Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 4 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 4

 

En fin de journée, les mots de Bastien résonnaient toujours en moi.

L’océan n’était pas un adversaire qui cherchait à gagner la partie – à prendre ma vie. Au fond de moi, je savais qu’il n’était pas ce serpent venimeux prêt à mordre une deuxième fois.

Sans compter que lui et moi étions des amis de longue date. Pourquoi remettre en question cette amitié pour ce qui n’avait été qu’un accident ?

Ce n’était pas juste pour lui non plus. Il ne devait pas comprendre pourquoi je lui avais tourné le dos sans un regard en arrière. 

À un moment ou à un autre, il me faudrait mettre les choses à plat avec cet ami afin de repartir sur de bonnes bases. C’est ainsi que fonctionne toute relation.

Et je voulais une relation avec l’océan.

Mes pas m’avaient conduit à Sumner Beach. Je marquai un temps d’hésitation face à l’étendue bleue et infinie.

Colère, frustration, peur.

L’idée d’y mettre un seul pied me faisait frissonner et je restai à distance. L’océan me défiait autant que je le narguais.

Je longeai la plage sans le quitter des yeux. Les vagues venaient et se retiraient avec le même rythme ensorcelant. Combien avait-il vu d’hommes et de femmes entrer et sortir de son territoire depuis des millions d’années ? Combien en verrait-il d’autres ? Je n’étais qu’un grain de sable. Je n’étais rien pour lui, notre relation avait toujours été à sens unique.

Je m’arrêtai à proximité de Cave Rock, une formation volcanique que les Maoris appelaient Tuawera et qui représenterait la carcasse d'une baleine légendaire échouée sur la plage. Je poussai le vice jusqu’à escalader les rochers, laissant le vent balayer mes cheveux.

Les plus beaux levers de soleil du monde avaient lieu ici, face au Pacifique.

De quoi avais-je vraiment peur ?

Que ça se reproduise ?

De perdre le contrôle face à une force aussi monumentale, face à la vie même ?

De ne jamais tenir la promesse faite à ma mère ?

Mes pieds restèrent au sec, des vaguelettes venant s’écraser autour des roches, à quelques centimètres de moi.

Nous sommes des enfants de l’océan. Dès l’enfance, nous sommes tous capables de nager et de retenir notre respiration ; plus longtemps que de nombreux adultes. Une capacité qui se perdait dès que nous commencions à marcher. 

J’inspirai, j’expirai.

Dauphins, baleines, phoques et autres mammifères marins étaient capables d’atteindre des profondeurs phénoménales, et certaines espèces retenaient leur respiration jusqu’à une heure trente.

Je suis un mammifère, un enfant de l’océan.

J’inspirai, j’expirai.

Je bloquai ma respiration, comme si je m’apprêtais à plonger, imaginant mon corps relâché, mon rythme cardiaque ralenti, dans une sensation de quiétude.

Puis doucement, j’inspirai à nouveau.

Il était trop tôt pour que je retourne me baigner, ça le serait sans doute encore le lendemain, mais je serai patiente.

Alors que j’étais sur le point de faire demi-tour, j’entendis des éclaboussures répétées.

Plage déserte, personne à l’eau, ce ne pouvait pas être un nageur. Je déposai mon sac à dos et m’avançai sur les rochers, en scrutant les vagues. Les splash n’étaient pas le fruit de mon imagination. Peut-être y avait-il un dauphin qui jouait à proximité.

— Montre-toi, murmurai-je tout bas. 

Comme à point nommé, une petite silhouette jaillit de l’eau, en un bond acrobatique.

Deux yeux se fixèrent sur moi.

Ce n’était pas un dauphin. Ni même un bébé dauphin ou un quelconque animal marin que j’aie pu rencontrer dans ma vie.

La silhouette possédait une nageoire d’un joli bleu aux écailles scintillantes. Elle était surmontée d’un torse blanc et lisse comme celui d’un enfant, de deux bras et d’une tête à la chevelure sombre.

L’image disparut, aspirée par l’océan. Impossible ! Comment avais-je pu imaginer pareille chose ? Est-ce que je subissais des hallucinations des suites de ma noyade ? Est-ce que les histoires de légendes maories me montaient à la tête, après avoir entendu le récit de Mikaere ?

Je n’étais pas superstitieuse et cela faisait longtemps que je n’avais plus peur de ces récits.

Cependant, la curiosité me taraudait.

Je pris appui sur les rochers pour me glisser un peu plus au bord de l’eau et restai dans cette position accroupie, à scruter le large.

S’il te plaît, montre-toi.

Je n’osais même plus parler à voix haute.

Et de toute évidence, la curieuse apparition ne reviendrait pas.

Une vague un peu plus forte que les précédentes vint s’écraser sur les rochers à ma droite. Je tournai la tête par réflexe. Là, dans l’eau, je vis une longue nageoire bien plus imposante que la précédente. Un signal d’alarme se mit à sonner dans ma tête.

Les parents ne sont jamais loin de leur enfant.

Je me redressai pour rebrousser chemin lorsque l’eau se mit à monter. On aurait dit que la marée s’accélérait et venait m’encercler sur le rocher. Avant même de comprendre quoi que ce soit, mon pied glissa, comme si l’océan lui-même m’avait crocheté la jambe. Non, non, non ! Mes bras battirent l’air inutilement – il n’y avait rien pour me rattraper – avant que mon dos ne heurte la surface de l’eau. Mes cauchemars refirent surface. Je me débattis, cherchant à échapper à ce liquide qui prenait possession de mon corps. Qu’est-ce qui m’arrivait ? Je ne savais plus nager !

Des bras se refermèrent sur moi et ma tête émergea à la surface. Ma gorge était tellement comprimée que je respirais de manière erratique. Entrainée en arrière, je fus hissée sur une pierre lisse et mes poumons semblèrent fonctionner à nouveau normalement.

Je me retournai aussitôt.

Pour me trouver face à des yeux aussi bleus que le fond de l’océan.

Un sirénien.

Le doute n’était plus permis. Son énorme nageoire bleue était totalement immergée et bougeait au rythme des vagues. Il possédait le torse d’un homme, imberbe, d’une couleur pâle presque laiteuse, et à la naissance de son cou : des branchies. Il me scrutait, ses mains palmées posées de part et d’autre de mes jambes. Sa tignasse brune et courte, ruisselait d’eau et son visage à l’expression humaine me déroutait. 

Mais quelque chose dans la concentration avec laquelle il m’examinait ne laissait pas de place au doute : il avait tout l’air du prédateur qui vient de capturer sa proie.

Je vais mourir.

Trempée, les cheveux devant les yeux, sur mon séant, je restai paralysée en attendant que mon heure vienne, qu’il m’entraîne dans les fonds océaniques, me dévore, pour ne laisser derrière lui qu’une carcasse.

Calme-toi Carly, ce sont des légendes.

Oui, mais une légende qui venait d’apparaître devant moi !

Il ouvrit la bouche, comme pour émettre un son, mais il n’y en eut pas. Ses traits se tendirent, exprimant la frustration. Il cherchait à communiquer. Lorsqu’il avança sa main humide et palmée, je reculai en poussant un cri aigu. Mes coudes ripèrent contre la roche et je réussis à gagner quelques centimètres de distance.

Ma voix se réveilla.

— À l’aide ! Quelqu’un !

J’hurlai à pleins poumons, dans l’espoir qu’on m’entende, ou à défaut, de faire peur au sirénien.

Ce dernier plissa les yeux, sa mâchoire se contracta en même temps qu’il agita frénétiquement ses mains devant moi. Le message était clair : il voulait que je cesse de crier.

Et la curiosité, cette curiosité malsaine qui me mettait toujours dans de sales draps, reprit le dessus.

— Tu me comprends ?

Sa tête fit un signe compréhensible par tous les humains : oui.

Il me comprenait. Il me comprenait ! Celle-là, je ne m’y attendais pas.

— Mais tu ne peux pas parler.

Nouveau signe, cette fois pour dire non. J’allais devenir folle. Il porta la main à sa gorge, puis la tendit vers moi. Il voulait clairement quelque chose.

Je pris appui sur la roche. Il était trop proche pour que je me sente en sécurité ; heureusement pour l’instant, il n’avait pas décidé de faire de moi son quatre heures.

— Est-ce que tu t’es échoué ici ?

Il leva les yeux avec un rictus. Ok, mauvaise question. Il porta sa main à hauteur de sa gorge, puis ouvrit la bouche pour indiquer qu’aucun son n’en sortait.

— Est-ce que tu as eu… un accident ?

Il fit oui de la tête, puis agita ses mains, se désignant, puis moi. Ses mains virevoltaient en courbes et en signes, plongeaient dans l’eau avant de repartir dans les airs. Mon cerveau allait dérailler.

— Tu as besoin d’aide ?

Ma supposition s’avéra la bonne. Il me pointa du doigt.

— Que moi je t’aide ? Comment ?

Son visage se détendit, comme s’il avait attendu que je pose cette question. Il était beau. La couleur de ses yeux était la plus captivante que j’ai jamais vue, ses sourcils sombres et hauts adoucissaient les traits de sa mâchoire imberbe. Tout était lisse et harmonieux chez lui. Même ses lèvres. 

J’étais hypnotisée, exactement comme dans les légendes. Le sirénien approcha, posa une main à plat sur la roche pour se hisser légèrement hors de l’eau, à ma hauteur. De l’autre, il chercha à saisir ma nuque. Deux doigts frais trouvèrent ma peau et il m’attira à lui, ses lèvres se rapprochant dangereusement des miennes.

— Non !

Je le repoussai et dans la foulée me levai en reculant d’un pas laborieux. Heureusement mes jambes restèrent stables.

C’était trop pour moi.

Réprimant un frisson dégoûté, je lui tournai le dos pour entreprendre le sprint le plus difficile de ma vie.

— Attends !

Le cri me figea.

C’était le petit sirénien que j’avais vu plus tôt. Il se tenait à côté de l’adulte, et ce dernier avait contracté tous ses muscles, prêt à le protéger si jamais je devenais une menace. 

— S’il te plait, dit l’enfant, mon papa a perdu sa voix et il a besoin que tu la lui rendes.

Son papa ? Que je lui rende sa voix ?

— Je n’ai rien pris du tout !

— C’est après que tu aies failli te noyer.

Mon regard alla de l’enfant au père.

— Comment tu sais ça ?

— Il était là, il t’a aidée à regagner la surface.

Le sirénien confirma. Une image floue remonta à ma mémoire. Une silhouette. Un souffle. Presque un sifflement. Et le bruit d’éclaboussures lorsque j’avais commencé à me réveiller en toussant.

Je n’avais pas rêvé.

Il mima explicitement son geste : ses doigts se posèrent sur ses lèvres, puis il désigna les miennes.

Sérieusement ?

J’allais repartir le plus vite et le plus loin possible d’ici. Et de lui.

— S’il te plait.

Quelque chose me retint. Le désespoir se lisait autant chez l’enfant que chez l’adulte. S’il m’avait sauvé la vie, alors j’avais une dette envers lui. De la même manière que le sirénien sauvé par Maui en avait eu une.

— Si on…

Je pointai du doigt mes lèvres puis les siennes.

— …ça va vraiment te rendre ta voix ?

Le sirénien fit oui de la tête.

Je me grattai la gorge, comme si j’allais y découvrir une grosseur anormale, une preuve quelconque de cette deuxième voix cachée.

L’idée du baiser ne m’enchantait pas. Je n’étais déjà pas le genre de fille qui embrassait au premier rancard, alors avec un sirénien…

Qu’est-ce que je pouvais faire ?

Et mieux : qu’est-ce que je devais faire ?

Il attendait. Je le surplombais, avec une vue imprenable sur sa longue nageoire bleue. Il devait nager vite, loin et longtemps.

Ça me donne une idée.

— C’est d’accord, mais j’ai une condition.

En espérant qu’il comprenne l’idée de négociation…

— Est-ce que tu pourrais me rapporter quelque chose de l’océan ?

Il pencha la tête sur le côté, un œil légèrement plissé.

— Il s’agit d’une plante qui s’appelle le myriophylle austral et…

Je tendis la main vers mon sac à dos, heureusement resté au sec, pour en sortir mon téléphone portable. Il faillit reculer, mais je le rassurai de mon autre main.

— Je veux juste te montrer quelque chose. Là. C’est cette plante que je cherche, dis-je en lui mettant la photo sous le nez.

Il observa l’image sur mon téléphone, puis ses sourcils se levèrent et il acquiesça.

— Tu es d’accord ?

J’en étais retournée. L’espoir revenait avec force. Il réitéra son geste, qui cette fois me parut limpide : il m’apporterait la plante, et je lui donnerai un baiser.

— On reviendra demain, dit l’enfant.

— Ici, à la même heure ?

Je guettai l’assentiment du sirénien. 

— À demain ! dit gentiment l’enfant avant d’être attrapé par son père d’un geste protecteur.

Ils plongèrent tous les deux et j’eus beau essayer de les suivre des yeux, ils avaient bel et bien disparu. 

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