Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 29
Lorsque je me réveillai, j’avais l’esprit plus reposé.
Une fois débarrassée du plaid, je pris mon courage à deux mains et relevai la manche de mon pull. L’encre noire sur mon avant-bras avait gagné du terrain et mes muscles étaient durs comme de la pierre. Le simple effleurement déclenchait une envie irrépressible de me gratter la peau jusqu’au sang.
Il faut que je parle à Tangaroa.
Après avoir remis précautionneusement la manche en place, j’enfilai des baskets.
Je pris mon vélo pour pédaler jusqu’à Lyttelton, à l’endroit où nous avions déversé les minerais.
L’immensité bleue me faisait face.
— Tangaroa, appelai-je.
Rien ne se passa. Au bout de quelques minutes, des bulles remontèrent à la surface et l’être mi-homme, mi-pieuvre, sortit la tête de l’eau. Son visage sévère révélait le dédain qu’il éprouvait à ma vue.
— J’aimerais renégocier notre accord, dis-je d’une voix un peu tremblante. Il nous faut plus de temps.
— Pourquoi votre frère n’est-il pas avec vous ?
— Il n’a pas besoin d’être mêlé à tout ça. Il fait ce que vous avez demandé.
— Vous essayez encore de vous jouer de moi, Carly.
— Non, j’essaie de faire ce que vous me demandez dans la mesure du possible. C’est vous qui ne faites aucun compromis. D’ici la fin de la journée, je serai morte et ça n’aura servi à rien.
Il gronda, ses tentacules s’agitèrent, créant une fine mousse dans l’eau.
— C’est ainsi que votre frère voit les choses ? Dites-lui de venir me voir.
Perchée sur mon promontoire, je pris conscience que je détenais le pouvoir, aussi maigre soit-il.
Il était hors de question que je lui laisse l’occasion de faire du mal à Jared, comme il l’avait fait avec Eridan. L’image de sa silhouette à la dérive me hantait. À cause de Tangaroa, je ne le reverrais jamais. Je ne saurais même pas s’il avait survécu.
— Votre combat n’est pas contre Jared, repris-je. Nous avons fait notre possible, mais le restant des minerais est hors de notre contrôle et ne nous appartient pas. Vous prétendez vous soucier de l’océan, mais vous ne pensez qu’à votre vengeance personnelle.
Tangaroa souleva ses tentacules. Je reculai. L’océan s’agitait comme un monstre menaçant. Les vagues s’amplifièrent à un rythme de plus en plus violent ; les flots se brisèrent à mes pieds dans un bruit de feulement. Mon estomac se retourna. Je m’éloignai, mais pas assez vite. Tangaroa créa un promontoire, une tour d’eau qui le hissa en hauteur, jusqu’à me surplomber. Un tentacule fusa et s’enroula autour de ma taille. Moi qui étais convaincue qu’il ne pouvait me faire plus de mal, qu’à m’avoir condamnée à mort, il ne pouvait m’atteindre davantage, je m’étais trompée.
Mes pieds quittèrent le sol. Suspendue dans les airs, Tangaroa m’approcha de lui, et de son visage hargneux. J’étais terrifiée, misérable.
Sa tour d’eau montait, le propulsant de plus en plus haut, jusqu’à lui donner une position dominante sur le port. Pendant cette seconde en suspension, je vis une voiture qui roulait beaucoup trop vite sur les chemins escarpés. La voiture effectua un dérapage en freinant fort et la porte côté conducteur s’ouvrit.
Jared.
— Lâchez-la !
Il courut sans ralentir, un harpon entre les mains, Tasha et Bastien sur ses talons.
— Jared, ne t’approche pas !
Ma voix ne porta pas assez loin, ma cage thoracique comprimée par le tentacule.
Jared s’arrêta au bord, et ajusta son harpon.
— Vous, siffla Tangaroa.
Les vagues refluèrent. La tour d’eau s’abaissa et Tangaroa se focalisa sur mon frère.
Il y eut quelques secondes de battement, l’humain face au monstre marin.
— Lâchez ma sœur !
— J’ai passé un marché avec elle, et elle ne l’a pas respecté.
Mon frère se concentra sur sa cible, criant à mes meilleurs amis de rester derrière lui. Tangaroa ne sembla pas s’émouvoir de la menace de l’arme, mais il poussa un sifflement de prédateur.
— Je veux les minerais.
— J’ai rendu ce que j’ai pu. Le reste est en cours de négociation. Maintenant, rendez-moi ma sœur ou je tire.
Ses mains sur le harpon ne tremblaient pas, la flèche dirigée à hauteur de la tête de Tangaroa.
Ce dernier posa son regard coléreux sur moi.
— Voyez Carly, comment les humains considèrent les dommages collatéraux. Seule leur espèce compte. Votre frère va comprendre à son tour ce que c’est de perdre un être cher.
Je sus ce qui allait se passer. Plus aucun son n’existait. Les paroles de Jared et de mes amis s’étaient assourdies. J’inspirai faiblement et l’instant d’après, les flots m’engloutirent. Je m’y attendais, mais la vitesse du tentacule manqua de me faire paniquer. Je ne me débattis pas pour conserver un maximum d’oxygène. Et cela dura, dura, dura…
Tangaroa me remonta à la surface. J’inspirai une grande bouffée d’air, autant que me le permettait son emprise. J’avais les cheveux devant les yeux et l’eau ruisselait sur mon visage. Je me mis à tousser.
Bastien et Tasha criaient. Tangaroa ferait souffrir Jared au nom des souffrances qu’il avait endurées. J’aurais voulu tenter une autre approche pour le convaincre que nous n’étions pas ses ennemis. Les mots étaient mes seules armes. Mais en ouvrant la bouche, je fus incapable de formuler des phrases cohérentes. Mon instinct se dirigeait vers une seule penser : respirer.
Le visage de Tangaroa ne reflétait plus que la pure folie vengeresse. Les yeux exorbités, il cherchait à frapper fort. Les humains resteraient une monstruosité sans nom. Tous les mêmes. Il nous punirait tous.
Que faisait Jared ? Ne voyait-il pas que Tangaroa allait me tuer de toute manière ?
Je m’efforçai de lever la tête. Mon frère tenait son harpon pointé sur Tangaroa, à une distance suffisamment proche pour le toucher. Il savait. Jared savait que les négociations étaient terminées.
Il tira. La flèche partit trop vite pour que je la voie. Avec un peu de chance, elle allait atteindre sa cible.
Mais le torse de Tangaroa resta indemne. Un tentacule protecteur encaissa l’impact. Il grogna de douleur. Dans le même mouvement, il arracha le harpon des mains de Jared.
Mon frère n’attendit pas avant de réagir : il sauta, ses pieds glissèrent sur un tentacule et il se rattrapa dans un équilibre précaire, comme un surfeur sur une planche. Il rattrapa le harpon et le lança en direction de Bastien. Le harpon atterrit sur le rebord, entre deux rochers et Bastien se précipita pour le rattraper avant qu’il ne sombre dans l’eau.
— Jared, va-t’en !
Mon frère bascula dans l’eau et se mit à nager frénétiquement vers le rivage. Trop tard, un tentacule fusa vers lui.
Mais s’arrêta en plein élan.
Je clignai des yeux sans y croire. Tangaroa hésitait-il ? Le tentacule ne toucha pas Jared, et mon frère se hissa en sécurité, hors de l’eau.
Alors je compris : l’eau maintenait le tentacule pour l’empêcher de bouger. Mais l’océan n’était en rien responsable.
Le tentacule autour de moi trembla, comme s’il venait de prendre un choc. Je tordis le cou ; dans l’eau, trois nageoires s’agitaient. Dont une bleue.
— Eridan !
Tangaroa gronda à nouveau. Adaro et Kailano jaillirent de chaque côté pour lui attraper un bras, leur caudale battant furieusement à la surface.
Eridan était là, vivant, sa plaie recouverte d’une algue marron sous forme de cataplasme. Un poids quitta mes épaules. Le tentacule blessé par le harpon était inopérationnel, mais Tangaroa en possédait sept autres. Jared arma de nouveau le harpon.
Je réussis à libérer mon bras droit. Malheureusement ce fut tout. Les flots m’aspirèrent de nouveau. D’une manière si déterminée que je compris que Tangaroa ne me remonterait pas. Je plissai les yeux, mes cheveux s’éparpillèrent autour de ma tête comme des algues fantomatiques.
Le calme.
Le silence.
La sérénité.
Malgré moi, je retrouvais les mêmes sensations que lors de l’incident à la piscine. L’apnée ne m’avait jamais paru aussi facile et naturel. Mon imagination m’emmena loin dans les profondeurs de mon subconscient. Je suis une enfant de l’océan. J’ai confiance. Le chaos qui régnait à la surface semblait se situer à l’autre bout du monde.
Les tentacules bougeaient autour de moi, troublant la quiétude de l’eau. Mes amis se battaient pour moi. Il fallait que je tienne. Je restai le plus immobile possible pour économiser mon oxygène. Ma volonté vacillait. Combien de temps leur faudrait-il pour me libérer ? L’étau du tentacule autour de mon corps ne se desserrait pas.
J’allais lâcher, j’allais tout perdre.
Je commençai à suffoquer, mes poumons réclamaient de l’air, déchirants et plaintifs.
Quelle ironie ! Après avoir manqué de mourir noyée, j’étais à nouveau dans des conditions similaires. Pourquoi fallait-il que l’histoire se répète ? Étais-je condamnée à mourir ainsi ?
Une sensation de lassitude m’envahit. J’en avais assez de lutter. Une image se dessina dans ma tête. Mon père. Notre dernière discussion. Les mots qui avaient lavé des années de reproches et de rancœur. Je l’avais toujours voulu dans ma vie, et lui dans la sienne. C’était une certitude. J’avais perdu trop d’années à lui en vouloir.
Ce serait mon dernier regret, celui de ne pas avoir eu l’occasion de rattraper les choses. De ne jamais rencontrer ma petite sœur.
La caresse de l’eau entoura mon visage.
— Carly !
Une voix. Sa voix. Il m’accompagnerait et la mort ne serait pas douloureuse.
— Carly, regarde-moi.
Je clignai des yeux. Eridan. Fantasme ou réalité, il caressait mes joues de ses pouces. Je voulus répondre, mais je n’osais plus bouger les lèvres. Sa bouche s’unit à la mienne. Il desserra mes lèvres scellées pour insuffler de l’air, qui entra dans mes poumons. Une fois, deux fois, trois fois.
— Je vais te sortir de là, me dit-il à l’oreille.
Il repartit vers la surface.
Une nouvelle onde se propagea. Quelqu’un venait de sauter à l’eau. La silhouette d’Eridan reparut, Jared se tenait à ses côtés. Je faillis lâcher le peu d’oxygène qui me restait. Jared visa avec son harpon et transperça le tentacule qui me retenait. Il rétracta la flèche et le sang jaillit. Il arma une seconde fois.
L’étau autour de moi était agité de soubresauts, le tentacule se détendait et se resserrait spasmodiquement. Eridan glissa ses mains pour me dégager. Rien n’y faisait. Les courants s’agitaient dans des sens contraires, une lutte de pouvoir invisible m’écartelait. Les eaux tourbillonnaient et se déchainaient, mécontentes et capricieuses. Des bulles se frayaient un chemin le long de mon corps. Un tunnel d’air s’ouvrit puis se referma, et l’océan continua de me balloter à droite et à gauche comme un vulgaire objet.
Une nageoire passa non loin au-dessus de ma tête. Kailano ou Adaro. Le combat à la surface était tout aussi terrible.
Jared arma une énième fois le harpon et laissa la flèche dedans.
L’étau se desserra enfin. Mes bras tétanisés refusèrent de répondre. Ceux d’Eridan m’enveloppèrent, son pouvoir se réappropria les courants et il nous propulsa vers la lumière.
J’émergeai en ouvrant la bouche dans un râle désespéré.
— Jared, soufflai-je avec angoisse.
Il revenait lui aussi à la surface. Il se cramponna à Eridan, qui se mit à nager en nous trainant tous les deux jusqu’au bord.
Au milieu des éclaboussures, la situation commençait à mal tourner pour Adaro et Kailano. Sous le contrôle de Tangaroa, l’eau les mordait, les griffait, et les coups de tentacule les propulsaient contre les rochers alentour.
Jared sortit de l’eau en premier et me hissa à son tour à l’abri.
Un tentacule fusa vers nous et Eridan s’interposa en frappant de sa caudale. Des kilos de nageoire qui s’abattirent sur une arme tout aussi puissante.
Tangaroa cessa de tourmenter Adaro et Kailano pour faire face à Eridan.
— Écartez-vous Eridan, ou cette fois je vous tuerai.
— Non.
— Vous êtes fou. Prendre la défense des humains après ce qu’ils nous ont fait !
— Regardez-nous Tangaroa. Nous avons plus en commun avec les humains que vous ne voulez le voir. Votre rage, votre colère, est humaine. La haine engendre la haine. Vous l’avez vécu, vous l’avez compris. Pourquoi ne pas changer maintenant ?
— L’humanité ne mérite pas de seconde chance.
— Je ne suis pas d’accord. J’ai offert mon cœur à une humaine, qui m’a prouvé chaque jour que je pouvais avoir foi en elle. Je lui fais confiance.
— Alors vous ne valez pas mieux.
— Qu’est-ce que la mort de deux humains vous apportera ? Est-ce que votre famille reviendra ? Est-ce que les abysses seront plus accueillants ?
Les narines de Tangaroa frémirent. Il ressemblait à un taureau sur le point de charger.
— Il y a d’autres options, reprit Eridan. Nous pouvons apprendre à communiquer, à collaborer ensemble. Les différences entre humains et siréniens peuvent devenir une force et non une raison de discorde.
— Je suis avec lui, décréta Jared.
Tangaroa considéra chaque personne autour de lui. Adaro et Kailano reprenaient leur souffle. Bastien et Tasha me soutenaient chacun par un bras. Eridan et Jared étaient plus déterminés que jamais.
— Alors vous êtes perdu.
Un mur d’eau explosa, comme une voiture lancée à plein régime, droit sur Eridan.
J’hurlai son nom, Tasha et Bastien me lâchèrent, mais il était déjà trop tard.
Des milliers de gouttes s’éparpillèrent au vent et sur les rochers. La silhouette d’Eridan n’était visible nulle part. J’attendis, le cœur battant dans ma poitrine, un signe.
Le niveau de l’eau commença à descendre. Une vague se creusa, comme un accélérateur en puissance et une ombre perça la surface, s’envola comme un boulet de canon droit sur Tangaroa. Frappé en plein dans la poitrine, ce dernier bascula en arrière.
Galvanisés, Adaro et Kailano repartirent à l’assaut. Jared plongea, son harpon à la main. L’océan s’affolait, se démultipliait. Sa houle prenait des formes titanesques sous la coupe de Tangaroa. Cette effervescence dans un univers indigo et bleu pastel me donnait le vertige. Tangaroa jouait avec les forces de la nature. Plus de limite, ni de notion d’immuable. Les eaux prenaient les formes du fantasme et de la folie d’un être déraisonné, se précipitaient sur les siréniens, les malmenant dans des ondes tumultueuses, les précipitant dans les gouffres de l’enfer.
Jared fut blessé à l’épaule par la flèche de son harpon, Eridan reçut un tentacule dans son flanc blessé. Adaro assurait la sécurité de mon frère pendant que Kailano secondait Eridan.
Sept tentacules face à trois siréniens et un humain, ils étaient toujours en infériorité.
Personne d’autre ne nous viendrait en aide. Nous n’étions que trois – Tasha, Bastien et moi – à pouvoir faire la différence.
La voiture. Le coffre était resté ouvert et parmi le bazar, il y avait un bidon, que je savais plein.
— L’essence !
Bastien réagit en premier. Il attrapa le bidon d’essence et ouvrit le bouchon. Tasha fouilla dans son sac à main et récupéra un briquet. Je trouvai trois petites bouteilles d’eau que je vidais et Bastien versa de l’essence dans chacune d’elles.
— Qui vise le mieux ? demanda Bastien.
Nous nous tournâmes tous les deux vers Tasha.
— Vous trouvez que le tir à l’arc ça ressemble au lancer de bouteilles ?
— C’est toujours mieux que rien !
Tasha prit une des bouteilles décapsulées et, grimaçant quant à l’aspect très peu écologique de son geste, visa un tentacule. Je sifflai pour attirer l’attention des siréniens et ils s’écartèrent. La bouteille atteignit le tentacule et l’essence se répandit sur l’appendice mortel. Tasha répéta l’opération deux fois.
Tangaroa gronda dans notre direction.
— Gardez-le à la surface ! cria Bastien aux siréniens.
Des tunnels d’eau se formèrent et les tentacules aspergés s’immobilisèrent. Je tendis le briquet à Jared, Bastien me tenant à la ceinture pour faire levier. Un premier tentacule s’embrasa. L’appendice se redressa et Jared lâcha le briquet qui tomba dans l’eau.
Tangaroa hurla.
— Écartez-vous ! criai-je aux siréniens.
Une odeur de poisson, de pétrole et de brûlé s’éleva. Tangaroa secoua son tentacule enflammé, voulut l’essuyer, mais il ne réussit qu’à en enflammer un autre. Jared visa, pour la dernière fois. Le harpon perça la peau du torse déjà striée de cicatrices. La surprise se lut sur les traits de Tangaroa avant de laisser place à la douleur. Il poussa un cri démentiel.
Jared se hissa hors de l’eau. Épuisée, je m’assis, avant de m’allonger sur le bord, la main tendue en direction de celui que j’aimais. Eridan, les muscles bandés, était prêt à repartir à l’assaut. Au moment où je prononçai son prénom, il attrapa ma main, colère et douleur s’apaisèrent lorsqu’il rencontra mon regard. Je ne parlais pas, lui non plus. Nous étions là, c’était tout ce qui comptait.
Tangaroa s’était tu. Il paraissait terriblement humain en cet instant. Ses tentacules se contractaient puis se détendaient ; ses mains enserraient la flèche qu’il n’avait plus la force d’ôter. Son sang était rouge, comme le nôtre.
Mes paupières devenaient lourdes, mais je soutins cette vision jusqu’au bout. C’était la fin de quelque chose d’important. Je n’avais jamais envisagé que les choses se terminent ainsi et j’espérais que Tangaroa le savait, au fond de lui.
— Je suis désolée, murmurai-je.
Pour lui, pour l’océan.
Le corps de Tangaroa s’affaissa sur lui-même, il flotta quelques secondes à la surface avant de sombrer lentement.
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