Le Sirénien (French Edition)
Chapitre 26
La cité me coupa le souffle.
Encadrés par des rochers, des centaines de plantes et d’êtres luminescents illuminaient les lieux sur un immense récif corallien. Sa structure s’était adaptée à la taille de ses habitants, capables de circuler librement dans ce labyrinthe vivant. Des couloirs de coraux, des renfoncements refermés par des rideaux d’algues, des étages de coquillages aux formes surprenantes… Leur habitat se fondait dans le décor, au point de ne plus distinguer ce qui avait été façonné par leur main ou par la nature elle-même.
Il y avait beaucoup de mouvements. Un sirénien donnait à manger à de petits poissons jaunes ; un autre soufflait dans un coquillage et des bulles en sortaient, ce qui amusait son auditoire. Son voisin était en train de parler à de jeunes sirènes à peine plus âgées que Nalu, les coudes appuyés sur une table de corail, comme s’il faisait une leçon. Quelques siréneaux se pourchassaient en rigolant. Des poissons, des lièvres de mer, des crabes décorateurs, des concombres, des rochers recouverts d’éponges de mer… La cité était bondée, multicolore et terriblement captivante.
Et puis il y avait les sirènes.
Créatures à la peau parfaite, la couleur de leur nageoire variait dans les tons de bleu, de vert, de violet et de doré. Leur longue chevelure décorée de perles retombait sur leur poitrine dénudée. Mon regard accrocha la silhouette de l’une d’elles, qui gagnait les hauteurs. Au-dessus de nos têtes, des couples étaient formés, dans un ballet calme et harmonieux. Le rouge me monta aux joues et je détournai aussitôt la tête.
Adaro m’entraina au cœur de la cité de corail. Très vite, les visages se tournèrent vers nous ; enfin vers moi. Leurs yeux se fixaient sur mes jambes, on chuchota le mot « humaine », les regards devinrent durs et méfiants et certains se réfugièrent plus loin.
Qui est le prédateur entre l’humain et le sirénien ?
Une petite silhouette fila comme un boulet de canon et se jeta dans mes bras.
— Tu es venue ! cria Nalu.
Adaro me lâcha et Nalu prit mes mains et continua de me faire avancer en zigzaguant au milieu de cette cité de récifs.
Sirènes et siréniens s’écartèrent pour me laisser passer, se rassemblant dans mon dos pour nous suivre à distance.
Malgré moi, je scrutais les visages. Et alors, je le vis.
Eridan.
Je m’y étais mentalement préparée ; mes pensées étaient à l’abri, mon cœur sous contrôle, malheureusement mes résolutions me lâchèrent. Le voir me ramenait à chaque moment de complicité, chaque regard, chaque caresse. J’en voulais à mon corps de frémir, à mes sens de s’affoler. Il m’avait toujours affirmé, sans modestie, posséder un charme que les autres siréniens n’avaient pas. Et j’avais confirmation que c’était vrai. Que ce soit mon cœur amoureux qui parle pour moi ou non, cela ne changeait rien au fait que tout chez lui m’attirait.
Lorsqu’il nagea jusqu’à moi, son expression était indéchiffrable.
— Carly est venue nous rendre visite, papa, fit joyeusement Nalu.
Le siréneau souriait jusqu’aux oreilles, pourtant, sa petite main pressait nerveusement la mienne.
— Je vois, fit-il sans intonation particulière.
Il se tourna vers Adaro qui avait commencé à se glisser silencieusement derrière un rideau d’algues.
— Tu m’expliques ?
Adaro leva les mains devant lui.
— Ah, Eridan, mon vieux, sois sympa, je me suis absenté trop longtemps. Carly pourra te répondre.
— C’est à toi que j’ai posé ma question.
— Je suis venue pour m’entretenir avec Adamaris, répondis-je.
Cette fois Eridan me regarda. J’avais toujours comparé la couleur de ses yeux à celle de l’océan. Doux et envoûtant. Là, je les trouvais glaciaux.
— Je te raccompagne à la surface.
Sa voix était tellement dure que je mis un certain temps à comprendre. Il approcha la main et je battis des jambes pour reculer, Nalu toujours accroché à moi.
— Pas sans avoir vu Adamaris.
— Tu ne sais pas ce que tu fais, grinça-t-il. Ce n’est pas ton monde et c’est dangereux.
— Je sais exactement ce que je fais, contredis-je.
Eridan se tourna vers Adaro, cette fois en colère :
— Tu n’aurais jamais dû l’amener ! Tu trouves que c’est un endroit sûr pour elle ?
— Je suis au courant pour Tangaroa, dis-je.
— Oui, on lui a tout expliqué, renchérit Nalu.
Eridan m’attrapa le poignet.
— Tu n’es pas au courant de tout, Carly.
— Lâche-moi, ce n’est plus ton problème de toute façon.
— J’ai dit que je te ramenais, et je le fais maintenant.
Nalu se mit à sangloter.
— Papa, arrête…
Mais les supplications étaient vaines. Eridan me tenait fermement et Nalu lâcha ma main contre son gré. C’était fini. Je ne pouvais pas lutter physiquement contre lui. Il m’entraina sur le chemin inverse, passant entre les couloirs rocheux. Je battis inutilement des jambes, tirant sur mon bras pour résister, mais la prise se resserra.
— Eridan, tu me fais mal !
Je me débattis et ma tête partit en arrière, cognant contre la roche. Il y eut un bruit de craquement. Par réflexe, je retins ma respiration.
Eridan me lâcha. Je posai les mains autour de mon masque, tâtonnant l’endroit du choc. Il n’était pas fissuré.
L’expression d’Eridan s’était transformée, et reflétait ma propre angoisse. Si mon masque se brisait, je serais privée d’oxygène et mourrais en quelques minutes.
— Eridan, puis-je rencontrer cette humaine ?
La voix était chantante et venait de derrière moi.
Eridan se décala sur le côté, les yeux baissés et soumis. Je me retournai.
Adamaris.
Sa chevelure blanche aux reflets bleutés flottait autour de sa tête et ses yeux ambrés se fixèrent sur moi. Sa peau pâle était légèrement fripée, ses mouvements lents à l’image de la grâce d’une danseuse. Les écailles de sa longue queue se paraient d’un doré très clair. Elle avait l’âge d’être ma grand-mère. Une grand-mère extrêmement bien conservée.
— Adamaris, nous présenta Eridan, voici l’humaine Carly.
Le temps se suspendit. Sirènes et siréniens restèrent à l’écart, attendant qu’Adamaris s’exprime.
— Vous êtes la première humaine que je vois capable de respirer sous l’eau, dit la plus âgée des sirènes.
Elle s’avança, me contourna pour m’observer sous toutes les coutures. Les conseils d’Adaro me revinrent.
— Je ne suis pas là pour vous faire du mal, dis-je.
Elle eut un léger sourire ironique.
— Êtes-vous certaine que l’inverse soit vrai ?
— Je suis inoffensive pour vous, je suis seule et dépendante de ce masque pour respirer.
— Les humains sont beaucoup de choses. Inoffensifs, non.
Elle mit un peu d’écart entre nous, me jaugeant toujours. La cité était bien gardée et protégée ; craignait-elle qu’un jour je ramène des humains ici ? Même si je l’avais voulu, j’aurais été incapable de faire seule le chemin emprunté par Adaro.
Eridan ne disait rien. De toute façon, c’était à moi de m’exprimer.
— Adamaris, je suis venue vous parler de la catastrophe de la marée verte et de l’étendue des dégâts à la surface.
Il y eut des murmures parmi ceux encore présents autour de nous.
— J’ai conscience que votre vie est impactée. Mais je pense que nous pouvons tenter de réparer ce qui a été fait. C’est du moins ce que nous, humains, essayons de faire depuis plusieurs jours.
— Tenter est rarement suffisant, répondit Adamaris avec une pointe de tristesse. Nous ne tentons pas de partir, nous le faisons.
Mon ventre se noua.
— Il y a d’autres solutions.
— Que proposez-vous ?
— Nous avons la technologie de notre côté. Vous savez déjà que les humains utilisent des bateaux, des sous-marins, et d’autres machines… Nous en avons une, conçue pour nettoyer les particules en suspensions. Mais nous sommes trop lents. De votre côté, vous avez la connaissance de l’océan. Nous pourrions unir nos forces.
Le visage d’Adamaris paraissait insondable. Lointain. Nos deux mondes étaient-ils trop différents pour trouver un terrain d’entente ?
— Vous n’êtes pas une humaine ordinaire.
Je pris cela pour un encouragement.
— Il est injuste de laisser cette partie du littoral se dégrader. Que l’écosystème soit perturbé pour les années, les décennies à venir. Les humains sont peut-être divisés sur bon nombre de questions, mais certains sont unis et des groupes se forment en ce moment même pour empêcher le pire d’arriver.
La tête d’Adamaris s’inclina en avant d’un lent hochement de tête.
— Certains humains ont une morale.
Je ne savais pas si c’était une question ou une affirmation.
— J’ai vécu assez longtemps pour voir les dégradations dont vous parlez. La mémoire de l’océan garde la trace des humains. Nous, peuple discret, nous adaptons en conséquence et faisons confiance à la force des courants pour rétablir l’équilibre. Les humains ne m’inspirent rien de bon, mais ils ne sont qu’une goutte d’eau, un grain de sable qui s’érode, voué à disparaître. La nature répond à chaque agression et tout ce que vous faites se retourne contre vous.
Une goutte d’eau, c’était bien ce que nous étions. Les océans occupaient soixante-dix pour cent de la surface de la Terre. La fosse des Mariannes s’enfonçait à plus de onze kilomètres de profondeur, un gouffre capable d’engloutir l’Everest. Nous étions minuscules. Insignifiants.
Les siréniens vivaient en harmonie avec leur habitat et s’adaptaient constamment. Depuis toujours, ils restaient éloignés des humains ; ils évitaient les zones de surpêche, les contaminations, la pollution. C’était ainsi qu’ils survivaient et continueraient de le faire.
Leurs ressources étaient plus importantes que les nôtres.
— Vous avez raison, dis-je. Cette catastrophe aura sans doute plus d’impact sur les humains que sur vous. Votre méfiance est justifiée et je ne la remets pas en question. Mais je suis venue, car je veux vous faire confiance. Lorsque je vois votre cité, cet écosystème riche et unique au monde, j’aimerais vous poser une question : êtes-vous vraiment prêts à l’abandonner et à le laisser mourir ?
Adamaris n’était plus la seule à m’écouter d’une oreille attentive. Le groupe autour de moi avait grandi. Des familles entières. Adultes et enfants, sirènes et siréniens. Tous étaient attachés à la cité de corail.
Je jouai mon va-tout :
— Seriez-vous d’accord pour venir à la surface discuter avec les humains ? Ceux qui sont dignes de confiance, qui connaissent votre existence et la respectent.
— Vous souhaitez vraiment réparer les choses.
— C’est comme ça que je suis. Je répare ce qui a été brisé.
Je ne pus m’empêcher de jeter un coup d’œil à Eridan. Il ne me regardait pas, ses yeux fixés sur Adamaris.
— Il me déplait de parler avec un humain sans savoir à qui j’aurai à faire.
— Ce ne sera pas n’importe quel humain. Daren Thompson. Il a été sauvé de la noyade par un sirénien.
Cette information sembla intriguer Adamaris.
— Racontez-moi.
Je lui relatai l’histoire de Thompson. Adamaris m’écouta avec un intérêt renouvelé. Ses yeux ambrés étaient comme des détecteurs de mensonges qui s’illuminaient au fur et à mesure de mon récit. Je mis en valeur les qualités de mon professeur : un biologiste marin qui avait dédié sa vie à l’étude de l’océan, qui œuvrait pour la protection de l’environnement et enseignait tout ce qu’il savait aux générations futures.
— Je dois y réfléchir, finit-elle par dire. Et en discuter avec Tangaroa.
Ce nom me fit frissonner. Adamaris interpréta ma réaction autrement.
— Suivez-moi, Carly, je vais vous trouver un endroit confortable pour que vous puissiez vous reposer.
Sa sollicitude me réchauffa le cœur, même si mes membres, eux, étaient aussi durs que des rocs.
Adamaris nagea à mes côtés pour traverser le récif. Nous passâmes sous un pont de coraux épanouis et des algues me chatouillèrent les jambes. Une prairie s’étendait devant nous. Quelques jeunes sirènes, un peu plus âgées que Nalu, comptaient les poissons qui passaient devant elles. En me voyant, elles ouvrirent de grands yeux ronds.
Une fois la prairie traversée, nous remontâmes le long d’une tour de coquillages. Là, dans un renfoncement, elle s’arrêta et leva les bras. L’eau sembla se mettre en mouvement, à bouillonner et changer de forme. Elle fuyait, comme aspirée sur les côtés et une poche d’air était en train de naître et d’épouser chaque contour du coquillage. L’espace se retrouva à l’air libre.
— Allez-y, indiqua Adamaris.
Ma main traversa le mur d’eau. Mon corps suivit le mouvement et je me retrouvai sur mes pieds, de l’autre côté, dans un aquarium d’air. J’ôtai mon masque en frissonnant, glacée jusqu’aux os.
— Je reviens bientôt. N’ayez crainte, vous êtes en sécurité ici.
Livrée à moi-même, j’essorai mes cheveux et m’assis sur un lit d’algues, repliant mes genoux contre ma poitrine pour maintenir un peu de chaleur.
Mon regard se perdit à travers la vitre. Mon cœur se souleva. Au loin, sirènes et siréniens entamaient leur parade nuptiale. Des couples se formaient, restaient parfois le temps d’une seconde avant de se séparer, comme si la rencontre ne se faisait pas. D’autres se taquinaient, jouaient entre eux comme deux amoureux, ils entamaient des jeux de séduction, se lançaient des regards équivoques… avant de finir tendrement enlacés, bras liés, leur queue enroulée l’une à l’autre, pour ne former plus qu’un.
Des images belles et indécentes auxquelles je n’aurais jamais dû assister.
La silhouette d’un sirénien se profila alors devant moi. Je n’avais pas encore remarqué le petit bassin à mes pieds, guère plus large que deux baignoires. Eridan s’y glissa et sortit la tête de l’eau.
Je le regardai et il me regarda.
— Tu découvres notre cité, dit-il d’une drôle de voix.
Au moins il ne semblait plus fâché.
— Tout est très beau. Encore plus que ce que j’avais imaginé.
— Tu avais imaginé à quoi elle ressemblerait ?
Son étonnement m’agaça. Pourquoi faisait-il comme s’il ne s’était jamais rien passé entre nous ? Comme si rien n’avait été réel ?
— Qu’est-ce que tu veux, Eridan ?
Il se rembrunit.
— Tu as manqué de prudence en venant ici.
— Il faut croire que j’ai laissé la prudence à la surface.
Il soutint mon regard. S’il était uniquement là pour me faire des reproches, je préférais encore être seule.
Une silhouette plus petite entra alors dans le bassin.
— Regarde ce que je t’ai apporté !
Nalu déposa devant lui quelques algues et coquillages.
Eridan lui ébouriffa les cheveux sans rien dire. Il y avait une impression de déjà vu dans ce geste. J’avais été si souvent témoin de leur complicité père-fils, nous avions même eu la nôtre, tous les trois.
Pour cacher mon émoi, je me penchai aux côtés de Nalu qui me montra comment décortiquer les coquillages avant de les manger. Eridan ne parla pas, et sa présence commençait à mettre mes nerfs à rude épreuve.
— Tu ne vas pas les rejoindre ?
Je ne m’embarrassai même pas à désigner les sirènes.
Eridan baissa les yeux, comme en conflit avec certaines pensées.
— Non.
Non. Était-ce à cause de moi ? Avait-il choisi de ne pas briser sa promesse ? Impossible, il ne me devait plus rien.
Une sirène s’approcha et Nalu plongea dans sa direction. Il échangea quelques paroles avec elle, puis deux jeunes sirènes passèrent à côté d’eux, invitant Nalu à jouer. Dès que Nalu eut disparu au milieu des récifs coralliens, la sirène tourna la tête vers moi. Elle était splendide. Blonde, longiligne, ses traits aussi délicats qu’une poupée de porcelaine et sa nageoire d’une couleur émeraude étincelante. Elle darda sur moi des yeux identiques à ceux de Nalu.
Sequana.
Elle prit la place qu’occupait son fils un peu plus tôt, et balaya d’un revers de la main les restants de coquillage.
Elle ne s’attarda pas sur moi. Un seul coup d’œil lui avait suffi pour constater que je n’étais pas une rivale, frêle silhouette aux cheveux emmêlés – et surtout, avec des jambes.
Sequana se tourna vers Eridan.
— Tu viens me rejoindre ? fit-elle en s’allongeant sur le dos.
Il détourna la tête. Le sang me monta aux joues au sous-entendu.
— Non.
Sequana pinça légèrement ses lèvres parfaites et me jeta un regard accusateur, comme si j’étais responsable de la mauvaise humeur d’Eridan.
Elle tendit sa main palmée.
Je ne compris pas tout de suite ce qui se passait. J’aurais dû, car j’avais été témoin plus d’une fois des prouesses des habitants de l’eau. Un mince filet d’eau rampa jusqu’à mon masque et le souleva dans une courbe aérienne avant d’atterrir entre les mains de la sirène.
— Rends-le-moi, dis-je d’une voix qui se voulait ferme.
Son visage avenant avait perdu en beauté ; il était celui d’une prédatrice, froide et calculatrice.
Eridan se dressa devant elle.
— Ce n’est pas un jeu, Sequana. Rends-le-lui.
C’était la dernière chose à dire.
La prise de Sequana se referma et, avec un sourire carnassier, elle fila dans l’eau.
— Hé !
Mes mains glissèrent sur du vide. Je voulus plonger à sa suite, mais Eridan me retint par l’épaule.
— Je m’en occupe.
Il fila dans un tourbillon de bulles.
Mon visage s’arrêta à quelques centimètres de la vitre d’eau. Si c’était de la pure provocation pour m’attirer sur le terrain qu’elle maîtrisait, j’avais été à deux doigts d’y céder. Sequana nageait comme un feu follet autour de la tour de coquillages, Eridan la pistant de près, mais jamais assez pour la rattraper. Elle le faisait tourner en bourrique et s’en amusait. Lorsqu’il l’accula contre la paroi rocheuse, il n’y avait aucune trace de jalousie ou de méchanceté sur le visage de la sirène. La séductrice en puissance dévoilait ses charmes dans un but bien précis.
Eridan ne céda pas aux avances. Il tendit la main pour récupérer le masque et Sequana, lassée de son propre jeu, le laissa tomber avant de s’éloigner. Eridan plongea au milieu des herbiers pour le rattraper et revint vers moi. Une ride barrait son front.
— Il est fendu, compris-je.
C’était une catastrophe. La fissure était nette, au milieu du front.
— Pourquoi ? Pourquoi elle a fait ça ?
— Je vais le réparer, Carly.
— Tu ne peux pas, il faut changer le verre, ça ne se répare pas comme ça !
Il ne m’écouta pas et avisa une algue sur la roche, qu’il arracha pour l’aplatir dans sa paume. Minutieusement, il commença à appliquer l’algue sur la fissure. Elle se fixa au verre comme une pâte adhésive et en épousa les contours.
Eridan me tendit le masque. Je le posai contre mon visage, resserrai la sangle et mis la tête sous l’eau. L’algue tenait en place. Une réparation de fortune, mais qui me permettrait de regagner la surface.
— Je n’aurais pas dû la provoquer, s’excusa-t-il.
— Parce que dire non c’est de la provocation entre vous ?
— Tu avais mon attention et elle voulait m’en détourner.
Je retins la remarque acerbe qui montait. Son ton me fit l’effet d’une sonnette d’alarme.
— Est-ce que je suis prisonnière ici ?
— Bien sûr que non, répondit-il presque trop vite. Pourquoi penses-tu une telle chose ?
— Tangaroa en veut aux humains. Et comme Adamaris est partie le voir…
J’attendis qu’il saisisse la perche que je lui tendais. Rien. Il restait obstinément fermé.
— Tu ne veux pas me parler de lui ? insistai-je.
— Je ne le connais pas assez pour pouvoir en parler.
— Mais tu en sais assez pour savoir qu’il est dangereux.
Eridan ouvrit la bouche puis la referma.
Pour moi. Il est dangereux pour moi. Tangaroa n’avait rien à reprocher aux siréniens, il était même leur allié.
— Tu n’as pas besoin de rester à mes côtés pour me surveiller. C’est évident que je n’irai pas loin.
— Il faut bien quelqu’un pour veiller à ce que cette poche d’air reste en place.
Nous étions en pleine impression de déjà-vu. Ce jour-là encore, il ne me laisserait pas me noyer.
— Merci, soufflai-je.
Il fuyait toujours mon regard. Présent et absent. Prévenant et indifférent. Pourquoi autant de contraires ?
— Je suis vraiment désolée pour ce que mon frère a fait.
— Votre frère ?
Je sursautai en même temps qu’Eridan se redressait d’un bond.
Une voix masculine. Adamaris était de retour, et elle n’était pas seule.
Tangaroa.
La créature était imposante et sombre. Huit appendices musculeux et allongés, pourvus de ventouses, bougeaient de manière indépendante les uns des autres ; autant de terminaisons sensorielles qui captaient son environnement.
Son torse était long, imberbe comme celui des siréniens, mais plus pâle encore, strié de veines apparentes et de cicatrices. Sa mâchoire carrée lui donnait une expression dure et ses cheveux blancs flottaient autour de ses larges épaules. Ses yeux noirs étaient autant d’aiguilles qu’il enfonçait dans ma peau au fur et à mesure qu’il m’observait.
Pour lui, j’étais un parasite.
— Vous êtes la sœur de l’humain qui est responsable de la destruction d’une partie de notre littoral ?
Ce n’était pas un bon point pour moi.
— Croyez-moi, il ne souhaitait pas ce qui est arrivé.
— Il ne souhaitait pas que ses machines soient détruites, rectifia-t-il.
Je me mordis la langue au souvenir de ce que lui-même avait fait. Tangaroa était autant responsable de la destruction de l’extracteur.
Je suis là pour négocier, me rappelai-je.
— Que voulez-vous, Tangaroa ?
— Ce que je veux ?
— J’ai expliqué à Adamaris notre volonté de réparer les dégâts engendrés par la marée verte. Maintenant je vous demande à vous, quelles sont vos conditions pour que vous promettiez de ne pas vous en prendre à mon frère ?
J’avais parlé en allant droit au but. Adamaris et Eridan observaient notre échange sans y prendre part, mais ce dernier frémit lorsque Tangaroa bougea de sorte que son visage se retrouve à ma hauteur.
— Il ne devra plus jamais toucher aux minerais. Cette partie des fonds marins forme un tout. Les humains n’auraient jamais dû s’y aventurer et encore moins laisser une trace de leur passage.
Cette requête-là était facile, Jared avait été jugé et nul doute qu’il ne retravaillerait pas de sitôt pour une entreprise minière.
— C’est d’accord.
Tangaroa insista :
— Votre frère cessera son activité, et ne s’approchera plus des minerais ?
— Oui, dis-je avec conviction.
— Il rendra à l’océan tout ce qu’il a volé ?
J’allais répondre par l’affirmative, mais cette fois je ne pus le faire de manière complètement honnête.
— Vous ne pouvez pas parler en son nom, comprit-il.
— Il n’est pas le seul humain responsable.
— C’est lui qui est en charge.
— Sur le bateau, oui, mais pas sur la terre. Les ordres proviennent de son supérieur, qui exploitait et vendait les minerais…
Je devais lui parler dans une autre langue, car son expression ne changea pas.
— Une dernière condition : il ne s’approchera plus de l’océan ni ne naviguera sur aucun bateau, sinon je le ferai tuer.
Cette dernière sentence était dure.
— Vous êtes d’accord avec ça ? demandai-je en me tournant vers Adamaris.
Elle me sourit tristement.
— Si votre frère respecte sa part de l’engagement, Tangaroa ne fera rien. Vous pouvez être tranquillisée.
J’étais seule, trempée et prisonnière d’un aquarium d’air. Sans personne sur qui compter. Et je n’avais d’autre choix que de faire confiance ?
— Quant à moi, reprit Adamaris, je serai prête à rencontrer l’humain Daren Thompson dans deux jours.
Adamaris faisait un pas dans ma direction. Si Tangaroa incarnait la colère, Adamaris était la deuxième chance. Mais celle-ci avait tout de même un prix.
— Je parlerai à mon frère et je ferai en sorte qu’il accepte vos conditions.
Deux jours. Le timing m’arrangeait. J’aurais le temps de mettre Thompson au courant, et de convaincre Jared de « rendre les minerais à l’océan ».
— Vous faut-il de l’assistance pour regagner la surface ? offrit Adamaris.
— Je vais la raccompagner, dit Eridan.
Après un sourire d’au revoir, la sirène pleine de sagesse se retira. Tangaroa la suivit, ses longs tentacules se réunirent en une seule unité et il se propulsa en arrière, prolongeant encore le contact visuel. J’inspirai plus sereinement lorsqu’il fut hors de ma vue. Je l’imaginais gagner la surface et guetter Jared pour vérifier qu’il ne s’aventurait pas trop près de l’océan.
— Carly ?
Je tournai la tête vers Eridan, en appui sur ses mains, son corps à moitié hissé hors de l’eau.
— Il ne plaisantait pas, n’est-ce pas ? Il serait prêt à tuer Jared. D’ailleurs, il en a eu l’occasion.
Il avait embauché des siréniens pour faire son sale boulot, et dans son malheur, Jared avait eu de la chance. Personne n’aurait voulu avoir Tangaroa pour ennemi. Le plus grand prédateur de l’océan, c’était lui. Intelligent, puissant, agile, capable de contrôler des quantités d’eau importantes…
…peut-être même de faire couler un navire.
Tasha et Bastien m’avaient promis d’empêcher Jared de sortir en mer. Et s’ils n’avaient pas réussi à le convaincre ? Et si Tangaroa ne me laissait pas le temps de le prévenir ?
— Je te ramène, dit Eridan visiblement tendu.
Je remis mon masque sur la tête, testant son fonctionnement. L’algue barrait mon visage et me cachait la vue au-dessus de mon arcade droite. Je plongeai tête la première, me propulsant à l’aide de mes pieds.
Un peu plus loin, la parade nuptiale se poursuivait, sirènes et siréniens enlacés dans un lent ballet. En contrebas, de jeunes siréneaux jouaient ensemble. Nalu se hâta jusqu’à nous.
— Tu t’en vas, Carly ? Mais tu reviendras, pas vrai ?
Il tournoya autour de moi, me donnant le tournis.
— Doucement, Nalu, dit Eridan, son masque est fragile.
Il se calma instantanément et se stabilisa face à moi.
— Tu n’as pas répondu à ma question.
Oh Nalu. S’il savait à quel point j’aurais voulu le rassurer.
Il se tourna vers son père.
— Elle pourra revenir ? On ira la voir ?
— C’est possible.
La voix d’Eridan était rauque. Son regard accrocha le mien. Ces adieux ne le laissaient donc pas indifférent ?
— Je peux venir à la surface avec vous ? demanda Nalu.
— Non, reste ici et cette fois pas de transgression.
— Écoute ton père, Nalu, ajoutai-je en l’étreignant, je te promets qu’on se reverra.
Il se rasséréna. J’espérais ne pas avoir dit le plus gros mensonge de ma vie.
— Allons-y.
Eridan prit ma main et la passa par-dessus son épaule, me calant contre son dos. Il y avait tant de familiarité dans ce geste, même s’il était désormais dépourvu de la moindre affection.
Il se mit à nager en silence.
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