Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 14
Le bateau laissa un long sillage derrière lui, mettant peu à peu de la distance entre nous et le port de Lyttelton.
Bastien faisait un cours de navigation en accéléré à Tasha. Postée à la proue, je me tenais à la main courante en laissant mes pieds nus pendre dans le vide, à un mètre au-dessus de l’eau. L’air marin jouait dans mes cheveux, titillait mes narines d’une saveur salée familière, tourbillonnant dans des formes à jamais libres et insaisissables.
L’horizon était droit devant nous. L’infiniment bleu. Le bout du monde. L’air me manquait et j’en avais le vertige, comme si je m’étais retrouvée en haut d’un gratte-ciel.
C’est la première fois que je remonte sur un bateau depuis ma noyade.
Les poils de mes bras se dressèrent. Nous allions dans la même direction que la dernière sortie en bateau avec Jared, pour les mêmes raisons, mais les conditions météorologiques étaient nettement meilleures.
Le bateau était en meilleur état.
Il n’y avait pas de drague endommagée qui risquait de m’entrainer dans l’eau.
Tout irait bien.
Je fus la première à voir la silhouette d’Eridan onduler à la surface. Malgré ma promesse, mon cœur s’emballa.
Stupide cœur.
— Il est là ! criai-je à Bastien.
Ce dernier ralentit l’allure et stabilisa le bateau pendant qu’Eridan nous rejoignait à tribord.
Il y eut une seconde de battement pendant que mes amis et le sirénien se regardaient.
— Eridan, je te présente Tasha et Bastien.
— Bonjour, dit-il.
Mes amis ne disaient toujours rien, comme en état de choc. Tasha m’agrippa le bras, et planta ses ongles dedans.
— J’ai beaucoup entendu parler de vous, reprit Eridan pour briser la glace.
— Et nous pas assez, lâcha Tasha avec un léger rire.
Je lui fis les gros yeux. Le sourire d’Eridan s’élargit.
— Je suis désolé que Carly ne soit pas bavarde à mon sujet. Mais je suis prêt à répondre à toutes tes questions sur les siréniens. Adaro et Kailano seront bientôt là.
— Et Nalu ? demandai-je.
— Aussi, sourit-il. Il a hâte de te voir.
Le regard de Tasha allait de moi à Eridan. Je voyais presque son cerveau tourner à plein régime.
— Il y aura trois autres siréniens alors, dit Bastien, qui ouvrait la bouche pour la première fois.
— Je leur ai demandé d’être là, précisa Eridan. Nous serons plus efficaces.
Bastien hocha la tête à l’argument, même si la pilule avait du mal à passer. Il se trouvait en équilibre entre deux forces et pouvait tomber d’un côté ou de l’autre à n’importe quel moment ; je ne savais simplement pas encore si ce serait du côté de la confiance ou de la défiance.
— Je reprends la barre, annonça Bastien.
— Je pars devant rejoindre Adaro et Kailano, me dit Eridan.
Dès qu’il eut plongé, Tasha glissa à mon oreille :
— Tu t’étais bien gardée de me donner certains détails ! Tu lui parles comme si…
— Comme si ?
— Comme s’il était comme nous.
— Tu veux dire humain ? Il pense et réfléchit comme nous, et il parle notre langue.
— Non je veux dire, comme un ami.
Cette fois je restai coite. Mais même mon silence sembla jouer contre moi.
Et elle conclut alors simplement :
— Sacrés jolis yeux quand même.
Je la poussai du coude et pris le parti de rire.
— Je n’arrive pas à croire que tu aies nagé avec un sirénien !
— Tu vas en faire autant dans pas très longtemps.
Pendant le reste du trajet, Bastien se détendit en conduisant le bateau et me prêta même la barre.
— Je vois Eridan à la surface, indiqua alors Tasha.
C’était le signal pour ralentir. Eridan était aussi précis que les instruments de navigation.
Bastien plaça le bateau face au vent et laissa ensuite filer l'ancre à la verticale jusqu'à ce qu'elle touche le fond.
Deux têtes sortirent de l’eau. Kailano et Adaro. Ils ne dirent rien, nous jaugeant. Je guettai la réaction de Bastien.
Réaction qui ne se fit pas attendre :
— Ne touchez pas !
Kailano et Adaro s’étaient approchés tout près de la coque, et notamment de l’ancre.
Bastien fit un pas dans leur direction, suspicieux. Tasha tenta de le retenir par le bras et les deux siréniens s’écartèrent courtoisement.
— C’est juste de la curiosité, les défendit Eridan, nous n’approchons jamais les bateaux d’aussi près.
— Est-ce que vous avez du poisson à bord ? demanda Kailano.
— Oui, répondis-je. Pour le déjeuner de ce midi.
Un éclat apparut dans les yeux de Kailano, comme si la nourriture était par essence un traité de paix.
— Vous n’avez pas à avoir peur de nous, dis-je.
— Nous n’avons pas peur des humains, dit Kailano avec désinvolture. Nous venons aider Eridan parce qu’il l’a demandé. Mais si nous ne sommes pas les bienvenus, autant repartir.
— Nous venons aider l’humaine qui a sauvé Nalu, lui rappela Adaro, comme si c’était là l’argument d’autorité.
Nalu, où était-il justement ?
L’instant suivant répondit à ma question : une silhouette jaillit dans les airs et effectua une pirouette.
— Bastien, tu as vu ça ! s’exclama Tasha d’une voix aigüe.
Ce dernier sourit, un brin attendri par le siréneau.
— Est-ce que tu peux sauter jusque-là ? demanda-t-elle en tendant son bras.
La silhouette de Nalu disparut sous l’eau, sa nageoire faisant des mouvements vigoureux. Lorsqu’il émergea, tête en avant, l’image parut ralentir. Son corps suspendu dans les airs, sa tignasse effleura la main de Tasha et il replongea.
J’applaudis à tout rompre.
— Frimeur, lui dit son père.
— Ça doit faire presque quatre mètres, lança Tasha impressionnée.
— Oh, fit Nalu, en sortant la tête de l’eau, toi aussi tu as de belles jambes !
Tasha baissa les yeux vers ses jambes, l’air de se demander ce qu’elles avaient de spécial.
— Je crois que tu lui plais, lui chuchotai-je.
C’était à mon tour de la taquiner.
— Il a dit “toi aussi”, répéta Tasha tout bas. Est-ce que tu es donc la première humaine aux belles jambes ? Est-ce que c’est un compliment de la part d’Er…
— Comment voulez-vous procéder ? demanda Adaro.
Sans le savoir, il venait de me sauver la mise.
Je me tournai vers mes amis.
— Je plonge. En comptant Adaro et Kailano en plus, je pense qu’on est assez nombreux. Pour l’organisation, le mieux serait que l’un de vous reste à bord pour réceptionner le myriophylle.
Tasha et Bastien échangèrent un regard.
— Je ne sais pas si j’ai confiance, murmura Bastien.
— Alors j’y vais, et toi tu restes.
— Tasha, je n’ai pas confiance pour toi.
— Je n’ai jamais noyé d’humain, encore moins d’humaine, dit Kailano, ignorant que la conversation était privée.
Eridan lui donna un coup de nageoire pour le faire taire.
— Bastien, dit Eridan. Nous n’avons aucune raison de vous causer du tort. Nous sommes tous là pour aider la mère de Carly.
J’eus un frisson. Les mots d’Eridan semblèrent mettre tout le monde d’accord.
Tasha plongerait avec moi.
Nous enfilâmes nos combinaisons de plongée, nos palmes, nos masques intégraux et nos gants, ainsi qu’un gilet stabilisateur. Une lampe, un sac en filet et une paire de couteau-ciseaux rangés dans un étui venaient compléter notre tenue.
Les siréniens nous observaient nous préparer avec grande curiosité.
— On reste ensemble, dis-je à Tasha.
Elle leva le pouce en l’air.
Je sautai la première à l’eau.
Le temps que les bulles se dissipent autour de moi, Tasha m’avait imitée. Elle braqua aussitôt son regard sur les trois siréniens et en oublia momentanément de respirer.
— Ça va ? Tu m’entends bien ?
— Oui je t’entends, c’est… incroyable.
Eridan se rapprocha de nous.
— Nous vous ouvrons le chemin.
Il avait parlé en me regardant dans les yeux et pendant une seconde les souvenirs me ramenèrent à la dernière fois que nous avions nagé ensemble.
Les silhouettes d’Adaro et de Kailano s’orientèrent à la verticale, mains tendues vers l’avant. Leur nageoire fit de beaux mouvements arrondis alors qu’ils entamaient la descente. Nalu zigzaguait entre eux deux, à faire ses pitreries habituelles.
Tasha et moi les imitâmes. Eridan ralentit l’allure pour se retrouver à ma hauteur.
Nos regards se croisèrent.
— Nalu a l’air d’avoir complètement récupéré.
— Oui, je n’oublierai jamais ce que tu as fait pour lui.
J’étais sur le point de dire que je n’avais pas fait grand-chose, mais il posait sur moi un regard empli d’estime.
Le fond se rapprochait, dévoilant ses immenses herbiers.
Les herbiers étaient non seulement un lieu de vie et d'alimentation pour de nombreux poissons, mais aussi une frayère et une nurserie. Un écosystème à part entière, utile dans la régulation du climat. Ils abritaient une biodiversité étonnante qui pouvait héberger des centaines d'espèces. Des poissons juvéniles et adultes, des oursins, des mollusques, des vers polychètes, des nématodes, mais aussi des algues épiphytes.
Nalu piqua et disparut de mon champ de vision. Il réapparut bien vite, tenant quelque chose entre ses mains.
— Regardez, regardez !
Je crus qu’il s’adressait aux siréniens, mais en fait, il se dirigeait vers Tasha et moi.
Il tenait entre ses mains une étoile de mer et la fit tourner en tapotant à plusieurs reprises ses cinq bras.
— Ton fils est un charmeur en plus d’être un frimeur, se moqua Kailano. Il va faire des ravages chez les sirènes lorsqu’il sera grand.
Eridan rit. L’étoile de mer s’anima, la surface de sa peau fut parcourue de petites billes luminescentes. Des couleurs roses et orangées dansaient à la surface de l’étoile de mer, créant des formes en tourbillon, comme un feu d’artifice aquatique.
— Wahou !
Tasha et moi étions subjuguées. Un spectacle aussi sublime que bref, car quelques secondes plus tard, tout était terminé.
— Ça vous a plu ? demanda Nalu.
— Magnifique, souffla Tasha. J’ai entendu parler des étoiles bioluminescentes, mais je n’en avais jamais vues en vrai.
— Va la reposer, conseilla Eridan.
Nalu obtempéra.
— Ce qu’on ne vous dit pas, dit Kailano, c’est que ce spectacle est un moyen pour l’étoile…
— …d’hypnotiser ses proies avant de les dévorer, termina Tasha. C’est une évidence quand on a compris la dynamique qui règne dans l’océan.
Kailano eut l’air mouché.
— Comment on est censé trouver le myriophylle austral ? me demanda Tasha en faisant balayer la lumière de sa lampe sur les herbiers.
— Les hippocampes dorés, répondis-je en même temps qu’Eridan.
— Nous devrions nous diviser, suggéra Adaro.
— Je préfèrerais qu’on reste ensemble, dis-je en désignant Tasha.
— Mais on sera plus efficace, répliqua mon amie.
Elle observait Adaro avec un mélange de retenue et de curiosité.
— Tasha peut faire confiance à Adaro, me dit Eridan, il ne laissera rien lui arriver.
Tasha me décocha un sourire rassurant.
— C’est pas tous les jours que je vais nager avec un sirénien.
Kailano, qui s’était éloigné en suivant Nalu, revint d’un coup de nageoire vigoureux.
— Et moi ? s’enquit-il. On ne me fait pas confiance ?
— Je te confie mon fils, répliqua Eridan. Je pense que c’est une preuve suffisante.
Kailano émit un bruit de bulles qui, à la surface, aurait ressemblé à un reniflement.
— Viens Nalu, allons voir si les hippocampes ont bon goût.
Je me retrouvai seule avec Eridan.
— C’est parti, murmurai-je pour moi-même.
Les minutes commencèrent à s’écouler, sans la moindre trace des hippocampes. De temps à autre, Eridan communiquait avec Adaro et Kailano par sifflements pour savoir s’ils avaient plus de chance que nous. Ce n’était pas le cas.
Le stress et l’inquiétude me rongeaient. Sans compter que je devais nager dans un environnement que je ne connaissais pas – ou seulement en théorie – et que les conditions, notamment de luminosité, étaient loin d’être idéales.
Un peu plus tard, Eridan glissa sa main dans la mienne si vite que j’en sursautai.
— Là !
Je braquai dans le même mouvement ma lampe : deux hippocampes se réfugièrent illico dans les herbiers. J’avais juste eu le temps de mémoriser leur emplacement.
Eridan passa devant et écarta quelques tiges.
— Je crois qu’on a de la chance, me dit-il.
Les hippocampes n’étaient plus là, mais lorsque je braquai ma lampe, je reconnus le myriophylle austral, cette plante rare qui était l’espoir de ma mère. Mon souffle se détendit.
— Attends, dis-je en retenant Eridan, laisse-moi faire, je ne veux pas que tu te piques.
Il eut un léger sourire à ma remarque et me céda la place, gardant écartées les plus hautes tiges.
À l’aide de mon couteau-ciseaux, je découpai la plante juste à la naissance de la racine. Il y en avait trois autres, et je les coupai également avant de les caler dans le sac-filet que j’avais emporté.
— Rassurée ?
— Tu n’as pas idée, soupirai-je.
À partir de là, tout me sembla plus facile. Les hippocampes réapparurent à plusieurs reprises. Cette fois, je pris exemple sur Eridan pour garder mes distances, me placer dans leur angle mort et les suivre sans faire de remous jusqu’à ce qu’ils aillent se nourrir.
À chaque fois, ils nous conduisaient exactement là où il fallait.
Lorsque Eridan m’informa qu’Adaro et Tasha venaient d’en trouver de leur côté, je n’étais pas loin d’entamer une danse de la joie.
— Là, j’en vois encore ! Ici aussi !
J’étais une gamine toute excitée. Je n’avais même plus besoin d’Eridan pour me guider. J’allais devenir une experte en cueillette de myriophylle.
Au moment de sectionner la plante, mon couteau-ciseaux m’échappa et tomba au milieu des herbiers.
— Attention, Carly.
Je tendis la main et l’arrêtai juste à temps. Du phytoplancton urticant. J’avais retiré mes gants je ne savais plus à quel moment, une grosse erreur. Avant même d’avoir eu le temps de les remettre, Eridan avait plongé la main et récupéré le couteau-ciseaux.
— Non, Eridan, ta main !
— Ça va, m’affirma-t-il en me rendant le couteau.
— J’ai des gants, tu n’es pas censé te faire mal.
Je m’emparai de sa main pour vérifier s’il avait été piqué, mais contre toute attente, il entrelaça ses doigts aux miens.
— Tu t’inquiètes pour moi ?
— Bien sûr. Ça ne t’irrite pas ?
— Pas tant que ça. Question d’habitude.
Je cessai de battre des palmes et le courant en profita pour me pousser en avant, et contre lui. Il me rattrapa par la taille et m’aida à me stabiliser.
Je rencontrai son regard et perdis toute notion de haut, de bas ou de direction. Mon centre de gravité avait pris Eridan pour référence.
— Est-ce que je fais encore quelque chose qui te déplait ? demanda Eridan.
Mes mains se posèrent d’elles-mêmes sur ses avant-bras. Le contact de sa peau sous l’eau était aussi doux et réconfortant qu’un coucher de soleil.
— Non…
L’allusion à notre baiser me faisait perdre mes moyens. Son regard bleu intense ne me lâchait pas. Mes palmes touchèrent par mégarde sa nageoire, mais il n’en fit pas état. Au contraire, il glissa ses mains dans mon dos et m’attira plus près. La seule chose qui le retenait encore de m’enlacer était mon masque.
— Je me sens proche de toi, murmura-t-il.
Je déglutis.
— Eridan…
— Es-tu vraiment convaincue qu’il y a certaines limites à ne pas franchir ?
Ses pouces caressaient mes reins, envoyant des frissons le long de ma colonne vertébrale. Dans l’océan, peu de choses lui résistaient. Il était l’exemple de la maîtrise, l’aisance et la témérité. De la sécurité aussi. Il prenait sa place, certes sans s’imposer, mais si je le laissais faire, il continuerait de gagner du terrain sur moi. Sur mon cœur.
Eridan fronça les sourcils et me lâcha, ce qui eut pour effet de me remettre les idées en place. Au loin, il y eut un sifflement.
— C’est Adaro.
— Qu’est-ce qu’il dit ?
— Tasha est blessée.
Je rajustai mon sac sur mon épaule et Eridan prit ma main pour nager plus vite.
Un peu plus loin, mon amie tourna un regard douloureux vers moi.
— Une murène m’a mordue !
Elle se tenait le poignet droit et avait enlevé son gant, pressant sa main blessée contre elle. Un filet de sang s’échappait. De la buée commençait à se former dans son masque et Nalu lui tapotait doucement l’épaule.
— Comment c’est arrivé ?
— J’étais remonté à la surface donner la plante à Bastien, expliqua Adaro. Je l’ai laissée avec Kailano et…
— Vous n’allez pas me le reprocher ! s’emporta ce dernier.
— Tu aurais pu la prévenir qu’il y avait une crevasse, et une murène à ne pas déranger.
— Les murènes préfèrent les crevettes ou les seiches, je ne pensais pas qu’elle goûterait la main d’une humaine.
— Il a raison, grimaça Tasha, j’ai manqué de prudence.
— Il faut qu’on s’occupe de ta main, dis-je.
— Pauvre Tasha, murmurait gentiment Nalu en lui caressant toujours l’épaule.
Eridan ne disait rien, mais son regard posé sur Kailano valait tous les discours.
— Je la raccompagne, décréta Adaro.
Il eut l’air de réfléchir à comment tenir Tasha, puis la saisit sous les aisselles. Un peu à la manière de porter un chaton ou un chiot. Adaro nagea vite, ils seraient bientôt de retour à la surface. Heureusement que nous n’avions pas à respecter les paliers de décompression.
Je commençai à nager à mon tour.
— Tiens-toi à moi Carly, nous irons plus vite.
Eridan me fit face et posa ses mains – pour la deuxième fois en moins de cinq minutes – sur ma taille. Je me stabilisai en posant les miennes sur ses épaules, rivant mon regard sur son visage focalisé en direction de la surface. Son torse bougeait contre moi, dur et souple à la fois, et mon corps imitait les mouvements d’ondulation de sa nageoire.
Je pourrais croire que je suis une sirène.
Il prit de la vitesse. Les couleurs étaient en train de revenir, la température remontait.
La surface était là. Je n’eus pas besoin de tendre les bras, un jet d’eau poussa sur mes jambes et j’atterris directement sur le bateau.
J’ôtai mon masque et mes palmes. Tasha se trouvait dans les bras de Bastien.
— On a de quoi désinfecter ?
Il avait déjà ouvert le kit de secours. Boursouflée, la main de Tasha faisait peine à voir. Deux points rouges indiquaient là où les crocs de la murène s’étaient plantés.
— Je ne vois pas ce que je peux faire d’autre, se désola Bastien. Je ne crois pas qu’il y ait besoin de points de suture. La murène a mordu et a relâché aussitôt.
Une tête apparut à bâbord et deux mains se perchèrent à la main courante, juste derrière Tasha.
— Qu’est-ce que ça donne ? s’enquit Kailano.
— Rien, dis-je laconique.
Je lui en voulais de sa négligence. Eridan n’aurait jamais laissé quelque chose comme ça arriver.
Pendant que Bastien réconfortait Tasha, je triai et rangeai les plantes dans les grands bacs prévus à cet effet.
Quelques instants plus tard, Kailano revint, se cramponnant une seconde fois à la main courante, ce qui fit légèrement tanguer le bateau.
Il tenait quelque chose dans sa main qui ressemblait à des graines. Je n’avais aucune idée de ce que c’était, mais Kailano nous assura que ça soulagerait Tasha. Il expliqua qu’il fallait percer la graine et utiliser le suc pour le répandre sur la blessure. Bastien se montra à nouveau récalcitrant, j’insistai pour connaître le nom des graines, mais ce fut Tasha qui trancha : elle était prête à tester n’importe quoi.
Trois minutes. C’est le temps qu’il fallut pour que l’action anti-douleur du suc fasse effet. Tasha poussa un soupir de reconnaissance.
— Merci Kailano, dit Bastien.
— Tu t’es bien rattrapé, dit Eridan.
— Vous croyez que j’aurais le droit de partager ce qu’ont chassé les humains ?
Tiens, tiens, Kailano avait l’œil.
— Papa, j’ai faim, annonça Nalu.
— Ça tombe bien, déclara Bastien en se levant, j’ai apporté les plus beaux spécimens, pêchés hier par mon père.
Je l’aidai à porter la glacière.
Kailano ferma les yeux et un sourire béat se peignit sur son visage.
— Sole ? devina-t-il.
— Bien vu, confirma Bastien, en présentant un poisson plat, brun d'un côté, blanc crème de l’autre. Mais pas que…
Il prit un autre poisson. Le sourire de Kailano s’élargit sans qu’il ouvre les yeux.
— Hoki ?
— Comment fais-tu pour deviner ? s’étonna Tasha.
— Ah, son odeur est bien particulière.
Le hoki était un petit poisson parmi les plus consommés dans tout le pays.
— On a aussi de la nourriture humaine, commença Tasha, des rillettes, une salade de patate douce et des fruits de mer. Bastien a cuisiné du whitebait : on enrobe le poisson d'œuf et on le fait frire avec des tomates. Je crois qu’on a aussi des fruits…
— Des kiwis ? interrompit Nalu.
Je lui souris.
— Oui Nalu, j’ai apporté des kiwis.
Il se mit à frétiller sur place, s’attirant un regard interloqué de la part de son père.
Les siréniens goûtèrent à tout. La curiosité avait fini par l’emporter et la méfiance avait été mise de côté. Selon eux, nous leur offrions un véritable festin. Nalu engloutit tellement de kiwis que je crus qu’il allait faire une indigestion. Il le trempait dans l’eau de mer, affirmant que le goût salé s’associait parfaitement avec le sucre du fruit.
— Carly, si tu es toujours d’accord, je peux faire ton dessin de peau, proposa Nalu.
— Maintenant ?
Nalu brandissait plusieurs feuilles d’algues noires. Tasha prit peur :
— Il va te faire un tatouage indélébile ?
— Il finit par se dissoudre dans l’eau, répondit Eridan, il durera peut-être plus longtemps à l’air libre.
— Je peux le faire sur tes jambes ? demanda Nalu.
— Bien sûr, fis-je amusée.
Il me demanda de tendre les jambes, et se mit à m’inspecter des hanches jusqu’à la pointe des pieds. Il choisit l’intérieur de ma cheville droite. Pendant quelques minutes, il resta étonnamment silencieux et concentré. Eridan observait son fils, nonchalamment en appui contre le bateau, à hauteur de ma hanche et il… caressait du regard mes jambes.
— Voilà ! lança Nalu.
Tout le monde voulut voir avant moi. Il avait dessiné une étoile de mer, s’appliquant sur chaque détail pour la rendre criante de réalisme.
— Merci beaucoup, Nalu.
Je me penchai au bord de l’eau et déposai un bisou sur sa joue. Ses pommettes rosirent.
Bastien avait terminé de ranger les couverts et la nappe ; il s’assit aux côtés de Tasha en poussant un soupir d’aise. Cette dernière se blottit contre lui et ils échangèrent un baiser.
Nalu ne les quittait pas des yeux.
— Pourquoi il a fait ça ? demanda-t-il à Tasha.
— Parce que c’est mon amoureux.
— C’est quoi un amoureux ?
— C’est lorsque deux personnes tiennent l’une à l’autre, veulent passer du temps ensemble et ont une connexion spéciale.
— Et toi, Carly, tu es l’amoureuse de papa ?
Le rouge me monta instantanément aux joues. D’où était-il allé chercher une telle idée ? Et Eridan qui ne disait rien !
— Les siréniens n’ont pas d’amoureuse attitrée, contredit Kailano, et heureusement, ce serait trop difficile de choisir.
— Carly nous a expliqué, se souvint Tasha. Vous vous accouplez une fois par an ?
— Oui, au retour des sirènes, ce qui ne devrait plus tarder. La parade nuptiale a lieu dans notre cité de corail. Nous sortons le grand jeu. Il y a toujours un peu de compétition, car nous sommes souvent plusieurs mâles pour une femelle.
— Intéressant, fit pensivement Bastien.
Tasha lui donna un coup de coude.
— Il n’y a surtout aucun romantisme dans tout ça. Je trouve ça dommage… mais nous ne fonctionnons pas pareil !
— J’ai hâte que ça commence, confia Kailano. J’ai mes préférences et j’espère que les sirènes ne seront pas toutes prises par Eridan.
Ce dernier roula les yeux, sans commenter. Décidément, il n’avait pas exagéré lorsqu’il disait avoir du succès.
— Tu rêves ! s’exclama Adaro.
— Est-ce que les sirènes sont difficiles ? s’enquit Bastien avec un sourire en coin.
— On ne sait pas toujours ce qui leur passe par la tête, ni comment elles choisissent leur sirénien. Le physique et le jeu de séduction peuvent plaire à une, mais pas à une autre.
— Est-ce qu’elles sont aussi belles qu’on l’imagine ? demanda Tasha.
Kailano lui décocha un large sourire.
— Ça dépend jusqu’où va ton imagination.
— Elles sont très différentes des humaines ? demanda Bastien.
Ce n’était pas vraiment la question que j’aurais posée.
— Ah, elles sont certainement plus attirantes que les humaines.
Le ton de Kailano était tellement définitif que Tasha se mit à pouffer.
Quelque chose de froid se glissa dans mon cœur. Je me sens proche de toi, avait dit Eridan plus tôt. Était-ce seulement réel ? Je pouvais mettre un masque, des palmes, imiter les mouvements d’un animal marin, mon corps n’était pas né dans l’océan. Certains sens me seraient à jamais fermés et m’obstiner à croire le contraire ne mènerait qu’à des déconvenues. On ne pouvait nager éternellement à contre-courant.
Les rires s’arrêtèrent d’un coup autour de moi sur une exclamation de Tasha.
— Tu plaisantes !
— Bien sûr que non, dit Kailano. Pourquoi j’inventerais une chose pareille ?
Tasha et Bastien se regardaient, l’air excité.
— De quoi vous parlez ? fis-je.
— Kailano a vu une épave. Un bateau avec un pont découvert et trois mâts carrés.
Je saisis aussitôt l’allusion. Depuis la rentrée, Tasha ne cessait de penser au Clifford, la frégate vieille de cent soixante-dix ans qu’on n’avait jamais retrouvée. Ce serait presque trop beau pour être vrai.
Nalu tapota l’épaule de son père.
— Et toi tu l’as déjà vue papa ?
— Kailano m’y a emmené une fois.
— Tu savais qu’il y avait une épave ? lui reprochai-je. Tu ne me l’as jamais dit.
Il m’adressa un regard surpris.
— Je ne peux pas prétendre avoir vu grand-chose. Et je ne savais pas qu’il s’agissait d’un bateau que vous connaissiez.
— Pas que nous connaissons, rectifia Tasha. Le Clifford est un des grands mystères marins, personne ne sait ce qui lui est arrivé.
Elle se tourna vers nous, l’air décidé.
— Il faut qu’on aille voir.
— Tu te sens de faire une deuxième plongée ? fit Bastien. Avec ta main ?
— Il faut qu’on en ait le cœur net, tu imagines le nombre de personnes qui seront intéressées par cette découverte ?
Kailano toussota.
— Il fait trop sombre pour y voir grand-chose.
L’excitation de Tasha retomba. Elle cuisina Kailano pour avoir une estimation de la profondeur à laquelle se situait l’épave. Impossible de réclamer une donnée métrique, ou une indication mathématique. Le sirénien parlait en tons de bleus, ce qui, à défaut de nous fournir une donnée précise, nous indiqua à coup sûr qu’on se situait dans les mille, voire mille deux cents mètres de profondeur.
— Il faudrait un sous-marin, conclut Tasha.
— Je ne savais pas que tu en avais sous la main, se moqua Bastien.
— Un problème à la fois, capitula-t-elle. Kailano, conduis-nous jusqu’à l’endroit en question et on prendra les coordonnées GPS.
Bastien m’interrogea du regard.
— OK, faisons ça.
Aucun argument n’aurait retenu Tasha de toute façon.
Bastien mit le moteur en route, remonta l’ancre et commença à manœuvrer. Kailano passa devant en glissant à la surface de l’eau.
Le trajet se révéla bien différent de celui effectué le matin même. Le vent s’était levé, les remous heurtaient le bateau. Devant nous, les siréniens faisaient des bonds, pour gagner en vitesse et économiser leur énergie. Bastien faisait son possible pour rester en travers des vagues et éviter que nous soyons trop ballotés dans un sens ou dans l’autre, mais je commençais à me sentir mal.
Cramponnée à mon siège, je fermai les yeux.
— Carly ?
Quelqu’un m’appelait.
— Carly, réponds-moi.
Une main fraîche se posa sur mon visage. Une main palmée. J’ouvris les yeux. Eridan s’était accroché à la main courante et avait passé un bras par-dessus pour atteindre ma joue.
— Qu’est-ce que tu fais ?
— Tu n’es pas la seule à t’inquiéter, tu sais.
Son corps était plaqué contre la coque du bateau, dans une situation qui devait être particulièrement inconfortable.
— Je n’aime pas ça, soufflai-je.
— Je sais.
L’océan s’agitait, me taquinait gentiment, sauf que mon corps restait imprégné de mauvais souvenirs.
— Tu peux venir dans l’eau avec moi, si tu veux.
Il caressait toujours ma joue. Son contact me rassurait. Il dut s’en rendre compte, car son pouce se mit à explorer mon menton et même la commissure de mes lèvres.
— Est-ce qu’on arrive bientôt ? demandai-je.
— Presque. Le retour sera moins houleux dans le sens du courant. Bastien s’en sort très bien. Il n’y aura pas de tempête aujourd’hui.
— Tu connais la météo ? fis-je, tentant un brin d’humour.
— Je sais lorsque le temps change, confirma-t-il avec un sourire.
Je plongeai dans ses yeux océan. Des yeux qui incarnaient un univers stable et sécurisant. J’inclinai la tête vers lui, mon point de repère, ma distraction pour ne plus penser à mes muscles tétanisés par la peur. Il me donnait envie de me tenir tout contre lui. Il n’y avait plus de masque entre nous, sa main se nicha dans mon cou, faisant dresser les mèches folles à l’arrière de ma nuque.
— On y est ! annonça Bastien.
Eridan lâcha la main-courante et se laissa retomber dans l’eau. Le charme se rompit, même si mon cœur se soulevait sous le coup d’émotions incontrôlables.
— Ici ? demanda Tasha à Kailano.
— Oui.
Je bus plusieurs gorgées d’eau pendant que Tasha prenait les coordonnées GPS.
— Il est tard, on devrait rentrer, déclara Bastien.
Tasha se pencha en direction des siréniens.
— Vous êtes encore loin de chez vous ? demanda-t-elle.
— Nous nous en sommes rapprochés, se contenta de dire Adaro avec un sourire.
J’échangeai un regard avec Tasha. L’idée de leur cité de corail éveillait notre curiosité à toutes les deux.
— Dans ce cas, nous allons nous séparer ici, dit Bastien.
— Merci à vous tous, dis-je, je n’aurais rien pu faire sans vous. Ça compte beaucoup pour moi.
— Plonger avec des humains était une première ! dit Kailano. Je n’ai jamais aussi bien mangé.
— Carly ! m’appela Nalu.
Je m’approchai de la poupe et me penchai vers lui et ses petits bras tendus. Il se cramponna à mon cou.
— Tu vas me manquer, me murmura-t-il à l’oreille.
— Toi aussi tu vas me manquer Nalu, lui répondis-je. Je penserai à toi chaque fois que je regarderai mon tatouage.
Mon regard se verrouilla à celui d’Eridan et je ne pus détourner les yeux. Serrer ainsi son fils dans mes bras me donnait l’impression de me rapprocher de son cœur à lui. J’aurais donné cher pour savoir ce qu’il pensait.
Lorsque Nalu consentit à me lâcher, Adaro et Kailano nous adressèrent de grands signes. Nalu prit place aux côtés de son père.
— À bientôt, murmura Eridan.
J’avais l’impression qu’il m’en faisait la promesse.
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