Le Sirénien (French Edition)

Capucine Sergent · Chapitre 10 sur 32

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Le Sirénien (French Edition)

Chapitre 10

 

Je m’étais douchée après ma baignade, puis j’avais passé ma garde-robe en revue sans savoir quoi mettre, comme si j’allais au rendez-vous le plus important de l’année. Qu’est-ce qui me prenait de vouloir faire bonne impression ? Agacée contre moi-même, je pris le premier short à portée de main, hésitai entre deux débardeurs avant d’opter pour celui à rayures rouge et blanc qui dévoilait mon nombril, et une veste légère au cas où la nuit serait fraîche.

— Tu sors ? me demanda ma mère lorsque je passai dans le salon.

Je me figeai, comme prise en faute.

— Je vais juste faire un tour. Ne m’attendez pas pour dîner.

Je sortis et enfourchai mon vélo.

Direction Bridge Street, le premier pont à l’entrée de la ville. L’heure du rendez-vous avec Eridan avait été difficile à déterminer. Nous nous étions mis d’accord pour le « coucher du soleil » ce qui donnait une connotation presque… Non, je ne voulais pas m’aventurer sur ce chemin-là.

En arrivant au pont je descendis de vélo pour accrocher le cadenas. Une mobylette passa derrière moi et me klaxonna.

— Hé !

En pivotant sur moi-même, je lâchai mes clés… qui tombèrent droit dans Avon River.

Bravo Carly.

Je descendis dans l’herbe jusqu’aux abords de l’eau. Quelle poisse. Je n’aurais pas d’autre choix que d’aller à l’eau, et mieux valait que je ne traine pas tant qu’il y avait encore un peu de luminosité.

Je commençai à enlever mon short à la va-vite, puis à faire passer mon débardeur par-dessus ma tête. Les poils de mes bras se hérissèrent ; l’eau serait plus fraîche qu’en journée.

Un bruit à la surface me coupa dans mon élan. Quelques bulles remontaient et il y eut un cliquetis lorsque mes clés volèrent avant d’atterrir dans l’herbe à mes pieds.

L’instant suivant une tête émergea.

Eridan !

Je plaquai mon débardeur contre moi.

— Je t’ai entendue crier. Je me suis dit que ce drôle d’objet humain devait avoir de la valeur pour toi. J’ai eu raison ?

Puis il baissa les yeux sur mon corps.

— Tu comptais te baigner ? Où est-ce une façon de saluer que je ne connais pas ?

— Je, euh…

Le visage rouge, je remis mon t-shirt avec des gestes empressés, puis enfilai à nouveau mon short, manquant de le mettre à l’envers.

— Merci, murmurai-je en récupérant mes clés.

— On dirait que ça devient une habitude, répliqua-t-il en se rapprochant du bord.

— Quoi donc ?

— Que tu me remercies.

Il souriait. Je pouffai malgré moi et m’accroupis à sa hauteur. À présent que l’instant de gêne était passé, j’avais un peu trop conscience que nous nous trouvions juste tous les deux.

— Tu es toujours partant pour découvrir la ville ? 

Pour toute réponse, Eridan se hissa à l’aide de ses bras, son visage à hauteur de mes genoux. Son regard me paraissait plus envoûtant encore dans la nuit.

— Je te laisse me montrer le chemin.

Pendant les minutes suivantes, nous échangeâmes peu de mots. J’étais à l’affut, à guetter les bruits lorsqu’une voiture passait, ou qu’un joggeur longeait la rivière. Dès que j’identifiais un « danger », je tirais sur mon oreille, pour qu’Eridan reste sous l’eau. Je redevenais une petite fille qui jouait à se cacher des adultes. Sauf qu’en l’occurrence j’étais loin de l’innocence d’une petite fille.

J’expliquais ce que nous voyions : les maisons et les routes, les parcs, le club de golf, l’Église anglicane et le cimetière, l’école maternelle, le restaurant de Fish & Chips où on mangeait un poisson transformé qui n’avait plus rien à voir avec celui qu’on pêchait.

J’avais conscience de lui décrire des choses dans le désordre, sans forcément de logique et sans lui expliquer d’abord comment se construisait et s’organisait une ville. Mais pouvait-on résumer cela en quelques phrases ? Eridan regardait, écoutait, assimilait.

Nous nous arrêtâmes au niveau du club d’aviron. Eridan sortit les bras de l’eau et s’accouda contre le rebord.

— Parle-moi des gens qui font partie de ta vie.

— J’en ai peu, mais ils comptent plus que tout : ma mère, mon frère, et mes deux meilleurs amis. Ils étudient aussi la biologie marine, et sont plus brillants que moi, même s’ils te diraient le contraire. On ne sait pas exactement où on sera dans cinq ans et si, à la fin de nos études, on choisira de monter notre boîte ensemble ou alors de partir dans des directions différentes. Pour l’instant nous sommes ensemble et c’est ce qui compte.

Eridan hocha la tête.

— Ce que je dis n’a pas beaucoup de sens pour toi, n’est-ce pas ?

— Si. Je comprends les liens entre les humains et leur besoin d’apprendre. Votre monde n’est pas un seul monde, mais plusieurs.

C’était plutôt bien résumé.

— Et ton père ? Tu ne l’as pas mentionné.

J’hésitai à répondre. La séparation de mes parents restait un sujet délicat, même avec le temps.

— Il ne vit plus avec nous.

— À cause de cette notion d’amour ?

Je tressaillis. Eridan était plus perspicace que je ne le pensais.

— Oui, il avait promis d’aimer ma mère jusqu’à ce que la mort les sépare. Et il n’a pas tenu cette promesse.

— Alors il est parti chercher une autre humaine ? Celle envers qui il pourra tenir cette promesse ?

Mon cœur se serra. Oui, mon père avait bien rencontré quelqu’un, et il construisait une nouvelle vie avec elle.

— Je ne sais plus ce que vaut l’amour entre deux personnes. Peut-être qu’il restera avec elle, peut-être pas. Le problème, ce sont les sentiments.

— Pourquoi ça ?

— Car ça fait mal d’aimer.

Je revoyais mon père de dos, dans l’encadrement de la porte, le jour de son départ. Son patron lui avait proposé un poste à Hawaii, ce qui avait été l’excuse idéale pour mettre officiellement un terme à leur mariage. Il était parti sans un regard en arrière.

Avec le temps, il avait tenté de revenir vers moi, de continuer à se comporter comme un père, malgré la distance. Jared avait maintenu le lien, mais pas moi.

— Dans l’océan, murmura Eridan, la survie prime sur les sentiments. La peur, le doute ou la douleur, sont autant d’émotions qui peuvent causer la mort. Si tu as dû t’éloigner de ton père pour une question de survie, je pense que tu as bien fait.

Le visage d’Eridan était grave et compréhensif. C’était le discours que j’aurais eu besoin d’entendre pendant toutes ces années.

Des rires plus loin nous firent lever la tête.

Un couple marchait de l’autre côté de la rive. L’homme portait un costume et la femme une robe noire très chic, qui lui arrivait aux genoux ; ses talons hauts claquaient sur les dalles.

— Elle a de longues jambes, commenta Eridan.

L’occasion était trop bonne.

— Je savais que tu regarderais ses jambes, tu es comme tous les hommes dans le fond !

— Toi aussi, tu as de jolies jambes Carly.

Le rouge me monta aux joues.

— Ne te sens pas obligé de me faire un compliment.

— Je ne le suis pas. Et je n’ai pas besoin de voir d’autres humaines pour savoir que tu es belle. Mon fils l’a dit lui-même, et je l’ai très bien éduqué pour dire la vérité.

Pour cacher mon trouble, je me redressai. Eridan me faisait un drôle d’effet. Le regard qu’il posait sur moi – sur mes jambes – était différent. On ne m’avait jamais regardée ainsi. Eridan nagea, suivant la direction empruntée par le couple qui venait de pénétrer dans un bâtiment avec de grandes baies vitrées. Une soirée dansante y avait lieu. D’autres couples dansaient déjà – du tango, me semblait-il.

— J’aimerais beaucoup savoir faire ça, dit Eridan, fasciné.

— Moi aussi, soupirai-je.

Il me jeta un drôle de regard.

— Ce n’est pas parce que j’ai deux jambes que je sais tout faire, expliquai-je. La danse est un art difficile.

Il ne répondit pas, l’air absorbé par les mouvements rythmés, battant la mesure avec ses doigts. La question franchit mes lèvres sans que je ne puisse la retenir : 

— Tu ferais quoi si tu avais des jambes ? Tu voudrais danser ?

— Oui, j’apprendrais à danser pour toi, répondit Eridan avec assurance.

Il ne devait pas se rendre compte de ce qu’il disait.

— Et toi ? Que ferais-tu si tu étais une sirène ?

Là c’était facile.

— Je visiterais tous les océans de la Terre.

— Ce n’est guère différent de ce que font les sirènes.

— Peut-être, mais je ne suis pas une sirène. On est attiré par ce qu’on ne peut pas avoir, tu ne crois pas ?

Pour toute réponse, il se hissa à ma hauteur et resta en appui sur le rebord, assis à mes côtés, sa nageoire reposant dans l’eau. En faisant abstraction de ses mains palmées et de ses branchies, il paraissait terriblement humain. Je suivis le chemin d’une goutte d’eau de son menton à sa clavicule, à ses pectoraux, puis à ses abdos, avant de disparaître au milieu de ses écailles.

Quelque chose sur son épaule attira mon regard.

— Tu as un tatouage ?

Sans réfléchir, je posai la main sur son épaule. Il tressaillit et je la retirai aussitôt, gênée.

— Un dessin temporaire. C’est Nalu qui l’a fait. Tu peux toucher, si tu veux.

Alors même qu’il m’y invitait, je me retins. Je m’approchai un peu pour voir les détails : un long museau conique, une gueule ouverte avec des lames tranchantes comme des rasoirs, des nageoires pectorales et une caudale courte en forme de croissant. Le siréneau avait eu l’humour de dessiner le requin blanc croisé plus tôt !

Eridan m’observait. Je retins ma respiration lorsqu’il tendit la main vers mon chignon désordonné et détacha la pince retenant mes cheveux qui retombèrent alors en ondulations sur mes épaules.

— Ça te va mieux ainsi, murmura-t-il.

Sa main palmée s’égara sur ma joue, prudente, délicate. Une caresse.

— J’ai vu un humain faire ce geste tout à l’heure, dit-il avec un léger sourire. J’espère qu’il n’est pas trop déplacé.

— N-non.

J’étais en train de me noyer dans ses yeux bleu-océan. J’aurais pu lui dire que ce n’était pas un geste que l’on faisait avec n’importe qui… mais je n’avais pas envie de lui expliquer des choses comme la tendresse.

Nos deux mondes opposés venaient de se rejoindre aussi spontanément que la nuit, le ciel et l’océan ne formant plus qu’une seule unité. Ses doigts sur ma joue étaient un pont capable de combler l’écart entre deux peuples. Le toucher, un moyen de communication aussi puissant que la parole ou le regard.

Lorsqu’il ôta sa main, quelques gouttes salées s’accrochèrent à ma joue. Un chien dans une maison voisine aboya et Eridan plongea dans l’eau. La magie avait disparu.

Je le raccompagnai jusqu’au pont de Bridge Street.

— Tu as toujours la flûte ?

J’ouvris mon sac et la lui présentai.

Il avança la main et referma mes doigts dessus.

— N’hésite pas à t’en servir la prochaine fois que tu as besoin de me voir.

— Que j’ai besoin ? répétai-je.

— Oui, comme par exemple pour le myriophylle… ou autre chose.

Il me souhaita une bonne nuit et repartit dans les eaux sombres, me laissant l’impression que certaines paroles avaient flotté entre nous, insaisissables pour lui comme pour moi. Je serrai un peu plus la flûte maorie.

C’était mon lien avec l’océan, mon lien avec lui. 

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