Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 8 sur 32

Pages du PDF

Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 8

 

— Allô, docteur ?

La main de ma mère tremblait légèrement sur le téléphone.

Jared et moi nous tenions debout dans le salon. Nous tentions d’adopter une attitude décontractée, comme si nous n’étions pas en train de jouer l’avenir de notre mère.

Je retins ma respiration lorsqu’elle raccrocha, l’air un peu ailleurs.

— Alors ? 

— Les analyses sont bonnes.

— Bonnes ? répéta Jared comme s’il s’attendait à tout sauf à ça.

Moi-même j’étais sidérée.

— Qu’est-ce que ça veut dire ?

— Il a noté une nette amélioration. Pour lui, la transplantation n’est pas d’actualité, car je ne suis plus en phase à risque. À confirmer avec les analyses du mois prochain, bien sûr.

Jared écarta les bras, estomaqué.

— Est-ce que c’est seulement possible ?

— Il a conclu “je ne sais pas ce que vous faites, mais continuez”.

Je poussai un cri de joie et me jetai dans les bras de ma mère.

— Je crois que cette plante y est pour beaucoup, me murmura-t-elle à l’oreille.

Cela n’échappa pas à mon frère.

— Carly, on avait pourtant dit…

— Je sais, je sais. Mais c’est mon domaine Jared, il faut que tu me fasses confiance.

Il eut l’air de réfléchir quant à savoir s’il allait se fâcher ou me féliciter. Un léger rire lui échappa finalement.

— Il n’y a rien qui te résiste vraiment, pas vrai ?

L’embrassade se termina à trois, sous des airs de fête.

La confiance. Elle pouvait vraiment faire des miracles.

*

— J’ai quelque chose à vous dire, mais vous risquez de m’en vouloir, car ça fait un moment que j’aurais dû vous en parler.

— Ça tombe bien, on a aussi quelque chose à te dire, dit Bastien. Et tu risques aussi de nous en vouloir.

Je marquai un temps d’hésitation. Avais-je raté un épisode ?

— Toi d’abord, me lança Tasha en jetant un drôle de regard à Bastien.

Je pris une inspiration :

— Les dernières analyses de ma mère sont bonnes. On a écarté la transplantation jusqu’à nouvel ordre.

Mes amis poussèrent des cris de joie à réveiller toute la ville. Je dus récapituler tout ce qui s’était passé entre le moment où j’avais eu le myriophylle entre les mains et celui où j’avais commencé les expérimentations.

— Mais comment tu as trouvé le myriophylle austral ? demanda Tasha.

C’est là qu’intervenait mon – petit – mensonge. J’inventais une histoire de pêcheur qui s’était rendu sur place et avait plongé pour moi, contre rémunération. Je m’étais prise à croire que je disais la vérité : Eridan avait bien plongé et j’avais dû lui rendre sa voix.

— Il faudra que tu en parles à Thompson, me dit Bastien. Et que tu en fasses un mémoire.

— On est en première année.

— Il n’est jamais trop tôt pour commencer ! Tu étudies cette plante depuis, quoi, six ans ? C’est plus que bon nombre de doctorants.

Il me fit un clin d’œil. Bastien voyait les choses en grand : l’université pourrait un jour financer la recherche et mener des études sérieuses sur les propriétés thérapeutiques du myriophylle. Et à terme, on établirait un traitement pour d’autres personnes souffrant de la même maladie. 

— Bon, à notre tour, dit Tasha.

— Oh-ho, ça a l’air sérieux.

— Oui, non, je voulais juste m’assurer que tu sois dans de bonnes dispositions, lorsque…

— Allez, Tasha, accouche !

Ma meilleure amie était en train de rougir !

Avec un léger soupir, Bastien lui prit la main et la garda dans la sienne, leurs doigts entrelacés.

Je souris.

— C’est le moment où je dois vous donner ma bénédiction ?

— Tu te moques, je savais que tu te moquerais. Tu trouves que c’est une mauvaise idée, pas vrai ? grimaça Tasha.

— Pas du tout. C’est surprenant, amusant, mais pas délirant !

Elle chuchota :

— Même si je te dis qu’on se chamaille toujours autant ?

J’éclatai de rire.

— Je suis contente pour vous.

— Merci Carly, dit Bastien.

— Maintenant je vais te trouver quelqu’un pour qu’on sorte à quatre, déclara Tasha.

Je déchantai aussitôt. Même Bastien perdit son sourire.

— Là, c’est une très mauvaise idée !

— Pourquoi ? Carly aurait besoin de quelqu’un dans sa vie. Maintenant que sa mère va mieux, elle peut se concentrer sur ce genre de choses.

Un tic nerveux s’agita au coin de ma bouche. Je n’aimais pas qu’elle parle comme si je n’étais pas là.

— Je n’en ai ni l’envie ni le besoin, répliquai-je.

J’avais déjà eu quelques amourettes sans grande signification. J’étais même tombée amoureuse une fois, d’un garçon avec qui j’avais fait l’amour et qui m’avait larguée trois mois plus tard pour une autre. Une expérience qui avait ravivé le sentiment d’abandon ancré depuis le départ de mon père. Il m’avait fallu du temps pour tourner la page.

De là à donner sa chance à un autre, je n’étais pas prête.

*

Lorsque je franchis la porte de la maison, Jared était installé à la table de la salle à manger au milieu d’une liasse de papiers, le poing appuyé entre les deux yeux pendant qu’il parlait au téléphone. Il avait la peau marquée par le soleil. Son boulot l’occupait même une fois qu’il quittait le bateau. Il passait un temps monstrueux sur l’ordinateur et ses discussions ne tournaient qu’autour des minerais et des machines qui plongeaient dans les abysses.

Je fis le moins de bruit possible en sortant le jus d’orange et la brioche. Notre mère avait laissé un post-it sur le frigo annonçant qu’elle était sortie avec des amies, ce qui me fit sourire. Alors c’était ça, avoir une mère en bonne santé ? Je pourrais m’habituer à cette insouciance.

Je triai le courrier empilé dans la cuisine et mon attention fut attirée par un article. 

Le nouvel Eldorado : des gisements situés dans les plaines abyssales du Pacifique, à des profondeurs allant de 4000 à 6000 mètres.

L'obscurité y est absolue, le froid glacial et les pressions si colossales qu'elles peuvent broyer dix fois un homme. Et pourtant, c'est là, dans les profondeurs marines, que se prépare une nouvelle ruée vers l'or. On les appelle les nodules polymétalliques : ils renferment cuivre, zinc, fer, manganèse, et d'autres métaux, indispensables à la fabrication de cellules photovoltaïques, smartphones et écrans plats, mais aussi véhicules électriques.

Les grands fonds océaniques, dont la cartographie est pourtant moins précise que le sol de la Lune, a bien des choses à nous révéler.

À l’heure actuelle, moins de dix véhicules sont capables d'évoluer dans les abysses. Ce monde du silence résonnera bientôt du bruit d'énormes excavatrices, broyant les roches dans les profondeurs abyssales pour en extraire les précieux minerais. Une nouvelle révolution technologique est en marche.

L’article ne mentionnait pas les enjeux liés à cette exploitation minière et les conséquences occasionnées par le fait de creuser dans la roche à une telle profondeur. Je fouillai dans ma mémoire, faisant appel à mes connaissances personnelles. Quelles pourraient être les répercussions sur les espèces et l’écosystème ?

Il faudra que je pose la question à Jared.

Comme à point nommé, il raccrocha.

— Tu as une minute ?

— Pas maintenant, peut-être plus tard, dit-il sans s’appesantir.

Raté.

— Le boulot ?

— C’est tendu en ce moment, répondit-il, le regard toujours rivé sur l’écran de son ordinateur.

Les bonnes nouvelles concernant la santé de notre mère semblaient déjà loin.

— Tu sais ce qu’on dit sur le stress et les longues heures de boulot. Tu ne vas pas durer longtemps à ce rythme.

— Je sais ce que je fais Carly.

Son ton avait été plus sec que d’habitude.

— Désolé, je suis un peu à cran.

Je regardai Jared sous un autre angle. Il était le grand frère, celui qui prenait soin de moi et dont les épaules finiraient par craquer sous le poids des responsabilités.

Il me répétait tout le temps qu’il était fier de moi. Et lui ? Quand était-il satisfait de ce qu’il faisait ? Ses préoccupations étaient toujours tournées vers notre mère ou moi ; il parlait de ses collègues de travail, mais jamais de ses amis. Il aurait pu être en couple, mais il n’avait pas de temps à consacrer à qui que ce soit en dehors de sa famille.

— Tu sais, tu n’as pas besoin de prendre ce travail autant au sérieux, maman va mieux grâce au myriophylle, il n’y aura pas de transplantation qui coûte cher et…

— On a toujours besoin d’argent, Carly. La vie est chère, on pourrait s’acheter une deuxième voiture, se payer des vacances, que tu puisses t’offrir des fringues sans avoir à les emprunter à Tasha…

— Mais d’où te vient ce genre d’idées ?

Jared se renfrogna.

— Ce travail est important pour moi.

— D’accord, dis-je en capitulant, mais tu sais que tu peux toujours me parler si tu en as besoin.

Il acquiesça, mais il était ailleurs. Je ne mentionnai pas ma lecture de l’article. Ce serait pour une autre fois.

OceanofPDF.com