Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 3 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 3

 

— J’ai une nouvelle que tu vas adorer ! annonça Tasha. Ne me demande pas comment, mais j’ai découvert en avant-première qui sera notre prof référent : Daren Thompson. Tu imagines la chance ? C’est le plus brillant des chercheurs actuels, il va nous permettre de… Carly tu m’écoutes ?

— Hmm ?

Je relevai la tête de ma lecture. Avec nos deux verres de limonade, nos lunettes de soleil et nos ordinateurs portables posés sur la table, jambes croisées, nous aurions pu passer pour des jumelles.

Enfin, là s’arrêtait la comparaison. Tasha ressemblait à un top model avec sa silhouette fine et élancée, et sa peau brune qui lui venait de ses origines des Philippines. Moi, je bronzais à peine – la cause étant que je me tartinais de crème solaire pour éviter de tourner au rouge écrevisse – et mes cheveux châtains étaient la définition de l’indiscipline.

Comme je n’avais pas réagi à sa dernière remarque, Tasha se pencha sur mon écran.

— …“inhibe l'activation des cellules T induite par la plupart des stimuli en bloquant la transduction des signaux intracellulaires…”. Tu as décidé de laisser tomber la biologie marine pour faire médecine ?

Je refermai l’ordinateur.

— Je ne peux pas m’en empêcher.

— Ta mère a de la chance de t’avoir.

Les notices de médicaments et leur mécanisme d’action bataillaient dans ma tête dans une valse infernale, cherchant à entamer un duo avec le myriophylle. Mais personne ne dansait sur le même rythme.

J’avais douze ans lorsque ma mère avait fait un pneumothorax. Je l’avais vue s’enfoncer les ongles dans la poitrine, saisie par une douleur brutale, comme cherchant à s’ouvrir la peau pour respirer. Perdue et impuissante, j’avais appelé Jared sur son portable en résumant la situation avec ces mots terribles « je crois que maman est en train de mourir ». Il avait quitté le lycée en catastrophe et m’avait demandé de rester auprès d’elle pendant qu’il joignait les urgences.

J’avais cru la perdre ce jour-là. Nous y avions cru tous les deux.

Pas de père au tableau ; il était parti depuis suffisamment longtemps pour que je perde l’habitude de penser à ce quatrième membre de la famille, censé incarner la protection et la sécurité. Je n’avais pensé à lui que lorsque les secours étaient arrivés et avaient demandé s’il fallait le prévenir.

Je lui en avais voulu pour son absence, plus encore que d’habitude. Puis j’avais refusé de penser à nouveau à lui.

J’avais commencé à lire des articles sur la maladie de ma mère, ses symptômes, les traitements qu’elle prenait et qui lui causaient des effets secondaires plus ou moins graves : un jour c’était de la fièvre et une anémie prononcée, un autre c’était des saignements cutanés et des ecchymoses qui apparaissaient sur l’ensemble de son corps comme si on l’avait rouée de coups. Le traitement était à prendre à vie. Un sursis, voilà ce qu’elle gagnait, jusqu’où jour où la transplantation deviendrait l’ultime recours.

Je me refusais à cette idée. Il devait bien exister quelque part une alternative, un traitement qui lui apporterait les bénéfices sans les désavantages.

C’est là que j’étais tombée sur le myriophylle austral. Les recherches menées sur cette plante, unique en Océanie, avaient prouvé sa capacité à bloquer les effets secondaires ; bien sûr nous n’avions qu’une compréhension partielle de son fonctionnement, nous manquions d’essais cliniques, mais les preuves étaient encourageantes.

Et cette plante, j’avais été à deux doigts de l’avoir entre mes mains.

— Tu es sûre que ça va ?

La voix de Tasha se fit soucieuse. Elle ne faisait pas allusion à ma mère. 

— Je suis en vie, pas vrai ?

Mon ton se voulait détaché, même si, dès que je repensais à cette sortie en bateau, quelque chose dans ma gorge se bloquait.

— Et tu n’y as rien laissé ?

— Quoi ? Où ?

— Une partie de toi, répondit-elle avec insistance. Dans l’océan.

Je soupçonnais Tasha d’avoir lu tous les articles disponibles sur Internet concernant les rescapés de noyade dans l’optique de m’expliquer que les gens n’en ressortaient pas indemnes, comme les soldats qui revenaient de la guerre traumatisés par leur expérience.

— J’ai surtout découvert que j’avais une bonne étoile.

Tasha eut un léger sourire.

— Essaie de la garder.

— J’aimerais en faire bénéficier ma mère.

Tasha referma elle aussi son ordinateur portable, et avec lui, l’idée de m’assommer de ses articles sur la noyade. 

— Et si on te changeait les idées ? Je propose à Bastien de nous rejoindre ?

Elle s’empara de son téléphone portable.

— Il m’a écrit il y a cinq minutes. Il va bosser son dos crawlé pour exploser les records à la saison qui arrive. Comme s’il espérait un jour nous égaler niveau technique !

Elle s’esclaffa et commença à pianoter sa réponse, puis me jeta un regard en coin.

— Il te reste combien de temps avant de pouvoir retourner à la piscine ?

Une dizaine de jours, avait dit le médecin.

Quand tu seras prête, avait précisé Jared.

Les séances de natation avec Tasha et Bastien étaient notre exutoire, notre moment détente teinté d’esprit de compétition. Je m’imaginais debout, face à la piscine, à observer mon reflet dans l’eau. Trouble, vacillant, à la dérive.

Je me levai un peu précipitamment.

— Je ne sais pas encore. Mais pas aujourd’hui. D’ailleurs, je ferais mieux de rentrer.

— Ok, pas de soucis.

Gardant pour elle sa déception, Tasha déposa un billet de dix dollars sur la table et rangea son ordinateur.

— Je ne suis pas très drôle ces temps-ci…

— Si tu as besoin de te reposer, tu te reposes. Si tu as besoin de parler, alors on parle. Mais ne culpabilise pas.

Au moment de nous séparer, elle me serra dans ses bras un peu plus longtemps que d’habitude.

J’inspirai profondément puis traversai la route. Le centre-ville de Christchurch était bondé en cette journée estivale.

Je longeai Armargh Street. Sur ma gauche : Victoria Square, avec ses familles qui faisaient la queue devant le marchand de glace avant d’aller se poser dans l’herbe.

Un peu plus loin, un groupe d’enfants s’était regroupé à l’ombre. Assis en tailleur dans l’herbe, ils écoutaient le récit de Mikaere, le Maori le plus connu en ville.

— …Maui a alors pris la décision de déclarer la guerre aux siréniens. Cette petite fille morte a été la goutte de trop. Il s’est élevé devant les hommes en disant “Trop de fois avons-nous subi ces pertes injustes et cruelles. Nous savons comment ils procèdent, nous connaissons ce sifflement, similaire à celui du dauphin, qui attire l’attention. Nous savons qu’ils nous prennent par surprise, nous attirent dans leurs filets invisibles et nous noient, indifféremment de notre âge, de notre sexe”. La population s’est jointe à lui et des vaisseaux de guerre sont partis en mer pour traquer et éliminer les siréniens. Seulement un jour, Maui a reconnu l’un d’entre eux, échoué, et il a vu son humanité en lui. Il a soigné le sirénien, et ce dernier a survécu pour transmettre à son peuple marin la générosité dont avait fait preuve cet humain. À partir de ce jour, Maui a renoncé à sa guerre. Par la suite, les siréniens ont tué de moins en moins souvent. On dit que si un marin se trouvait sur le chemin d’un sirénien, prononcer le nom de Maui était la garantie d’être sauf.

Les gamins écoutaient avec une attention presque vénérée.

— Je te l’avais dit, souffla un des enfants à son voisin.

— Les siréniens sont des monstres, se rengorgea ce dernier, ils ont toujours continué à tuer et aspirer l’âme des pêcheurs !

— Uniquement parce qu’on les a provoqués !

— Monsieur Mikaere, qui est-ce qui a commencé la guerre ? Les hommes ou les siréniens ? 

— Ce n’est pas important de savoir qui a commencé, mais qui va arrêter en premier, dit une petite fille, sans doute la plus jeune, mais pas la moins mature.

Je souris malgré moi, attirant le regard de Mikaere. Cet homme à la peau brune et aux multiples tatouages posait un regard bienveillant sur les gens, invitant à la confidence.

— Vous avez déjà vu un sirénien, dit-il alors.

Toutes les jeunes têtes se tournèrent vers moi avec de grands yeux. Certains ne se gênèrent pas pour me détailler pour vérifier si j’avais encore tous mes doigts.

— C’est vrai ? s’enquirent les enfants.

— Non, bien sûr que non, dis-je.

Ce fut la déception la plus totale. La fin du conte étant terminé, les enfants se levèrent pour aller rejoindre leur famille.

Je m’approchai de Mikaere.

— Pourquoi avez-vous dit ça ?

— Je me suis sans doute trompé, dit-il avec un haussement d’épaules, comme s’il parlait d’avoir confondu sa droite et sa gauche.

— Cette histoire avec Maui, je n’ai pas souvenir de l’avoir entendue quand j’étais petite.

— Les hommes retiennent les grands conflits, et ont tendance à oublier la manière dont s’est installée la paix.

Il me souhaita une bonne fin de journée et je repris mon chemin. Je connaissais les récits de ces êtres mi-homme mi-poisson qu’on racontait aux enfants pour qu’ils ne s’éloignent pas trop lorsqu’ils se baignaient. Des récits qui venaient de pêcheurs superstitieux, où il était question d’océan en colère, de tempête et de naufrage.

Les siréniens n’étaient rien d’autre que des contes pour enfants.

*

Le jour de la rentrée fut accueilli par un beau soleil de février, mois le plus chaud de l’année dans l’hémisphère sud.

La vision du campus fut similaire à un instant de délivrance. Ces derniers jours avaient été trop longs pour moi : je tournais en rond, je dormais mal et j’en avais assez de mon frère et ma mère qui me couvaient. Mon entrée à l’université marquait un nouveau tournant. J’allais pouvoir me consacrer à mes recherches sur le myriophylle et bénéficier du savoir de mes professeurs.

Apprendre, je n’avais que ça à la bouche. C’était la connaissance qui permettait de franchir les barrières de l’inconnu.

Et c’était la distraction parfaite pour fuir ses peurs irraisonnées. 

— On a le premier cours ensemble, s’enthousiasma Tasha en agitant son emploi du temps sous mon nez.

— C’est un signe.

Bastien nous prit chacune par les épaules, le sourire jusqu’aux oreilles.

— Cette année est pour nous !

Leur enthousiasme était communicatif.

La liste des cours du premier semestre était autant de bonbons acidulés sous la langue : biogéochimie, biodiversité, océanographie, géologie des fonds marins…

Au premier cours, nous rencontrâmes le professeur Lester, soit l’archétype du prof à la cinquantaine, sévère et autoritaire, professionnel et impressionnant. Il passa l’heure à nous présenter sa discipline – Traitement des données environnementales appliqué à l’océanographie – et un descriptif des objectifs, de l’organisation pédagogique et du contrôle des connaissances. La liste des références bibliographiques ne tenait même pas sur une page.

Puis ce fut au tour de la professeure Ellen, ou son exact opposé. Elle favorisait la prise d’initiative dans son cours de sédimentologie, en nous expliquant qu’elle travaillait en étroite collaboration avec le professeur Thompson lorsqu’il s’agissait de mise en pratique avec sorties en bateau.

Sorties en bateau ? Je tiquai sur le moment, déconcentrée. Comme lorsqu’on se remémorait quelque chose de désagréable tout en refusant d’y prêter attention. Il y avait bien un mot pour ça : l’évitement.

Je me reconcentrai sur mes notes.

Pense à un problème à la fois, Carly.

Et pour terminer la matinée, nous rencontrâmes le plus important de tous : le professeur Daren Thompson.

Cet homme avait un CV à faire pâlir d’envie tous les professeurs réunis du siècle dernier. Il était passionné, accessible, intéressant.

— Bonjour à toutes les premières années. J’espère que cet endroit deviendra votre nouveau repère et que vous y ferez de belles découvertes.

Il demanda à chacun d’entre nous de se lever pour une brève présentation.

Lorsque ce fut mon tour, je parlai de mon intérêt pour les plantes aquatiques et mon désir de me spécialiser dans leurs propriétés thérapeutiques.

Il y eut quelques chuchotements ; quelqu’un tendit le bras vers moi et j’entendis « c’est la fille qui a failli se noyer », ce qui déclencha d’autres murmures.

Thompson frappa dans ses mains pour réclamer le silence.

— Je ne tolèrerai pas les commérages dans ma classe, encore moins lorsqu’une étudiante est en train de parler. L’un d’entre vous ressent-il le besoin de s’exprimer à voix haute ?

Le silence fut sa seule réponse.

Thompson m’adressa un sourire d’excuse au nom des étudiants, et je me rassis. Lui aussi était au courant, même s’il était plus subtil.

Je n’étais pas sûre d’apprécier les regards insistants braqués sur moi.

*

À la pause déjeuner, nous nous installâmes tous les trois en extérieur, à une table à l’ombre.

— Je meurs de faim, se plaignit Bastien.

— Oh, que ton estomac nous pardonne d’avoir pris dix minutes de plus, se moqua Tasha. Pour une fois, ce n’est pas moi la plus bavarde.

— Hé, protestai-je. Quand Daren Thompson veut te parler de ta future thèse, tu ne peux pas dire non. 

Cela avait été les dix minutes les plus intéressantes de ma vie ! Question recherches, j’étais tombée sur la bonne personne pour me soutenir.

— Ce type est un génie, acquiesça Bastien. Vous avez lu son dernier sujet d’étude ?

— Pas encore, mais je compte le faire, dis-je en mordant dans mon sandwich. Ainsi que tout ce qu’il a écrit depuis le début de sa carrière.

— J’ai comme l’impression que tu vas élire domicile au labo pour les cinq années à venir.

— Moi ce sera la bibliothèque, dit Bastien. Plus confortable. Il y a même un distributeur automatique à côté !

Nous nous esclaffâmes. Nous étions tous les trois des acharnés de travail.

Tasha jeta un œil à sa montre.

— Zut ! Il ne me reste qu’une demi-heure.

— On ne reprend pas avant quatorze heures, corrigeai-je.

— Je sais, mais j’aimerais assister à la conférence “Épaves et mystères oubliés du Pacifique”. J’ai déjà noté toutes les questions que je veux poser, et j’espère qu’ils aborderont le cas du Clifford. Le jour où on retrouve son épave sera un tournant pour l’Histoire. 

— Car il renferme le secret de l’immortalité ? blagua Bastien.

— Non, mais des trésors plus importants qui s’appellent notre passé.

Bastien leva les yeux au ciel.

— C’est de l’archéologie, pas de la biologie, dit-il comme si elle ne le savait pas déjà.

— Sous-marine, de l’archéologie sous-marine.

Je secouai la tête face à leurs chamailleries.

— Tu seras la première chasseuse d’épaves, je suis sûre qu’on parlera longtemps de toi après ta mort.

Ma réponse plut à Tasha. 

Nous continuâmes de papoter pendant la demi-heure suivante jusqu’à ce que Tasha nous quitte.

— Le coach m’a demandé de tes nouvelles à la dernière séance de natation, me glissa Bastien. Je n’ai rien précisé, car je ne sais pas ce que tu veux que les gens sachent ou non…

Le tact, c’était du Bastien tout craché.

— Tu peux lui dire que je ne sais pas encore quand je reviendrai.

Bastien tripota sa bouteille d’eau, l’air d’hésiter.

— C’est quoi le plus dur ? finit-il par demander.

— La nuit. Je dors mal.

C’était douloureux pour moi de le reconnaître ; même devant ma mère et mon frère je minimisais les faits. Les cauchemars violents me faisaient revivre la même scène en boucle, et l’issue était toujours la même : je me noyais dans le noir, aspirée par le néant.

— C’est normal, c’est encore récent.

— J’ai l’impression…

J’hésitai. Refuser de prononcer les mots à voix haute était encore le seul moyen de me protéger de la réalité.

— J’ai peur de retourner à l’eau. Plus j’y pense, plus ça me bloque.

Bastien fronça légèrement les sourcils et redressa les lunettes sur son nez.

— Mon père a vécu quelque chose comme ça il y a deux ans. Il s’est retrouvé dans une grosse tempête en mer et il a cru qu’il allait y rester. Il a réussi à rentrer le bateau au port et s’est écroulé de fatigue au point de faire un coma d’une semaine. C’était le temps nécessaire à son corps pour récupérer. Le mental, lui, a pris un an.

Un an.

Est-ce que ce serait vraiment le temps qu’il me faudrait ? 

 

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