Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 31 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 31

 

Je savais ce qu’était le bonheur. Mon corps était aussi léger qu’une plume, je flottais dans une eau cristalline où je voguais éternellement.

Mes poumons se gonflèrent. Si je respirais, alors je ne pouvais pas vraiment être morte.

J’ouvris les yeux et reconnus les contours de ma chambre. La sensation d’apesanteur persistait. Je levai ma main droite, puis la gauche, à hauteur de visage. Précautionneusement, je tournai mon avant-bras blessé. Il n’y avait presque plus rien. L’encre noire qui parcourait mes veines avait disparu, des traces grises persistaient encore, mais elles avaient considérablement régressé.

Je me mis sur mon séant avec un soupir. Mes muscles peinaient au moindre effort, mais j’étais en vie. Aussi improbable que cela puisse paraître, la théorie de Kailano avait fonctionné.

Où sont-ils ?

Je me levai, remarquant au passage que je portais un débardeur et un pantalon de jogging. On m’avait changée. Le soleil était haut, il faisait chaud. Impossible de savoir combien de temps j’avais dormi.

Je sortis de ma chambre, constatai encore une fois qu’il n’y avait personne puis m’avançai jusqu’à la baie vitrée donnant sur le jardin.

— Bonjour Carly !

Cette voix enfantine et merveilleuse était reconnaissable entre mille. Nalu barbotait dans le cours d’eau. Je me précipitai vers lui, manquant de trébucher, et tendis les bras. Il sauta un peu vivement pour se serrer contre moi. L’eau dégoulina sur mes vêtements, mais je m’en fichais. 

— Nalu, mais qu’est-ce que tu fais là ?

— Tu pensais que je serais où ?

— Je ne sais pas, avec les autres. Eridan, Adaro…

— Mais je suis avec les autres.

Je le regardai sans comprendre. Combien de temps étais-je restée inconsciente ?

— On m’a demandé d’attendre que tu te réveilles, dit-il fièrement.

— Qui ça ?

— Papa, bien sûr ! Et oncle Adaro et oncle Kailano. Et puis ça me faisait plaisir.

Je le reposai dans l’eau, car il agitait un peu trop sa nageoire. Il attrapa mon avant-bras gauche qu’il caressa du bout des doigts.

— Il m’a dit que tu avais été blessée. Mais ça va mieux maintenant, non ?

— Oui ça va beaucoup mieux.

— La prochaine fois, je te protègerai, dit-il avec force.

Je souris.

— Même lorsque je serai grand, je continuerai de te protéger toute ma vie, Carly.

Il allait finir par me faire pleurer.

— Et si tu me disais où sont les autres ?

— Au port bien sûr !

Il se mit à frétiller dans l’eau et partit devant. On aurait dit qu’il connaissait Avon River par cœur. Il nageait vite et je peinais à le suivre. De temps en temps, il sortait la tête de l’eau, agitant son bras pour que je me hâte.

Il prenait la rivière qui se dirigeait vers le port de Lyttelton, mais à ce rythme-là j’y serais en deux heures !

Les rues étaient désertes ; avec un soleil pareil, les gens auraient dû se prélasser en terrasse, ou encore à la plage, mais il n’y avait personne. Même le marché semblait avoir été annulé. Comme si la ville avait été vidée de ses habitants.

— Nalu ?

Le siréneau était parti trop vite et je l’avais perdu de vue !

Une voiture klaxonna.

— On vous dépose, mademoiselle ?

Bastien et Tasha. Ils m’offrirent un grand sourire.

— On sera dans les temps ! dit Tasha en faisant un clin d’œil à Bastien.

Je tentai d’en savoir plus, mais ils refusèrent de me répondre. Le trajet jusqu’à Lyttelton confirma mon étrange impression : des centaines de voitures étaient garées sur le bas-côté ! On aurait dit que toute la ville s’était donnée rendez-vous ici. Au port, les routes étaient bloquées. Bastien se gara derrière un camion sans se soucier du stationnement.

La foule était amassée sur des kilomètres, le long du quai. Impossible de passer. Mes meilleurs amis s’excusèrent auprès des gens et nous traversâmes cette marée humaine en file indienne.

J’ai manqué trop de choses, pensai-je en remontant jusqu’au ponton.

Les visages étaient tournés vers l’océan – petits et grands, hommes et femmes, locaux et étrangers. La même expression béate illuminait leurs traits. Quelque chose de magique devait être à l’œuvre.

Et je compris.

Sirènes et siréniens étaient rassemblés dans l’eau. Adamaris, la silhouette la plus proche du quai, parlait avec Thompson. Une vague entourait la nageoire de la sirène et la maintenait à hauteur de notre professeur.

— Tu as dormi presque deux journées entières, me raconta Tasha. Comme tu nous l’avais dit, Adamaris était présente au rendez-vous. Avec Bastien, Jared, votre mère et Thompson, nous sommes allés à sa rencontre. Nous lui avons raconté ce qui s’est passé avec Tangaroa puis nous avons évoqué la marée verte. Thompson et Adamaris ont alors commencé à élaborer un plan.

Bastien me désigna au loin le bateau-nettoyeur et les flotteurs qui délimitaient la marée verte.

L’odeur, épouvantable quelques jours auparavant, était ce jour-là à peine désagréable.

Et pour cause : la marée verte était considérablement réduite.

— Ils ont commencé à l’aube, m’expliqua Tasha. Les sirènes et les siréniens utilisent leur pouvoir sur l’eau pour accélérer le processus des désémulsifiants : ils dirigent la marée verte jusqu’au robot-nettoyeur qui filtre et récupère les produits toxiques. L’eau redevient complètement propre.

Mes espoirs les plus fous se concrétisaient. En unissant nos efforts, l’impossible se réalisait.

Nalu était de retour.

— Ça veut dire que je pourrai venir te voir aussi souvent que je le veux, Carly. C’est papa qui l’a dit.

Eridan. Je souhaitais tellement le voir.

Les habitants de l’eau gardaient leurs bras à demi levés hors de l’eau. Adamaris jouait le rôle de chef d’orchestre pour coordonner leurs mouvements. Le bleu remplaça le vert. L’odeur nauséabonde se dissipait et le vent marin reprenait ses droits.

La marée verte n’était plus qu’un mauvais souvenir. L’océan retrouvait son équilibre.

— Carly !

Quelqu’un m’appelait. Je parcourus des yeux le banc de siréniens. Je connaissais cette voix, elle chantait à mes oreilles et à mon cœur.

— Carly !

— C’est papa ! s’écria Nalu.

— Je ne le vois pas.

Nalu s’élança et nagea vigoureusement. La foule était toujours agglutinée contre le quai et je poussai des coudes pour me frayer un passage. 

Nalu me fit signe à nouveau, mes yeux s’égarèrent une seconde fois parmi les silhouettes, les nageoires vertes, violettes, bleues… Enfin je le vis.

Eridan.

Mon monde intérieur bascula. Le soleil brillait plus fort, les couleurs étaient plus belles. Sans réfléchir, je plongeai toute habillée. En remontant à la surface, les gens poussèrent des exclamations en me désignant.

Les siréniens autour de moi me firent de la place, mais je n’eus pas à nager bien loin. Eridan, plus rapide, me rattrapa et m’agrippa à la taille. Mes bras s’enroulèrent autour de son cou et mes jambes autour de sa taille ; ma joue collée contre la sienne, je retrouvais son odeur salée que j’aimais tant.

Il riait. Eridan me serrait fort contre lui en riant de bonheur.

— Tu m’as manqué, soupirai-je.

— Je ne pourrais pas espérer plus beau cadeau que de te serrer dans mes bras ici et maintenant.

Nalu effectuait des bonds enthousiastes autour de nous.

— Alors, fit-il en venant se blottir entre nous deux, tu es à nouveau l’amoureuse de papa ?

Je lui ébouriffai les cheveux.

— Oh que oui, Nalu.

Il bondit de joie. Adaro et Kailano me firent un signe amical de la main.

Eridan se détacha de moi au moment où un tonnerre d’applaudissements retentissait. Hommes, femmes et enfants faisaient une ovation aux habitants de l’océan. Il y eut des hourras, des embrassades, des cris et des pleurs de soulagement.

Je fus contrainte de regagner le quai. Tasha et Bastien m’aidèrent à sortir de l’eau et se pressèrent contre moi pour célébrer ce moment.

J’avais mis tellement d’espoir dans ce plan complètement fou qui m’avait poussée à faire le chemin jusqu’à leur cité de corail, à rencontrer Adamaris.

Le pire était derrière nous.

Les sirènes commencèrent à plonger, suivies peu après des siréniens. Avant de les imiter, Eridan murmura quelque chose que je lus sur ses lèvres : à ce soir. Adamaris fut la dernière à les imiter. Il me sembla que son regard se dirigeait vers moi, mais peut-être que je me faisais des idées. Sa longue silhouette décrivit une courbe dans les airs, sa chevelure dorée et sa nageoire assortie accrochèrent quelques rayons de soleil dans un mouvement harmonieux.

Une sirène, un être de légende, retournait vivre dans les profondeurs.

*

Plus tard dans la soirée, une véritable fête fut organisée à la maison. Je portais la robe bleue à dos nu que m’avait prêtée Tasha, avec des talons. Mes cheveux châtains étaient lâchés sur mes épaules en légères ondulations.

La table fut dressée à l’extérieur.

— Moi, je dis qu’ils peuvent manger de la tarte ! arguait Tasha.

— Il n’y a aucun ingrédient qu’on trouve dans l’océan, rétorquait Bastien. Des œufs, de la farine, du lait…

— Ils ont un système digestif similaire au nôtre.

— Et comment tu peux savoir ça ? Tu en as disséqué un sans nous le dire ?

Je m’esclaffai en les entendant se chamailler. Ils tournèrent la tête vers moi :

— Tu en penses quoi, Carly ?

— Ne me demandez pas de prendre parti.

— Promis, je ne me vexerai pas, dit Tasha avec l’air de celle qui pense tout le contraire.

Comme à point nommé, trois siréniens arrivèrent : Eridan, Adaro et Kailano. Je guettai une quatrième tête qui, pour mon plus grand bonheur, apparut.

— Nalu ! m’exclamai-je.

Il secoua la tête en frétillant dans l’eau, tout fier.

— Je crois qu’on t’a volé la vedette, dit Kailano à Eridan.

Ce dernier l’éclaboussa.

— En même temps qui peut lui résister ? fis-je en embrassant la joue ronde de Nalu.

Je dédiai un sourire charmeur à Eridan. J’espérais bien que question baisers il se rattraperait assez vite.

— Tu es belle, Carly ! me lança Nalu. Et tu sens bon.

Eridan m’observait avec un regard différent. Je savais que porter une robe et des talons me donnait une autre allure.

Il prit la place de Nalu et se pencha vers moi. Son souffle caressa mon oreille. 

— Tu es ravissante, murmura-t-il. Je ne pensais pas que tes jambes puissent être aussi attirantes. Elles me donnent beaucoup d’imagination.

Son regard frôlait l’indécence.

— Tu as une promesse à tenir, lui rappelai-je. Je suis restée en vie comme tu me l’as demandé.

Son regard se fit intense, presque douloureux.

— Je ne l’oublie pas. D’ailleurs…

Il fit glisser quelque chose entre mes doigts : la flûte maorie. Elle était cette fois surmontée d’un cordage.

— Je l’ai trouvée à la dérive lorsque Tangaroa t’a emmenée, me dit-il. Je me suis dit qu’elle serait plus pratique à porter en collier. C’est ton lien avec l’océan, ton lien avec moi.

Il referma mes doigts autour de la flûte, puis embrassa mon poignet, sur la fine cicatrice laissée par Tangaroa.

— Merci, murmurai-je en passant le collier autour de mon cou.

Il atterrit dans le creux de mes seins, en même temps que le regard d’Eridan.

— Vous avez préparé quelque chose à manger ? lança Kailano à la cantonade.

Je me redressai à contrecœur.

— Ventre sur patte ! le traita Nalu.

Kailano éclata de rire et lui chatouilla le ventre.

— Vous devez avoir des gênes en commun, commenta Adaro.

— Tu crois ? Sequana aurait donc menti à Eridan ?

Nalu jeta un regard terrifié à son père.

— Il plaisante, le rassura Eridan. Pour que tu aies un jour une descendance, il faudra commencer par transmettre tes gènes, ajouta-t-il à Kailano.

— Ce que je pense avoir particulièrement réussi cette saison, dit Kailano.

— Hum hum, fis-je, et si on apportait le repas, Bastien ?

Il approuva d’un signe de tête. Nous allâmes en cuisine où étaient disposés poissons, fruits de mer, salades, pains et gâteaux. Au grand dam de Tasha, la tarte salée resta là.

De retour dans le jardin, chacun portant un plat, Adaro poussa un sifflement admiratif. 

— Hmm, fit Kailano en passant sa langue sur ses lèvres. Et vous n’avez même pas eu besoin de sortir les restes de Tangaroa !

Il me regardait avec un sourire en coin. Mon ventre se noua.

— Qu’est-ce que tu veux dire ? m’inquiétai-je.

— Ah, j’ai juste conseillé à ta famille de garder les restes dans votre, euh, congélateur, au cas où.

L’idée qu’il y ait des morceaux de tentacules dans la maison me coupa l’appétit. Eridan fit claquer sa nageoire en direction de Kailano. 

— Arrête un peu, railla-t-il.

— J’ai le droit d’être fier d’avoir sauvé ton humaine, non ?

Eridan soupira.

— J’ai comme l’impression que tu vas me le rappeler longtemps.

— Il fallait bien que je sauve ces jambes sur lesquelles tu ne cesses de t’extasier, ce que je n’ai jamais compris, d’ailleurs.

Je me mis à rire.

Kailano plongea la tête sous l’eau avant qu’Eridan n’ait pu le rattraper. Il réapparut un peu plus loin pour saluer ma mère.

Mon cœur n’était pas totalement à la fête. Le souvenir de Tangaroa, son passé de souffrance, de rancœur et de mort était encore trop présent.

— Pourquoi cette tête petite sœur ? me demanda Jared.

— Je pensais à Tangaroa.

— C’est fini, ne te torture pas l’esprit avec lui.

Sa remarque définitive n’eut pas l’effet escompté.

— Je ne suis pas sûre qu’il ait été le vrai problème.

— Tu lui trouves des excuses ? Après ce qu’il t’a fait ?

Le ton de Jared se durcit, même s’il n’éleva pas la voix.

— Il était aveuglé par sa haine envers les humains, mais en soi, je le comprends. La marée verte était un problème trop grand pour lui. Il a voulu le résoudre seul, en utilisant les mauvaises armes, mais comment lui en vouloir ? Sa frustration, sa colère, son sentiment d’impuissance… Ce sont des choses contre lesquelles de nombreux biologistes marins se battent au quotidien. Même s’il nous a fait du mal, il n’était pas le véritable ennemi.

Jared réfléchit.

— On récolte ce que l’on sème, pas vrai ?

Les siréniens vivaient sur le court terme, se déplaçaient lorsque nécessaire, faisaient confiance à la capacité d’autorégulation de l’océan. Et le jour où ce ne serait plus suffisant ? Le jour où les accidents de ce genre seraient trop nombreux ? Marée noire ou verte, pollution, perte de la biodiversité…

— Tant que des organismes comme l’Autorité de Protection Environnementale existeront, reprit Jared, on peut espérer qu’il n’y aura plus d’extraction de minerais dans le Pacifique. Et j’y veillerai personnellement.

Je levai des yeux brillants vers lui.

— C’est vrai ?

Il acquiesça.

— J’ai une petite sœur qui va devenir biologiste marin. Si je veux rester en bons termes avec elle, il vaut mieux éviter que j’aille détruire ce qu’elle veut construire.

Il me prit dans ses bras et je lui rendis son étreinte.

Plus tard dans la soirée, après avoir bu et mangé à satiété, Tasha et Bastien partirent. Puis ce fut au tour de Kailano et Adaro, qui raccompagnaient Nalu chez eux.

Eridan s’attarda. Il posa de nombreuses questions à mon frère et ma mère sur leurs emplois respectifs. Il encouragea Jared à postuler auprès de l’Autorité de Protection Environnementale, pour agir selon ses valeurs.

Bientôt, ce fut l’heure des au revoir.

Jared serra la main palmée du sirénien.

— C’était un plaisir de t’avoir ici ce soir. Tu seras toujours le bienvenu, la porte est ouverte comme on dit.

— Merci Jared. Et merci Debra pour votre accueil et votre gentillesse.

Ils se souhaitèrent une bonne nuit et rentrèrent à la maison. Ma mère et mon frère eurent la décence de ne rien me demander.

— Cave Rock ? suggéra simplement Eridan.

Je souris. Je récupérai une serviette de plage et une couverture. Le vent tiède m'accueillit lorsque j’empruntai le chemin de la plage, avec une curieuse impression de déjà-vu. 

La nuit nous appartenait.

 

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