Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 30 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 30

 

Enroulée dans une serviette, ballotée par les virages, je luttais pour ne pas m’endormir pendant que Jared conduisait pour un retour à la maison. Mon inconscient cherchait à me ramener dans l’océan.

— Comment va-t-elle ?

Une main chaude se posa sur mon front. Celle de ma mère. Je clignai des yeux ; la voiture était garée devant la maison. Le soleil caressait mon visage en cette fin d’après-midi et ses rayons étaient réconfortants.

Jared me portait dans ses bras. Une boule d’angoisse se forma dans ma gorge lorsqu’il commença à me conduire vers ma chambre.

— Non, non, non.

— Qu’est-ce qui se passe ?

— Je ne veux pas rentrer. Laisse-moi voir Eridan.

Jared s’arrêta. Finalement, il fit demi-tour et franchit la baie vitrée qui menait au jardin. Au milieu du cours d’eau, mon sirénien était là.

— Pourquoi n’est-elle pas à l’intérieur ? s’enquit Eridan.

— Elle veut rester auprès de toi, dit Jared. Bastien, Tasha, vous voulez bien apporter son matelas ici ?

Moins d’une minute plus tard, Jared me déposait sur mon matelas, à côté du cours d’eau. Il me débarrassa de mes chaussures et me couvrit d’un drap. Je balbutiai un remerciement, sans quitter Eridan des yeux. Le soleil éclairait son visage, plus beau que jamais.

Il prit ma main dans la sienne et se rapprocha tout près de moi. Je baissai les yeux sur son ventre, à l’endroit où Tangaroa l’avait frappé. Le cataplasme tenait encore en place.

— Tu vas bien, soupirai-je.

— Repose-toi, il ne t’arrivera plus rien, c’est fini.

— Je ne peux pas dormir si tu es là.

Il sourit, dévoilant les fossettes que j’adorais.

— J’ai l’impression que tes paupières ne sont pas d’accord avec toi.

— Si je m’endors, je vais à nouveau faire des cauchemars.

Il se pencha un peu plus.

— Alors je veillerai et je chasserai les mauvais rêves à coups de nageoire pour t’en protéger.

— Tu sais faire ça ?

— J’ai de l’entraînement avec Nalu. Dors Carly, je ne bougerai pas d’ici.

Son souffle effleurait mes lèvres. Son odeur salée, familière, était entêtante. Dire que j’avais cru le perdre. Je me décalai un peu de sorte à coller mon front contre le sien.

Je m’endormis.

*

À mon réveil, la nuit s’était installée. Je voulus bouger, mais une main se posa sur ma joue.

Une main palmée.

— Tu as froid ? Si tu veux, je peux appeler ton frère pour qu’il t’emmène à l’intérieur.

Je levai la tête pour rencontrer le regard d’Eridan. Il était assis sur le rebord et seule sa nageoire était encore dans l’eau.

— Tu es resté.

— Bien sûr. Ai-je réussi à repousser tes cauchemars ?

Il y eut des exclamations.

— Carly, tu es réveillée !

Je tournai la tête en direction de la baie vitrée.

Bastien et Tasha accoururent et s’agenouillèrent à côté du matelas, l’air éreinté, mais soulagé. Ma mère m’embrassa sur la joue avant de se redresser et Jared passa un bras autour de ses épaules en me souriant. Je peinais à reconstituer les derniers événements, tout était allé si vite. Je me tournai vers mes meilleurs amis.

— Vous m’avez suivie jusqu’au port, c’est ça ?

— Désolé, avoua Bastien. Cette histoire nous semblait trop bizarre. On a tout raconté à Jared. On ne pouvait plus garder pour nous ce qui se passait avec Tangaroa.

— Je me disais que quelque chose clochait, admit mon frère, mais j’étais prêt à faire ce que tu demandais. Quand ils m’ont raconté, ça a été la goutte de trop. J’ai pris mon harpon et nous t’avons suivie.

Je frissonnai.

— Je crois que tes vêtements ont séché, me dit ma mère. Mais si tu veux te doucher ou te changer…

De nouveaux frissons s’emparèrent de mon corps. J’aurais dû me sentir mieux, mais c’était le contraire. Mon cœur battait à mes tempes, mon bras gauche était engourdi à m’en faire mal et la nausée montait.

— Je ne me sens pas bien.

Je roulai sur le côté et vomis dans l’herbe.

Eridan étant le plus proche, il réagit en premier. Ses mains sur mes épaules, il tenta de me faire pivoter vers lui.

Je gémis.

— Mon bras…

Jared dégagea le drap dans lequel j’étais enroulée, pendant qu’Eridan remontait la manche de mon pull. Ses mains palmées passèrent sur mon poignet et mon avant-bras remontant jusqu’à l’épaule. 

Tasha poussa un cri d’effroi.

— Qu’est-ce que c’est ? s’alarma Jared.

— Tangaroa t’a fait ça, murmura Eridan d’une voix grave.

Je baissai les yeux. L’encre noire suivait le chemin de mes veines ; elle était désormais dans mon sang.

— Il t’a empoisonnée. 

Jared se passa la main sur le visage en poussant un juron. Ma mère s’accroupit et commença à m’ausculter : fièvre, maux de tête, nausées, pouls faible, respiration difficile. Elle me fit boire quelques gorgées d’eau. Le coup d’œil qu’elle échangea avec Eridan me confirma qu’elle avait aussi diagnostiqué un empoisonnement.

— Ça va remonter jusqu’à son cœur, dit sombrement Eridan.

— Non, refusa Jared.

Il passa ses mains sur mon bras nu, comme s’il cherchait un moyen d’extraire le poison de mes veines. 

— Tu le savais ? Carly, tu n’as rien dit ?

Jared me tenait par les épaules, me forçant à le regarder.

— Il a dit que je n’aurais pas une journée à vivre. 

— Maman, dis-moi qu’on peut faire quelque chose, je t’en prie !

— Je ne peux rien faire de plus ici, il faut appeler les secours et le centre antipoison.

— Et qu’est-ce que ça changera ? marmonnai-je.

— Il y a un antidote, n’est-ce pas ? demanda Jared à Eridan.

L’air sombre, ce dernier fit un effort pour contrôler sa voix :

— Les créatures comme Tangaroa utilisent leur poison pour paralyser ou tuer leur proie lorsqu’ils chassent. Ils sont les seuls à être immunisés. Je ne connais pas d’antidote.

Jared me lâcha les épaules et se releva d’un bond. Je me nichai à nouveau dans les bras d’Eridan. La fièvre me donnait des sueurs froides. Eridan me serra plus fort, ses muscles contractés rendaient l’étreinte inconfortable, mais pour rien au monde je ne lui aurais demandé de me lâcher.

Jared pestait tout seul et lui et ma mère partirent en direction de la maison.

Tasha et Bastien étaient en état de choc, et n’avaient pas dit deux mots, même si leur regard empli d’effroi parlait pour eux. Je tournai la tête vers le cours d’eau au moment où des bulles remontaient à la surface. Deux nageoires violettes que je fus heureuse d’accueillir. 

— Content de te revoir en vie Carly, dit Kailano en secouant sa tignasse brune. J’ai quand même dû renoncer à quelques sirènes pour toi, j’espère que tu pourras te racheter. 

— Je trouverai un moyen de te remercier, dis-je faiblement.

Eridan gronda.

— Tu n’as pas l’air d’aller mieux, s’enquit Adaro.

Je devais faire un effort énorme pour cesser de trembler. Courageusement, je leur montrai mon bras gauche. Leur expression changea instantanément ; ils n’avaient pas besoin d’explication pour comprendre. 

Une nouvelle vague de douleur me fit gémir. Cette fois j’avais des difficultés à respirer.

— Tu es sûre que tu ne veux pas aller à l’intérieur ? murmura Eridan avec angoisse. La nuit est fraîche.

— Non, je veux rester là.

Et si c’était ma dernière nuit à vivre, je voulais la passer dans les bras d’Eridan.

— Carly, murmura Tasha, les secours vont arriver, on va pouvoir t’aider.

— Je n’irai pas à l’hôpital.

— Tu risques de mourir !

— Personne ne va mourir.

C’était la voix de Jared, il était de retour avec notre mère, trousse de secours en main.

— Les secours vont arriver et te prendre en charge.

— Vous ne pouvez pas l’emmener, s’opposa Eridan. Le problème a été causé par l’océan, il doit être résolu par l’océan.

— Si on ne l’emmène pas, elle risque la septicémie.

Chacun resta campé sur ses positions, à s’affronter du regard, comme s’ils étaient de nouveau ennemis. Tasha se mit à pleurer dans les bras de Bastien.

Je levai le regard vers ma mère.

— Maman, s’il te plait, je ne veux pas aller à l’hôpital. 

Elle, mieux que quiconque, me comprendrait. Son expression se troubla, et je sus qu’elle cherchait une alternative.

— En temps normal pour un empoisonnement, il faut faire des analyses en laboratoire pour déceler les agents pathogènes et…

— Il n’y a pas le temps, dit Jared.

— Je le sais. Je peux… lui administrer un antibiotique par voie intraveineuse pour renforcer son immunité et ralentir la progression du poison.

J’acquiesçai, et ma mère ouvrit la trousse de secours et prépara la seringue avant de m’injecter l’antibiotique.

— Si vous avez une idée, c’est maintenant, grinça Jared à l’attention des siréniens.

— J’en ai une, dit alors Kailano. Enfin disons que c’est plutôt une théorie. Ce que vous devez savoir, c’est que dans l’océan il n’y a que deux catégories de créatures : celles qui meurent suite au poison, et celles qui sont immunisées.

— On avait compris, grommela Jared.

— Et donc, continua calmement Kailano, il faut faire en sorte que Carly devienne immunisée.

Tout le monde le regarda avec des yeux ronds.

— Je croyais qu’il n’y avait que Tangaroa qui l’était, dit Jared.

— Ce qui veut dire que c’est lui, la solution, conclut Kailano d’un ton triomphant.

— Tangaroa est mort.

— Son corps est encore au port. Nous allons nous rendre sur place et en prélever une… partie.

Penser à Tangaroa était au-dessus de mes forces. Je fermai les yeux. La main palmée d’Eridan se nicha dans la mienne.

— Nous serons vite de retour, chuchota Eridan à mon oreille.

J’émis un râle de protestation et trouvai la force de tourner la tête vers lui.

— Ne pars pas.

Cela reviendrait à m’arracher le cœur.

— Je reviens le plus vite possible, murmura-t-il en caressant le dos de ma main. Je ne t’abandonne pas.

J’inspirai avec difficulté.

— Embrasse-moi d’abord.

Je croisai son regard voilé. Je me fichais que ma famille entende notre conversation, ou même que tout le monde nous voit. Ce serait probablement la dernière fois.

— Je t’ai dit que je ne le méritais pas encore, souffla-t-il en collant son front contre ma tempe. Je t’embrasserai lorsque tu seras guérie.

— Depuis quand tu mets autant de conditions ?

Il sourit faiblement.

— Tu vas guérir, Carly, je te le promets.

— Ne fais pas de promesse que tu ne peux pas tenir. Je ne tiendrai pas…

— Tu peux tenir, je le sais. Attends-moi, je t’en prie.

Mes supplications furent vaines. Il lâcha ma main. Il disparut à la suite d’Adaro et Kailano ; et avec lui, mes derniers espoirs. Je me mis à gémir, en entendant à peine Jared conclure qu’il leur laissait une demi-heure et que, passé ce délai, il m’emmènerait lui-même aux urgences.

Ma mère me caressa doucement les cheveux, calme et rassurante, en fredonnant une mélodie comme lorsque j’étais enfant. Ma mère avait changé, elle était beaucoup plus forte. Elle l’avait toujours été dans le fond, car elle n’avait jamais lâché son combat contre la maladie. Et elle allait mieux. Peut-être même, qu’un jour, elle referait sa vie avec un autre homme.

Les minutes s’étiraient, interminables. Attends-moi, avait dit Eridan. C’était bien la chose la plus difficile qu’il m’ait demandé de faire.

Mes deux meilleurs amis s’agenouillèrent à mes côtés, l’air de ne savoir quoi dire. Tasha avait les yeux rougis.

— Bastien, commençai-je, je suis désolée, pour le bateau de ton père.

— Ce n’est pas grave.

— Il a coulé… à cause de Tangaroa. J’aurais dû te le dire plus tôt.

— Ce n’est pas grave, répéta-t-il.

D’ordinaire stoïque, ses yeux brillaient de larmes. Tasha me prit la main, me répéta qu’elle tenait à moi autant qu’à une sœur. Jared faisait les cent pas comme un lion en cage.

Il y avait trop de choses que je voulais encore expérimenter. Continuer mes études, grandir, apprendre, devenir biologiste marin.

Et Eridan… Le temps à ses côtés avait été trop court. J’aurais voulu être intime avec lui, émotionnellement, physiquement, et qu’il me fasse découvrir d’autres lieux aussi magnifiques que la cité de corail.

Les premières étoiles apparurent dans le ciel. Autant de points inaccessibles.

Mon cœur battait par à-coups, trop vite ou trop lentement je ne savais plus vraiment, mais mon souffle devenait irrégulier. Les tremblements étaient en train de revenir, la fièvre de remonter et je me contrôlais tant que je pouvais pour ne pas affoler davantage mon frère et ma mère.

— Ça suffit, souffla Jared. Le temps est écoulé.

— Encore quelques minutes, dit Tasha.

— Leur théorie ne va pas marcher.

— Et pourquoi pas ? Ils savent ce qu’ils font. Il est temps de leur faire confiance.

— Je…

— De leur faire vraiment confiance, assena-t-elle. Comme tout à l’heure, lorsque vous vous êtes entraidés et défendus. Alors, attendons encore cinq minutes !

Elle avait presque crié. Pour une fois, Jared ne trouva rien à redire.

— Encore cinq minutes, renchérit ma mère à voix basse.

Au même moment, il y eut des bruits d’éclaboussures.

— Bastien, dit Eridan, aide-moi.

— Wow, c’est très… glissant. Qu’est-ce que vous voulez en faire ?

J’ouvris péniblement les yeux.

— Il faudrait le découper en fins morceaux.

Leur conversation me parvenait par intermittence.

— …pour le faire cuire ?

— Non, il vaut mieux éviter d’endommager ses propriétés.

— Alors qu’elle consomme ça… cru ?

Leur conversation me paraissait surréaliste.

Eridan fut soudain près de moi et m’aida à revenir en position assise. Le contact de son torse humide contre mon dos me permit de reprendre mes esprits. Mon bras gauche pendait à mes côtés, inerte.

— Ça va aller Carly.

— On voit la Voie lactée, constatai-je.

Jared pestait, penché près de Kailano. Une odeur désagréable me chatouilla les narines. Eridan prit mon visage entre ses mains pour que je me focalise sur lui. 

— Il va falloir manger.

— Manger ?

— Ce sont des restes de Tangaroa, expliqua Kailano. En ingérant une partie de lui, tu vas digérer sa chair, et son immunité devrait se retrouver dans ton sang. Et on l’espère suffisamment longtemps pour repousser le poison.

Mon estomac se souleva. Ça ne me réjouissait pas du tout. 

— Je vais t’aider, proposa Eridan.

Ma mère tint devant moi une assiette avec des morceaux de chair découpés en cube.

— Si tu n’arrives pas à mâcher, avale tout, me conseilla-t-elle.

J’eus un mouvement de recul à l’odeur.

J’avais fait des actions plus courageuses que manger des tentacules crus, mais j’étais fatiguée et lasse.

— Courage Carly, dit Adaro.

Eridan prit un des cubes de chair et me le présenta. J’entrouvris les lèvres. La texture était tendre et gélatineuse. Le goût aussi abominable que l’odeur. Je refoulai un haut-le-cœur puis optai pour le conseil de ma mère : j’avalai tout.

— C’est bien, un deuxième.

Je continuai, luttant à chaque fois pour ne pas rendre le repas.

— Tu t’en sors super bien Carly, m’encouragea Adaro.

— Oui, approuva Tasha.

— C’est bientôt la fin, murmura ma mère.

Ouvrir la bouche. Mâcher un minimum pour ne pas m’étouffer. Avaler. Je n’en pouvais plus.

La scène autour de moi aurait pu surgir d’un rêve. Mon frère, ma mère, mes deux meilleurs amis, et trois siréniens. Quelques mois plus tôt, nous ne connaissions pas l’existence de ces derniers, et mon frère aurait sans doute été capable d’en tuer un à mains nues. Depuis, lui et Eridan n’éprouvaient plus la moindre animosité l’un envers l’autre.

Au morceau suivant, je secouai la tête.

— Ça suffit.

Je fermai les yeux en inspirant calmement. Une chose était sûre : si j’en avalais un de plus, j’allais vomir.

— Tu devrais lui donner à boire, conseilla Eridan à Jared.

Mon frère me tendit un verre d’eau que je bus entièrement.

— Comment tu te sens ?

Mon rythme cardiaque semblait apaisé.

— Un peu mieux.

Alors quelque chose se crispa en moi. D’abord mon bras ; il me brûlait comme s’il transportait du métal en fusion. Je hurlai. La douleur se propagea jusque dans mon épaule, embrasa mes poumons. Mon cœur me faisait mal, je n’arrivais plus à respirer. Je partis en arrière et sombrai dans l’inconscient.

 

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