Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 20
L’université était en effervescence.
La presse s’était déplacée pour un événement qui ne se produisait pas tous les jours : la découverte d’une épave et l’ouverture en direct d’un coffre vieux de plus de cent soixante-dix ans. Un vidéoprojecteur diffusait dans l’amphi les images filmées au cours de la descente dans les abysses.
Tasha secondait Thompson pour présenter le contexte historique du Clifford.
Cette frégate avait été menée par l’explorateur John Walsh dans les années 1850, un passionné de navigation et des cultures autochtones. Ça, c’était la version officielle. Officieusement, il était ce qu’on appelait un blackbirder, et faisait le trajet entre le Queensland en Australie et les îles du Pacifique Sud pour kidnapper les insulaires et les contraindre au travail forcé dans les plantations de canne à sucre. Bon nombre de blackbirder furent arrêtés dans les années suivant l’abolition de l’esclavage, mais le Clifford était resté insaisissable.
Tasha appuyait son discours en présentant le contenu du coffre : des documents attestant de la vente d’esclaves, certains suffisamment lisibles pour reconnaître les dates et la signature de John Walsh.
— Elle a fait un sacré travail, me souffla Bastien, impressionné.
Puis vinrent les raisons du naufrage : c’était ce que voulaient savoir les journalistes. Thompson avança plusieurs théories, entre la révolte des esclaves, la tempête ou la collision avec un rocher, mais il n’avait pas de preuves suffisantes actuellement.
Il conclut que l’intérieur du navire était encore bien conservé, et que les prochaines plongées pourraient éclairer d’un jour nouveau cette expédition mythique. Une équipe de chercheurs étaient en train de se monter avec un archéologue subaquatique spécialisé dans ce type d’épave.
À la fin, Tasha nous rejoignit, épuisée :
— Ça fait trois jours que je ne dors pas pour faire cette présentation !
— Tu étais formidable, lui dit Bastien en l’embrassant.
— Tu parles comme une pro, renchéris-je. Thompson a accepté que tu fasses partie de l’équipe ?
Les yeux de Tasha se mirent à briller.
— Oui ! Je suis censée rencontrer l’archéologue en fin de semaine.
Nous déclarâmes à l’unisson que nous devions fêter ça.
Mais pour l’heure, la journée de cours était loin d’être terminée.
J’eus un mal fou à me concentrer. Pour une fois, les professeurs n’arrivaient pas à me captiver et ma prise de notes se révéla catastrophique. Je manquais une phrase sur deux. Ma tête et mon cœur flottaient sur un nuage surplombant une plage de sable fin et un lagon à l’eau turquoise.
— Carly, tu m’entends ?
Je relevai la tête de mon bureau. Tasha me fixait avec un drôle d’air.
— Oui ?
— Tu es sûre que ça va ? chuchota-t-elle. Tu as recopié trois fois la même phrase.
Je baissai distraitement les yeux sur mes notes.
— Ça a quelque chose à voir avec Eridan ?
Je lâchai un soupir que Tasha interpréta de travers :
— Oh non, qu’est-ce qui s’est passé ?
Le professeur Ervan jeta un œil suspicieux dans notre direction. Je penchai la tête, cachant mon visage avec mes cheveux.
— Il m’a emmenée sur un îlot désert et nous avons passé la journée tous les deux. C’était magique.
Tasha me scrutait, attendant visiblement la suite.
— Et nous nous sommes embrassés. Pour de vrai cette fois.
— Enfin ! C’est fantastique.
— Hum, fit Ervan. Avez-vous quelque chose à partager avec nous, Tasha ?
Je me mordis la lèvre. Tasha prouva sa bonne foi en répétant simplement la dernière phrase prononcée par notre professeur, et celui-ci se détourna.
— Alors tu es rassurée sur ses sentiments ? reprit-elle.
— En quelque sorte.
— En quelque sorte ? Carly ! Je sais que tu tiens énormément à lui, bien plus qu’aux amourettes que tu as eues par le passé. À croire que tous les hommes t’indiffèrent.
Elle s’esclaffa et je fis la moue.
— Les sentiments, ça ne se contrôle pas. Ou tu veux que je t’embête au sujet de Bastien ?
— Ça va, j’ai rien dit. Vous allez vous revoir ?
Je jouai avec une mèche de cheveux tout en réfléchissant. Lui et moi nous étions quittés sans évoquer la question.
— Oui… Je ne sais pas où cette relation va nous mener, si tant est qu’on puisse parler de relation.
— Moi je dis que c’en est une !
Une chose était sûre, je n’étais pas près de redescendre de mon nuage.
*
En fin de journée, le temps se gâtait et une fine pluie s’abattit sur l’université. Il flottait dans l’air une fraîcheur de début d’automne. Certaines feuilles commençaient déjà à roussir.
Mon vœu pour que l’été se prolonge risquait de ne pas se concrétiser.
Tasha et Bastien quittèrent le campus rapidement, pendant que je m’attardai à la bibliothèque rendre des livres et en emprunter d’autres. Le temps de faire cet échange, la pluie avait cessé.
Au moment de franchir le portail, j’entendis des éclats de voix.
— Laissez-moi entrer, c’est important !
— Monsieur, c’est impossible, je vous l’ai déjà dit.
— Alors, faites-le venir jusqu’à moi.
— M. Thompson est occupé, je ne peux pas le déranger comme ça…
La voix m’était familière. Devant le portail de l’université, le concierge bloquait le passage de…
— Mikaere ! m’exclamai-je.
Le visage fripé du vieux maori se tourna vers moi et il renonça à forcer le passage pour m’attraper par le bras.
— Carly, dites-moi qu’ils ne vont pas faire ça.
— Faire quoi ?
— L’archéologue… le sous-marin…
— Vous avez vu les images de l’épave ?
— Il ne faut pas y retourner. Il ne faut pas réveiller ce qui dort.
Quelques étudiants jetèrent un regard méfiant en direction de Mikaere.
Je l’entrainai à l’écart.
— De quoi vous parlez ?
Il se cramponnait à mon bras comme à une bouée.
— Les hommes n’apprennent pas. Ils n’écoutent pas les mises en garde et ils vont toujours plus profondément avec leurs sous-marins. Mais vous leur direz, n’est-ce pas Carly ?
— Vous ne voulez pas qu’ils explorent l’épave ?
Mikaere ne me regardait pas, la tête à moitié tournée vers les nuages, comme s’il écoutait quelque chose de très loin. La pression sur mon bras ne se desserrait pas.
— S’ils vont dans les abysses, ils risquent d’y réveiller ce qui ne doit pas être dérangé.
— Comme quoi ? insistai-je.
— La créature des profondeurs, bien sûr. Les histoires ont été transmises par mon peuple et je sais reconnaître les signes. La colère devrait rester endormie, surtout lorsqu’elle est dirigée contre les humains.
— Qui est en colère ?
Ce fut le moment où il consentit à lâcher mon bras.
— Tangaroa.
Les coins de ses lèvres frémirent, comme s’il se retenait d’en dire plus.
« Une créature plus grande que moi, avec plus de force, et qui vit dans les eaux profondes » avait dit Eridan.
Son intuition avait été fondée.
— Mikaere, j’ai besoin d’en savoir plus si vous voulez que je plaide en votre faveur auprès de Thompson. Qui est ce Tangaroa ? Un sirénien ?
— Oubliez ce que j’ai dit. De toute façon, c’est trop tard.
Je parlais à un mur. Même avec toute la patience du monde, je ne réussirais pas à lui tirer les vers du nez.
Alors qu’il partait en marmonnant dans sa langue, je montai dans le bus. « Ne pas réveiller ce qui dort ». Il parlait comme ces pêcheurs traumatisés après avoir été témoins de tempêtes violentes, suite aux déchainements des flots lorsque les monstrueux volcans qui tapissaient le Pacifique se réveillaient.
Quelques mois plus tôt, j’aurais refusé de prendre au sérieux les légendes maories. Seulement celles-ci avaient un peu trop tendance à devenir réelles.
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