Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 7 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 7

 

Le marae était le centre d’une communauté maorie. Un lieu sacré, sur une surface rectangulaire pavée de pierre et de corail, avec en son centre un bâtiment sculpté, digne d’une œuvre d’art. C’était ici qu’avaient lieu les réceptions officielles : célébrations, mariages, baptêmes, funérailles et rites traditionnels.

Ma première visite datait d’une sortie scolaire. J’avais appris par cœur tout le vocabulaire propre à la culture des premiers habitants de la Nouvelle-Zélande. Les surfaces dallées de pierres s’appelaient paepae. Les cérémonies d’accueil se nommaient pōwhiri. Et les maisons de réunion se faisaient appeler wharenui. Ceux qui y vivaient étaient répartis en tribus (iwi), sous-tribus (hapu) et familles (whānau).

Il y avait régulièrement du passage. Des Maoris, des touristes en recherche de dépaysement, ou encore des curieux attirés par les contes et légendes qu’on racontait au coin du feu.

Mikaere se tenait sur le porche de la maison. En tant que tohunga – cela faisait référence à un sage, un prêtre ou encore un guérisseur – il était connu et apprécié de tous.

— Kia ora, le saluai-je.

— Nau, mais, haere mais, me répondit-il pour me souhaiter la bienvenue.

Il se pencha vers moi et je fis de même : nos deux nez vinrent se toucher, comme le voulait le rituel. Un geste qui pouvait être gênant la première fois, mais qui symbolisait le partage d’un souffle de vie et la rencontre de deux âmes.

Je pénétrai à l’intérieur du wharenui à la suite de Mikaere. Le contraste avec la luminosité extérieure était flagrant. Ici, les murs allaient du marron clair au brun sombre, et les poutres du plafond étaient sculptées avec des images stylisées des ancêtres maoris. Un groupe de touristes européens écoutaient leur guide expliquer l’importance du chant et le rituel pour tout visiteur qui entrait dans un marae.

Nous traversâmes la maison afin d’en sortir de l’autre côté. Là, deux tabourets en pierre étaient ancrés dans le sol.

— Installe-toi Carly.

Je ne lui demandai pas comment il avait pu retenir mon prénom alors que la dernière fois que j’étais venue ici, j’avais douze ans.

Lorsque je fus assise, Mikaere nous servit du hangi, ce plat traditionnel composé de porc, mouton, pomme de terre, citrouille et chou, cuit à l'étouffée et chauffé pendant plusieurs heures sur des pierres brûlantes. Il se mit à manger avec un plaisir évident, comme s’il découvrait les saveurs pour la première fois. Patient, souriant, calme et bienveillant, Mikaere était le grand-père que tout le monde aurait voulu avoir.

— Je t’ai vue à côté de l’université. Tu étudies là-bas ?

— Oui, la biologie marine.

— Ah, la science ! Elle apporte autant de réponses que de nouvelles questions. Tu as un proche malade, si je me souviens bien.

J’acquiesçai. Mikaere reposa ses couverts.

— Je vais te raconter une histoire. Celle d’un jeune garçon malchanceux, avec une très mauvaise coordination, et qui avait peur de son ombre. Il revenait toujours bredouille de la pêche, et se faisait gronder par son père, qui le qualifiait d’incapable. Il était la risée de tous. Mais sa plus grande peur était les tremblements de terre. Dans son village, sur l’île du Nord, la terre tremblait presque chaque semaine, et il croyait mourir de terreur. Un jour, il a entendu parler de la puissance des prières. Et il a commencé, tous les soirs devant son lit, à demander à être protégés des tremblements de terre, lui et sa famille. Quelques semaines plus tard, il y a eu une énorme secousse. La terre s’est fissurée, des glissements de terrain ont eu lieu, les inondations ont balayé tout un quartier du village. Tout le monde avait perdu quelque chose. Tous, sauf sa famille, dont la maison avait curieusement été épargnée.

Je souris.

— Le jeune garçon, c’était vous ?

Il hocha la tête.

— Je n’ai jamais cessé de prier depuis. Par contre, je ne prie désormais que pour les autres. J’ai utilisé, comme qui dirait, mon “joker”.

— Qu’est-ce que vous priez ?

— L’empathie, la tolérance, l’acceptation de la différence. C’est l’enseignement que nous a transmis Maui.

Il me servit du thé et je bus à petites gorgées. Maui, encore et toujours lui. Le célèbre maori des légendes qui avait mis fin à la guerre contre les siréniens.

— Tu as déjà dû le deviner, n’est-ce pas ?

Ses yeux noirs semblaient pouvoir tout voir.

— Quoi donc ? fis-je sur la défensive.

— Que les siréniens ne sont pas tous des monstres. Tout comme certains hommes sont bons et d’autres non.

Mikaere prit une longue gorgée de thé.

— Avec le temps, les récits transmis par voie orale peuvent être déformés, s’oublier, ou être réappropriés par d’autres. Face à des phénomènes inexpliqués, les superstitions émergent et ont toutes la même source : la peur.

— Vous voulez dire que les légendes nous mentent ?

— Toute légende contient une part de vérité. Elles ne se sont pas construites ni répandues sur Aotearoaest par hasard.

Aotearoaest, le nom maori de la Nouvelle-Zélande signifiant « le long nuage blanc ».

Des naufrages, des disparitions, des corps jamais retrouvés… L’océan regorgeait de mystères.

— Alors, dis-je lentement, on ne peut pas vraiment faire confiance à ces récits et leur véracité.

— Je reconnais bien la scientifique en toi ! Es-tu sûre de poser la bonne question ? Et en quoi ces récits du passé t’aideraient-ils à savoir si tu peux faire confiance ou non au sirénien que tu as rencontré ? 

Ma gorge s’assécha. Il m’avait percée à jour. Mais Mikaere, avec ses rides au coin des yeux et son sourire amical, ne tentait pas de me pousser dans mes retranchements

— Je… je crois que c’est déjà le cas.

Mikaere resta silencieux. Je venais d’admettre devant lui que j’avais croisé le chemin d’un sirénien, et il ne clignait même pas des yeux.

Autant en venir au vif du sujet :

— J’ai besoin de le contacter. Est-ce que vous pouvez m’aider ? 

Il hocha la tête comme si je n’avais pas besoin d’en dire davantage. Il se leva et retourna dans le wharenui. Les touristes étaient partis. Mikaere entra dans une petite pièce où s’accumulait tout un tas de bric-à-brac. Je restai sur le pas de la porte pendant qu’il farfouillait dans ce bazar indescriptible, très différent de l’image que je me faisais de lui.

Lorsqu’il revint vers moi, il tenait entre ses mains une flûte maorie. Couleur caramel, de moins de dix centimètres, à trois trous avec de jolies décorations.

— Souffle dans le kōauau, et il viendra à toi.

— Tēnā koe, le remerciai-je.

*

J’étais de retour à Cave Rock. J’avais patienté le temps que la plage se vide, puis j’avais soufflé dans la flûte. Un son doux et léger en sortit, aussi discret que le chant d’un oiseau et s’envola vers l’horizon.

J’attendis.

Encore.

Et encore.

Je fis glisser la flûte entre mes doigts, pour l’observer sous toutes les coutures. D’apparence, elle ressemblait à une flûte traditionnelle, tout à fait ordinaire. Émettait-elle un son que les siréniens pouvaient reconnaître ? Cela évoquait-il quelque chose pour eux ?

Je soufflai de nouveau, improvisant un air. Lorsque je prolongeai mon souffle, le son se transformait en vibration.

Mais toujours aucun signe d’Eridan.

Qu’est-ce que je faisais de travers ? Je n’y comprenais rien, et ma patience avait ses limites. Après trois heures sur place, sans le moindre succès, j’abandonnai.

Je revins le lendemain, pour un nouvel échec.

Le surlendemain, je me mis à souffler dans la flûte tous les quarts d’heure. J’en avais mal aux lèvres et aux poumons. Je n’y croyais plus. Mikaere parlait de confiance et de foi là où j’avais besoin de concret et de preuves. À quoi est-ce que ça rimait ? Étais-je à ce point désespérée pour croire même aux théories les plus sordides ?

Je m’apprêtais à quitter les rochers lorsqu’un mouvement dans l’eau me retint.

Une nageoire bleue.

Au large, la caudale dont la couleur se confondait avec celle de l’océan se rapprochait. Il me fallut à peine quelques minutes pour être sûre que ma vue ne me trompait pas : la caudale était rattachée à une silhouette humaine. 

C’était lui.

Eridan.

Lorsqu’il sortit la tête de l’eau, il pinçait les lèvres.

— Combien de siréniens comptes-tu appeler au juste ? 

— Ça a marché, murmurai-je pour moi-même, sidérée par le pouvoir de cette flûte.

— As-tu une idée d’à quel point ce bruit est strident ?

— J’ai besoin d’un service.

À cela, Eridan haussa un sourcil.

— Nous sommes quittes.

— Écoute-moi d’abord ! criai-je avant qu’il ne disparaisse sous l’eau. J’ai besoin de précisions sur le myriophylle austral, tu sais, la plante que tu m’as rapportée ? Je compte aller en chercher.

— Tu veux dire plonger par toi-même ?

J’avais capté son intérêt. Un peu comme s’il venait d’entendre qu’une crevette comptait se balader au milieu d’un banc de piranhas.

— Oui.

— Au milieu des courants ?

— Oui.

— Malgré la basse luminosité ?

— Oui !

— En étant assez patiente pour…

— Oui, oui et encore oui ! explosai-je. Je suis capable de nager aussi bien que toi.

Là, j’exagérais carrément. 

Eridan s’appuya un peu sur les rochers pour que son torse sorte de l’eau. Je le dominais, et pourtant je me sentais toute petite à côté de lui.

— Avec tes… jambes ?

Une lueur de malice éclaira ses yeux. Il se moquait ouvertement de moi. 

— Qu’est-ce que tu veux en échange ?

Il s’esclaffa.

— Nous sommes quittes, répéta-t-il.

— Je suis sûre qu’on pourrait trouver un arrangement. Il te suffit de me dire…

La nageoire d’Eridan s’éleva puis frappa l’eau pour m’éclabousser. J’en lâchai la flûte que, bien évidemment, il rattrapa de sa main palmée.

— Hé !

— Au revoir Carly.

Il s’immergea dans l’eau, emportant avec lui mes maigres espoirs.

Alors, d’une impulsion, je plongeai.

Mon cerveau eut un moment de panique. Mes bras poussèrent pour me guider aussitôt vers la surface. Dès que j’eus la tête hors de l’eau, ma gorge se serra de façon incontrôlable. Je dus faire un effort pour rappeler à mes poumons de fonctionner.

Je clignai des yeux avec un nouveau frisson. Une énorme nageoire tournait autour de moi. Eridan me jaugeait. J’étais dans son univers ; même s’il n’avait fallu qu’un pas pour franchir la terre et rejoindre l’océan, il y avait eu dans mon geste une symbolique à laquelle je n’avais pas pensé. La méfiance s’était volatilisée, je me présentais face à lui, fragile et vulnérable.

— Tu peux nager.

Cette constatation faillit me tirer un sourire.

— Faire du surplace n’est pas exactement nager. Mais oui, je peux.

Ce fut lui qui sourit.

— Et plonger ?

— On a des moyens pour respirer sous l’eau.

Sa nageoire continuait d’onduler à une cadence quasi-hypnotique. Même si j’avais capté son attention, elle risquait de ne pas durer. Autant jouer franc-jeu.

— J’ai besoin de la plante pour ma mère. Elle est malade et ça peut l’aider à guérir.

— Mère, murmura-t-il.

Il sembla partir loin dans ses pensées, peut-être vers sa propre famille. 

— Nalu t’aime et a besoin de toi, dis-je. Il serait triste s’il n’avait plus son père. C’est la même chose que je ressentirais si je perdais ma mère.

— Tu risques de la perdre ?

Ma gorge se contracta douloureusement et mes yeux s’embuèrent. Je détournai le regard.

— Je suis désolé.

Il semblait sincère. J’en oublierais presque que c’était la première fois que je retournais à l’eau depuis ma noyade.

— Que veux-tu savoir ? demanda Eridan.

— Comment tu t’y es pris ?

— Je me suis fié aux hippocampes. C’est eux qu’il faut trouver d’abord. Les pister à distance, sans faire de remous. Si tu leur fais peur, ils fuiront. Si tu approches en douceur, ils se détendront et commenceront à manger. C’est comme ça que tu trouveras ta plante.

— Compris.

Il fronça les sourcils.

— Les herbiers ont des plantes urticantes. Le courant est traitre, tu pourrais facilement te faire piquer.

— Je ferai attention.

— Ta plante est bien enracinée et il faut de la force pour l’extraire.

— Je prendrai des outils.

Il se tut, comme s’il comprenait qu’à ce jeu-là, je ne serais jamais à court d’arguments. 

Mes vêtements me collaient à la peau et mes muscles fatiguaient à force de faire du sur-place. Je nageai jusqu’au rocher et pris appui dessus. Les battements de mon cœur se calmèrent peu à peu. On aurait dit que je venais de nager le quatre cents mètres papillon. 

Eridan se rapprocha, pensif et mon regard capta une myriade d’écailles bleues qui étincelaient sous l’eau. Sa nageoire brillait de saphir, de turquoise et de lapis-lazuli, et ses mouvements d’ondulation me donnaient envie de la toucher, de sentir sous mes doigts l’inaccessible.

Eridan prit appui sur le rocher, et sa soudaine proximité me força à détacher les yeux de sa nageoire.

Sa main palmée s’ouvrit et il me rendit la flûte. Mes doigts effleurèrent involontairement les siens en la récupérant. 

— Pourquoi ?

Sa réponse tarda à arriver, comme si lui-même ne s’expliquait pas son geste.

— En cas de besoin. Peut-être que je t’accompagnerai lorsque tu plongeras.

Cette générosité soudaine me laissa muette comme une carpe.

— À bientôt, Carly. 

Et une fois encore, il disparut dans les profondeurs de l’océan.

 

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