Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 11 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 11

 

Le coach siffla et, sur une impulsion, je plongeai, en même temps que cinq autres nageurs.

Des bulles se propagèrent le long de mon corps avec la sensation chaleureuse d’une grand-mère qui vous accueille avec sa meilleure tarte aux myrtilles.

Retourner à la piscine était le plus exquis des desserts.

Je me mis à crawler, avant d’enchainer le papillon la longueur suivante. Malgré mes absences, je n’avais pas perdu en vitesse et je maintins la même allure que les autres. Peut-être même étais-je plus en forme. Mon voisin de gauche ralentissait. Celui de droite fatiguait. Je mis un coup d’accélérateur sur les dernières longueurs avant de toucher le bord.

Le coach nota mon temps.

— Bien Carly ! C’est ton meilleur score de la saison !

Tasha me fit un grand sourire et Bastien leva le pouce en l’air, heureux pour moi.

J’avais de plus en plus de scrupules de ne pas leur avoir parlé d’Eridan. Pouvais-je continuer à jouer aux secrets encore longtemps sans qu’ils ne commencent à se poser des questions ? Parfois, il m’arrivait d’ouvrir la bouche pour tout leur dire, puis le souvenir d’Eridan caressant ma joue me réduisait au silence.

L’entraînement terminé, Tasha et moi nous retrouvâmes dans les vestiaires.

— Alors, tu as pu poser la question à Jared ?

— Quelle question ?

Tasha leva les yeux au ciel, amusée.

— Pour l’article ! Sur les nodules polymétalliques.

— Ah, euh, toujours pas. Il n’est pas souvent à la maison.

Tasha devina la morosité dans mon ton.

— Ça ne se passe pas bien ?

— Je ne sais pas. J’ai l’impression qu’il se tue à la tâche alors que les choses n’ont jamais été aussi bien pour nous.

— Jared n’a pas changé. Il a toujours eu besoin de faire ses preuves et de montrer qu’il est capable de réussir. D’être utile. 

— Il l’a toujours été.

— Peut-être qu’il a besoin de plus de reconnaissance. Ou de se trouver une copine et de commencer à vivre sa vie pour lui.

— Parce que tu crois que maman ou moi on l’empêche de vivre ?

Je terminai de me sécher de mauvaise humeur.

— Ce n’était pas une critique. Mais tout ce que ton frère fait, c’est pour toi et votre mère. Il a constamment besoin de prouver sa valeur.

— Mais je lui ai déjà dit des centaines de fois qu’il n’avait rien à prouver !

Ma meilleure amie s’esclaffa.

— Tu es aussi butée que lui, tu sais ça ?

Vexée, je lui tournai le dos pour me rhabiller et fourrer mes affaires dans mon sac. Étions-nous tous comme ça dans la famille ? À entretenir un complexe d’infériorité et avoir besoin de prouver sa propre valeur en permanence ? 

Nous sortîmes de la piscine.

— Tu n’es pas fâchée ? s’enquit Tasha.

Avec elle, jamais bien longtemps.

— Je ne le serai plus à condition que tu me prêtes une robe pour ce soir.

Tasha me prit par le bras.

— J’adore me faire pardonner comme ça !

*

Tasha était la personne la plus généreuse que je connaisse. Je ne comptais plus les occasions où elle avait payé mon déjeuner, mon verre, mon ticket de cinéma, ou m’avait prêté ses vêtements, en faisant semblant d’oublier de les récupérer.

En ouvrant le placard de son dressing, je faillis rire ; je découvris six nouvelles robes, autant de crop tops, de foulards et de chapeaux, et trois paires d’escarpins qui n’avaient encore jamais été portés. Il m’arrivait de lui faire remarquer qu’elle aimait autant le shopping que la biologie marine, ce qui avait le don de l’exaspérer.

— J’ai celle qu’il te faut, me dit Tasha avec un clin d’œil.

Elle virevolta entre les étagères et attrapa le cintre d’une robe bleu-nuit, absolument splendide : dos ouvert, moulante à la taille, doublée avec de la dentelle.

— Je t’ai déjà dit que tu avais les meilleurs goûts du monde ? Tu l’as déjà portée ?

— Oui tu me le répètes au moins une fois par semaine et non pas encore, je l’ai juste essayée. Mais elle est un peu courte pour moi.

Tasha referma la porte de la salle de bain derrière moi et je me retrouvai seule face à mon reflet. J’enlevai mes sandales, mon short et mon débardeur pour passer avec précaution la robe bleue. Elle s’ajusta parfaitement à ma taille et le dos nu était du meilleur effet. Tasha entrebâilla la porte et glissa une paire de chaussures à talons, bleues également. Elle pensait à tout ! Je les enfilai. En plus de me faire gagner huit centimètres, les chaussures me donnaient une allure très élégante.

— Je peux te voir ? supplia Tasha. 

En riant, j’ouvris la porte en grand et pris une pose de femme fatale. Tasha resta bouche bée. Je fis quelques pas dans sa chambre et observai ma silhouette dans le miroir de plein pied. Je me sentais plus féminine, plus âgée.

— Tu es magnifique. Bon sang, ces jambes !

Je me mis à rire.

— Et toi comment tu t’habilles ?

Avec des gestes lents pour faire durer le suspense, elle attrapa dans son armoire une robe courte rouge vif. Elle irait merveilleusement bien avec son bronzage.

— Bastien va tomber amoureux de toi, si ce n’est pas déjà fait.

Ma remarque sembla lui plaire.

Une demi-heure plus tard, nous étions en route pour le bar.

Il y avait du monde à Oxford Terrace et la soirée étudiante battait son plein à notre bar habituel. Tasha s’aventura parmi la foule à la recherche de Bastien. Je lissai distraitement ma robe, consciente que j’attirais les regards de la gent masculine plus que d’habitude. Porter des talons y était pour beaucoup. Je souris intérieurement en me demandant ce qu’Eridan penserait.

— Très jolie.

Je me retournai. Face à moi se tenait un jeune homme, les cheveux bruns légèrement négligés, pantalon et chemise blanche.

— Tu veux boire un verre ?

Il me sourit d’un air engageant.

— Non merci, j’attends mes amis…

— Carly ?

— Par ici.

Je levai la main pour que Tasha me voie à travers la foule. Elle tenait Bastien par la main et s’arrêta face à l’étudiant en le regardant sous toutes les coutures.

— C’est un ami à toi ? demanda-t-elle.

Je pinçai les lèvres. Elle savait pertinemment que non.

— Nous venons de nous rencontrer, répondit-il. Je m’appelle Tobias. Tu es sûre que tu ne veux pas que je t’offre un verre ? fit-il en se tournant vers moi.

J’allais de nouveau répondre par la négative lorsque Tasha me devança :

— On était sur le point d’aller commander. Tu peux te joindre à nous, Tobias. 

Atteindre le comptoir ne fut pas une mince affaire et je me retrouvai un peu trop collée contre Tobias.

— Alors, c’est toi qui as fait la grande trouvaille de l’année avec le Myriophyllum australis ?

Je levai un sourcil, surprise qu’il ait entendu une telle information.

— Je suis en deuxième année, dit-il comme s’il avait lu dans mes pensées. Thompson nous en a parlé.

— Ce n’est rien d’exceptionnel.

— Thompson dit le contraire. Il prétend que c’est le meilleur sujet d’étude de la décennie.

Le compliment me parut excessif.

À cause du bruit, Tobias était obligé de se pencher jusqu’à mon oreille pour me parler. Son torse effleurait mon épaule de manière désagréable. Je dus insister pour payer ma boisson, car il avait déjà un billet de dix dollars dans la main.

— Tu veux danser ?

— Non, merci.

— Allez, juste une petite danse et je te paie le prochain coup.

Sa main s’était posée sur ma taille.

— Non, vraiment, répétai-je en me dégageant.

Tasha et Bastien se frayèrent un passage jusqu’à nous. La discussion continua à quatre. Enfin plutôt à trois, car je ne décrochai pas un mot. Tasha semblait ravie de la présence de Tobias et s’adressait à lui comme si elle envisageait d’en faire un potentiel petit ami pour moi ! Ne voyait-elle pas que son pseudo-charme m’indifférait ?

Bastien se pencha vers moi.

— Tu veux qu’on se trouve une table à l’écart ? Je n’entends rien avec tout ce bruit.

J’acquiesçai. Bastien indiqua à Tasha que nous allions à l’autre extrémité de la terrasse.

— On dirait qu’elle est déjà en train de te fixer un rendez-vous, grimaça-t-il en tirant un tabouret.

— Est-ce qu’elle se rend compte que c’est le genre de gars qui drague facilement toutes les filles autour de lui ?

— Toutes les jolies filles, rectifia-t-il.

Il marqua une pause.

— Tu sais ce que je me dis ? Que c’est le genre de gars avec qui elle serait sorti avant.

Avant d’être avec moi, voulait-il dire.

— C’est vrai. Le genre de gars avec de l’assurance à revendre et imbu de sa personne. Sérieusement Bastien, tu es la meilleure chose qui pouvait lui arriver.

Il ne faisait jamais preuve d’exubérance et il passait la plupart de son temps à cacher ses qualités plutôt qu’à les exposer – et je pouvais dire avec une certitude absolue que Tobias ne lui arrivait pas à la cheville.

Bastien tritura son verre.

— Tu sais, tu as tout à fait le droit de ne pas vouloir être en couple pour le moment. Je suis le premier à le comprendre. Ne laisse pas Tasha te faire croire le contraire.

L’estomac noué, je sirotais mon cocktail sans plaisir. Qu’est-ce qui n’allait pas chez moi ? Mon enthousiasme d’un peu plus tôt était complètement redescendu et ce n’était pas normal que Tobias me mette dans un tel état. Il n’était qu’un grain de sable. 

— Je pense que je vais rentrer.

Bastien hocha la tête, compréhensif.

— Je préviens Tasha, d’accord ?

— Merci.

Il me serra l’épaule en guise d’au revoir.

En descendant la volée de marches qui menait à la rue, le vent tiède m’accueillit. Je me perdis dans la contemplation d’Avon River. Un quartier de lune se reflétait dans l’eau noire, dont la présence était bien plus engageante que celle de Tobias. J’éprouvais l’envie irrésistible de me reconnecter avec l’eau, le calme et la sensation d’apesanteur. 

— Carly ! Carly, attends !

Tasha me hélait en courant et me rattrapa en bas des marches.

— Pourquoi est-ce que tu pars comme ça ?

— Je ne suis pas trop dans l’ambiance.

— Mais, et Tobias ?

Je lui fis les gros yeux.

— Il faut vraiment que je te fasse un dessin ? Il ne m’intéresse pas, et ça me gêne que tu cherches à me pousser dans ses bras.

Elle eut l’air embêté. Mais pas assez à mon goût.

— J’ai discuté avec lui. C’est quelqu’un de brillant, qui a tout pour lui…

— …et beaucoup trop d’ego. Sans compter qu’il se permet une certaine familiarité, comme si j’étais déjà sa copine, ou plutôt sa propriété.

— Bon d’accord, on oublie Tobias. Il y en a d’autres.

— Je t’ai déjà dit que je n’en avais pas envie. Tu penses peut-être que, comme tu es heureuse avec Bastien, je le serai aussi avec quelqu’un.

— C’est une évidence, Carly !

Je la fusillai du regard.

— D’accord, capitula-t-elle, j’ai peut-être pris la chose trop à cœur lorsque je vous ai vus discuter et mon imagination s’est emballée. Je ne pensais pas à mal. J’ai juste peur que, parfois, tu te sentes, enfin, un peu seule…

Alors, c’était ça ?

— Ça ne me gêne pas que toi et Bastien passiez plus de temps ensemble. Vraiment.

Elle ne semblait pas convaincue. J’insistai :

— Je n’ai pas envie d’avoir un copain pour m’investir dans une relation qui de toute façon ne durera pas.

— On ne sait jamais d’avance combien de temps ça va durer. Et heureusement. 

— Ce n’est pas le genre d’incertitude que je veux dans ma vie.

Tasha se dandina sur place, comme se retenant de dire quelque chose ; finalement elle croisa les bras et lâcha :

— Je vois, en fait tu attends l’homme de ta vie.

Je ne répondis pas.

— Promets-moi que si jamais tu as l’impression qu’on te délaisse ou si tu te sens seule, tu me le diras. D’accord ?

— Je te le promets.

Après nos dernières embrassades, nous nous séparâmes. La solitude me happa d’un coup. Tasha n’avait pas mentionné mon père, et j’étais presque certaine qu’elle avait failli le faire. Alors qu’autour de moi des étudiants sortaient, flirtaient, se mettaient en couple pour se séparer et s’oublier la semaine d’après, je me sentais trop sérieuse pour prendre les relations avec autant de légèreté. Derrière chaque jeune homme que je rencontrais, je voyais en eux ce que mon père avait fait : des promesses d’amour, balancées par-dessus bord, qui finissaient par sombrer dans l’oubli.

Je n’ai pas envie de m’investir dans une relation.

Étais-je sincère ?

J’avais dans la tête et dans le cœur quelqu’un qui emplissait bien trop d’espace ; ou plus d’espace qu’il n’était censé en avoir : Eridan. Le sirénien au sourire singulier, qui se comportait toujours de manière décente, prévenante… Ma tête se mit à tourner : étais-je vraiment en train de comparer Tobias et Eridan ?

Au souvenir de cette balade au clair de lune, une vague de chaleur se répandit dans mon ventre. Je faisais fausse route, l’attirance que je ressentais pour lui ne me mènerait qu’à des déconvenues et…

L’attirance ?

Je fermai les yeux. C’était un mot qu’il me fallait bannir. Il était un sirénien, et moi une humaine, c’était une certitude.

 

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