. Et si elle et Bastien avaient décidé de prolonger la soirée ensemble ?

Le battant s’ouvrit. En pyjama, les cheveux défaits, Tasha s'apprêtait manifestement à aller se coucher.

— Carly, ça ne va pas ?

La gorge nouée, j’entrai et m’affalai dans le canapé. Ma meilleure amie s’assit à côté de moi, patiente.

— C’est Jared, n’est-ce pas ? devina-t-elle.

— Son travail lui monte à la tête. Il n’y en a plus que pour son boulot et ses histoires de minerais. Il se met même à écouter les superstitions des pêcheurs en les prenant au mot dès qu’il s’agit de comparer les siréniens à des monstres !

J’étais bien plus en colère que je ne le pensais.

— C’est sans doute plus compliqué que ça, temporisa-t-elle. Tu dis qu’il a changé, mais je trouve qu’au contraire certaines choses ne changent pas. Il veille sur toi, comme il l’a toujours fait.

Je roulai des yeux. Il y avait une limite entre veiller sur quelqu’un et s’immiscer dans sa vie.

— Ça ira mieux demain, me rassura Tasha. Ne laisse pas cette dispute entacher la journée que nous avons passée.

— C’est trop tard. 

— Il changera d’avis, il n’est pas obtus. S’il rencontrait Eridan, il comprendrait.

— Il devrait me croire sur parole, je suis sa sœur. Quand je pense à tout ce qu’Eridan a fait pour moi, pour ma mère, pour ma famille. Il est plus fiable, plus honnête et plus droit que beaucoup d’humains !

Tasha s’était levée pour réfléchir lorsqu’elle se figea.

— Oh mon Dieu.

— Quoi ?

— OH MON DIEU !

— Quoi ?!

Elle pointa un doigt sur moi.

— Tu en pinces pour Eridan.

— N-non ! Où est-ce que tu vas chercher ça ?

J’étais une piètre comédienne. Je me cachai le visage entre les mains pour qu’elle ne lise pas le mensonge sur mon visage.

— Et ce n’est pas qu’Eridan. Tu es aussi très attachée à son fils.

J’ouvris les doigts pour jeter un regard dans sa direction ; elle se refaisait le film de la journée. 

— C’est une évidence, fit-elle d’un ton victorieux. Il t’a sauvée la vie, et ce geste a permis d’instaurer un lien de confiance entre vous. Puis tu as sauvé la vie de Nalu et on peut dire que la boucle est bouclée ! C’est grâce à Eridan que tu n’as plus peur de l’eau, que tu peux aider ta mère à vaincre la maladie… Ton lien avec lui est bien plus fort que tout ce que tu as pu avoir avec un humain !

Et sur cette fin théâtrale, Tasha se laissa retomber à côté de moi dans le canapé.

Il ne servait à rien de continuer à faire semblant.

— Qu’est-ce qui ne tourne pas rond chez moi pour être attirée par un…

— …poisson ? acheva-t-elle.

Je faillis m’étrangler, et elle se mit à rire.

— Je plaisante, pour un poisson il est même sacrément séduisant.

Je ris à mon tour. Puis je me mordis la lèvre.

— Il m’a… embrassée l’autre jour, confiai-je.

— Il t’a quoi ? Et tu ne me le dis que maintenant ? Mais c’est plus sérieux que je ne le pensais alors !

Je secouai la tête.

— Non, il n’y a rien, et il ne se passera jamais rien.

— Pourquoi ?

Je lui fis les gros yeux. Fallait-il que je lui rappelle que nous appartenions à deux espèces différentes ?

— Eridan ne sait même pas ce qu’est l’amour.

— Tu crois ça ? J’ai vu la façon dont il te regarde, Carly.

— Il me l’a dit lui-même, protestai-je.

— Il t’a dit qu’il était incapable d’aimer ?

— Tu as entendu Adaro et Kailano, les siréniens s’accouplent avec les sirènes, mais ils ne nouent pas de liens durables avec elles, ce n’est qu’une histoire de procréation.

— Alors c’est un bon point pour toi, ça veut dire qu’il n’y a rien entre lui et la mère de Nalu.

Je n’arrivais pas à croire qu’elle tourne ça à mon avantage.

— Tu dois lui demander ce qu’il ressent. Et surtout, tu dois lui parler de tes sentiments.

Je secouai la tête. C’était exactement le contraire qu’il me fallait faire.

— C’est juste… contre nature. Je ne veux pas m’aventurer sur ce chemin-là.

Tasha secoua la tête, comme face à un enfant qui n’en fait qu’à sa tête et m’enlaça. Heureusement qu’elle ne me jugeait pas, je le faisais bien assez toute seule.

Cette attirance m’effrayait. Il devait sûrement exister quelque part une règle morale interdisant ce genre de sentiments. Je fermai les yeux, me laissant aller contre ma meilleure amie. Je m’étais promis de ne plus laisser Eridan me troubler, et j’avais l’intention de tenir cette promesse.

Demain serait un autre jour. 

*

Le lendemain, la fatigue de la veille combinée à une nuit écourtée eut raison de moi et je n’écoutai les cours que d’une oreille, en tentant de garder les yeux ouverts.

À la pause de midi, Tasha et Bastien m’aidèrent à préparer l’huile essentielle de myriophylle.

Thompson entra dans le labo alors que nous terminions la dernière phase et il me posa quelques questions quant aux derniers rapports que j’avais faits sur la plante.

— Monsieur ? dit alors Tasha. J’aurais voulu vous parler, si vous avez quelques minutes.

— Dites-moi.

— Il s’agit d’un sujet d’étude. Pour un mémoire.

— Ah, fort bien. Quel est le sujet ?

Tasha prit une inspiration :

— L’épave du Clifford qui a disparu il y a cent soixante-dix ans.

— Très intéressant. Plutôt original comme sujet. Il s’agit d’une étude historique qui reprendrait le contexte dans lequel le bateau a disparu ? Une étude sociologique ?

— Une exploration de l’épave, répondit Tasha.

J’échangeai un regard avec Bastien. Lui comme moi avions convenu de la laisser se débrouiller toute seule.

Thompson fronça les sourcils.

— Il ne me semblait pas que le Clifford ait été trouvé.

— Ce n’était pas le cas. Jusqu’à hier, pour être honnête. Nous avons découvert sa localisation.

Tasha se lança dans un long discours technique sur les recherches qu’elle aimerait mener et l’importance de ce genre d’expédition. Elle lista chaque étape, équipement et compétence requise pour cette sortie en sous-marin. À l’entendre, elle prenait pour acquis le soutien financier de l’université. Elle voyait en grand, mais je mentirais si je n’étais pas moi-même transportée par son idée.

Malgré un exposé convaincant, Thompson conservait un silence sceptique.

Tasha sortit son cahier de notes et en arracha une page.

— Voici les coordonnées GPS.

— Vous êtes sûre de ce que vous avancez ?

— Certaine. Alors, qu’est-ce que vous en dites ?

Il prit le papier et le rangea dans ses affaires.

— Je vais me renseigner sur la zone de plongée dont vous avez parlé et des moyens que l’université pourrait déployer… Je ne vous fais aucune promesse, vous comprenez bien ?

— Bien sûr, assura Tasha avec un immense sourire, comme si elle venait de gagner le gros lot. J’attends de vos nouvelles avec impatience.

Thompson nous accorda à tous les trois un signe de tête, avec un léger sourire en coin à l’égard de Tasha l’air de dire « Ah, l’enthousiasme des jeunes ! ».

Il sortit et Bastien se pencha vers Tasha.

— Tu t’en es bien sortie. Tu as complètement éludé la question de comment tu avais eu ces coordonnées.

— Je trouve étonnant qu’il n’en ait pas demandé plus, ajoutai-je.

— Thompson est un prof fiable, dit Tasha avec force. Je sais qu’il va faire son possible.

— Il se base sur des affirmations qui ont l’air de sortir tout droit du chapeau d’un magicien.

— Peu importe, j’ai joué la carte de la conviction et il sait que je suis une élève sérieuse. Je vous parie que dès la fin de la semaine, il aura un sous-marin disponible.

 

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