Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 28 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 28

 

Le port de Lyttelton était désert. Pas de promeneur, de touriste ou de garde-côte. L’eau était calme, mais seulement en apparence : je savais que des yeux dissimulés étaient braqués sur moi.

Je n’étais en sécurité nulle part.

— C’est elle !

— Carly !

— Elle est là !

Épuisée physiquement et émotionnellement, reconnaître ces voix me fit monter les larmes aux yeux.

Jared, Tasha, Bastien. Ils couraient vers moi. À croire qu’ils guettaient mon retour depuis des heures.

Tasha me prit dans ses bras en premier.

— On lui a juste dit que tu étais partie en bateau, souffla-t-elle à mon oreille.

Elle m’offrit un sourire désolé d’avoir dû avouer une partie de la vérité. Je grelottais et Jared m’enroula dans une serviette en me frictionnant les épaules.

— Tu vas bien ? Je me suis fait un sang d’encre !

Il me serrait à m’étouffer. Je l’avais imaginé furieux, déçu, peiné, mais certainement pas soulagé.

— Où est le bateau, Carly ? me demanda Bastien. On ne t’a pas vue rentrer au port. 

— Je… n’ai pas réussi à manœuvrer, j’ai dévié plus loin, jeté l’ancre puis j’ai nagé.

Mon mensonge passa inaperçu.

— On s’en occupera plus tard, si ça ne t’embête pas Bastien, décréta Jared. Viens, je te ramène à la maison.

Tenue contre lui, je retrouvais le frère que j’aimais au moment où j’en avais le plus besoin. Il m’entraina vers le parking.

— Pour ce matin…

— Non, c’est à moi de parler, m’interrompit-il. Je me fiche des siréniens. Ce qui m’importe c’est que tu ailles bien. Mais ne repars plus seule en bateau comme ça. J’ai cru que tu allais faire une folie. Je ne me le serais jamais pardonné.

— Alors, tu ne m’en veux pas ?

— Tu es ma petite sœur, je serai toujours de ton côté, quoi qu’il arrive.

Les larmes étaient en train de brouiller ma vision.

Jared était déjà prêt à tout pour moi, le chantage de Tangaroa n’y changerait rien. Le vrai problème était ailleurs. L’entreprise pour laquelle Jared travaillait se chargeait uniquement de l’extraction des nodules polymétalliques, ensuite ils les revendaient à d’autres exploitants qui transformaient les métaux pour la fabrication d’objets électroniques. Ces entreprises pouvaient se situer en Nouvelle-Zélande, mais également en dehors du pays. Récupérer les minerais dépassait les compétences de mon frère. Depuis le début, le plan de Tangaroa était voué à l’échec.

Mes yeux se fermèrent à intervalles réguliers pendant que Jared conduisait.

Sur la banquette arrière, Tasha et Bastien restèrent silencieux, même s’ils brûlaient de connaître les détails de ma virée dans la cité de corail. Une fois devant la maison, je n’avais pas le cœur à leur raconter ce qui s’était passé.

— On se voit plus tard, leur murmurai-je.

— D’accord, fit Bastien qui comprit le message et pressa la main de Tasha pour la dissuader de renchérir.

— On repassera te voir lorsque tu auras récupéré, dit-elle en m’embrassant.

Après avoir passé le pas de la porte, notre mère me sauta dans les bras.

Mes muscles étaient en train de se relâcher, mon cerveau de se déconnecter. La tête me tourna et je manquai de m’effondrer sur place. Ma mère me rattrapa.

— Tu es glacée, dit-elle.

— Je vais chercher une autre serviette, dit Jared, et après j’appelle le médecin.

Toute trace de fatigue s’envola.

— Je vais bien, je suis juste fatiguée.

— Tu as une mine affreuse et les lèvres violacées. Je serai rassuré une fois qu’un médecin t’aura vue.

Je serrai un peu plus fort la serviette autour de moi. Personne ne devait voir la marque sur mon poignet.

— Écoute Jared, tu es mon frère, pas mon père, et je veux que tu respectes ma décision lorsque je te dis que je ne veux pas voir de médecin.

Cette fois, il baissa les bras.

— Je t’écoute, Carly, je ne veux plus qu’on se dispute toi et moi.

Je me tournai vers notre mère. C’était elle qui aurait le dernier mot.

— Prend une douche chaude, me conseilla-t-elle, si tu as le moindre signe de vertige, de nausée ou de maux de tête, tu me préviens immédiatement, d’accord ?

— Oui.

— Tu as besoin d’aide pour défaire ta combinaison ?

— Ça ira.

Je m’enfermai dans la salle de bain. Mon frère avait raison, je faisais peine à voir avec mon teint maladif. J’ôtai ma combinaison en frissonnant avant de prendre une douche brûlante. Peu à peu, mon corps récupéra une température normale.

Je passai un jean, un pull léger et de grosses chaussettes. En revenant dans le salon, notre mère plaça entre mes mains une tasse fumante.

— Et si tu nous racontais ce qui s’est passé ?

Installée dans le canapé, je réfléchis à la meilleure manière de présenter mon histoire. Que pouvais-je dire et que devrais-je dissimuler ?

Mon silence rendait Jared nerveux.

— Dis-moi ce qui ne va pas, Carly, ou dis-moi ce que je peux faire pour arranger les choses.

Il avait dit les mots qu’il fallait.

— Il y a bien quelque chose que tu peux faire…

— Tout ce que tu voudras. Crois-moi lorsque je te dis que je ne dors pas depuis la marée verte. Les robots-nettoyeurs sont trop lents, et nous n’avons pas de meilleure solution. Mais toi, tu as une idée ?

J’acquiesçai.

— Lorsque je suis partie en bateau, je suis allée rencontrer Adamaris, la sirène la plus âgée du banc des siréniens.

Ils ouvrirent tous les deux de grands yeux.

— Le temps joue contre nous, tu le sais. Et seule leur intervention pourrait inverser la tendance. Adamaris est prête à rencontrer les humains, et à unir nos forces pour éliminer la marée verte.

— C’est… c’est formidable ! On va appeler Thompson, lui parler de cette merveilleuse nouvelle.

— Ce n’est pas tout, il y a quelques exigences…

Cette partie-là allait être difficile.

— Lesquelles ? demanda prestement Jared.

Moins j’en dirais, mieux ce serait. Et surtout, je refusais de prononcer le nom de Tangaroa. Ça paraissait traitre de faire passer cette exigence au nom d’Adamaris, mais je n’avais pas d’autre idée.

— Ça concerne les minerais. Il faut les rendre à l’océan.

— Les rendre à l’océan ?

Notre mère et Jared avaient parlé en même temps. 

— Pourquoi ?

Je me pris la tête entre les mains. Fatigue, stress, douleur… J’arrivais à bout. La haine de Tangaroa envers les humains s’était entretenue pendant des décennies, bien avant ma naissance. Ce combat me dépassait.

Pourtant, j’avais choisi de le mener.

— Les océans sont déjà sous pression à cause de la pollution, la surpêche et le réchauffement climatique. L’exploitation minière des abysses, c’est rajouter des répercussions graves sur l’écosystème pour plusieurs générations. Les eaux profondes regorgent de formes de vie uniques et merveilleuses, et forment un domaine interconnecté. Pendant combien de temps encore on va accepter que les investisseurs et les entreprises à la recherche du profit forcent les gouvernements à adopter des réglementations leur permettant de gagner plus d’argent ? On refuse de regarder les faits en face et les conséquences pour tous les êtres vivants sur Terre.

Jared se passa la main sur le visage, visiblement déboussolé.

— Je le sais. J’ai compris tout ça. Mais je ne vois toujours pas comment rattraper le coup.

C’était ma carte à jouer.

— L’océan a ses propres moyens de nettoyage et de régénérescence. Rendre les minerais rétablira une partie de l’équilibre.

C’était mon plus gros mensonge. Le seul équilibre que cela apporterait était d’apaiser la colère de Tangaroa. Peut-être alors, les humains remonteraient dans son estime, peut-être trouverais-je le moyen de négocier un sursis. Si tant est que je puisse faire confiance à ses promesses.

— Mais les minerais ont été extraits des fonds océaniques, de la roche même, objecta Jared. Les rendre ne va pas défaire ce que nous avons fait. 

— Jared, dit alors Debra, tu tentes d’utiliser la logique, mais je crois que cette logique nous échappe. Nous ne sommes pas siréniens. Leurs exigences peuvent nous sembler étranges, mais nous devons faire un pas dans leur direction.

Les larmes menaçaient de revenir. Ma mère me soutenait au moment où je n’étais pas loin de lâcher.

C’était ce qu’il manquait pour faire flancher Jared.

— La dernière cargaison a été intouchée et se trouve encore à l’entrepôt. Il y a l’équivalent de plusieurs jours de boulot.

— Et ? fis-je attendant le verdict.

— Si c’est la bonne chose à faire, alors oui, allons les rendre à l’océan.

Je retrouvai un regain d’énergie.

— Allons-y maintenant.

— Maintenant ? Tu viens à peine de rentrer, tu es fatiguée.

— Je vais bien, je suis en pleine forme.

Cette fois, il ne me crut pas.

— Tu as besoin de dormir, surtout si tu refuses d’aller chez le médecin. Je te donne ma parole et je ne reviendrai pas dessus.

Je cherchai un compromis.

— Je n’ai pas sommeil. Alors si tu insistes, je mange un peu, et ensuite on y va tous les deux. De toute manière on ne sera pas trop de deux, surtout si tu n’es plus le bienvenu à l’entrepôt.

Mon argument fit mouche.

Ma mère m’apporta un plat de gratin réchauffé. Manger me fit plus de bien que je ne l’aurais imaginé. Jared dut considérer que j’avais meilleure mine, car quelques minutes plus tard, il accepta que je l’accompagne.

Il conduisit en silence jusqu’à l’entrepôt. À la manière de celui qui veut rester incognito, il portait une casquette et des lunettes de soleil. Il me demanda de descendre une fois devant le portail sécurisé pour badger. Du coin de l’œil, je vis les caméras de surveillance pointées sur moi.

Le portail coulissa.

— Qu’est-ce qu’on fait si on croise des employés ?

— L’activité est à l’arrêt depuis la marée verte… Il ne doit y avoir que deux ou trois personnes sur le site.

— Ça ne répond pas à ma question.

— Je prétendrai être là pour récupérer des affaires. Ou pour réclamer un rendez-vous avec le boss… Je trouverai bien quelque chose à dire.

Son ton désinvolte n’était qu’une façade. Que risquait-il vraiment, sachant qu’il avait perdu son boulot ? Il n’avait aucune légitimité à être là, on le mettrait dehors, ou pire, on appellerait la police.

Jared se gara et je le retins au moment où il descendait de la voiture.

— Laisse-moi y aller, d’accord ?

— Tu ne pourras pas entrer. On est seulement quatre à avoir l’accès.

— Tu n’as qu’à me donner le code.

— La porte est scellée par un mécanisme de reconnaissance faciale, et non ça ne marche pas avec une photo.

L’entrepôt face à nous était gigantesque. Un monstre endormi. À priori, il n’y avait pas de caméra de sécurité ici. Et comme l’avait dit Jared, le bâtiment était désert et abandonné ; un lieu déshumanisé.

Comment pouvait-on travailler dans un tel endroit ?

— C’est la salle sur la droite, indiqua Jared.

La fameuse porte faisait la taille d’un camion. Jared positionna son visage pour la reconnaissance faciale… et rien ne se passa.

— Qu’est-ce qui se passe ?

Mon frère fronça les sourcils, s’efforça de rester immobile pendant de longues secondes. Rien ne se passa.

— J’arrive pas à le croire !

— Quoi ? Pourquoi ça ne s’ouvre pas ?

— Ils ont modifié la liste d’accès ! Comme si le boss savait que je reviendrais ici.

Je pâlis. Son patron imaginait que Jared puisse revenir saboter son travail ? Je tenais toujours le badge dans ma main. Ce serait une preuve irréfutable de la présence de Jared, une autre raison de l’accuser d’enfreindre la loi.

Jared tourna sur lui-même en marmonnant, à la recherche d’un plan B. Lorsqu’il emprunta le couloir sur la droite, je le suivis au pas de course.

— Où tu vas ?

— Tenter de trouver un bureau ouvert et lire les derniers mails pour vérifier si les minerais ont déjà été déplacés. S’ils ne sont plus là… je ne sais pas comment on va faire.

À la troisième tentative, nous trouvâmes une porte non verrouillée.

Je fis le guet pendant qu’il allumait l’ordinateur. Jared tenait le coup, il avait accepté ses responsabilités et il faisait ce qui lui semblait juste. Il redevenait le grand frère qui m’inspirait et cette fois, c’était moi qui avais besoin de sa force pour tenir. 

Pourvu que tout se passe bien.

Pourvu…

Des bruits de pas. Quelque part, au loin, quelqu’un approchait. Je tentai d’alerter silencieusement mon frère, mais il ne réagit pas à mes gesticulations. Les pas venaient dans notre direction, c’était une certitude.

Je m’engouffrai dans le bureau en refermant la porte derrière moi.

— Jared, il y a quelqu’un !

Mon frère ne leva pas les yeux de l’écran de l’ordinateur. Il lisait quelque chose, une ride de frustration lui barrant le front.

— Jared ! répétai-je.

Il se leva de son siège sauf que c’était trop tard pour envisager de s’échapper par la fenêtre. La poignée de la porte s’abaissa.

— Dan ?

L’individu qui venait d’apparaître n’était autre que l’ancien collègue de Jared, blessé lors de l’attaque des siréniens. Son bras gauche était plâtré, maintenu en écharpe. Il nous regarda à tour de rôle en secouant la tête. 

— Tu ne devrais pas être là, Jared. Tu cherches les ennuis ?

— Non, assura mon frère. J’ai besoin de quelque chose.

— Si tu n’es pas parti d’ici deux minutes, j’appelle les flics. Je suis désolé, mais je n’ai pas le choix.

Jared ouvrit la bouche, comme s’apprêtant à faire bon usage des deux minutes qu’il nous restait. Puis finalement, il lâcha :

— Comment va ton bras ?

À cela, Dan eut un rire bref, qui le fit aussitôt grimacer.

— Toujours cassé. C’est mon dernier jour ici. Le boss ne veut pas d’incapables.

— Il a dit que tu étais un incapable ?

— Tu en connais beaucoup qui reviennent dans cet état ? dit-il en désignant son bras.

— Ce n’était pas ta faute.

— Ouais, ça revient au même. J’en ai pour quatre semaines de convalescence et je ne pouvais pas me permettre de perdre ce boulot.

C’est là que je choisis d’intervenir :

— Votre patron ne peut pas vous virer parce que vous êtes blessé, d’autant plus que c’est arrivé sur votre lieu de travail. Appelez un avocat, il vous dira la même chose que moi et il fera en sorte que vous conserviez votre job.

Dan me lança un drôle de regard.

— Tu es sa sœur, j’imagine ?

Il alla jusqu’à ébaucher un sourire désabusé. 

— Et toi ? reprit-il. Tu ne m’as toujours pas dit ce que tu faisais là.

Jared désigna l’ordinateur.

— Je cherche un moyen d’accéder à la salle où sont entreposés les minerais.

— Pourquoi ? Te venger ?

— C’est plus compliqué que ça…

Dan fronça les sourcils pendant toute la tirade de Jared. L’essentiel fut dit, en toute transparence. Je retenais mon souffle. Je ne connaissais pas suffisamment Dan, mais j’espérais que l’honnêteté de Jared serait payante.

— Tu risques gros.

— Je sais.

— Même si je ne te dénonce pas, les caméras ont enregistré ton passage.

— Je sais aussi.

Dan réfléchit, puis demanda à Jared de se décaler pour taper quelque chose sur l’ordinateur.

— Ton accès a été annulé avant-hier. Je peux te le restituer, car ton profil n’a pas été effacé. On finira par s’en rendre compte, je ne pourrai pas te couvrir.

— Merci Dan. Mets ça sur mon dos, ça m’est égal.

Tout alla très vite.

La porte de la salle s’ouvrit et j’aidai Jared à charger la cargaison de minerais dans un camion. Les nodules polymétalliques étaient encore à l’état brut et n’avaient été ni traités, ni transformés. La quantité présente était incroyable et me mit la boule à la gorge. Quelle quantité avait été extraite des abysses depuis le début de l’activité ? Jusqu’à quel point l’écosystème avait-il été affecté, sachant que rien n’avait été organisé à une si grande échelle ?

— Monte.

Essoufflée et en sueur, je grimpai côté passager.

Le trajet jusqu’à Lyttelton fut rapide. Jared s’arrêta sur le bas-côté de la route, juste avant l’entrée dans le port. Personne. Il effectua une marche arrière jusqu’à se trouver à flanc de coteau. Il me cria de faire attention lorsque la trappe s’abaissa. J’ouvris la première cargaison : les minerais se déversèrent à toute allure le long de la falaise dans un bruit d’entrechoquements. Ils atterrirent dans l’eau plusieurs mètres plus bas.

Je guettai quelque chose, un signe. Non loin de là, je crus voir une ombre dans l’eau. À peine un frémissement. Tangaroa surveillait, comme il l’avait dit. Mon avant-bras recommença à me démanger.

— Tu es fatiguée ?

Je sursautai.

Jared venait de me surprendre le regard perdu à l’horizon.

— Hum, un peu.

— Ménage-toi, je peux m’en charger.

Jared était au moins autant épuisé que moi, même si c’était pour des raisons différentes. Les autres cargaisons subirent le même sort. Les minerais regagnaient les profondeurs, comme ils n’auraient jamais dû les quitter.

Nous repartîmes en direction de l’entrepôt pour rendre le camion et récupérer la voiture. Dan ne se trouvait nulle part. Même s’il avait refusé de nous couvrir, il nous avait rendu un immense service. Le retour à la maison se fit en silence. Je n’avais pas le cœur à parler. La quantité de minerais rendus à l’océan n’était qu’un échantillon comparé à ce qui avait été extrait. Tangaroa le savait, je le savais.

Jared descendit en premier de la voiture et m’ouvrit la porte de la maison.

— Maintenant : repos.

— Mais…

— Tu tiens à peine debout. Alors tu te reposes et tu me laisses gérer. Il y a un deuxième entrepôt au nord de la ville. Celui où sont transférés les minerais pour le tri ; c’est géré par un sous-traitant.

— Tu auras sans doute moins de chance qu’avec Dan.

— Peut-être, mais ça vaut le coup d’essayer. Ça ne te dérange pas de rester seule une heure ?

Mon rythme cardiaque s’emballa. Une heure. Que pouvait-il se passer en une heure ? Mon avant-bras me tiraillait, mes doigts se dépliaient avec difficulté. La douleur était supportable, mais pendant combien de temps ? 

On frappa à la porte : Tasha et Bastien étaient de retour. Jared se détendit.

— Vous arrivez pile au bon moment. Je peux laisser Carly sous votre surveillance pendant une heure ?

— Bien sûr, répondit Tasha.

Mon frère m’embrassa rapidement sur le front puis sortit. 

— On t’a apporté de quoi déjeuner, dit Bastien en déposant un sac de victuailles sur la table basse. Tu as faim ?

— Pas vraiment.

Tasha attrapa mon bras – celui qui n’était pas empoisonné – et m’emmena avec empressement jusqu’au canapé.

— Bon, maintenant je veux tout savoir. Est-ce que tu as découvert leur cité ? Comment ça s’est passé là-bas ? Est-ce que tu as vu Eridan ?

À la mention d’Eridan, mes yeux s’embuèrent instantanément.

— Oh, Carly je suis désolée. Ça ne s’est pas passé comme tu voulais ?

Je ravalai mes sanglots. Mieux valait commencer par le positif.

— Adamaris a accepté de nous aider. Elle est d’accord pour rencontrer Thompson.

— C’est une excellente nouvelle ! s’écria Tasha.

Je hochai la tête.

— Il faudra que vous la rencontriez. Vous en savez déjà pas mal sur les siréniens, je pense que vous ferez de bons intermédiaires pour elle.

— Quand doit-elle arriver ?

— Dans un peu moins de deux jours.

— On sera ravi de donner un coup de main, assura Bastien. Mais je suppose que tu seras son interlocutrice, non ?

Rien ne lui échappait. 

Ma gorge se serra si fort que je n’arrivais plus à parler. Tasha finit par comprendre :

— Il n’y a pas que des bonnes nouvelles, c’est ça ?

— J’ai… aussi rencontré Tangaroa. Il n’a rien à voir avec Adamaris. J’ai passé un marché avec lui. Je lui ai promis que Jared retournerait tous les minerais à l’océan. 

— Sérieusement ?

— Ce n’est pas vraiment le genre de personne avec qui tu peux discuter.

— Où est parti Jared ?

— À un entrepôt, pour récupérer le maximum de minerais. Je ne lui ai pas parlé de Tangaroa, car je ne veux pas l’inquiéter. 

— Alors on doit se plier à ses exigences et c’est tout ? s’emporta Tasha.

— N’oublie pas que nous sommes en tort, lui rappela Bastien.

— Les torts sont partagés !

— Qui est ce Tangaroa exactement ?

Ma main droite enserra mon poignet meurtri. La démangeaison se transformait en brûlure. Je n’avais pas osé relever la manche de mon pull pour voir si la marque s’était étendue, mais je le devinais.

Bastien attendait toujours ma réponse, et Tasha tentait de lire sur mon visage ce que je cachais. Mon silence les inquiétait.

— On n’a pas d’autre choix. Tout ce que je veux, c’est apaiser Tangaroa. Mais je suis inquiète pour Jared. Il prend trop de risques. Il est parti pour entrer par effraction une deuxième fois. À chaque fois qu’il s’approche de l’océan, j’imagine que Tangaroa le voit et…

Tasha et Bastien se regardèrent. 

— Et si on rejoignait Jared pour l’aider ? Et pour veiller sur lui, bien entendu.

— J’ai ma voiture. Tu as l’adresse de l’entrepôt ?

Je fis non de la tête, mais Tasha lança une recherche sur Internet et la trouva en moins de deux minutes.

— Repose-toi, me dit Bastien. Tu peux compter sur nous, d’accord ? On se revoit un peu plus tard.

Je reprenais espoir. Les gens que j’aimais étaient de mon côté.

Malgré la peur et l’angoisse, la fatigue prit le dessus et je m’endormis sur le canapé.

 

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