Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 22
En franchissant le hall d’entrée, j’entendis des voix depuis le bureau de Jared ; il était manifestement en rendez-vous.
Je passai dans la cuisine et me servis un verre d’eau tout en grignotant quelques biscuits, plus par angoisse que par réelle faim.
Il faut que je voie Eridan.
Peu importe ce que Jared en pensait, j’allais l’obliger à me rendre la flûte.
La porte du bureau s’ouvrit et je découvris ses interlocuteurs : deux hommes en uniforme bleu avec une tunique boutonnée argentée et une casquette à visière.
Ils saluèrent Jared avant de sortir.
— Qu’est-ce que la police faisait là ?
Mon frère me lança un regard accablé.
— Ils venaient prendre les informations complémentaires à l’enquête sur les produits qu’on utilise pour l’extracteur. Ils sont en contact avec l’Autorité de Protection Environnementale.
Pas besoin d’être devin pour savoir ce que cela signifiait.
— Ce n’est pas ma faute, Carly, dit Jared avec un air douloureux.
— Tu vas me faire croire que tu ignorais la dangerosité de ces produits ?
— Ils sont autorisés sur le marché.
— Ce n’est pas parce que c’est légal que c’est sûr. Cela va avoir des répercussions dont on ignore encore l’impact sur le long terme. Ça va avoir une incidence sur le myriophylle austral, et donc sur maman. Toi qui prétends vouloir l’aider, tu la condamnes en faisant ça.
Il avait blêmi.
— Tu ne peux pas le savoir.
— Le myriophylle est sensible à la pollution, on ne peut même pas le cultiver en labo, car il est trop fragile ! La plante va disparaître, il faudra la trouver ailleurs, ce qui peut prendre des années encore…
Jared était devenu blême. Il perdait le contrôle et il détestait ça. Mais je n’en avais pas fini avec lui.
— Ce n’est pas comme si tu n’avais pas pu l’anticiper. Quand il y a eu la fuite, tu aurais dû comprendre que les problèmes ne faisaient que commencer.
Jared ouvrit les bras en grand.
— Tu n’as pas compris ?
— Compris quoi ?
— Ce sont les siréniens qui sont responsables depuis le début ! Maman m’a dit que tu en avais trouvé un dans les parages.
— Un enfant ! C’était un enfant ! Jamais, il n’aurait saccagé quoi que ce soit.
L’argument ne le convainquait pas. Jared n’avait pas vu Nalu. Personne ne pouvait imaginer que du haut de ses cinq ans, il puisse avoir la force ou l’intention de saboter une machine complexe et sophistiquée.
— De toute manière le mal est fait, assena Jared. Je vais faire ce que je peux pour aider. Et les siréniens, c’est de l’histoire ancienne.
Sa dernière phrase sonnait comme une sentence. Il fouilla dans sa poche et déposa la flûte sur la table basse du salon.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
— Je l’ai vu. Eridan.
Mon cœur bondit dans ma poitrine.
— Nous avons eu une petite discussion lui et moi. Il a refusé d’admettre qu’il était impliqué, bien sûr.
— Tu l’as accusé ?
Ma voix frôla l’hystérie. J’étais déjà en colère contre lui, mais je me découvrais une fureur encore plus grande.
— Il m’a bien rendu la pareille, ironisa Jared. Je lui ai demandé de ne plus jamais revenir, et surtout de rester loin de toi.
Une vague de nausée me souleva.
— De quel droit tu te permets de décider de ma vie ? De vouloir contrôler mes sentiments ? Tu n’essaies même pas de voir au-delà des différences !
— Et tu oublies un peu trop ces différences.
Ce fut la goutte de trop. J’attrapai la flûte et m’enfermai dans ma chambre. Mon sac de cours s’écrasa dans un coin, j’attachai mes cheveux et pris un pull léger avant de revenir dans le salon. Jared n’avait pas bougé. Il ne cherchait plus la confrontation et resta silencieux pendant que j’enfilais mes chaussures.
— Où est-ce que tu comptes aller ? soupira-t-il.
Je mis mon imperméable en l’ignorant royalement.
— Carly.
Je levai les yeux vers lui, mon frère que j’aimais tant et qui pourtant ne m’avait jamais fait autant de mal qu’en cet instant. Comment pouvait-il encore prétendre vouloir mon bien ?
— Je suis désolé. Reste, s’il te plait…
Sa voix chuchota, déchirante.
— Il va falloir que tu apprennes à te remettre en question, Jared. Tu ne peux pas faire du mal autour de toi et espérer qu’on te pardonne aussi facilement.
Lorsque je tendis la main vers la poignée, il ne me retint pas. Je claquai la porte derrière moi.
Je me mis à courir. Vite. Mon souffle s’accéléra sous l’effort et l’angoisse. Les paroles de Jared continuaient de me faire mal. Et dire que quelques jours plus tôt, j’étais sur un îlot paradisiaque, dans les bras de celui que j’aimais. Ce n’était peut-être pas logique, pas rationnel, mais je l’aimais.
Une fois à Cave Rock, je me postai face à l’océan bruyant et dangereux. Le courant était fort, des grains d’eau tapaient contre les rochers, créant une fine écume qui allait et venait. La flûte avait laissé des marques dans ma main crispée. Je sifflai dedans à pleins poumons.
Une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Je savais qu’Eridan entendrait mon appel et qu’il viendrait. Il était toujours venu.
L’océan rugissait. Il se moquait de moi, de mes angoisses et de mon impatience. Il me mettait au défi d’attendre.
Lorsqu’une heure s’écoula, je sifflai à nouveau.
Toujours rien. L’horizon ne m’avait jamais paru aussi traitre. Ma vue me jouait des tours et au milieu des vagues, je crus à plusieurs reprises apercevoir une caudale bleue, mais je me trompais.
« Renonce », grondait l’océan.
« Rentre chez toi », frémissait le vent.
À tour de rôle, les éléments cherchaient à me déstabiliser ; ils tourbillonnaient, tempêtaient, bourdonnaient, écumaient.
Je ne vais nulle part.
Ils pouvaient se déchaîner, je n’avais pas peur.
La luminosité baissait graduellement. Bientôt, il ferait nuit. Je me recroquevillai, la capuche de mon imperméable rabattue et j’attendis, assise, en appui contre un rocher qui m’offrait un abri de fortune.
Je m’assoupis et me réveillai plusieurs fois au cours de la nuit. Toujours aucun signe d’Eridan. Je soufflais à intervalle régulier dans la flûte, mais avec de moins en moins de conviction. Mon cerveau avait fait le tour de toutes les possibilités : Eridan avait peut-être pris mon frère au mot et ne reviendrait pas ; il m’en voulait ; il se sentait trahi ; ou alors il était blessé ; ou Nalu malade…
Lorsque l’aube pointa, mon corps était engourdi à force d’être resté dans la même position.
Je jouai de la flûte, de toutes mes forces, avec le sentiment que ce serait la dernière fois.
Je t’en prie Eridan, reviens-moi.
Je refusais que son dernier contact avec les humains se passe ainsi. Il avait des reproches à me faire ? Qu’il les dise. Il avait perdu confiance en moi à cause de Jared ? Je lui prouverais que j’en restais digne. Il était la plus belle certitude de ma vie.
Lorsque je le verrais, je lui dirais ce que je ressentais.
Je bus et mangeai quelques biscuits. Un peu plus loin, deux promeneurs avaient bravé le mauvais temps pour sortir leur chien. Ils ne me virent pas.
Lorsque l’air commença à se réchauffer et qu’un rayon de soleil perça timidement les nuages, je vis celui que j’attendais. Eridan nageait vers moi. J’étais à deux doigts de plonger pour venir à sa rencontre.
Lorsqu’il sortit la tête de l’eau, le doute n’était plus permis : son expression était distante.
Je m’accroupis et tendis une main hésitante pour effleurer sa joue. La mâchoire contractée, il n’eut pas de réaction.
— Je t’appelle depuis hier soir, soufflai-je, je pensais…
Les mots restèrent bloqués dans ma gorge.
— Que veux-tu, Carly ?
— Tu as vu mon frère.
Ce n’était pas une question.
— Oui, j’ai fait sa connaissance.
Il n’y avait pas la moindre trace de tendresse ou d’affection dans son regard. J’avais anticipé le pire et pourtant rien n’aurait pu m’y préparer.
— Je suis désolée, nous allons faire quelque chose pour la marée verte…
Il secoua la tête.
— Les humains ne peuvent rien.
Son ton était tranchant.
— Nous le sentons. Quelque chose est en train de changer. Pour l’instant, c’est à peine perceptible, mais ça va empirer et nous n’avons plus le choix. À présent que les sirènes sont rentrées, nous…
— Les sirènes sont rentrées ?
Mon cœur se serra au souvenir de promesses données sur un îlot si proche du paradis qu’il n’avait pu être réel.
— Nous devons partir, Carly.
Les yeux bleu-océan d’Eridan me firent l’effet d’un électrochoc.
— Partir ?
— Nous quittons la cité de corail. C’est une mesure de précaution, mais nous avons choisi d’anticiper. Les répercussions sur notre espèce ne se feront pas tarder. Nous ne pourrons plus nous nourrir sur le moyen terme.
Le Pacifique était immense et il partirait loin, je le devinais.
J’aurais voulu lui parler des scientifiques qui travaillaient pour l’Autorité de Protection Environnementale, des techniques pour traiter les marées noires, de la capacité des humains à réparer – au du moins tenter de réparer – leurs erreurs.
Son visage était fermé, ses yeux fuyants.
— Et moi ? soufflai-je. Et nous ?
Il posa sa main palmée sur la mienne, aussi froide que l’Antarctique.
— C’est pour ça que je suis venu. Pour te dire que c’est la dernière fois que nous nous voyons.
Ses mots glacials s’infiltrèrent dans mes veines.
— C’est mieux ainsi, poursuivit Eridan comme s’il parlait de quelque chose de banal. Nous n’aurions pas pu continuer de toute façon.
— Ce n’est pas ce que tu disais il y a quelques jours.
— À ce moment-là, je ne pensais pas que nous puissions être menacés. Je vivais l’instant présent, en oubliant… tout le mal que les humains peuvent faire.
À travers ses yeux se lisaient la méfiance et la rancœur, dirigés contre ceux qui détruisaient, malmenaient et épuisaient les ressources marines.
— C’est comme ça que tu vois les choses ?
— Honnêtement Carly, ce n’était qu’une question de temps avant que l’un de nous deux ne se réveille.
Un rêve, voilà à quoi il comparait notre relation. Il aurait été facile de se contenter de cette réponse. Seulement je n’avais pas imaginé notre complicité, notre intimité, notre attirance réciproque. Ce rêve éveillé avait été partagé et avait créé un lien aussi beau qu’improbable. Et à présent, il souhaitait tout détruire.
Je tentai un compromis :
— Même si tu es loin, on pourrait continuer de se voir, trouver un point de rencontre, je viendrais en bateau, toi à la nage.
Eridan eut une moue dubitative.
— Pourquoi ? Et où ça nous mènerait ?
Son indifférence me mettait en colère. J’avais abaissé mes barrières et accepté de me montrer vulnérable en sa présence. Pourquoi se comportait-il comme si cela n’avait pas d’importance ?
— Il n’y a pas d’avenir possible entre nous, asséna Eridan, il n’y en a jamais eu. Peut-être que, dans le fond, je manquais de la présence d’une femelle. Je me suis laissé aller, je n’aurais pas dû.
Quelle horreur.
Ses paroles étaient du venin qu’il diluait pour me le faire boire par petites gorgées. M’empoisonnant lentement mais sûrement.
Il reprenait tout. Chaque sourire, chaque regard, chaque caresse. Il effaçait le tout aussi vite que les châteaux de sable disparaissent avec la marée.
J’eus un sursaut.
— Et Nalu ?
— Il nous suivra, bien entendu.
— Je ne peux même pas lui dire au revoir.
— Je pense que c’est mieux pour lui. D’ici quelque temps, il t’aura oubliée.
Bien sûr, ce n’était qu’un enfant, il grandirait et je ne serais plus qu’un vague souvenir.
— Je dois y aller.
Eridan prit appui sur le rocher, l’air soulagé de mettre fin à cette conversation.
— Au revoir Carly, murmura-t-il.
Comme au ralenti, je le vis s’écarter.
— Attends !
Je tendis la main vers lui, mais il attrapa mon poignet et m’obligea à rester en contact avec la surface de la pierre. Un moyen de me faire comprendre que l’océan ne tolérait plus ma présence.
J’étais tellement choquée que je ne le vis pas mettre la tête sous l’eau. Sa caudale brillante remonta le temps d’une seconde. Combien de fois l’avais-je vu nager ainsi et combien de fois m’étais-je extasiée devant cette ondulation si parfaite, incarnation de son unité avec l’océan ?
Il disparut de la surface et en dépit de tous mes espoirs, je sus qu’il ne reviendrait pas.
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