Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 13 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 13

 

Ma mère terminait de rincer la baignoire. Elle jeta un regard par-dessus son épaule en me voyant arriver. Son silence valait tous les discours.

— C’est une longue histoire, commençai-je.

Je m’apprêtai à raconter les grandes lignes de mes interactions avec Eridan – en me focalisant sur le myriophylle austral – lorsque la porte d’entrée claqua.

Jared était de retour.

J’oubliai ma mère, ses interrogations, le fait qu’elle avait vu Nalu et Eridan, et je bondis hors de la salle de bain pour regagner l’entrée.

Mon frère se débarrassait de ses bottes, sa casquette et sa veste, avec des gestes qui trahissaient son humeur massacrante. 

— Qu’est-ce qui s’est passé au port ?

Il releva la tête vers moi, surpris.

— Tu es passée à Lyttelton ?

— J’ai vu ton bateau au moment où vous étiez en train d’accoster.

Jared passa la main sur sa barbe de trois jours.

— On a eu quelques petits problèmes.

— Ça m’avait l’air plus grave qu’un petit problème.

Jared se rendit à la cuisine pour se servir à boire. Je le suivis. Notre mère referma la porte de la salle de bain et nous rejoignit.

— On a eu une fuite avec l’extracteur de minerais. Impossible d’en trouver l’origine. On est rentré au port et une fois qu’on a débarqué et qu’on a inspecté le navire sous toutes les coutures, on l’a trouvée. Ça nous a pris un temps fou. Et bien sûr, ça me retombe dessus, puisque c’est moi qui suis en charge.

— C’est ce que t’a dit ton patron ? demanda Debra. Ça n’est pas très juste.

— Il ne s’agit pas de se montrer juste. Il était furieux et il veut des réponses pour déterminer la cause de la fuite, et savoir si c’était une erreur humaine.

— Dans ce genre d’incident, c’est toujours une erreur humaine, dis-je.

Jared ne sembla pas m’entendre.

— Je n’ai pas envie de m’aventurer sur la piste du sabotage, mais… On va renforcer le protocole, être plus vigilant. Le moindre litre perdu coûte une fortune.

— Et au port ? demandai-je.

— Quoi le port ?

— Est-ce que tu as mis quelqu’un au courant pour les produits déversés dans l’eau par votre extracteur ?

Il se ferma.

— Je ne vois pas qui j’aurais pu mettre au courant.

— Je peux te donner deux ou trois numéros de téléphone d’organismes qui…

— Je suis crevé Carly, me coupa-t-il, et à ce niveau c’est à mon boss de gérer.

— Est-ce qu’il l’a fait ?

Il haussa les épaules.

— On ne fait rien d’illégal si c’est ta question. Les produits sont soumis à des normes strictes qui respectent la législation.

Législation ne rimait pas toujours avec éthique. Comment Jared pouvait-il l’oublier ?

— Ça ne veut pas dire qu’ils ne polluent pas, lui rappelai-je. 

— Beaucoup de choses que nous utilisons polluent, faute de trouver mieux.

— Sauf que là, on a la preuve que ça provoque des empoisonnements.

Jared faillit s’étouffer en buvant son verre d’eau.

— Des empoisonnements ?

J’étais coincée.

— J’ai trouvé un… dauphin inconscient, échoué sur les rochers. Il avait du mal à respirer, il n’arrivait plus à nager et vu l’odeur qui se dégageait à la surface, je n’aurais pas voulu y mettre un pied.

Je rencontrai le regard de ma mère à la fin de ma tirade. J’avais chaud. On ne mentait pas dans la famille, c’était la règle à laquelle je tenais le plus. Et je venais de le faire effrontément. Elle eut simplement un mouvement du menton, comme un assentiment : elle garderait mon secret.

— Et le dauphin, il a survécu ?

— Je crois, oui.

Pour Jared, cela sembla clore le débat. Mais pas pour moi. Après avoir insisté à renfort de grands arguments écologiques, il consentit à me donner des détails sur leurs activités – ce qu’il avait toujours rechigné à faire pour cause de « clause de confidentialité » : l’extracteur de minerais était similaire à des petits robots aux bras articulés et munis de puissantes torches, qui, télécommandés depuis le bateau, venaient creuser, écorcher la croûte terrestre en broyant les cailloux. À bord du bateau, une machine filtrait et triait, dans le but de récupérer les nodules polymétalliques. La fuite avait été détectée au niveau de la machine. Le polluant était donc bien un des produits qu’ils utilisaient.

Je lui notai le nom d’organismes à appeler : des spécialistes en catastrophe maritime, des scientifiques capables d’analyser les produits chimiques et d’étudier leur potentiel dangereux sur l’océan. Remonter des matériaux solides depuis des profondeurs de quatre mille mètres était un exploit encore rarement accompli à l'échelle commerciale. Il allait falloir déterminer comment éviter à tout prix une deuxième fuite, ou mieux encore, ne plus utiliser le produit polluant.

Jared prit le papier du bout des doigts et quitta la cuisine, l’air éreinté comme un élève à qui on venait de donner une heure de colle. Je lui en reparlerais d’ici quelques jours, lorsqu’il serait dans de meilleures dispositions.

Exténuée, je partis m’enfermer dans ma chambre.

J’avais vécu un ascenseur émotionnel. La peur, l’angoisse, le soulagement, puis l’émoi, l’ardeur et la honte…

Eridan.

Il s’invitait de nouveau dans mes pensées. La marque laissée sur mes lèvres ne s’atténuait pas. Le souvenir non plus. Il me suffisait de fermer les yeux pour revivre la scène et recréer la tempête à l’intérieur de mon corps.

C’était la première et dernière fois, me promis-je.

Mon téléphone vibra. Cinq messages de Tasha, deux de Bastien. Je venais encore de manquer une session d’études ensemble.

L’évidence me frappa. Je ne pouvais pas continuer à garder tous ces secrets pour moi. Ils finiraient par m’engloutir et me dévorer. Par me laisser seule.

Je n’avais pas eu le courage de dire la vérité à Jared, mais j’allais me forcer à l’avoir pour Tasha et Bastien.

*

— Attends, répète un peu, dit Tasha, tu as croisé un… sirénien ?

Le jeu avec Tasha consistait à parler plus vite qu’elle et à ne pas la laisser m’interrompre. Bastien était différent. Certains considéraient qu’il était lent à réagir, mais en réalité il analysait tout avant de donner son avis à voix haute.

Je racontai tout depuis le début : la première rencontre, puis la deuxième, la récupération du myriophylle – ce passage leur plut, et me valut une comparaison à la légende de Maui, ce à quoi Bastien répondit avec flegme que toutes les légendes avaient une part de vérité – on aurait cru entendre Mikaere. 

— Et physiquement, alors, il ne ressemble pas à un monstre ? demanda Tasha.

— Pas du tout.

C’était même le contraire. Je lui parlai de ses branchies, ses mains palmées, la longueur de sa nageoire, puis je déviai sur la couleur de ses yeux, l’effet du soleil sur ses écailles… J’étais en train d’hésiter à parler des fossettes lorsqu’elle m’interrompit :

— On dirait que tu l’as observé sous toutes les coutures.

Je piquai un fard.

— Hum, oui bref vous savez tout maintenant.

— On est loin de la description des monstres marins des légendes maories.

— Tu sais bien que c’est pour faire peur aux enfants.

— Mais je n’imaginais pas qu’ils existaient vraiment !

Les yeux de Tasha brillaient d’excitation, comme s’il s’agissait de la découverte du siècle.

— C’est incroyable, il ne me reste plus qu’à découvrir l’épave du Clifford et on sera les deux biologistes femmes dont on se souviendra encore dans cent ans !

— Je ne compte pas révéler quoi que ce soit, rappelai-je.

Je connaissais l’enthousiasme de mon amie ; hors de question de la laisser se transformer en scientifique prête à séquestrer un sirénien pour le disséquer en laboratoire.

— Carly, dit alors Bastien, je suppose que tu as une raison de nous confier une telle chose ?

Il ne croyait pas si bien dire.

— J’ai une faveur à vous demander. Eridan m’a expliqué comment récolter le myriophylle et il m’a promis de m’aider lorsque je plongerai. Seulement, j’aurais besoin de votre aide à vous aussi.

— Tu lui fais confiance ?

Bastien était un sceptique. Comme tous les scientifiques. Il était aux antipodes de l’enthousiasme délirant de Tasha, car il restait avant tout pragmatique. Il aurait réagi de la même manière si je lui avais proposé de plonger avec une baleine bleue.

— Sur ma vie.

Bastien hocha lentement la tête.

— Et puis, ajoutai-je d’une voix un peu timide, je me demandais si on pouvait emprunter le bateau de ton père ?

— Donc tu as vraiment besoin de nous.

Pour la première fois depuis le début de notre conversation, je crus que Bastien allait refuser – ce qui aurait été une première depuis que nous étions amis.

— Bastien, non seulement on doit aider Carly, mais on doit aussi voir de nos propres yeux ces créatures de légende. Tu n’es pas curieux ?

Bastien ignora la perche.

— Quel jour ?

— J’ai regardé la météo, le temps est au beau fixe cette semaine, mais il commence à se gâter samedi…

— Il faut qu’on manque une journée de cours, comprit-il.

J’avais l’impression d’être la pire des amies.

— On ne peut pas décaler à la semaine prochaine, ma mère n’aura plus assez de myriophylle.

Bastien commença à pianoter sur son portable.

— Mercredi, dit-il, c’est la journée la plus calme pour naviguer.

Tasha le serra dans ses bras et déposa un baiser sonore sur sa joue. Je fis de même sur l’autre joue. Bastien devint tout rouge et râla un peu pour la forme, ce qui acheva de nous faire rire tous les trois.

 

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