Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 25 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 25

 

Allongée dans mon lit, les yeux fermés, le sommeil me fuyait.

Trois jours s’étaient écoulés.

Même avec les barrages et la technique des désémulsifiants, les efforts restaient insuffisants. Le temps était compté. Chaque jour, on retrouvait des centaines de poissons morts le long des côtes. Le port de Lyttelton s’était transformé en cimetière marin et les cadavres de l’océan s’amoncelaient, comme un avant-goût de la catastrophe qui guettait les terres.

Nous manquions de temps.

Et de moyens.

À force de me tourner et retourner dans mon lit, j’étais en sueur. Je me levai pour ouvrir la fenêtre, sentir le vent salé, et caler ma respiration sur les vagues au loin, que je devinais plus que je n’entendais.

Je me rallongeai, mon regard rivé sur le ciel étoilé.

Malheureusement, les cauchemars me rattrapèrent.

Eridan n’arpentait plus mes rêves, mais la marée verte me hantait. J’étais engluée jusqu’au cou, à vouloir sauver tout le monde en même temps. L’odeur nauséabonde me prenait à la gorge. Jared me criait de revenir, que c’était trop tard, que nous devions partir. Je tournais en rond, encore et encore. Le poison pénétrait les pores de ma peau, rampait sur mes jambes et mon ventre afin de pomper la vie en moi…

— Carly !

Je me réveillai en sursaut, surprise de constater que mes poumons se gonflaient d’oxygène et que l’odeur n’avait été que le fruit de mon imagination. Qu’est-ce qui venait de me réveiller ? Une voix ? Je clignai des yeux ; j’étais trempée ! De l’eau dégoulinait dans mes cheveux, sur mon menton, me donnant la terrible impression que ce rêve était un peu trop réel.

— Carly !

Un filet d’eau flottait dans les airs, en suspension au-dessus de mon lit.

Je me levai d’un bond pour scruter la nuit. Au milieu du jardin faiblement éclairé par la lumière de la lune, une petite main palmée s’agitait depuis le bord du cours d’eau : Nalu.

Ce n’était pas possible ! Étais-je encore en train de rêver ? Pourtant, son regard d’enfant était braqué sur moi, et il frappait de sa nageoire la surface avec enthousiasme.

Je manquai de tomber de mon lit en me hâtant de quitter ma chambre. Pieds nus et en chemise de nuit, je traversai le salon pour ouvrir en grand la baie vitrée. Mon cœur battait la chamade ; le petit siréneau avec son sourire d’ange était bien là.

Je tombai à genoux dans l’herbe.

— Nalu !

Il tendit ses bras vers moi. Je l’attrapai par la taille et le hissai hors de l’eau. Il se blottit contre moi, sa peau fraîche et humide acheva de me réveiller. Comme ses câlins m’avaient manqué !

— Tu sens toujours aussi bon, dit-il, son nez dans mes cheveux.

Il allait me faire pleurer.

— Tu ne devrais pas être ici, c’est dangereux avec la marée verte.

— Non, tout va bien. Et puis je ne suis pas venu seul.

Alors une autre tête émergea de l’eau : Adaro.

— Bonsoir Carly, dit-il d’une voix réservée.

Je poussai un discret soupir de soulagement, ce n’était pas Eridan.

— Nalu est venu te dire au revoir. Ce petit chenapan est parti si vite que je n’ai pas eu d’autre choix que le suivre.

— Au revoir ? 

Nalu se serra encore plus fort contre moi.

— Papa a dit que nous devions quitter la cité, que tout le monde s’en va. Mais je ne veux pas, Carly, pas sans toi.

Sa petite poitrine tressauta, comme s’il réprimait des sanglots. Sa peine me brisait le cœur.

— Moi non plus je ne veux pas que tu partes, Nalu.

Ses bras entouraient solidement mon cou. Il déposa plusieurs baisers sur ma joue et j’en fis autant. Je m’imprégnai de son odeur salée, de son amour inconditionnel d’enfant.

— Même si je suis loin, je ne t’oublierai jamais, lui dis-je.

— Tu penseras à moi ?

— Tous les jours.

— Tu es la plus belle humaine que j’ai rencontrée.

— Et toi, tu es le plus adorable des siréneaux. Mais tu dois écouter ton père. Il ne faut plus que tu files en douce comme ça pour me voir, d’accord ?

Ses beaux yeux turquoise se remplirent de larmes.

— Tu ne peux vraiment pas venir avec nous ?

Je n’avais pas les mots pour lui expliquer que même si c’était possible, son père ne voulait plus de moi.

Adaro nous observait en silence. Lorsque Nalu sembla résigné, je le remis doucement dans l’eau.

— J’étais heureux de te connaître, dit Adaro, tu as changé beaucoup de choses pour Eridan.

— J’en doute. De toute façon ça n’a plus d’importance.

Adaro secoua la tête, embêté.

— Tu ne peux pas voir les changements, mais je t’assure qu’il y en a. Tu lui apportes… quelque chose que personne d’autre ne lui apporte.

Pourquoi Adaro enfonçait-il le couteau dans la plaie ? À la rigueur, il aurait dû s’exprimer au passé. 

— Carly ?

La lumière extérieure du jardin illumina d’un coup les lieux. Je me relevai d’un bond. Jared avançait vers moi, sourcils froncés, l’air d’avoir été tiré du sommeil. Ses yeux s’écarquillèrent.

— Qu’est-ce que… des siréniens !

Il avait crié. En moins d’une seconde, Adaro plongea, tenant fermement Nalu contre lui. Je me plaçai entre mon frère et le cours d’eau.

— Jared, ne fais rien, je t’en prie.

— Qu’est-ce qu’ils font là ? Pourquoi est-ce qu’ils viennent te voir ? Si c’est encore lui…

— Non, ça n’est pas Eridan, laisse-les !

Il prit son téléphone et composa un numéro.

— Qu’est-ce que tu fais ?

— J’appelle la patrouille maritime. Il faut les chasser d’ici.

— Jared, non !

Je voulus récupérer le téléphone, mais il s’écarta à temps. Lors de ma deuxième tentative, il tenta de me saisir les poignets, sauf qu’il n’avait qu’une main de libre. En reculant, son pied percuta les pots de fleurs vides et il tomba à la renverse, moi par-dessus lui. Je fus plus rapide pour me relever et récupérer le téléphone dans l’herbe.

— Rends-moi…

Je le jetai de toutes mes forces dans le cours d’eau.

Jared resta étalé dans l’herbe, choqué. Sans lui laisser le temps de réagir, je me mis à courir en remontant la rivière. J’enjambai la barrière qui délimitait le jardin en ignorant les appels de mon frère. Adaro nagerait vite, je n’étais même pas sûre que mes actes aient le moindre sens.

J’ai besoin de m’assurer qu’ils sont en sécurité.

Je courus à perdre haleine et coupai par la route. Les graviers écorchaient la plante de mes pieds, mais je m’en moquais. Je récupérai Avon River plus loin, jusqu’à Bridge Street.

À bout de souffle, je scrutai les remous dans la rivière. Là, la nageoire mi-brune, mi-violette d’Adaro était parfaitement reconnaissable. Et Nalu ? Sa petite silhouette se détacha des bras d’Adaro pour remonter à la surface.

Il sortit la tête de l’eau et Adaro l’imita.

— Allez-y, dis-je en pointant du doigt le large, la voie est libre.

Adaro me regardait avec curiosité.

— Tu t’es retournée contre ton propre frère pour nous laisser partir ?

Mon bras resta tendu.

— Dépêchez-vous ! S’il a vraiment décidé d’appeler les patrouilleurs, des humains vont venir vous chasser ou pire !

Adaro ne se pressa pas. Il était aussi prudent et réfléchi qu’Eridan, alors pourquoi perdait-il du temps ?

Nageant jusqu’à ma hauteur, il se posta à côté d’une grosse racine. J’abaissai mon bras.

— Est-ce que tu as entendu parler de Tangaroa ? me demanda-t-il.

Un souvenir se fraya jusqu’à ma mémoire. Mikaere avait prononcé ce nom.

— La créature des profondeurs.

— C’est un être très intelligent, le plus grand prédateur que nous, siréniens, connaissons. Il arpente les abysses, mais il lui arrive de nager en eaux moins profondes, pour faire passer des messages aux habitants de l’eau. Car ce qui se passe dans les abysses a une incidence sur le futur de tous. 

Qu’est-ce qu’avait dit Mikaere déjà ? L’idée de ne pas creuser trop profondément. L’idée de colère et de réveil.

Toutes les légendes étaient-elles donc vraies ? 

— Tangaroa a un grand défaut : il est très entier. Et il est connu pour sa colère contre les humains.

— Eh bien, il a raison, fis-je avec humeur.

Adaro secoua la tête, surpris par mon ton.

— Eridan ne t’a pas raconté, n’est-ce pas ?

— Raconté quoi ? 

— C’est Tangaroa qui a orchestré l’attaque du bateau : il a enrôlé un groupe de siréniens des mers du Sud, pour détruire les machines des humains. Il n’avait pas prévu une telle catastrophe, bien sûr, et depuis il dirige toute sa colère contre ton frère. Il a parlé de représailles.

Une attaque de Tangaroa, des siréniens d’un autre clan, à la nageoire grise. Seule la fin de sa tirade comptait.

Je me laissai tomber à genoux, mes mains s’enfoncèrent dans la terre. Nalu se rapprocha silencieusement pour se cramponner au bras d’Adaro.

Alors voilà où nous en étions ? Confrontés à la haine d’un être qui incarnait l’océan, une entité prête à faire payer les humains de leurs erreurs ? Où était la tolérance, la foi, la confiance ?

Même si Jared était bourré de défauts et que je lui en voulais énormément, je l’aimais et jamais je ne laisserais quelqu’un lui faire du mal. 

— Ça ne peut pas continuer comme ça, dis-je d’une voix tremblante.

Nous n’allions jamais nous en sortir. Les siréniens étaient contraints de quitter leur habitat, nous autres humains déployions des efforts démesurés pour trop peu de résultats. Même avec toute la bonne volonté du monde, nous n’y arriverions pas seuls.

— Emmène-moi dans votre cité.

— Pardon ?

— Oh oui ! s’écria Nalu avec joie.

— Pourquoi ? demanda Adaro.

La réponse franchit mes lèvres sans que j’aie besoin d’y réfléchir :

— Pour expliquer la situation, pour m’excuser de ce que mon frère a fait et pour essayer de trouver ensemble une solution à la marée verte.

Adaro considéra la question.

— C’est très généreux de ta part, Carly, mais je ne vois pas quelle solution tu pourrais proposer à mon peuple.

— Laisse-moi en juger, d’accord ? Je te demande juste de me conduire là où vous habitez.

— Notre cité est loin. Je ne suis pas à l’aise à l’idée de te faire traverser une telle distance.

— Elle peut prendre un bateau, contredit Nalu, et faire la majorité du trajet à la surface !

J’eus envie de le serrer dans mes bras pour sa proposition. Pour autant, emprunter un bateau avec les restrictions actuelles ne serait pas évident. Pas évident, mais envisageable.

— Je peux faire une partie du trajet, confirmai-je. Et ensuite je plongerai avec toi.

Adaro ne semblait pas convaincu.

— Tu risques de ne pas faire l’unanimité, tu dois le savoir.

— J’ai juste besoin qu’on m’écoute quelques minutes. Est-ce que je pourrais rencontrer Tangaroa ?

— Tu as plus de chance d’être entendue par Adamaris, si tu veux mon avis. C’est la plus âgée des sirènes, elle donne des conseils pour la sécurité de notre banc, que nous sommes libres de suivre ou non. Elle fait toujours preuve de bienveillance.

— Alors il faut que je la rencontre.

Nalu joignit ses mains palmées devant lui.

— Si je t’y emmène, Eridan va me tuer, souffla Adaro pour lui-même.

— Papa ne le saura peut-être pas, argua Nalu.

— Aucun humain n’a jamais nagé dans notre cité, elle sera repérée à des lieues à la ronde.

Et je serai considérée comme l’ennemie numéro un.

— Personne ne lui fera de mal, insista Nalu. Elle sera sous la protection d’Adamaris, car rien ni personne n’est tué à la cité de corail.

Vraiment ? Nalu m’épatait. Mais le visage d’Adaro resta fermé.

— Cela ne change rien au fait qu’Eridan sera furieux.

— Il ne veut plus me voir, lui dis-je. Son avis ne compte pas.

— Tu te trompes, Carly. Je te l’ai déjà dit, il tient beaucoup à toi.

Tenait à moi, voulus-je rectifier.

— Quand est-ce que je pourrais rencontrer Adamaris ?

Ma détermination était en train de jouer en ma faveur et Adaro finit par flancher. 

— Le plus tôt serait le mieux.

— Très bien. Où dois-je me rendre en bateau ? 

— Est-ce que tu te souviens du lieu où se trouve l’épave ?

— Je dois pouvoir retrouver les coordonnées.

— Lorsque tu es sur place, souffle dans la flûte et je viendrai.

Nous nous séparâmes. Nalu me fit de grands signes avec un « à tout à l’heure ! » adorable. J’espérais qu’Adaro tiendrait parole et ne reviendrait pas sur sa décision. Le soleil s’était levé pendant que nous parlions, je me redressai et croisai les bras sur ma poitrine. Mes muscles étaient en train de se contracter. Il fallait que je me mette en mouvement avant de m’effondrer.

Étape numéro un : rentrer chez moi le plus discrètement possible.

Par chance, la voiture familiale était absente, ce qui signifiait que Jared était sorti. Pour m’éviter une mauvaise surprise si jamais il revenait, je fis au plus vite : j’enfilai un débardeur et un jean, et j’attachai mes cheveux en une queue de cheval haute. L’essentiel se retrouva dans mon sac à dos : ma combinaison, mon masque, et la flûte maorie.

J’envoyai un SMS à Bastien pour lui donner rendez-vous au port de Lyttelton.

Une demi-heure plus tard, j’étais sur place. Il n’y avait personne hormis quelques garde-côtes. Me faufiler jusqu’au bateau du père de Bastien fut un jeu d’enfant.

Les minutes passèrent et aucune nouvelle. Ce n’était pas normal, Bastien aurait dû arriver en même temps que moi. Même sans lui avoir donné les détails de ce rendez-vous mystérieux, j’espérais pouvoir compter sur lui. 

Quelques voix s’élevèrent un peu plus loin et je reconnus celle de Jared.

Tout en restant dissimulée parmi les navires, je m’approchai.

Il n’était pas seul, mais en compagnie de Tasha. Et Bastien ! J’étais trop loin pour entendre le sujet de leur discussion, mais je le devinai sans peine. Mon cœur se serra. Bastien m’avait-il trahi en alertant mon frère ? Je n’avais même pas de plan B s’il refusait de m’aider…

Leur discussion prit fin ; Jared partit de son côté, dans la direction opposée à celle où je me trouvais.

Lorsque la voie fut libre, je sortis de ma cachette et leur fis de grands signes. Ils s’avancèrent. Bastien tira les clés du bateau de sa poche, mais il n’amorça aucun geste pour me les tendre.

— Qu’est-ce que vous avez dit à Jared ?

Tasha eut un hoquet de surprise.

— Même pas de bonjour ? De « merci d’être venus » ? Tu comptes nous en dire un peu plus ?

Je secouai la tête.

— Je ne peux pas.

— Tu pourrais au moins nous dire où tu vas, insista Bastien. C’est le bateau de mon père, s’il a des ennuis…

— Il n’en aura que si je me fais arrêter, et dans ce cas-là, je dirai que je l’ai volé.

Une solution à un problème simple ; mais à voir leur expression, je perdais les pédales.

— Enfin, qu’est-ce qui se passe Carly ?

— Vous allez me faire croire que vous n’êtes pas au courant ? Je vous ai vu discuter avec Jared.

Tasha et Bastien échangèrent un regard ennuyé.

— Il s’inquiète pour toi. Mais on n’a pas vendu la mèche, d’accord ?

— Et honnêtement, nous aussi on s’inquiète, ajouta Tasha.

Je reculai d’un pas.

— Si vous n’êtes pas là pour m’aider, alors vous me faites perdre mon temps.

Bastien éleva un peu la voix :

— On est toujours de ton côté, Carly. Mais on ne va pas tout accepter aveuglément. Si tu pars pour commettre je ne sais quelle folie…

Tasha lui attrapa le bras, moyen de le dissuader de terminer sa phrase.

Je n’avais plus le choix, je devais leur dire.

— Je vais me rendre à la cité des siréniens. Adaro a promis de me présenter à Adamaris, une sirène, pour qu’elle m’écoute. J’espère les convaincre de trouver une solution en alliant nos forces. Je n’ai pas le choix.

L’expression de Tasha se peina.

— Tu n’es pas obligée de tout prendre sur tes épaules. La marée n’est pas ta responsabilité…

— Je vous le dis, je n’ai pas le choix. Ça concerne mon frère.

Je me mordis la langue ; voilà, j’avais lâché le morceau.

— De quoi est-ce que tu parles ? 

— Vous connaissez la légende sur Tangaroa ?

Ils firent non de la tête.

— D’après Mikaere, il vit dans les abysses et voue une haine viscérale envers les humains. Adaro m’a confirmé son existence. Il est très en colère, et il rejette la faute entière sur Jared. J’ai peur pour lui. Sachant qu’il a déjà failli mourir lors de l’attaque…

Ma voix resta bloquée dans ma gorge. Tasha combla finalement l’espace nous séparant et me prit dans ses bras.

— On va t’aider.

Elle grimpa à bord du bateau, et je la suivis. Bastien ferma la marche. Il fouilla parmi les affaires et me dénicha une bombonne d’eau encore potable ainsi que quelques biscuits.

— Tu n’as rien mangé depuis ce matin, pas vrai ? Il faut que tu manges avant de plonger, pour ne pas être en hypoglycémie. Et prends ma combinaison, elle est plus épaisse que la tienne, elle te tiendra bien chaud, surtout si tu dois rester longtemps dans l’eau.

Bastien me rappela les consignes de base pour naviguer. Les coordonnées du lieu de l’épave étaient enregistrées dans le GPS, ce serait facile à suivre.

— On devrait venir avec toi, murmura Tasha.

Je secouai la tête.

— Il vaut mieux que vous restiez ici, je vous promets que je reviendrai le plus vite possible. Et surtout, faites-en sorte que Jared ne s’approche pas de la côte.

— Et s’il t’arrivait quelque chose là-bas ? fit Bastien en posant sa main sur la barre. Tu ne connais personne hormis Eridan, qui…

Il se tut, comme s’il avait abordé un sujet qu’il n’aurait pas dû. Le poids sur mes épaules s’accentua. Entendre son nom m’était toujours aussi douloureux. Je m’efforçai de prendre un ton détaché :

— Je peux faire confiance à Adaro. Et à Adamaris.

Guère convaincu, Bastien lâcha cependant la barre. Tasha m’assura qu’ils allaient distraire les garde-côtes pendant que je quitterais le port. 

Bastien largua les amarres.

Une fois le moteur en route, je manœuvrai aussi adroitement que possible, mon regard braqué sur l’horizon, sans me retourner. Mes mains tremblèrent légèrement sur la barre lorsque je mis le cap.

Tant que je restais active, focalisée sur mon objectif, je tiendrais. Mais après plusieurs minutes de navigation, seule, je me rendis compte à quel point la situation était désespérée. Tout avait de nouveau basculé. Un peu plus tôt, je faisais mes adieux à Nalu, avec l’idée que je ne le reverrais jamais, et voilà qu’à présent je voguais sur l’océan en direction de la cité des siréniens, en direction d’Eridan.

La houle était calme, le bateau facile à manier. Je bus régulièrement pour rester hydratée et mangeai quelques cookies.

Une fois arrivée à destination, j’arrêtai le moteur et jetai l’ancre. Je soufflai dans la flûte maorie. Puis je commençai à me déshabiller pour passer la combinaison de Bastien. Je remplis une gourde d’eau et la fixai à ma ceinture.

Des clapotis à la poupe attirèrent mon attention. Adaro était là.

— Prête ? me demanda-t-il.

J’observai les flots, prise de vertige. Qu’est-ce que je m’apprêtais à faire ? En avais-je seulement le courage ?

— J’ai promis à Nalu de t’amener saine et sauve jusqu’à chez nous. Certains passages se feront dans le noir complet, mais je connais le chemin par cœur et il n’y a pas de danger. C’est sur place que je ne peux rien garantir.

— Est-ce que ce que Nalu a dit au sujet d’Adamaris est vrai ?

— Oui, notre cité est un lieu de paix, nous ne tuons rien qui s’y aventure.

Je laissai mes pieds tremper dans l’eau en méditant sur ces paroles. L’eau était plus fraîche que la dernière fois.

— Combien de temps allons-nous nager jusqu’à la cité ?

— Ça dépend. Pour tout te dire, j’aimerais aller assez vite.

— Tu es pressé ?

— Hmm, je n’ai pas envie de rester trop longtemps éloigné des sirènes.

Les sirènes, encore elles. Le sujet me mettant mal à l’aise, je mis mon masque. Puis, d’une poussée de mains, je me jetai à l’eau. Un frisson me parcourut l’échine au changement de température. Les bulles se dispersèrent autour de moi et je battis des jambes pour rester à la hauteur d’Adaro, qui m’observait avec sérieux. Il prit mes mains, les observant une seconde comme s’il réfléchissait, puis les dirigea vers ses épaules, en pivotant dos à moi. Son geste me troubla, réveillant des souvenirs. Une fois bien cramponnée à lui, il se mit à nager. Les mouvements amples de sa nageoire nous emmenèrent rapidement dans les profondeurs. Le bleu turquoise de la surface fut remplacé par un bleu de plus en plus foncé. La température baissa. Très vite, je ne distinguai plus grand-chose. Comme un écho à mes récents cauchemars. 

— Est-ce qu’Adamaris est au courant de mon arrivée ?

— Pas encore, j’ai juste eu le temps de ramener Nalu. Il faut dire que tout le monde est occupé, la parade nuptiale a commencé depuis peu. Je suis sûr que Kailano va me faire remarquer mon absence.

Décidément, Adaro ne pensait qu’aux sirènes.

— Comment dois-je aborder Adamaris ? Est-ce qu’il y a un protocole à suivre ?

Adaro s’esclaffa.

— Parfois je ne comprends vraiment pas les humains.

Au moins, j’aurai essayé.

— Si tu ne te présentes pas comme une menace, elle acceptera ta présence, et tous devront s’y plier, reprit Adaro.

— Et Tangaroa ?

— Que veux-tu savoir de plus sur lui ?

— Tu m’as dit qu’il tolérait mal les humains. Est-ce qu’il y a des choses à ne pas dire devant lui ?

— Malheureusement, je ne le connais pas assez pour te répondre. Le fait que tu aies des jambes est un problème en soi.

— J’aimerais l’apaiser d’une manière ou d’une autre. Pour éviter que ça ne dégénère entre lui et mon frère.

— Tangaroa est un être solitaire. La qualité qu’il a toujours appréciée chez les siréniens était l’honnêteté. C’est le seul conseil que j’ai à te donner.

Le bleu marine de l’océan nous enveloppait et quelques particules flottaient aux alentours. Les repères n’existaient plus. J’aurais pu être une astronaute lâchée dans l’espace, errant jusqu’à l’infini.

L’allure dynamique d’Adaro était mon seul point d’ancrage. Mes bras et mes épaules commencèrent à me tirailler. Je fermai les yeux, mais le visage d’Eridan apparut : que faisait-il ? Comment régirait-il à ma venue dans sa cité ? 

Adaro ralentit et je rouvris les yeux. Face à nous, je crus distinguer un obstacle plus sombre encore.

— Qu’est-ce que c’est ? 

— Le passage vers notre cité.

L’obstacle était une cavité rocheuse. Les grottes et les chaînes de monts sous-marins étaient fréquentes dans la région du Pacifique Sud, résultats de l’érosion par l’action des vagues.

Je tendis la main pour effleurer la roche écaillée, puis la retirai pour ne pas risquer de déranger l’habitat des espèces environnantes. 

Adaro longea la roche et s’arrêta face à un renfoncement.

Un trou noir qui absorbait les ténèbres.

— Le passage est ici.

— Je ne vois rien.

— Le tunnel est étroit, nous avons tout juste la place de passer. Il n’y a aucun danger.

Et pourtant lorsqu’il voulut s’engager, je lâchai ses épaules. Mon ventre glissa le long de sa nageoire, sans plus aucune prise pour me rattraper. Adaro se retourna et, à travers la buée qui se formait dans mon masque, je cherchai un point de repère, quelque chose auquel me rattacher.

Rien.

Je n’étais ni une plongeuse, ni une exploratrice. Peu attirée par les sensations fortes ou les montées d’adrénaline. Jouer avec ma vie et risquer de la perdre à tout instant ? Ce n’était pas pour moi. Mon instinct me criait de ne pas y aller.

— Tu veux que je te ramène à la surface ? demanda Adaro.

Sa voix m’aida à rationaliser la situation. Un mot, et je serais de retour au bateau.

Le point d’ancrage, il n’existait pas autour de moi. Il fallait que je le trouve en moi. Que j’accepte de me faire suffisamment confiance.

— On y va.

Je m’accrochai à Adaro un peu plus solidement et le noir nous aspira.

Inspirer.

Expirer.

Tant que le masque et les branchies artificielles remplissaient leurs fonctions, je ne risquais rien. 

Yeux clos, je me concentrai sur ma respiration, rythmée par les mouvements de la nageoire d’Adaro. J’entrais dans une capsule temporelle où le temps n'existait plus. Ni lumière, ni bruit. Rien d’autre que ma respiration.

— Nous arrivons bientôt.

J’ouvris les yeux. Son corps s’inclina légèrement, comme s’il suivait une pente montante. Au bout du tunnel, une légère lueur se rapprochait. Adaro accéléra encore, le point lumineux s’agrandit, d’une belle couleur bleu turquoise que je désespérais de revoir. L’ouverture était proche, si proche, et lorsque nous arrivâmes enfin au bout du tunnel, un nouveau décor s’offrit à moi. 

Nous étions arrivés à la cité de corail.

 

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